‹ Madame la comtesse Du BarryChapitre 3 sur 8 · AO · texte numérisé non relu

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nique Lebel, le maréchal de Richelieu, le comte Jean Du Barry et le Roi lui-même jouent un rôle honteux (1). Ce n’était pas au reste le vice qui était dénoncé, mais le goût royal pour une maîtresse sans naissance.

Quoi ! Louis XV avait osé choisir une fille de petite condition! Que n’avait-il appelé à ses amours la comtesse de Gramont, madame d’Egmont, la maréchale de Mirepoix ! Que n’avait-il placé la monarchie sous l’éventail armorié des grandes maisons de France! alors la cour aurait applaudi : pourquoi déroger à l’usage des maîtresses titrées, depuis Gabrielle d’Estrée jusqu’à madame de Montespan et les nobles filles de la maison de Nesle? En sortant de ce cercle d’or et des nobles blasons, le Roi s’était dégradé. Ainsi raisonnaient même les écrivains, les gentilshommes et surtout les philosophes du dix-huitième siècle!

La première indication assez sommaire de l’apparition à Choisy et à Versailles d ? une nouvelle favorite se trouve dans le journal médisant et satirique de Bachaumont, sous la date

(t) Mémoire » de madame Du liarry (apocryphes).

La comtesse n’écrivit jamais que de petites lettres fort rares aujourd’hui, mais d’uuc certaine perfection d’orthographe , ce qui suppose une bonne éducation.

du 15 octobre 1768; en voici les ternies : « Depuis quelque temps, il court ici une chanson intitulée la Bourbonnaise, qui a été répandue avec une rapidité peu commune, quoique les paroles en soient fort plates, que l’air soit on ne peut pas plus niais ; elle est parvenue jusqu’aux extrémités de la France ; elle se chante jusque dans les villages, et l’on ne peut se transporter nulle part sans l’entendre. Il est certain qu’on ne peut s’empêcher de remarquer dans l’affectation de la répandre généralement une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle quelle regarde. Les gens à anecdotes n’ont pas manqué de la recueillir et d’en grossir leur portefeuille, avec tous les commentaires nécessaires à leur intelligence, et capables de la rendre précieuse pour la postérité. »

Le journal de Bachaumont ne donne pas le texte de cette Bourbonnaise, air alors à la mode, sur lequel on faisait ensuite mille couplets satiriques; mes recherches m’ont amené à réunir les véritables premiers couplets, un peu plats, comme le dit Bachaumont, qui furent ainsi jetés à l'adresse de madame la comtesse Du Barry :

La belle Bourbonnaise Arrivant a Paris,

La Bourbonnaise A gagné des louis Chez un marquis.

Tour aptuwgc Hic avait la beauté,

Pour apanage ;

Mais co petit trésor Lui vaut de l’or.

Étant servante Chez un riche seigneur,

Elle ht son bonheur,

Quoique servante,

Par son humeur.

Do paysanne,

Elle est donc a présent Tris-grande dame.

Et porte des falbalas Du haut en bas.

En équipage Elle roule grand train,

En équipage,

Et préféra Paris A son pays.

Elle est allée Se faire voir en cour ,

Elle est allée ;

On dit qu'elle a, ma fol,

Su plaire au Roi (1).

Cette chanson, hardie autant que médiocre, de la Bourbonnaise se chantait en plein Pont- Neui en novembre 1768 : il fallait donc que la faveur de la comtesse du Barry fût encore mal assurée et son crédit incertain, pour que le lieutenant de police pût permettre de chanter ces couplets si directement hostiles. De là résulte la preuve incontestable que la liaison du Roi

(1) Le Recueil Maurcpus contient le texte de trois ou quatre Rourbonnaises ; quelques-unes soûl d’une grande licence (1768-1769).

avec mademoiselle de Vaubernier n’avait pas commencé avant l’année 1768, et que son mariage avec le comte Du Barry n’avait pas été un moyen de justifier et d’agrandir cette faveur. La comtesse n’habita secrètement les communs de Versailles que dans l’automne de cette année, après l’époque de son légitime mariage. De cette façon s’effacent les ignobles légendes des négociations de Dominique Lebel avec le comte Du Barry pour assurer un nom et un titre à mademoiselle de Vaubernier.

Le duc de Choiseul et la coterie spirituelle et considérable qui l’entourait avaient d’abord fait peu d’attention à la fortune nouvelle delà comtesse Du Barry : ils s’imaginaient qu’il n’y avait là qu’un caprice royal, une de ces fantaisies qui passerait avec tant d’autres. Le duc de Choiseul se fiait avec une grande sécurité à la durée de sa position ministérielle : à l’extérieur, n’était-il pas appuyé sur le pacte de famille et l’alliance de 1756 avec l’Autriche, et à l’intérieur n’était-il pas sûr que son caractère et ses formes plaisaient au Roi ? Louis XV avait avec lui de longues habitudes d’un travail facile et prompt, ainsi qu’il avait lieu chez madame de Pompadour. M, de Choiseul disposait d’une certaine puissance sur les parlements; esprit à

transaction, il évitait toutes les aspérités d’un heurtement trop profond en politique (1) .

De tous ces antécédents, de toutes ces forces personnelles, M. le duc de Choiseul concluait qu’il n’avait rien à craindre de l’éphémère crédit de madame la comtesse Du Barry. Aussi, après avoir laissé chanter la Bourbonnaise sur le Pont-Neuf, il fit ajouter d’autres couplets qui annonçaient la mort, c’est-à-dire la chute de la fameuse Bourbonnaise.

Voilà qu’elle succombe,

Elle est dans l’autre monde.

Chantons son Libtra, ah! ah! ah!

Soyons dans la tristesse,

Et que chacun s’empresse En regrettant sans cesse Ses charmes et ses appas.

Four qu’on sonnfit les cloches, On donna ses galoches.

Son mouchoir et scs poches,

Scs souliers et ses bas,

Et à sa soeur Javotte,

On lui donna sa hotte,

Son manteau plein de crotte, Avant qu'elle expirât.

En fermant la paupière Elle finit sa carrière ;

Et sans drap et sans bière En terre on l’emporta, ah ! ah ! ah !

La pauvre Bourbonnaise.

Va dormir h son aise Sans fauteuil et sans chaise, Sans Ut et sans sofa (2).

(1) Mémoires de M. Lebrun (duc de Plaisance).

(2) Recueil Maurepas, année 17G9. (Ce couplet est fort rare.)

Elle n’était pas morte pourtant la belle Bourbonnaise, et le duc de Choiseul se faisait même une fausse idée sur la durée de son propre crédit. 11 y a peu d’hommes d’État nécessaires, à moins que la situation elle-même ne les ait créés : le cardinal de Richelieu, Mazarin, furent des hommes d’État nécessaires, parce qu’ils étaient nés de la force des événements au milieu de la guerre civile. Mais le duc de Choiseul, sur quoi appuyait-il son crédit ? Sur la seule confiance du Roi, sur des situations un peu factices qu’il avait créés; cette confiance pouvait être ébranlée, ces situations se modifier par la marche des événements.

M. le duc de Choiseul s’était fait des ennemis considérables, moins par sa politique extérieure, généralement haute et approuvée, que par ses idées et ses mesures sur la question des parlements. Les amis intimes du Roi, ceux qui partageaient sa confiance, le maréchal de Richelieu, le prince de Soubise, le marquis de Rouvrai, n’approuvaient pas le système de mollesse suivi par le duc de Choi seul ài’égard des parlements : ils blâmaient hautement les concessions faites aux jansénistes, concessions que la grand’chambre et les enquêtes avaient imposées. Il n’y avait pas jusqu’au

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marquis de Chauvelin, le frère du petit et disgracieux bossu l’abbé de Chauvelin, si ennemi des Jésuites, qui ne blâmât ce système de poursuites et de persécutions suivi contre une corporation instruite et dévouée. Le Roi, effrayé surtout de la double invasion de l’autorité parlementaire et de l’esprit philosophique, n’approuvait pas toutes les concessions que faisait le duc de Choiseul ; il n’osait pas encore se séparer du ministre, mais il prêtait l’oreille à toute espèce de combinaison qui pouvait fortifier sa couronne contre le parlement (1).

Le comte Jean Du Barry (de Cérès) , qu’on a peint comme un roué perdu de dettes, était (sans contester ses vices possibles) un esprit droit, très-en avant dans les affaires diplomatiques, et fort ennemi du duc de Choiseul, qui avait brisé sa carrière ; sans prendre aucune position personnelle, il se fit le centre de l’opposition au premier ministre, et autour de lui se groupa toute la famille Richelieu, pour briser la résistance des parlements. Dès qu’il fut reconnu que madame la comtesse Du Barry prenait un grand ascendant sur le Roi, on la considéra comme la main active d’un mou-

(1) Voir mon Maréchal de Richelieu.

-hivernent politique hostile au duc de Choiseul. Le moment était critique pour les Richelieu, car le parlement séant à Rennes décrétait d’accusation le duc d’ Aiguillon, gouverneur pour le Roi de la province de Bretagne. Qu’il y ait eu à cette époque une conjuration parlementaire dans cette province, dont M. de La Chalotais était le chef ou l’auxiliaire, c’est incontestable : il s’agissait, comme à une autre époque, d’un soulèvement pour préparer une abdication de Louis XV et une régence. Tous les parlementaires visaient à la fusion des parlements ; les Anglais favorisaient cet esprit de révolte, et des documents font croire que déjà, le duc d’Orléans était derrière cette opposition (1).

Le duc de Choiseul pouvait-il être l’homme de la situation, lui de l’école de madame de Pompadour, si pleine de concessions et de faiblesses pour le parti parlementaire ? Cette question était déjà posée dans le conseil secret du Roi. Le duc de Choiseul était l’ennemi mortel du duc d’ Aiguillon, et plus d’une fois le

(1) Une députation secrète des gentilshommes bretons et de parlementaires, sous l’impulsion de M. de La Clialotais, fut meme présentée au duc d Orléans, cl lui offrit la mission de défendre et de protéger les privilèges de la province (Papiers des aüaires de Bretagne).

maréchal de Richelieu avait dit au Roi : « Soyez sûr, Sire, que si M. de Choiseul pouvait faire pendre mon neveu, il le ferait volontiers, et le plus promptement possible, parce qu’il sait le dévouement de notre famille à votre couronne. » Le Roi répondait en donnant sa parole qu’il ne serait pas touché un cheveu sur la tête au duc d’ Aiguillon, et il était résolu de tenir sa royale promesse avec fermeté et dignité.

Le duc de Choiseul, de son côté, avait essayé d’attaquer le crédit de la nouvelle favorite par la médisance et le ridicule : des pamphlets contre la jeunesse de Jeanne de Vaubernier (la petite Lange), avaient succédé à la Bourbonnaise. Le duc de Choiseul disposait des écrivains; tous venaient dans son salon, présidé parla duchesse sa femme et par la comtesse de Gramont, sa sœur, si pleine de colère et de dépit par suite des dédains du Roi et de la nouvelle faveur de la comtesse Du Barry. Quand la favorite fut décidément soutenue par les amis du Roi, M. de Choiseul alla plus loin, il versa la calomnie à pleines mains : Voltaire, toujours dévoué au salon du duc, écrivit par ses ordres le fameux conte obscène de la cour du Boi Pétaiid (1), évidemment dirigé contre le contl) On attribue le conte «lu Iioi rctayd Voltaire, et cc-

seil intime du Roi et la comtesse Du Barry, imitation d’un des chants impudiques de la Pucelle d Orléans, redite libertine de l’épisode d’Agnès Sorel. Le conte fit merveille dans la société de M. de Choiseul : on trouvait charmant de chansonner la petite Lange; et l’insipide duc de Lauraguais eut un succès de vogue avec sa puérile pièce de vers sur la Comtesse du Tonneau. Comprenez-vous la hauteur de ce bel esprit ?

Le tonneau opposé au baril! (Barry). Souvent ainsi les amis d’un pouvoir prêta tomber se plaisent à railler le pouvoir destiné à le remplacer, jusqu’à ce qu'ils se réveillent ébahis, étonnés de n’avoir pas vu la mine ardente ouverte sous leurs pieds.

11 v avait donc un concert fort arrêté entre les amis du Roi, sous la direction des maréchaux de Soubise et Richelieu et la comtesse Du Barry,

pendant je n’y trouve ni son esprit, ni scs façons alertes et légères :

Il voua sonTlent encore de cctto tour de Nèfles,

Mlmlnvllle, Lymal, Rouxch&tean, Pompadour ;

[FfutimiÛe] [tfmï/y] [ChdicnuroxtJt] [ Pompadonr ]

Dans la foule enfin de peut-être cent belles.

Qu'il honora de son amour,

Pour distinguer celle qu’H la cour.

On amuenait n’avoir jamais été cruelle,

La bonne pile de femelle.

Combien d'heureux fit-elle dans ses brasl Qui dans Paris ne ronnnt scs appas ?

Du laqoals au marquis, chacun se sourient d'elle.

pour renverser le pouvoir du duc de Choiseul. 11 ne fallait pas engager la guerre imprudemment contre un ministre puissant, à l’occasion d’un incident futile ; il fallait saisir et dominer le Roi par une de ces questions larges et grandes qui toucheraient à sa prérogative, tel que le procès fait à M. le duc d’ Aiguillon, poursuivi par les parlements de Bretagne et de Paris. Le duc de Choiseul voudrait-il s’associer aux mesures de fermeté vigoureuse que le Roi était résolu de prendre contre le procureur général La Chalotais, à ses yeux coupable de haute trahison ? oserait-il casser toutes les procédures suivies contre le duc d’ Aiguillon? Le duc de Choiseul, dans toutes ces questions, n’aurait-il pas crainte de perdre la popularité, à laquelle il tenait plus qu’à toute autre chose? L’opinion avait une si grande prise sur l’esprit et l’imagination du ministre qu’il n’oserait pas la braver.

Tout récemment, le duc de Choiseul, pour aider les négociations avec les parlements, avait fait entrer au conseil, je l’ai dit, comme chancelier, un magistrat d’une famille fort estimée des cours de justice, et déjà vice-chancelier : c’était Nicolas de Maupeou, auquel le duc avait laissé la direction de tout ce qui regardait les parlements. M. de Maupeou avait envisagé avec

un remarquable sang-froid la situation : quoiqu’il eût accepté la place si élevée de chancelier des mains de M. de Choiseul, il aperçut avec un grand instinct que la force et l’avenir n’étaient plus à ses idées, qu’il y avait trop de concessions faites aux parlements. Il devait, en conséquence, se tourner vers le système énergique que la faveur de madame la comtesse Du Barry allait inaugurer.

' Ces sortes de changements, ou, si l’on veut, de trahisons, quelquefois se rencontrent : un homme d’État appelé au pouvoir, sous certaines conditions, se modifie par la pratique des affaires ; abandonnant le protecteur qui l’a élevé, il passe à ses ennemis parce qu’il reconnaît en eux plus de force, plus d’habileté, plus d’avenir. On ne peut être esclave que d’un devoir ou d’une conviction. Or, lorsquarrive la certitude de la supériorité d’un système sur un autre, on le préfère. Ce n’est pas tromper ses - vieux amis ! c’est accepter une situation qu’on ne peut détruire.

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