IV
LA COUR. — PRÉSENTATION DE LA COMTESSE DO BARRIT ; A VERSAILLES (I7C9-1770).
Le comte Jean Du Barry, esprit habile et de j haute expérience, avait compris l’importance
politique que la situation de la comtesse sa belle-sœur pouvait créer ; il s’était donc établi à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Honoré,
où il avait fait venir toute sa famille : son fils, le vicomte Adolphe, jeune homme charmant, que le Roi admit immédiatement parmi ses pages, après ses preuves de noblesse; ses deux filles Isabelle et Françoise, que le comte Jean plaça auprès de la comtesse Du Barry, n’étaient pas jolies, mais pleines d’esprit et de vivacité, de bon conseil surtout; leur physionomie méridionale, leur accent môme, plaisaient au Roi, qui leur faisait réciter en patois languedocien les chansons et les noëls de leur pays.
Le comte Guillaume fixa sa résidence à Toulouse, et comme M. Lenormand d’ Étioles (le mari de la marquise de Pompadour), il chercha à se faire oublier. Le cadet des frères, Élie Du
Barry, créé comte d’Hargicourt (1), brave et digne officier, nommé capitaine au régiment de Champagne, habitait l’hôtel du comte Jean, quand il n’était pas à son corps. Le Roi prenait un grand intérêt à toute cette famille groupée autour de la comtesse Du Barry : au moment où l’on accusait la jeune favorite d’une origine si vulgaire, il plaisait au Roi de la voir entourée de braves gentilshommes, de filles nobles qui l’avouaient hautement pour leur parente. C’était, en effet, toujours cette accusation d’june vulgaire naissance que jetaient les Choiseul contre la comtesse Du Barry ; madame de Gramont, sœur du duc, qui avait aspiré à la domiinination sur le Roi, femme d’un grand cœur et d’un esprit éminent, ne se tenait plus de colère ; on la comparait à Junon en courroux, à cette époque toute mythologique. Il fut fait des vers sur la comtesse Du Barry, cette Lisette belle comme Vénus née de l’écume de l’onde (2). Le poète disait avec un ravissant abandon :
Lisette, ta beauté séduit Et charme tout le monde :
En vain la duchesse en rougit Et ht princesse en gronde ;
Chacun sait que Vénus naquit De l'éemne de l'onde.
(1) Sur la généalogie des Du Barry, voyez la Biographie toulousaine, fort intéressante cl impartiale.
(2) Ces couplets, je crois, sont du chevalier de Boufllers (17C9).
En vlt-ello moins tous les dieux Lui rendre un Juste hommage,
Et Paris, le berger fameux,
Lui donner l'avantage,
Même sur la reine des deux Et Minerve la sage?
Dans le séiall du Grand-Seigneur Quelle est la favorlto f C'est la plus belle au grd du cœur Du maître qui l'habite ;
C'est le seul titre h sa faveur.
Et c'est le vrai mérite.
Que Gramont tonne contre toi,
La chose est naturelle.
Elle voudrait donner sa loi Et n’est qu’uno mortelle ;
Il faut pour plaire au grand roi , Sans orgueil être belle (I).
C'était sans doute un éloge fort galant de la comtesse Du Barry ; mais si l’on exaltait dans ces vers charmants sur la comtesse, ses grâces, sa beauté, et si on la comparait à Vénus, le poëte galant se hâtait de dire que, comme la divinité d’Homère, elle était sortie de l’écume de l’onde (ce que la cour éclatante de Louis XV ne pouvait pardonner à la comtesse) . Rien en effet de plus distingué, de plus noble que cette cour où brillaient les beaux noms des duchesses de Villars, de Fleury, de Talleyrand -Périgord, d’ Aiguillon, Richelieu, Boufflers, Gramont, d’Esears, Tonnerre, Tavannes, Chimay, Mon-
(1) Ces vers se récitaient dans les salons; mais on avait soin de supprimer la dernière strophe contre la duchesse de Gramont, par égard pour le duc de Choiscul. (Colkct. Maurepas, 1770 .)
tesquiou, d’Aumont, d’Estissac, Chauvelin, Luxembourg, Villeroy, Flatnarens et Soubise ! Comment parmi ces dames titrées le Iloi, le plus haut gentilhomme de son royaume, malgré sa toute-puissance, pourrait-il introduire même Vénus « sortie de l’écume de l’onde? »
C’était donc une grave difficulté que la présentation de la comtesse Du Barry à la cour.
Jusqu’ici la comtesse était restée dans les petits appartements de Versailles, et lors des voyages de Choisy, elle avait pris un nom d’incognito ; car, d’après l’étiquette, tout devait se faire sans conséquence, tant que la dame titrée n'avait pas été présentée. Telle était cette situation équivoque de la comtesse Du Barry, qu’elle ne pouvait paraître ni aux dîners du Roi ni aux grandes réceptions de Versailles (1). Il était fort important pour la comtesse et ses amis qu’une telle situation eût un terme : les Du Barry prétendaient que leur famille avait tous les droits à monter dans les carrosses, parce qu’elle était une des plus hautement titrées de la province du Languedoc.
Pour être présenté à la cour comme pour
(1 ) La comtesse Du Rarry était allée seulement a Choisy avec le Roi en 17GÜ jiour y passer huit jours.
monter dans les carrosses du Roi, il fallait cinq degrés de noblesse des deux côtés. Le comte Jean, comme le comte Guillaume, n’avaient pas besoin d’un grand effort pour avoir leurs preuves. Quant à Jeanne de Vaubernier, pendant six générations, ses ancêtres prenaient dans les actes le titre d’écuyers, seigneurs de Vaubernier ; et si la fortune n’avait pas correspondu à cet anoblissement d’une famille de bourgeoisie, au seizième siècle, il était admis dans le nobiliaire de France cette belle maxime que : « pauvreté ne déshonorait pas. » Ainsi point de difficultés à ce point de vue pour la présentation à la cour. Il en était plusieurs autres, et par exemple : quelle serait la dame titrée qui présenterait la comtesse Du Barry ? La puissance du duc de Choiseul était telle, et la comtesse si mal connue à Versailles, qu’il y aurait de sérieuses difficultés à trouver le chaperon titré pour la présentation. Les Du Barry étaient peu aimés ; depuis Louis XIV et les comédies-pamphlets de Molière, les gentilshommes méridionaux, personnifiés dans les Pourceaugnac, étaient l’objet de bien des risées ! La cour de Louis XV était-elle assez pure, assez chaste pour hésiter devant une favorite, si elle s’était appelée Nesle ou Gramont ? Le nom et l’origine étaient tout
alors. Cependant le comte Jean Du Barry trouva dans la comtesse de Béarn, aussi de noblesse méridionale, une dame qui se chargea de présenter sa belle-sœur. Nul ne pouvait discuter la dignité de madame de Béarn, déjà montée dans les carrosses du roi : son fils aîné était officier aux gardes, et fort estimé. Les Choiseul firent répéter que la comtesse avait stipulé certains avantages particuliers ; ils n’épargnèrent rien pour perdre la réputation de la comtesse de Béarn, dès qu’ils surent qu’elle avait consenti à servir de chaperon à madame Du Barry. Il ne s’agissait plus que d’obtenir l’agrémentdu Roi, et ce n’était pas une petite difficulté : Louis XV aimait assurément la comtesse Du Barry et désirait lui plaire ; mais il s’agissait d’avouer en public sa faiblesse en la présentant à sa famille. Quel serait d’ailleurs le maintien de la comtesse en présence des courtisans ? aurait-elle à la cour éclatante, splendide, railleuse, le même succès que dans les appartements privés ? Le Roi avait un grand respect pour sa famille ; une certaine timidité même le faisait reculer devant toute mesure trop tranchée. La comtesse Du Barry connaissait bien ce caractère ; elle restait enjouée en jetant néanmoins quelques paroles spirituelles « sur la puissance et l’amour d’un
Roi absolu qui n’osait pas sa volonté. » Cependant la véritable question fut posée à Louis XV par des hommes plus importants, le maréchal de Richelieu, le duc d’Aiguillon, le prince de Soubise,le marquis de Rouvray (les amis du Roi) , qui voulaient en finir avec le duc de Choiseul. C’est ainsi que la question fut posée dans l’intimité du duc de la Vauguyon qui gardait une certaine puissance sur la partie pieuse de la cour. Le duc de la Vauguyon (des Quélen) (1) prenait pour drapeau mesdames Sophie, Victoire et Louise de France, les filles du Roi, qui exerçaient sur leur père un prestige de vertu et d’honneur. Mesdames étaient entourées de tous les noms les plus brillants de France : les duchesses de Goigny , de Rohan , princesse de Chimay, duchesses de Brancas, d’Astorg, Berchigny et Montesquiou, toutes fières et orgueilleuses. L’étiquette voulait qu’ après avoir salué le Roi (2), la dame présentée demandât la permission d’offrir ses respects à la famille royale, et Louis XV était particulièrement
(1) Il était prince de Carency; il avait épousé la fille aînée du duc de Bélhunc-Charost ; le duc de la Vauguyon commandait quatorze compagnies de grenadiers 1» la bataille de Fontenay; il avait été gouverneur du Dauphin qui était mort dans ses liras le 20 décembre t76î>.
(2) La dame présentée était embrassée par le Roi.
inquiet de la réception qui serait faite par ses filles à madame Du Barry. Le duc de la Vauguyon, si respecté de tous, fut donc chargé de négocier la présentation de la comtesse à Mesdames.
Il lui fut facile de faire tomber toutes les calomnies jetées par la coterie de M. de Ghoiseul sur les origines de la comtesse Du Barry, « fille pauvre et d’une noblesse de province déchue par le malheur, et aujourd’hui légitimement mariée : s’il était impossible de lutter contre les penchants irrésistibles du Roi, n’était-il pas permis de les faire tourner au profit des idées de pouvoir et d’ordre ? Le duc de Choiseul compromettait le trône par sa double tendance parlementaire et philosophique : on devait lui opposer le duc d’ Aiguillon, le maréchal de Richelieu, le chancelier de Maupeou, appuyés sur la comtesse Du Barry. La société 'était inondée de mauvais livres, de fausses doctrines : l’éducation était perdue depuis l’expulsion des Jésuites. Un ministère composé d’hommes résolus, appbyés sur le vif sentiment du Roi pour une femme dévouée elle-même aux fermes idées, pourrait briser le joug des parlements dont la félonie était flagrante. On secouerait les mauvais principes d’éducation qui menaient la
royauté à la république et à l’impiété (1). » Il fut dit encore à Mesdames qu’une fois les parlements détruits, il serait possible de rappeler la Compagnie de Jésus, dont l’absence faisait un vide si profond dans la société religieuse et monarchique. Le duc de la Vauguyon, esprit d’expérience, savait que l’habileté en politique est moins de dompter les passions que de les diriger dans un but grand et utile.
Le 21 août 1770, au bougeoir et les courtisans réunis autour de la balustrade (2), le Roi annonça qu’il y aurait le lendemain, après l’office, une présentation de dames, et que cette fois elle serait unique. Louis XV prononça ces paroles de la formule : « Nous avons permis à madame de Béarn de nous présenter la comtesse Du Barry. » Il se fit à cette nouvelle un certain murmure d’étonnement ; les partisans si nombreux dutluc de Choiseul avaient espéré jusque-là que l’opposition de Mesdames de France triompherait de la volonté du Roi, sans s’apercevoir que dans les affaires du monde, souvent, plus les résistances sont grandes, plus il est dans les caprices, dans la volonté du pou-
(t) Mémoire présenté à Mesdames. (Voir mon Louis XF.)
(2) Le Roi Taisait un grand honneur de cour en désignant celui des gentilshommes présents qui devait porter le bougeoir.
voir absolu de les briser, afin de constater le secret de sa force. Louis XV avait donc mis une ténacité incomparable dans l'accomplissement de ses désirs, afin de dire à tous i « Assez de cabales contre ma volonté, aujourd’hui elle doit s’accomplir. »
Il y avait encore une espérance pour les amis du duc de Choiseul : c’était de faire constater et de publier les mauvaises façons, les gaucheries de manières de cette fille de rien , tout à coup jetée à la cour devant la merveilleuse compagnie de gentilshommes et de dames les mieux élevées : y aurait-il assez de gros rire sur les révérences de la belle Bourbonnaise , la servante de Biaise. Les pamphlets, les chansons du duc de Choiseul avaient si bien préparé les esprits; ils avaient persifflé cette jeune femme éblouissante de beauté : on oubliait que mademoiselle de Vaubernier, élevée au couvent, sauf son intervalle de pauvreté ouvrière, n’avait vécu que dans les riches salons de finance, de robe et de noblesse, et que le comte Jean Du Barry lui- même était de grandes façons diplomatiques ; enfin que la comtesse de Béarn, la maréchale de Mirepoix (4) , madame d’ Aiguillon,
(1 ) La maréchale de Mirepoix était née princesse de Beauveau cl dame de palais de la reine Marie Lcc/.inska.
avaient déjà fait connaître la cour à la jeune comtesse, et qu’il suffisait d’ailleurs de quelques soirées passées avec le Roi Louis XV pour apprendre les plus élégantes manières de Versailles.
Tout ce dont s’était occupée la comtesse Du Barry, c’était de sa parure, afin de plaire à tous, au Roi en particulier, de grandir en lui cet amour-propre d’un amant quivoit et entend autour de lui les éloges, les admirations, les enthousiasmes pour celle qu’il aime et qu’il possède : la jeune comtesse n’avait que cette pensée de coquetterie, car elle connaissait le cœur humain. Le Roi lui avait envoyé une magnifique parure en diamants : rien n’allait mieux à la comtesse que ces diamants au cou, aux cheveux, et ces girandoles qui tombaient en cascades féeriques jusque sur ses épaules : le dix-huitième siècle avait un goût exquis pour les parures. La comtesse Du Barry portait une robe de damas bleu à lames d’argent toute floquetée de rubans roses et de nœuds d’émeraudes ; ses beaux cheveux blonds pendants, poudrés d’or et de semis de diamants ; ses longs cils noirs arqués sur ses yeux fendus en amande, et ses paupières incomparables la rendaient belle entre toutes. 11 se révélait en la comtesse Du
Barry un mélange de la jeune fille et de la dame de cour ; quelque souvenir de la parure dégagée et très coquette de la Parisienne jointe à l’élégance des grandes formes et à la pompe d’un salon de Versailles.
Dans le royal château, le soir du 22 avril (1) , tout était en émoi, car l’on savait que la comtesse Du Barry serait présentée ; les très-chauds partisans du duc de Choiseul affirmaient qu’on n’oserait pas : en supposant qu’on essayerait une telle énormité, comment se tiendrait la comtesse? Elle serait gauche, malapprise; et ces conversations étaient d’autant plus vives et animées qu’on voyait le Roi inquiet, distrait, causant avec le maréchal duc de Richelieu, le prince de Soubise. Voici ce qui se passait ; d’après la coutume suivie pour les présentations, la dame admise à cet honneur devait partir de son hôtel à Paris, s’y habiller, se faire coiffer, et la jeune comtesse s’était oubliée dans ses coquetteries. Comme l’heure avançait, tout le château de Versailles croyait que la présentation était retardée ou indéfiniment renvoyée; on se trompait sur la cause : de là, cette visible inquiétude du Roi. S’il était impatient,
(1) 1770, dans la grande galerie des Glaces.
c’est qu’il craignait qu’un accident ne fût arrivé à la comtesse : « Elle se sera blessée, la petite étourdie; elle est peut-être malade; en tous les cas, je ne veux pas que la présentation soit retardée au-delà de demain. » Le maréchal de Richelieu répondait avec le haut respect des gentilshommes pour le Roi : « Que Votre Majesté ordonne ce quelle voudra, elle sera obéie (1). »
Au milieu des conjectures les plus vives, la porte s’ouvrit, et l’huissier de la chambre annonça : « Mesdames les comtesses de Béarn et Du Barry ! » L’impression fut grande dans toute la galerie de glaces, de marbre et d’or ; jamais plus éclatante, beauté ne se présenta avec plus de grâce et de dignité, de l’aveu des ennemis de la comtesse. Les plus méchants complots furent déjoués devant le rayonnement de la grâce : le succès fut complet. Le Roi, enthousiasmé, heureux, releva la comtesse qui, selon l’usage, s’agenouillait devant lui, et il ajouta un mot charmant et tendre de galanterie, de manière à être entendu de tous. Mesdames filles du Roi, qu’on avait dites si hostiles à la présentation de la comtesse Du Barry, l’accueillirent d’une malt) Voir mou Maréchal de Richelieu.
nière très-bienveillante. Comme elle s’abaissait bien bas dans ses. révérences, Mesdames la relevèrent avec bonté, et toutes l’embrassèrent avec effusion. Ces hauts témoignages furent reçus par la comtesse avec un respect et une dignité qui étonnèrent les plus vieux habitués de la cour. Ce succès complet changea tout à faitla situation : le Roi put avouer publiquement sa tendresse, et la faveur d’une nouvelle souveraine dut être acceptée par les courtisans.
Le soir, il y eut cercle chez madame Du Barry; elle n’avait eu jusqu’alors qu’un tout petit pied-à-terre à Versailles; le Roi lui avait destiné l’appartement de la marquise de Pompadour, alors occupé par M. de Mouchy (1), gouverneur du château. M. de Noailles, fort pointilleux, voulait faire valoir ses prérogatives de gouverneur; le Roi lui répondit « que le château de Versailles était la propriété de la couronne, et qu’ apparemment il pouvait en disposer à son gré ; » Louis XV ne pouvait-il pas faire pour madame Du Barry ce que son aïeul avait fait pour madame de Maintenon ? En politique, il vaut mieux souvent la franchise qu’un
(1) Il y avait deux Noailles : l’un, duc d’Ayen, gouverneur de Saint-Germain, capitaine des gardes; l’autre, duc de. Moucliy, gouverneur de Versailles.
fl.
acte de timidité poltronne pour en finir avec une situation fausse : il faut avouer môme le mal quand on l'a osé. Le soir déjà, l’appartement de la marquise de Pompadour fut occupé par la comtesse Du Barry.
Elle tint son cercle où parurent le chancelier de Maupeou, le comte de Saint-Florentin, M. Bertin parmi les secrétaires d’État ; le prince de Soubise, les ducs de Richelieu, de laTrémouille, de Tresme, de Duras, d’ Aiguillon, et même le duc d’Ayen (1) , méchante langue qui avait lancé dans l’origine quelques épigrammes contre la comtesse; elle l’en fit souvenir par d’ingénieuses et spirituelles allusions. Mais ce qui fit la conversation de tout Versailles, c’est qu’un prince du sang vint lui-même présenter ses hommages : c’était le comte de la Marche, cadet des Conti, excellente nature, qui n’avait qu’une pensée, l’obéissance passive aux ordres du souverain. Le Roi l’aimait beaucoup, car ce caractère de déférence à l’autorité lui plaisait singulièrement. Louis XV voulait à la fois être con-
tl) On prêtait «n mot au duc d’Ayen ; le Roi aurait dit en parlant des amours de la comtesse : « Je sais que je succède h lîadix de Sainle-Foix. — Sire, avait répondu le duc d’Ayen, comme Votre Majesté succède à Pliaramond. <■ Je crois que de si hardies et si inconvenantes paroles n’ont jamais été dites en présence du Roi.
seillé et obéi ; sa faiblesse venait souvent d’une défiance de lui-mêtne : ses amis et ses ennemis le savaient bien.
A l’étranger, les dépêches diplomatiques annoncèrent bientôt le nouvel astre qui se levait à Versailles : ainsi s’était exprimé le comte de Kaunitz à Vienne. Frédéric II avait employé des termes plus grossiers, comme si avec les mœurs étranges qu’on lui prêtait, il lui était permis de juger et de critiquer les faiblesses de l’amour, la puissance même de celle qu’il appelait Cotillon III. Le prince qui rendit le plus grand hommage à la comtesse Du Barry, ce fut le jeune roi de Danemark qui, selon l’usage de ce temps singulier, où les monarques jouaient au Télémaque, voyageait pour s’instruire. Frédéric de Danemark ne dédaigna pas de visiter la comtesse Du Barry et d’assister à ses cercles avec une galanterie charmante ; et lui- même déclara toujours « qu’il n’avait jamais rencontré un visage plus beau et des manières plus distinguées (1). »
Le duc de Choiseul, dans cette situation nouvelle, aurait dû en étudier la portée et juger les conséquences. La plus grande faute des
(1) Voyez le Journal de Bachaumont et le Mercure de France , J 770.
hommes d’Étatest de se faire illusion sur leurs forces personnelles, et de ne pas assez balancer les éléments nouveaux qui peuvent menacer ou perpétuer leur pouvoir. Plusieurs fois, le Roi lui avait dit « qu’il aurait désiré le voir quelquefois dans les salons d’une personne à laquelle il était fort attaché. » M. de Choiseul avait demandé respectueusement au Roi si cette assiduité était indispensable au bien du service de Sa Majesté. « Non, duc, avait répondu le Roi ; ce n’est que convenance pour la comtesse. » Avec un peu d’habileté, M. de Choiseul aurait dû comprendre qu’il avait déplu au Roi, et que Louis XV ne chercherait qu’un prétexte pour se séparer de lui. Trois ministres déjà se montraient très-assidus au cercle de madame Du Barry, on l’a vu : le chancelier de Maupeou, MM. Bertin et La Vrillière. Ce n’était pas une répugnance dans l’ordre des idées morales assurément qui empêchait M. de Choiseul de se rapprocher de la comtesse Du Barry. Pour les mœurs, le ministre n’était pas un puritain sombre et sévère ; car il avait espéré la même influence pour sa sœur : la duchesse de Gramont, femme si fière et si spirituelle, se voyait déçue de son désir d’une grande conquête ; et entre femmes ces sortes de désappointements ne se pardonnent pas. Chaque
fois qu’elle avait trouvé l’occasion de blesser, d’insulter même la comtesse Du Barry, elle l’avait fait avec joie, et le Roi, très-aise de faire savoir sa pensée à la duchesse de Gramont, venait d’exiler la princesse de Guéménée pour de graves offenses (1). Chez Mesdames de France, la princesse s’était levée pour ne pas s’asseoir à côté de la comtesse Du Barry.
Louis XV voulut que désormais chacun respectât ce qu’il aimait avec une tendresse incomparable. Peut-être entrait-il dans cette exigence une fantaisie du pouvoir absolu.
(1) La faveur toute-puissante du prince de Soubise ne put même pas la préserver. Les Guéménée étaient la branche supérieure des Itohans.
LA COMTESSE DO BAlUtV EN COOR. — ADULATION. — VOLTAIRE. — LES PARLEMENTS (1771).
La présentation de madame la comtesse Du Barry à Versailles était le triomphe du parti politique auquel présidait le maréchal duc de Richelieu ; aussi en vit-on les effets immédiats par la nomination très-significative du duc d’ Aiguillon, poursuivi par le parlement, au poste de capitaine-lieutenant des chevau-légers de la garde; premier coup d’État (1) contre les robes noires qui voulaient faire de l’agitation. La comtesse Du Barry, par quelques mots adroits, spirituels, piquants, spontanés ou inspirés, secondait la volonté royale. Le ministre de résolution etde force, le chancelier de Maupeou, prenait la haute direction du conseil dans cette circonstance très- grave de l’annulation solennelle des arrêts du parlement contre M. le duc d’Àiguillon ; second essai de la force d’un gouvernement résolu d’en finir avec les parlementaires opposants.
Les trois fermes épées de ce premier coup d’État furent le maréchal de Richelieu, le prince de
(1) Janvier 1771.
Soubise et le duc d’ Aiguillon. Le jour de la séance royale, de grandes précautions militaires furent prises en présence de la comtesse Du Barry, qui, par son intarissable gaieté, jetait je ne sais quoi de hardi et de résolu dan^la volonté toujoursun peu incertaine de Louis XV. Le maréchal de Villeroy (1) , capitaine des gardes par quartier, fut chargé d’occuper militairement Paris, envahi dès l’aurore par tous les corps de la maison du roi, gardes françaises et suisses; les compagnies rouges étaient chargées d’occuper le Palais de Justice. A midi, Louis XV fit son entrée au parlement (2). Accueilli avec le respect accoutumé, il salua la cour garnie de pairs; se couvrant ensuite, il dit ces seules paroles : « Messieurs, mon chancelier va vous expliquer mes intentions. » Alors M. de Maupeou prit la parole : « Le Roi, après vous avoir fait connaître, par une loi enregistrée en sa présence, qu’il importait au secret de l’exercice de son administration, ainsi qu’à la tranquillité de la province de Bretagne, que l’affaire intentée au duc d’ Aiguillon, honoré de sa confiance et chargé de ses ordres, demeurât ensevelie dans
(1) Les Villeroy sortaient'des Nculville, race du ministre d’État sous Henri IV.
(2) Septembre 1771.
l’oubli, devait penser que, soumis à ses ordres, vous cesseriez de vous en occuper; néanmoins, dès le 2 juillet dernier, sur une information ané antie, vous avez rendu un arrêt par lequel, sans aucune instructi*n préalable, sans preuves acquises, au mépris des règles et des formes judiciaires, vous avez tenté de priver des prérogatives de son rang un pair du royaume, dont la conduite a été déclarée irréprochable par le Roi lui -même! »
Ensuite, en présence des mousquetaires au port d’armes, le chancelier lut les ordres de Sa Majesté : « Le Roi ordonne que lesdits actes, procédures et arrêts soient supprimés de vos registres ; Sa Majesté ordonne à son premier président de rompre toute assemblée où il serait question de ceâ affaires ; elle déclare que les deux magistrats arrêtés l’ont été parce que Sa Majesté a été offensée de leur conduite ; elle vous avertit que ceux qui se conduiront comme eux ressentiront les effets de son indignation. Sa Majesté vous défend de vous occuper de tout ce qui n’est pas de votre ressort ; elle vous prévient qu’elle considérerait toute correspondance avec les autres parlements comme criminelle contre son autorité et sa personne (l). »
(1) Recueil du Parlement. Année 1771.
Cet acte de vigueur, dirigé contre les parlements, changea tout à fait la situation ministérielle. On avait craint d’abord quelque résistance et une émeute dans Paris, il n’en fut rien : quand les factieux sont persuadés qu’on est prêt à les réprimer, ils n’osent aucun désordre. Paris savait que la maison du Roi donnerait fort et dru; Paris resta tranquille. 11 n’y eut que quelques murmures et cette opposition sourde que nul gouvernement ne peut empêcher. Mais cette journée du 3 septembre fut pleine d’inquiétudes et de soucis (1) pour la comtesse Du Barry; elle avait conseillé ces mesures de force quelle croyait nécessaires. Si elle en partageait volontiers la responsabilité, elle craignait quelque accident, un attentat sur la personne du Roi, tel que celui de Damiens, qui avait si profondément affecté la marquise de Pompadour. Chaque fois que le conseil du Roi s’était trouvé en lutte avec le parlement, il s’était produit la même agitation inquiète dans le peuple. Tant que le Roi fut à Paris, la comtesse Du Barry, pleine de sollicitude nerveuse, recevait chaque heure les messagesdu prince de Soubise, du maréchal de Richelieu, qui avaient suivi le
(1) Trois courriers furent expédiés durant cette journée de Paris à Marly par le duc d’Aiguillon.
Roi au parlement. Le retour de Sa Majesté fut donc salué comme une fête dans les salons de la comtesse PuBarry. Le Roi y vint rayonnant de joie et de fierté (1); il savait que ce n’était qu’en contenant les robes noires dans leur devoir que Louis XIV avait mis fin à la Fronde ; et cependant il ne se dissimulait pas qu’en présence du parlement il avait toujours éprouvé une certaine crainte mêlée de déférence : cette assemblée d’esprits graves, de magistrats presque tous voués au culte des lois lui faisait une invincible impression, qu’il ne cachait pas à ses amis. Les esprits faibles, quand ils prennent une mesure de force, éprouvent après le succès une joie d’enfants terribles, un orgueil qu’ils aiment à étaler et surtout à faire applaudir.
Le soir donc, il y eut grande joie dans le salon de la comtesse où le Roi et le conseil s’empressèrent de se rendre. Il ne fut question que de la sévère et noble attitude de Louis XV quand le chancelier annonça les volontés royales. M. de Maupeou assurément était décidé à aller jusqu’au bout, mais à mettre aussi la patience et le bon droit de son côté. Si la retraite du duc de
(1 ) Le comte de Saint-Florentin nvailroçii plusieurs avis sur des projets d’attentat contre le Koi. (Papiers du lloi Louis XV.)
Choiseul était dans ses pensées, il fallait évidemment attaquer avec précaution cette haute puissance du ministre qui avait pour lui les cabinets et l’opinion philosophique, source de popularité. L’Europe devait être préparée à un changement de système (1). L’opinion philosophique si puissante devait être ramenée peu à peu aux mesures arrêtées en conseil : on devait gagner quelques écrivains influents pour soutenir le système. La comtesse Du Barry, eu butte aux chansons, aux noëls, aux pamphlets, n’avait jusqu’alors pour se défendre que sa grâce, sa beauté : elle vit bien qu’elle devait gagner quelques-uns de ces philosophes. On lui parla de Voltaire, la plume spirituelle qui donnait ou ôtait la popularité. Une lettre de Voltaire, une épître en vers, un factum d’histoire créait la renommée; on se le communiquait comme le plus précieux gage de talent et de génie. C’était le beau temps des gens de lettres. En faisant une révolution, ils préparèrent leur décadence.
Voltaire était au mieux avec la famille Choiseul, chère atout le parti encyclopédique; et c’était un peu sous les inspirations de la duchesse de Gramont qu’il avait écrit son conte
(1) L’alliance de 1756.
de la Cour du roi Pétaud (1). Loin de s’en offenser, la comtesse Du Barry s’était bien expliqué sa situation : fallait-il rompre entièrement avec Voltaire on l’attirer sous son charme ? Le Roi ne l’aimait pas ; il lui trouvait je ne sais quoi de familier et d’impie, un trop grand mépris de la loi du respect. Ce fut donc à son insu que la comtesse Du Barry ouvrit une négociation avec le vieillard de Ferney ; il s’agissait de faire cesser son opposition et d’obtenir de sa plume spirituelle un manifeste contre les parlements, destiné à seconder les mesures du chancelier de Maupeou.
Ce dernier point n’était pas le plus difficile. Depuis quelques années surtout, les parlements s’étaient prononcés avec une énergie souveraine contre les écrits des philosophes, condamnés à être déchirés par la main du bourreau (2). Voltaire avait pris la défense de Calas, du chevalier de La Barre dans des pamphlets d’une rare éloquence : il ne serait donc pas difficile d’obtenir de lui un de ces écrits, un de ces pamphlets que sa plume facile laissait échapper. Le plus grand obstacle à vaincre, c’était sa liaison avec
(t) Il est recueilli avec des vers fort orduriers dans le GazùUr cuirassé.
(2) Voyez la succession des arrêts 1709-1771.
Digitize
le duc de Choiseul : comment l’arracher à celui qu’il appelait son protecteur, son Dieu, et luimême si favorable au parti philosophique ?
La comtesse Du Barry prit le parti de négocier avec Voltaire, mais en se cachant du Roi, qui ne l’aurait pas permis; ce fut le duc d’ Aiguillon (1) qui se chargea d’écrire aupoëte une première lettre un peu ambiguë ; « Des gens, monsieur, en qui vous avez trop de confiance, répandent sous votre nom une pièce de vers qui a pour titre : la Cour du roi Pélaud. Dans cette pièce, où est insulté un personnage qu’aucune oflense ne peut atteindre, est aussi outragée de la manière la plus violente une femme charmante que vous adoreriez comme nous si vous aviez le bonheur de la connaître ; et c’est vous, monsieur, qui l’ affligez î Est-ce au chantre de l’amant de Gabrielle qu’il appartient d’apporter la désolation dans le royaume des Grâces? Vos correspondants vous servent mal en vous laissant ignorer que cette personne jouit ici d’un crédit immense, que nous sommes tous à ses pieds. Elle est d’autant plus à ménager que, hier, devant quelqu’un que ces vers avaient fortement irrité contre vous, elle a pris votre défi) Lié avec lui par le duc de ltichelieu, son oncle.
fense avec autant de grâce que de générosité. »
Voltaire répondit sur-le-champ au duc d’ Aiguillon avec cet esprit charmant qu’on lui connaissait : « Veuillez, monsieur le duc, dire à cette jeune dame que l’on m’a déjà brouillé autrefois de la même manière avec madame de Pompadour, pour laquelle je professais la plus haute estime. Veuillez lui diçe que ma plume lui appartient comme mon cœur. Assurez-lui qu’un jour le plus grand mérite de mes vers sera d’avoir été récités par sa bouche, et suppliez-la, en attendant qu’elle me donne l’immortalité, de me permettre de me prosterner suppliant à ses pieds. »
On ne pouvait se mettre plus bas. A mesure que la fortune de madame Du Barry grandissait à la cour, Voltaire devenait plus expansif avec un plus vif désir de la servir en échange de quelque faveur qu’il sollicitait. Toutefois, il ne dissimulait pas sa situation particulière très-difficile aveç la famille de Choiseul : «Je suis à votre égard, madame (1), dans une position bien délicate. Il y a dans Versailles une famille qui me comble de marques de son amitié (les Choiseul) ; la mienne doit lui être acquise à perpé-
(I ) Lellrc î» b comtesse Du Barry.
tuité, et il me survient qu’elle a l’infortune de ne pas goûter votre mérite, et que des tracasseries se placent entre vous et elle. Ne croyez pas cependant qu’un sentiment d’affection pour elle me mette les armes à la main contre vous ; je refuserai toute proposition qui me serait faite par vos ennemis, si leur générosité naturelle pouvait s’oublier jusque-là (1). »
La comtesse Du Barry se hâta de répondre elle-même à Voltaire : « M. le duc d’ Aiguillon ne vous a pas trompé lorsqu’il vous a dit que je me nourrissais de vos sublimes poésies ; je suis en littérature une franche ignorante, et cependant je suis sensible aux vraies beautés dont vous semez vos œuvres. Je compte parmi les pierres qui s’animent au gré d’Amphion; croyez-moi, tous vos amis ne sont pas dans le camp opposé : il y en a autour de moi qui vous chérissent sincèrement (2). Toutefois, il y a quelqu’un (le Roi) qui se plaint de vous ; il voudrait que vous montrassiez plus de vénération pour ce qu’il vénère lui-même ; vous est-il impossible de le satisfaire sur ce point? Soyez sûr qu’en ne gardant aucune mesure vis-à-vis de la religion, vous vous faites
(1) Octobre 1770. ■
(2) Le duc de llichclicu. ~ *
un tort énorme auprès de la personne en question (1). »
Voltaire se trouvait donc placé dans une situation assez perplexe entre ses amitiés pour la famille des Choiseul et la fortune.politique qui devait s’ouvrir pour lui avec l’appui de la comtesse Du Barry, du maréchal de Richelieu, du duc d’ Aiguillon, de tout le nouveau conseil du Roi. Selon son langage un peu mythologique, il était placé entre les deux déesses de la Reconnaissance et de la Fortune. Voici tout ce qu’on lui proposait pour le mettre dans le parti du chancelier : déjà gentilhomme de la chambre du Roi, on le créerait marquis de Ferney, titre qu’il sollicitait de la bonté du duc d’ Aiguillon. Son espèce d’exil à Ferney où il s’ennuyait à mourir cesserait; en même temps, il pourrait venir dans Paris qu’il aimait tant. Avec cette pensée de négociation, Voltaire fit à Ferney des actes de foi chrétienne ; il assista à la messe, il communia pascalement. On a cru longtemps que c’était moquerie et sacrilège ! Ces actes avaient un but : Voltaire voulait faire cesser son exil, donner des garanties au moment où s’engageait une négociation sérieuse entre lui,
(1) Novembre 1770.
le duc d’ Aiguillon et la comtesse Du Barry (1).
Le but de toute cette négociation était l’engagement pris par Voltaire d’écrire un pamphlet contre les parlements sous le titre d’ Histoire (2) . Nul n’était doué de plus hautes facultés pour écrire un tel livre : à une érudition facile et large, Voltaire joignait un esprit fin, ingénieux, mordant, un beau style, une admirable faculté de résumer les faits avec une clarté, une malice spirituelles. Jamais circonstance mieux choisie ne s’était produite pour écrire une histoire contre les parlements. Voltaire en reçut l’invitation de la part du chancelier de Maupeou, qui devint bientôt comme homme d’Étai l’objet de l’admiration du poëte.
Ce qui avait distingué la comtesse Du Barry de toutes les favorites du Roi Louis XV, c’était son extrême désintéressement et le peu de souci de ses propres affaires : toutes les maîtresses du Roi avaient stipulé non-seulement la fortune, mais encore les titres, les honneurs, avant de s’avouer publiquement à Versailles. 11 n’en avait rien été pour la comtesse Du Barry qui, sans calcul pour elle-même, s’était jetée au cou du
(1) Les Mémoires de Bachaumont raillent tous ces actes de dévotion faits par le seigneur de Fcrney.
(2) Première édition, 1770, Histoire des Parlements.
Roi comme une enfant pleine de grâces et de fantaisies. Si la comtesse aimait les pierreries avec tout l’attrait d’une jeune fille pour ce qui scintille à ses yeux, elle voyait moins le prix, la valeur dans les diamants, les perles, les émeraudes, que le beau reflet des couleurs sur ses cheveux, son teint, son front, ses yeux, La comtesse Du Barry avait alors vingt-quatre ans, d’une taille souple, élancée et naturellement si fine qu’elle n’avait jamais mis de corset qu’aux jours d’apparat ; ses épaules, son cou, la faisaient ressembler àl’Hébé de la villa Borghèse.
A cette beauté gracieuse, elle joignait une bonté de cœur sans limites ; et le Roi plus d’une fois remarqua que, depuis le pouvoir de la comtesse, elle n’avait jamais sollicité une lettre de cachet, quoiqu’elle fût entourée d’ennemis. Le Roi l’avait vue deux fois à ses genoux : il s’agissait d’obtenir la grâce d’une jeune fille du peuple séduite, qui n’avait pasdéclaréla naissance de son enfant (1) ; la seconde fois encore,
(1) Voici la lettre de la comtesse Du Barry au chancelier de Maupeou :
« Monsieur le chancelier, je n’entends rien à vos lois; mais elles sont contraires a la raisou et h l’humanité, si elles font perdre la vie a une pauvre lille accouchée d’un enfant mort sans l’avoir déclaré Je renvoie, l’examen de l'affaire à votre équité ; cette infortunée mérite quelque indulgence; je vous demande au moins une commutation de peine.
elle avait tendu ses mains suppliantes vers le Roi pour sauver de la mort deux gentilshommes qui s’étaient rebellés contre la justice. On savait que la comtesse était la source des grâces, et l’on y recourait toujours. Madame Du Barry savait le cœur du Roi bon, indulgent, porté à miséricorde et merci : elle ne négligeait rien pour le toucher. Le cri de Vive le Roi! annonçant une grâce retentissait jusqu’au fond de ses entrailles, et la réjouissait toute une journée ; il était peu de cœurs comme le sien pour les choses bonnes et douces.
La comtesse était ainsi devenue nécessaire au Roi qu’elle suivait partout ; au château de Choisv, elle seule dressait la liste des dames qui devaient accompagner Sa Majesté dans son voyage. Cette année, le prince de Oondé, espérant l’honneur de la présence du Roi à Chantilly, vint rendre ses devoirs â la comtesse et l’inviter à suivre Sa Majesté dans la brillante chasse qu’on y préparait. Avec une discrétion extrême, la comtesse Du Barry, apprenant que Mesdames filles du Roi montraient quelque répugnance à se trouver avec elle à Chantilly,
Votre sensibilité dictera le reste, — ComUuc du Uurry. » (autographe)
s’excusa sur sa santé. Le Roi lui en sut beaucoup de gré ; il s’ennuya sans elle et lui écrivit jusqu’à deux fois par jour. Dans un second voyage, la comtesse fut la première portée sur la liste des invitées à Chantilly par le prince (1 ) . Elle parut à cheval en amazone au milieu des chasses, poursuivant avec intrépidité le cerf, le sanglier et le chevreuil. C’est sous ce charmant costume de cavalier que la comtesse fut reproduite dans une miniature gravée au burin avec ces vers :
Quel* yeux ! quel attrait ! qu'elle est belle I Est-ce une divinité T Non, c'est une simple mortelle Qui en emprunte la beauté.
Entre vous qui décidera.
Beau cavalier, aimable Flore?
L'Olympe Jaloux se taira.
Le cœur surpris admire et donte encore (2).
Le prince de Condé, d’une galanterie exquise, fit inaugurer par la comtesse les nouvelles écuries de Chantilly, ce palais destiné aux équipages de course et de chasse, et qui excita l’admiration de Louis XV, le plus parfait des cavaliers. Il y eut fêtes, jeux, spectacle,
(1) Il s’agissait d’inaugurer le nouveau château de Chantilly et sa splendide pelouse.
(A) Bibliolh. lmp. Collection alphabétique de» portrait» y raté», au mot llarrij.
feu d’artifice, et toujours, en tête de toutes les listes, au milieu de toutes les fêtes, brilla le nom de la comtesse Du Barry. Le Roi semblait remercier le prince de Condé des galanteries qui entouraient la. comtesse: le prix du tournoi restait décidément à la grâce, à la beauté, comme sous la vieille chevalerie.
De Chantilly, le Roi vint à Compiègne pour visiter le camp de manœuvre (1) ; les régiments de France rivalisèrent de fêtes, et M. de la Tour du Pin, galant comme sa race, fit rendre à la comtesse tous les honneurs dus aux princesses de la famille: les jeunes officiers,- parmi lesquels se trouvait le comte d’Hargicourt, le cadet des Du Barry, capitaine au régiment de Beauce, se groupèrent en galant carrousel autour de la jeune femme ravissante sous le costume de chevau-léger quelle avait adopté. Au souper, tous les officiers étaient invités à la table du Roi, pleine de gaieté et de folie : n’était-ce pas le privilège des gentilshommes sousle bel uniforme? Entre eux, les jeunes officiers ne cessaient d’admirer cette ravissante femme ; et la partie de l’armée qui tenait pour'M. de Choiseul fut obligée d’avouer que le Roi avait quel-
(1) Septembre 1770.
que raison d’aimer ce parfait chef-d'œuvre.
On chantait sous la tente :
Vivo le Roi! vire l’amour !
Que co refrain soit nuit et Jour Ha devise chérie.
En valu lea serpenta de l'envie Soufflent autour de mes rideaux,
L'amour lul-mSme assure mon repos,
Et dans ses liras je le défie (l).
Au retour de ce voyage du Roi à Compiègne et à Chantilly, le duc de Choiseul dut comprendre que le pouvoir de la comtesse Du Barry était un fait puissant désormais accompli, et qu’il fallait se résigner à le subir. Le Roi semblait lui-même annoncer qu’il ne voulait pas lui donner de rivales ; car, à ce voyage de Compïègne, il écarta spontanément de la liste mesdames de Brionne (2), Gramont (3) etd’Egmont (h), qui pouvaient porter ombrage au crédit de la favorite. « Le voyage de Compiègne, dit le Journal de Bachaumont. a donné lieu à une caricature appelée le combat des Amazones. 11 f?.ut savoir, avant d’en donner le détail, que Sa Majesté s’était fait présenter l’ancienne liste des dames qui avaient été du
(1) Recueil Maurcpas , 1770.
(2) Rohan-Chabot.
(3) Choiseul.
(Zl) Richelieu.
voyage Tannée dernière, en avait rayé madame la comtesse de Brionne, madame la duchesse de Gramont et madame la comtesse d’Egmont, trois femmes de la cour ayant à juste titre, quant à deux au moins, de grandes prétentions à la beauté. On a dit qu’ elles avaient vu avec regret madame la comtesse Du Barry venir les éclipser ; et, soit vivacité, soit hauteur ou caprice, elles n’ont pas rendu à cette dame les politesses d’usage envers les femmes présentées : ce qui leur a procuré la disgrâce dont on a parlé et qui forme le sujet de l’estampe. On les a représentées sous l’emblème des trois Grâces avec leurs attributs, éplorées, effrayées, fuyant à l’aspect d’une autre beauté; et au-dessous est l’anagramme du mot Grâces , qui ne se donne qu’à des femmes perdues. On se doute bien que cette estampe ne se montre qu’avec le plus grand secret (1). »
Madame la duchesse de Gramont surtout, en plusieurs circonstances, avait gravement insulté la comtesse Du Barry. Le Roi manda à Choisy M. le duc de Choiseul pour lui faire de sérieux reproches sur les façons d’agir de sa sœur, au moins inconvenantes. Le duc répondit
(i) Journal de Dachaumont, avril 1770.
« que c’était une de ses douleurs que madame de Gramont ait pu déplaire à Sa Majesté ; mais qu’il était si difficile de commander aux impressions des femmes, toujours un peu capricieuses. » — « Elle devrait au moins prendre exemple sur madame la duchesse de Choiseul (1) , toujours si parfaite, » répondit le Roi avec plus de vivacité. L’audience finit presque aussitôt, mais la leçon fut inutile et les insultes recommencèrent : Louis XV invita M. de Choiseul à prier madame de Gramont de se rendre • auprès de lui. Dans une audience courte et sèche, Sa Majesté déclara « qu’elle était fort mécontente de sa conduite envers une personne quelle honorait de son amitié ; qu’en raison des services rendus par le duc de Choiseul, son frère, elle voulait bien ne pas la soumettre à un exil public et rigoureux par lettre de cachet ; mais qu’elle la priait de se tenir loin de la cour, à simuler un voyage ; car chacun devait être maître chez soi , et qu e c’était bien le moins qu’ elle le fût à Versailles. » En vain la duchesse voulut répondre, s’excuser, le Roi demeura inflexible.
La duchesse dut partir en laissant pour Sa Majesté une lettre, vrai modèle de dignité et de
(1 ) Elle éiait Crozat, de la famille du riche financier.
respect du Roi et d’elle -même, comme toutes les grandes familles savaient les écrire à, ce temps, alors môme que les gentilshommes ne savaient pas l’ortographe (1).
M. de Choiseul ressentit la profondeur du coup porté à son crédit, et il essaya de se rapprocher de la comtesse Du Barry ; les poètes de son intimité secondèrent ces rapprochements, et il parut dans les salons du ministre une pièce de vers charmante à la fois et laudative, qui appelait la concorde entre Vénus et Ulysse (la comtesse Du Barry et le duc de Choiseul) :
Déesse des Plaisirs, tendre mère des Grâces,
Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos Les noirs soupçons et les honteuses disgrâces !
Ah ! pourquoi méditer la perte d'un héros ?
. Ulysse est cher k la patrie.
Il est l'appui d’Agamemnon;
Sa politique active et son vaste génie Enchaînent la valeur de la flère Ilion.
Soumets les dieux h ton empire,
Yénus, sur tous les cosurs, règne par la beauté,
(1) Sire, mou frère m’annonce que Voire Majesté, persistant dans sa rigueur, ordonne mon prompt éloignement. Je me soumets à votre volonté sacrée : puisse mon obéissance vous montrer mon respect ! Ce qui m’afflige surtout dans mon malheur, c’est la certitude de vous avoir déplu ; je n’ai d’autre consolation dans celte épreuve que l’assurauce que votre mécontentement ne retombera pas sur le duc de Choiseul. Je ne l’eusse pas mérité, si j’eusse écoulé ses bons avis, toujours dictés par la passion qu’inspire votre service.
Je suis avec respect, etc.
Duchesse de Guamort.
Cueille iluns un rUnt délire Les roses de la volupté.
Mal» h nos voeux daigne sourire Et rends le calme h Neptune agité.
Ulysse, ce mortel aux Troycns formidable,
Que tu poursuis en ton courroux,
Tour la beauté n'est redoutable Qu'en soupirant 11 ses genoux.
Ces tentativesfaitespar les amis de M. le duc de Choiseul ne pouvaient produire aucun résultat. En vain le ministre duc sollicita et obtint une entrevue avec madame la comtesse Du Barry (1) pour s’expliquer sur les divisions qui avaient pu altérer la mutuelle confiance ; elle n’aboutit à rien, car les deux systèmes étaient désormais eu trop complète opposition : il s’agissait moins d’une querelle de femme, d’une susceptibilité de maîtresse, que d’une division bien tranchée sur la manière d’envisager les questions parlementaires et de gouvernement.
Le système de M. de Choiseul, lié longtemps à la pensée et à la faveur de madame de Pompadour, était tout de concession et de ménagement envers les parlementaires. Le gouvernement qu’inaugurait madame la comtesse Du Barry, tout de force, d’énergie, allait droit ou à la soumission ou à la destruction absolue des parlements. Telle était, en réalité, la question qui
(1) L’entrevue eut lieu au ck&leau de Bellcvuc, au mois d’avril 1771.
s’agitait entre eux. Souvent, en histoire, on prend l’ombre pour le corps; la comtesse Du Barry fut l’instrument et non la cause active de la disgrâce du duc de Choiseul. Le nouveau conseil avait besoin d'un interprète, d’un appui auprès du Roi, et la comtesse Du Barry se chargea de pousser fortement Louis XV vers les idées de l’homme d’État véritable du nouveau système, le chancelier de Maupeou.
LA DAUPHINE A VERSAILLES. — DISGRACE DU DUC DE CHOISEUL ( 1771 - 1772 ).
II restait à M. le duc de Choiseul un levier très-puissant contre le crédit de la comtesse Du Barry, c’était la situation diplomatique et sérieuse qn’il avait faite à la France, c’est-à-dire les alliances que le ministre avait contractées avec l’Autriche, le pacte de famille conclu entre toutes les branches de la maison de Bourbon, et enfin, comme consécration définitive du système, le mariage de monseigneur le Dauphin avec une archiduchesse (1), qui venait d’être conclu. La jeune Marie-Antoinette allait arriver à la cour de Versailles, et il était impossible qu’elle ne servît pas, comme une puissance nouvelle, à raffermir la situation du duc de Choiseul : une Dauphine toute jeune, et qu’on disait belle, opposerait son charmant sourire aux grâces de la comtesse Du Barry.
Pour résoudre cette question, il faut profondément connaître la situation que la nouvelle
(1 ) Voir pour les délails mou Louis XV.
Dauphine allait prendre à la cour, le caractère de la maison d’Autriche, les instructions que Marie-Antoinette avait reçues de sa mère, et pour ainsi dire étudier l’histoire tout entière de la famille impériale. Le 18 août 1765, il se passait à Inspruck une scène douloureuse :
l’Empereur d’Allemagne, François de Lorraine, époux de Marie-Thérèse d’Autriche, tombait comme frappé de la foudre, sous le coup d’une apoplexie foudroyante, à la table du festin, entouré de ses enfants, au milieu des fêtes que les fidèles Tyroliens donnaient à l’occasion du mariage de son second fils, l’archiduc Léopold, avec une infante d'Espagne.
Bientôt sa statue ciselée en bronze aurait sa place parmi les vieux archiducs d’Autriche qui, groupés depuis des siècles, le casque en tête, les longues épées à la main, gardent leur tombe dans l’ancienne église d’Inspruck (1).
L’Empereur François, expression de la famille allemande, laissait douze enfants, quatre
(1) Il est impossible de se défendre d’une profonde impression, lorsqu’on visite les lombes des Empereurs, tout debout en bronze, dans l’église d’Inspruck; j’y restai toute une sombre journée d’automne. Les Empereurs aujourd’hui sont enterrés dans l’église des Capucins, a Vienne. Les Capucins, l’ordre le plus humble, gardent ainsi ce nu’il y avait de plus grand au moyen âge, les Empereurs d’Allemagne, successeurs de Charlemagne !
archiducs, dont l’aîné, Joseph, déVait lui succéder; et huit archiduchesses, parmi lesquelles une jeune fille de dix ans, d’un blond cendré admirable, aux yeux bleus, d’une peau plus blanche que le satin de sa robe, au regard fier et spirituel, très-chérie de sa mère ; elle portait les prénoms de Marie -Antoinette- Josepha- Jeanne. On remarqua plus tard, comme un sinistre présage, qu’elle était née le jour même du tremblement de terre à Lisbonne. L’Impératrice, Marie -Thérèse, avait parié avec l’Empereur qu’elle aurait un fils ; et quand elle fut désabusée par l’aspect gracieux de sa petite fille, l’Empereur doucement lui rappela qu’elle avait perdu son pari, et le galant poëte Métastase improvisa ces jolis vers :
lo perdait l’augusta figtia A pagar ma condamnât*
Me »i e vrai a toi smoglia
Tolo mondo a guadagnata ((}•
C'était une grande puissance que la maison d’Autriche, dans le dix-huitième siècle, malgré ses malheurs, et Marie-Thérèse l’avait relevée encore par l’éclat éblouissant de son règne.
(1) Voyez aussi les Mémoire» de Goithe; le poëte se trouvait à Strasbourg lors du passage de la Dauphine, Marie- Antoinette.
Chacun (le ses enfants était richement doté : à Joseph, l’aîné, la couronne impériale; à Léopold, la souveraineté du grand-duché de Toscane; àFerdinand,la Lombardie; à Maximilien, l’ordre teutonique et l’archevêché de Cologne ; à ses filles, de puissants mariages, Naples, Parme, France, ou bien les nobles chapitres d’Inspruck et de Prague, les abbayes de la vieille Allemagne. y
A dix ans, Marie-Antoinette parlait déjà l’italien, le français, avec une facilité extrême. Le maître de chapelle, chevalier Gluck, lui donnait des leçons de clavecin. Dès que les fiançailles avec le Dauphin de France furent arrêtées, l’Impératrice avait demandé à M. de Choiseul un précepteur français, et le ministre désigna l’abbé de Vermont, philosophe aux mœurs de salon, très-lié avec Voltaire, Diderot, d’Alembert. A l’aide de ce précepteur, M. de Choiseul espérait la domination absolue sur le cœur et l’esprit de Marie-Antoinette. Le prince de Kaunitz, ambassadeur de l’Impératrice à la cour de Versailles, avait parfaitement instruit l’archiduchesse de toutes les influences dominantes; et comme il ne pouvait ignorer la toute-puissance de la comtesse Du Barry sur le Roi Louis XV, l’Impératrice- Reine avait placé, parmi les ins-
Digit
tructions données à sa fille, la nécessité de ménager les affections du Roi de France. La politique sérieuse consiste à se servir même des petits moyens, pour arriver à un grand but :
les esprits supérieurs ne dédaignent aucun instrument. La diplomatie ne se résume pas à suivre toujours ses penchants, son estime, mais à faire servir tous les faits généraux et particuliers au triomphe des intérêts du peuple dont les destinées vous sont confiées. A mesure donc que la cour de Vienne apprenait l’affaiblissement de l’influence ministérielle du duc de Choiseul, elle devait nécessairement modifier ses moyens d’action sur le cabinet de Versailles.
La comtesse Du Barry, de son côté, n’était pas sans inquiétude sur l’influence fort naturelle qu’une jeune Dauphine allait prendre à la cour. Mais la simple étude du caractère et de l’esprit de Louis XV devait la rassurer. Le Roi, sans porter aucune jalousie à ses petits-fils, sans craindre même la mort, avait étudié avec attention le caractère du Dauphin, à qui la couronne viendrait apres lui. 11 le trouvait brusque, cassant, et d’une extrême faiblesse à la fois. Il était honnête, mais sans aucune pensée de force et de gouvernement. Prince studieux et bien intentionné, il avait des formes si peu attrayan
tes que l’on l’estimait sans l’aimer. En politique, la vertu est une belle qualité sans doute ; mais l’esprit de direction, l’habileté qui sait se conduire, la force qui sait se faire obéir, voilà ce qui fait la garantie et la vie d’un gouvernement. Les informations venues au conseil sur madame la Dauphine disaient quelle joignait à une figure charmante un esprit très-distingué et une force de direction qui manquait au Dauphin ; de sorte que le Roi jugeait que l’esprit du gouvernement passerait à Marie- Antoinette. Serait-ce un bon résultat diplomatique que celte sujétion indirecte de la maison de Bourbon à la maison d’Autriche (1) ?
Dès que l’archiduchesse toucha le sol de la F rance, il fut question du cérémonial. Louis XV, toujours parfait gentilhomme, consentit, sur la demande du duc de Choiseul, à venir habiter deux jours Compiègne, pour y attendre la Dauphine. Comme la comtesse Du Barry, au nom du conseil, lui adressait quelques observations sur l’influence que cette démarche donnerait au parti du duc de Choiseul, le Roi répondit : « Je
(1) Il existe un curieux mémoire du maréchal de Richelieu écrit a ce point de vue. Voyez mon livre sur le Maréchal de Richelieu,
saisies limites dans lesquelles je dois m’arrêter; il s’agit de ma famille et non de politique ; au reste, comtesse, que puis-je vous dire de plus ? Ma petite-fille d’abord, et, après les princes du sang, ce sera vous. » La promesse fut tenue : à Versailles , la comtesse D u Barr y fut accueillie par madame la Dauphine avec une grâce parfaite. On lui prêta quelques mots trop étudiés pour être vrais ; l’archiduchesse, se rappelant les instructions de sa mère, embrassa la comtesse Du Barry, quelle trouva charmante ; elle dit haut qu’elle concevait bien l’amitié du Roi pour la comtesse, et que tous ses efforts seraient de partager la gracieuse mission de madame Du Barry, qui était de distraire le Roi.
Après les noces, il fut dit quelques propos hasardés dans le petit souper du Roi ; il courait tant de bruits alors dans les régions de la cour sur les premières tendresses des époux qu’il n’est pas étonnant que le Roi Louis XV et ceux qui l’entouraient (comme dans les noces de la Grèce et de Rome) ne fissent circuler de petits et malins propos (1). Us furent rapportés à madame U
(1) Le maréclial de Richelieu avait mis en circulation bien des médisances sur le Dauphin. Le récueil appelé l’ Ktpion hollandais en a rapporté d’odieuses (1771). Les réfugiés étaient restés implacables.
Dauphine : première cause d’inimitié entre Marie-Antoinette et madame la comtesse DuBarry ; la rivalité politique surgit après.
Une question d’étiquette vint agiter la cour : sur les instances de Marie-Thérèse, et pour honorer sa maison, le Roi avait voulu réserver une hauteplace à tous les princes Lorrains; et contre l’avis de son conseil privé et de madame Du Barry, le Roi avait écrit la lettre suivante aux ducs et pairs : « L’ambassadeur de l’Empereur etdelTmpératrice-mère, dans une audience qu’il a eue de moi, m’a demandé de la part de son maître (et je suis obligé d’avoir foi dans ce qu’il me dit) de vouloir bien marquer quelque distinction à mademoiselle de Lorraine, à l’occasion présente du mariage de mon petit-fds avec l’archiduchesse Marie- Antoinette. La danse au bal étan t la chose qui puisse le moins tuer à conséquence, puisque le choix des danseurs et des danseuses dépend de ma volonté sans dictinctions déplacé, rang et dignité, excepté les princes et princesses de mon saug, qui ne peuvent être comparés ni mis en rang avec aucun autre Français ; ne voulant d’abord rien innover à ce qui se passe à ma cour, je compte que les grands et la noblesse du royaume, en vertu de la fidélité et soumission qu’ils me doivent, ne voudront pas me déplaire
— ICO —
dans une circonstance où je désire montrer ù l’Impératrice ma reconnaissance pour le présent qu’elle vient de me faire. »
Ainsi s’exprimait le Roi avec le haut ménagement qu’il devait à sa noblesse sur une difficulté moins futile qu’on ne croit à résoudre dans une monarchie où tout reposait sur les prérogatives et le rang. La comtesse Du Barry combattit un moment l’opinion du Roi, et les ducs et pairs lui en surent un gré infini; mais Louis XV était engagé par RI. le duc de Choiseul, il ne pouvait ni ne devait refuser la promesse faite à l’ Impératrice-Reine. L’opposition ne céda pas, et l’agitation fut bien grande parmi deux princes souverains, les Rohan, les Bouillon, qui prétendaient à tous les droits, à toutes les prérogatives des têtes couronnées. On formula des protestations en vers et en prose dont on parla en cour :
Sire, les grands de vos États Verront avec beaucoup de peine Qu’une princesse de Lorraine Sur eux prenne le pas.
SI Votre Majesté projette Do les flétrir d'un tel affront.
Ils quitteront les c&denettes Et de la cour s’exileront ;
Avisez-y, la ligue est faite.
Signé : l'évêque de Noyon,
La Vaupeliêre et Baufremont Clermont, Laval et Villette (t).
( 1 ) Collection Mau repas, 1771 .
Cette protestation en vers contenait une épigramme contre les ducs et pairs ; car on accolait les noms de Lavaupelière, de si petite noblesse, à ceux de Beaufremont, et les noms antiques de Clermont et de Laval se trouvaient placés à côté du marquis de Villette, issu de famille enrichie et financière (1) : le marquis de Villette était ce faiseur de mauvais vers, l’ami, le parent, le fanatique de Voltaire.
Le Roi persista dans cette volonté de donner une prérogative particulière aux princes Lorrains, pour plaire à la nouvelle Dauphine. Mais la comtesse Du Barry, dont on savait l’opinion, conquit par sa résistance un véritable ascendant sur la pairie, qui lui tint compte de ses démarches. Elle put grandir son salon déjà brillant de tous les plus beaux blasons de France; les Rohan, les Montmorency, Beaufremont, les Larochefoucault, vinrent lui rendre hommage avec un empressement remarqué. Les princes Lorrains n’étaient pas aimés, et on disait que longtemps rivale de la maison de Bourbon, cette famille voulait prendre place à côté même du Roi par la protection de la nouvelle Dauphine (2).
(1) Le marquis de Villette était fils du trésorier de l'extraordinaire, qui avait acheté le marquisat de Villette.
(2) Les Lambesc, les Vaudemont étaient de la maison
Ce mécontentement de la pairie fut un puissant auxiliaire de la comtesse Du Barry dans sa lutte contre le duc de Choiseul : le ministre, ancien sujet de la maison de Lorraine, la plaçait dans le rang le plus élevé à la cour de France,
Les fêtes avaient été nombreuses ; l'enthousiasme produit par l’arrivée de l’archiduchesse incontestable, malgré la catastrophe de la place Louis XV. Le Roi, à l’occasion de ce mariage, avait même permis le rappel à la cour de la duchesse de Gramont exilée. Loin de s’opposer à cette indulgente mesure, la comtesse Du Barry s’était jointe aux sollicitations des amis de la duchesse, ce qui avait été considéré par les uns comme un acte de générosité, et par les autres comme une action habile ; car avec le caractère de la duchesse, ses ennemis comptaient sur plus d’une faute, sur plus d’une imprudence pour hâter la disgrâce du duc de Choiseul. En tous les cas, il y avait chez le duc une volonté marquée de faire de l’opposition au système de la comtesse Du Barry, en élevant le drapeau de madame la Dauphine; et le conseil du Roi s’en était aperçu.
De là ces éloges exagérés donnés par les poë-
de Lorraine : ils prirent beaucoup de faveur sous la Dauphine.
tes du temps, commensaux de M. le duc de Cboiseul, à cette noble Dauphine Marie- Antoinette. On semblait opposer aux fautes (1) du Roi toutes les espérances, toutes les grandeurs futures de la royauté de monsieur le Dauphin; or, ces sortes de parallèles entre les espérances futures d’un règne et les misères actuelles blessent profondément les pouvoirs existants. Chaque fois que monseigneur le Dauphin et madame la Dauphine venaient à Paris, l’enthousiasme des habitants retentissait en transports unanimes. Quant la Ville donna son bal masqué, on fît un éloge charmant de l’adorable princesse :
Quand au milieu d'une brillante cour Au Roi nous offrons notre hommage,
Le respect sur notre visage
Tient lieu de masque au tendre amour.
Pour donner à notre tendresse Le droit d'éclater librement,
Faut-il en ce jourd’allégrcsso Recourir au déguisement?
Ce qu'il sent hautement, le Français le publie;
Latssex-lul la sincérité.
En est-il qui ne s'écrie :
Cette Dauphine, en vérité,
Mous l'aimons tous à la tulle (1),
Ces justes éloges étaient mérités; la popularité qui entourait la Dauphine eût été douce au Roi, si en même temps il n’avait pas paru des
(1) Les Mémoires de Baclutumont en sont remplis. 1771.
(2) Je me suis étendu eu grands détails sur la Dauphine dans mon Louis XVI.
Digitii
placards infâmes sur son propre système de gouvernement. Une épigramme latine pouvait ainsi se traduire : « Sous l’empire de Louis végétant, les princes en exil, la justice en oubli, la chose publique et privée étouffée, le vol dans le trésor et l’infamie sous le laticlave, l’année de la vengeance du Seigneur 1770 (1). a
Ce n’était pas tout encore : au lieu de suivre le désir d’un rapprochement qui l’avait préoccupé un instant, M. le duc de Choiseul encourageait et protégeait la guerre de pamphlets dirigés contre la comtesse Du Barry. Avec l’ascendant que le ministre possédait en France et à l’étranger sur les philosophes et les gens de lettres, il était très-facile de propager les récits les plus abominables sur la comtesse Du Barry; et ce fut alors que parurent à Londres et à La Haye : Lettres de la Du Barry , sa correspondance, ses premiers amours et dèpor terriens (2). Chaque fois qu’une puissance nouvelle s’élève d’un peu bas pour monter très-haut, elle est poursuivie par les pamphlets. Comme elle ne peut satisfaire tout le monde, la calomnie s’at-
( 1 ) Imperalore Ludovico rejetante, principes in exilio , ClC.
(2) Voyez le Dictionnaire de Barbier, si curieux à consulser sur les pseudonymes et les anonymes. C’est dans cette source de pamphlets qu’ont été puisées les histoires de la comtesse Du liarry.
tache à chacun de ses actes, à chacun de ses pas ; les femmes surtout sont moins épargnées que les autres ; on fouille leur vie si fragile, on interroge leur cœur et leurs passions : les vampires de la publicité se nourrissent des chairs roses et fraîches. Dans le salon de M. le duc de Choiseul circulaient mille épigrammes d’un triste goût :
France, tel est ton destin D'être soumise à la femelle;
Ton salut vint de la Fucelle,
Tu périras par la Catln (<)
Ces grossièretés libertines ne respectaient même pas le Roi, et l’épître spirituelle sur Margot sortit encore des salons de M. le duc de Choiseul (2).
Pourquoi cralndrais-je de le dire;?
C’est Margot qui fixe mon goût;
Oui, Margot, cela vous fait rire t Que fait le nom 1 la chose est tout.
Je sais que son humble naissance M'offre pas h l’orgueil flatté La chimérique jouissance Dont s'enivre la vanité ;
Que née au sein de l'indigence Jamais un éclat fastueux Sous le voile de l'opulence M'a pas dérobé ses aïeux;
Que sans esprit, sans connaissance,
A ses discours fastidieux Succède un stupide silence :
(1) Recueil Maurepas, 1770.
(2) Celte épllre est de Boufflers ou de Dorât ; elle leur fut également attribuée et également reniée par eux.
— 1ÛG —
Malt Margot a de ti beaux yeux,
Qu'un teul de tet regarda vaut mieux Que fortune, esprit et DAistance.
Quoi dans ce inonde singulier,
Triste Jouet d'une chimère,
Pour apprendre qu'on doit me plaire Irais-je consulter d'Hoxier (!)t Non, l'aimable enfant de Cythère Craint peu de se mésallier.
Souvent pour l'amoureux mystère Ce dieu dsnt ses goûts roturier*
Donne le pas k la bergère En dépit de set stize quartiers.
Ainsi toujours la petite naissance de la comtesse Du Barry formait la base de tous les sérieux reproches que la cour lui adressait. On ne pardonnait pas à Margot ce qu’on aurait excusé chez la duchesse de Gramont.
La comtesse Du Barry continuait son œuvre pendant ce temps dansleconseil : en pleineintelligence avec le chancelier de Maupeou (l’homme d’État d’une si grande étendue d’esprit et d’une fermeté si remarquable), elle venait d’introduire dans ce conseil l’abbé Terray, magistrat infatigable, conseiller au parlement, voué à l’œuvre difficile d’une reconstitution des finances. La comtesse espérait couronner son système par l’entrée au ministère du duc d’ Aiguillon, l’énergique épée, toujours prête à la répression. Le duc de Choiseul avait impru-
(i) La généalogie de la inaibou du lloi.
demment prêté le flanc à cette manœuvre habile, et le Roi se trouvait avoir un conseil tout formé, prêt à remplacer le duc, qui se croyait assuré de son pouvoir, parce qu’il faisait chansonner la comtesse Du Barry.
Vonlez-vous que de Fanchette Je tous parle, mes enfantai La petite est si drSlette Ses appaa sent al friande ?
El Je sais, ma foi,
Fins lienreux qu'un roi.
Sa bouche est comme une roae An moment d’épanouir;
Quand la mienne s’y repose.
Dieu ! que je sens de plaisir 1 Et Je suis, ma fol,
Flus heureux qu’un roi (1),
Le salon de M, de Choiseul pouvait bien s’amuser de ces refrains joyeux, mais M. de Maupeou mettait sous les yeux du Roi le résumé de sa correspondance qui était d’une haute gravité, Depuis le dernier acte des parlements contre le duc d’ Aiguillon et leurs projets de se fusionner et de s’unir en une seule cour, la volonté formelle du Roi était d’en finir avec la rébellion des cours souveraines, soit par une soumission absolue, telle que l’avait imposée le cardinal de Richelieu, soit parla dissolution même des parlements et la reconstitution d’un nou-
(1) Recueil Maurepas , 1770.
vel ordre judiciaire. Le chancelier de Maupeou, en expectative devant cette double hypothèse, avait préparé un projet hardi, déjà délibéré en conseil, celui de ramener les parlements à leurs lonctions de justice (1). Il résultaitde l’examen delà correspondance secrète, que loin de suivre cette direction naturelle, le duc de Choiseul, s’appuyant sur la résistance des parlements pour conserver toute la popularité de son pouvoir, restait en rapports avec les premiers présidents, procureurs généraux, pour diriger l’opposition des cours souveraines et s’en faire une force. L’extrait de ces lettres était mis sous les yeux du Roi, ainsi que les communications secrètes du ministre avec les parlements, qui tous se félicitaient de l’appui qu’ils trouvaient dans le duc de Choiseul (2). 11 résultait aussi des rapports faits par les intendants de province que pendant son voyage la duchesse de Gramont n’avait cessé de caresser la magistrature en l’encourageant dans un système de résis-
(1) Ce projet fut réalisé par la Révolution française et la Constitution de l’an vin.
(2) Une lettre de la duchesse de Gramont, écrite h un président h mortier du parlement de Toulouse, disait : « Mon frère vous soutiendra tant qu’il gardera son poste; mais si on le renvoie, votre affaire sera bientôt faite. » Décembre 1771.
tance sous la direction suprême du duc de Choi-
SClll (1).
Ce ne furent donc pas les charmants sarcasmes ou les mots spirituels de la comtesse Du Barry qui amenèrent la disgrâce du duede Choiseul ; elle vint de la situation même que le premier ministre s’était faite, et surtout des mesures que le Roi croyait nécessaires au maintien de son autorité. La comtesse Du Barry put bien seconder le mouvement, l’appuyer de ses petites boutades, faire sauter deux oranges en s’écriant : Saute Choiseul! saute Praslin! (Clioiseul, à la tête des intrigues parlementaires, Praslin, la nullité la plus effacée dans le département de la guerre.) Elle put dire encore au Roi, un jour quelle renvoyait son cuisinier : « Sire, j’ai renvoyé mon Choiseul, quand renvoyez-vous le vôtre ? » Mais là ne fut pas la cause sérieuse de la disgrâce. Le roi Louis XV avait une connaissance plus parfaite et plus grave des affaires. Avant de prendre une mesure définitive, le Roi fit venir auprès de lui le grand faiseur du département des Affaires étrangères, l’abbé de La Ville, depuis quarante ans
(1) Papiers secrets de Maupeou, et les Mémoires de M. Lebrun (depuis duc de Plaisance), secrétaire du chancelier, et qui ont été imprimés en 1828.
au même poste de premier commis (1) ; homme pratique par excellence et de tradition, il rédigeait les notes les plus difficiles avec une précision, une clarté, une profonde intelligence des intérêts. Le Roi le fit inviter à lui demander une audience : admis en sa présence, il lui posa cette double question : 1° La direction des intérêts de l’Europe est-elle dans une bonne voie; 2° la retraite de M. de Clioiseul porterait-elle un préjudice considérable aux affaires?
L’abbé de La Ville, ainsi nettement interrogé, sous le serment de ne rien déguiser au Roi, son souverain, tout en rendant pleine justice à la capacité, à la dignité même du système politique du duc de Clioiseul à l’extérieur, ne cacha pas au Roi que la direction trop active, trop bruyante du ministre secrétaire d’État, devait nécessairement amener dans un terme prochain la guerre avec les Anglais et brouiller une fois encore les affaires en Europe ; que ce serait donc un gage donné à la paix du monde que la retraite du premier ministre ; et qu ainsi loin de nuire au service du Roi, ce serait peut-être un moyen de lui donner un caractère plus régulier et plus pacifique.
(1) L’abbé de La Ville fui ensuite créé directeur des affaires étrangères et évêque in part Unis de Tricomie.
Le Roi savait aussi par ses dépêches particulières que si le duc de Choiseul poussait vivement à la guerre, c’était, indépendamment d’un juste orgueil national, parce que la guerre le rendait indispensable et retardait indéfiniment les mesures arrêtées contre les parlements. Les question financières auraient apporté un certain trouble, appelé de nouveaux emprunts et rendu nécessaire l’action des cours souveraines que le Roi voulait annuler.
Tout étant ainsi préparé, le 24 septembre 1770, il se tint un conseil privé à Versailles, et deux points furent arrêtés : le renvoi de M. de Choiseul, d’une façon brusque et même menaçante, et l’appel du duc d’ Aiguillon au Conseil, mais seulement après la dissolution des parlements, également arrêtée. Après la délibération, le Roi manda M. de La Vrillière (1), secrétaire d’État, et le chargea de porter à M. le duc de Choiseul la lettre de cachet que voici :
« Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans lesvingt-
(1 ) Les La Vrillière étaient Phelippeaux, créés comtes de Saint-Florentin. Leur nom venait de l’hôtel La Vrillière, vendu plus tard au duc de Penthièvre (aujourd’hui la llanque de France}. L’hôtel Saint-l'loreulin était celui qu’habita M. de Talleyrand.
quatre heures. Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin, si ce n’était l’estime particulière que je fais de madame de Choiseul, dont la santé m’est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un parti. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu’il vous tienne en sa sainte garde. » Louis, et plus bas Phrlippeàüx (1).
Cette rude lettre, véritable disgrâce, qui faisait allusion aux intrigues du duc de Choiseul, était suivie d’une autre plus brève encore adressée au duc de Praslin : « Mon cousin, je n’ai plus besoin de vos services, et vous vous rendrez dans les vingt-quatre heures à Praslin, où je vous exile. Sur ce, je prie Dieu, etc. »
A ces mesures promptes et sévères, les Choiseul devaient s’y attendre. Dès que le Roi eut arrêté des résolutions énergiques contre les parlements, le duc de Choiseul devenait un obstacle qu’il fallait briser au plus tôt; le duc serait-il assez fort pour pousser à la guerre et ainsi se rendre nécessaire au Roi ? Là fut son erreur, car les tendances de l’Europe étaient à la paix, etle Roi voulaiten finir avec le Parlement avant
(i) La lettre était de la main du duc de La Vrilliére, 23 septembre 1770.
de se jeter dans de nouvelles guerres (1). La première condition d’un pouvoir qui veut vivre, c’est d’assurer l’unité du gouvernement ; toutes les forces de sa vie politique, Louis XV les mettait au service de son ferme projet, le coup d’État qui ramènerait les parlements à la condition régulière dans laquelle les avait placés le cardinal de Richelieu. Telles furent les causes réelles qui amenèrent la disgrâce du duc de Choiseul et le grand crédit de la comtesse Du Barry, désormais la petite souveraine dans son charmant pavillon de Luciennes.
(1) La résistance des parlements, leurs intrigues avaient annulé les beaux etïorls de guerre et de gloire dans la campagne de 1750.
LE PETIT PAVILLON DE LtJClENNES ET LE GRAND CODP D’ÉTAT.
Louis XV aimait les vastes aspects de la campagne, les beaux points de vue sur les hauteurs boisées qui dominent la Seine ; il avait successivement habité les coteaux de Choisy-le-Roi, Bellevue, le Haut-Aleudon ; le séjour de Marly était trop fastueux (1) , la vie n’y était pas assez intime. Le Roi avait besoin de secouer le grand ennui qui l’enveloppait de ses noires ailes. Cette fois, il jeta les yeux sur le petit château de Luciennes, pour y mener la vie de gentilhomme campagnard, ce qu’il aimait par-dessus tout.
Les bois de Luciennes ou de Louveciennes, qui se rattachaient à la forêt de Marly, étaient célèbres déjà au moyen âge. Ainsi que les bois deMeudon peuplés de loups, ils offraient d’admirables accidents de terrain. Autour de la vieille Lutèce, les forêts avaient gardé un caractère druidique, et les trois races de rois chasseurs avaient contribué «à maintenir cet aspect majes-
(I) La dqæuse s’élevait à plus de mille louis par semaine.
tueux. Des hauteurs des bois de Louveciennes, les eaux coulaient à pleines cascades ; de beaux lacs ombragés, des mares formées par des sources vives rendaient ce séjour délicieux. Quand, de Versailles, on se rendait à Saint-Germain par la porte Saint-Antoine, la Chesnay, la Celle-Saint-Cloud, on laissait un peu à gauche la forêt de Marly, pour gagner le bois de Luciennes, et à travers de beaux bouquets d’arbres on arrivait à un point de vue unique peut-être. Devant vous la Seine deux fois se développait à travers les terres verdoyantes ; le château de Saint-Germain, avec sa forêt séculaire, la vaste plaine qui s’étendait au delà de Saint-Denis; Paris, la ville bruyante, cachée sous le brouillard : des villages, des jardins qui servaient de fruiteries ; de beaux troupeaux de bœufs normands, encadrés dans des paysages dignes de Paul Potteroude Claude Lorrain. D’abord apanage des Conti, Luciennes était passée aux légitimés, et au milieu de ces taillis et de ces vergers, le duc de Penthièvre avait fait construire le premier et grand pavillon de Luciennes qu’il avait donné à son fils unique et bien-aimé, le prince de Lamballe. Après la lamentable fin de ce jeune prince, le duc de Penthièvre avait cédé le pavillon de Luciennes au ltoi. Louis XV y
venait souvent : ennuyé des grandeurs de Versailles et de Marly, de ces orgueilleux châteaux, de ces vastes appartements, le Roi cherchait les élégances commodes des petits bâtiments.
Louis XV venait à Luciennes, jardiner et ravager à merveille les bosquets, les pjantations. Sa prédilection était pour les belles allées de tilleuls ; il aimait à s’asseoir sous leur ombre odorante. Le Roi avait voulu donner le grand pavillon de Luciennes à la comtesse Du Barry. Avecson désintéressement habituel, la comtesse refusa (1) ; c’était encore trop vaste pour elle, qui avait les goûts simples et familiers. Elle connaissait bien d’ailleurs le faible des vieillards, qui, avec les années, resserrent leurs habitudes, et passent du palais à la chambre à coucher, avant-coureur de la dernière et la plus resserrée des demeures, le tombeau. La comtesse Du Barry demanda donc au Roi la permission d’élever un tout petit pavillon, bien commode, bien élégant, sans grandeur, sans apparat de royauté, avec de jolis petits jardins, un verger, une belle terrasse d’une vue immense, des allées de tilleuls, aimées du Roi, des
. (>) La comtesse Du Barry ne reçut ui terres ni titres de la main du Koi.
gazons et des plantes odorantes épanouies à l'œil. Pour embellir ce petit pavillon de Luciennes, la comtesse appela tous les arts à son aide.
Ledoux, esprit hardi, original, en fut l’architecte. Vernet, Greuze, Fragonard, Vien, en peignirent les ornements , trumeaux et dessus de portes. Pas une serrure, un petit clou, une espagnolette qui ne fût un travail artistique ; pas une boiserie qui ne fût un chef-d’œuvre. « Les curieux vont à Luciennesvoirle petit pavillon de la comtesse Du Barry, dit un journal du temps; mais n’y entre pas qui veut, et ce n’est que par une faveur spéciale qu’on est admis dans ce sanctuaire de grâce et de volupté. Ce bâtiment est du sieur Ledoux (1), jeune architecte qui a beaucoup de talent pour la décoration. Ce pavillon est un carré sur cinq croisées de face en tous sens ; il est situé sur une hauteur considérable, d’où l’on jouit d’une des vues les plus étendues et les plus riches qu’on puisse avoir : la rivière qui, par un double contour, serpente en fer à cheval au pied de la montagne, ne contribue pas peu au spectacle splendide.
(t) Madame Du Barry mit Ledoux à la mode. C’est l'architecte qui dessina et exécuta les barrières de Paris. Voyez mes Fermiers généraux,
u Ce bâtiment est précédé d’une avant-cour trop vaste peut-être pour l’édifice ; il s’annonce par un péristyle de quatre colonnes simples dans le goût antique. Le fond en est orné par un basrelief représentant une bacchanale d’enfants. L’intérieur est composé d’un vestibule servant de salle à manger, avec un réchaulfoir à gauche, des garde-robes à droite, d’un salon au milieu et de deux salons à côté. Devant le vestibule sont des tribunes pour les musiciens de madame la comtesse, car elle a depuis quelque temps une musique à elle. Les artistes les plus renommés se sont empressés d’enrichir de leur art un séjour aussi délicieux. Le plafond représente les plaisirs des champs, ritris amor , et sur les murs des fresques de Fragonard, Greuze et Vernet. Il y a de beaux morceaux de sculpture, mais qui ne sont que modelés, devant s’exécuter en marbre. C’est moins dans ces ouvrages de grand genre que l’art semble s’être surpassé, que dans les ornements de détail les plus minutieux, tels que les chambranles de cheminées, les bras de chandeliers, les corniches, les basreliefs, les pilastres, les morceaux de dorure et d’orfèvrerie, les serrures, les espagnolettes, etc. ; pas un de ces objets d’art qui ne soit achevé, fini, et qu’on 11e puisse montrer comme un mo-
dèle de ce que l’industrie peut enfanter de plus précieux et de plus exquis ; tout est fantaisie et colifichets (1). »
C’est précisément ce qui distinguait la comtesse Du Barry de la marquise de Pompadour que cette fantaisie pour les riens, pour les caprices, et je dirai presque les enfantillages de l’art, les chinoiseries, les magots, les éventails d’ébène et d’ivoire, les vis-à-vis en porcelaine, les meubles en laque, les paravents couverts d’oiseaux de paradis aux couleurs éclatantes, les cages à perroquet frangées d’argent, les volières en filandres d’or : inimitable fouillis, adorable profusion de cristaux , vases, premiers bonheurs du jour, chiffonnières, armoires incrustées de peintures sur ivoire ou porcelaines (2). Tel fut le genre Du Barry, inférieur au point de vue de l’art à celui de madame de Pompadour, si l’on peut appeler un genre, un ensemble de riens précieux, un pêle-mêle de toute fantaisie, une armée irrégulière de meubles, tapis, tentures, sans autre loi que le caprice, des ornements pour faire ressortir la divinité du sanctuaire. Il ne faut pas oublier que
(1) Mémoires de Bachaunionl , 1771.
(2) Les vrais chiffons Du lïurry , genre Louis XVI, on autant de prix que les meubles l’oinpadour.
Fragonard succédait à Boucher comme peintre de décors, et avec lui ces petits groupes d’Amours joufflus, perchés sur des nuées de roses.
Le pavillon de Luciennes fut préparé pour y recevoir le Roi. Les domestiques y étaient peu nombreux, mais tous d’un respect profond; la famille Du Barry y habitait, sauf le comte qui s’obstinait à vivre dans son hôtel à Paris. Auprès delà comtesse, la tête la plus pensante, la plus spirituelle, c’était mademoiselle Isabelle Du Barry (Bichi) , comme l’appelait le Roi. Bichi donnait de bons conseils, et souvent remontait le moral de la comtesse. Le Roi l’ aimait pour son sens droit et riait de son accent méridional qu’elle avait conservé, avec sa prononciation toulousaine, sans en perdre une syllabe. Le comte Jean Du Barry venait également à Luciennes, mais sans voir le Roi, à peu près comme d’Aubigné en secret chez madame de Maintenon. Néanmoins, il était d’un bon conseil, un peu trop parlementaire, par suite de ces vieux et justes respects que les gentilshommes des pays du droit écrit avaient pour la magistrature. Le comte Guillaume, le inari de madame Du Barry, avait fixé sa résidence à Toulouse ; il venait peu à Paris, et comme les Mortemart pour madame de Montespan, les Nouilles
pour madame de Maintenon, il se gardait de contrarier une situation plus qu’équivoque.
Le jeune page, Adolphe Du Barry, officier dans les gardes du Roi, fort aimé de Louis XV, était déjà destiné «à un haut mariage ; enfin le comte d’Hargicourt passait du grade de capitaine au régiment de Champagne, à celui de colonel de Royal-Corse, brave officier de la plus haute distinction : tels étaient les hôtes familiers à Luciennes, la charmante bonbonnière qui venait de s’élever comme le château de la fée Alcine des chants de l’Ariostc sur les hauteurs de Louveciennes (1).
Dans ces petits salons tendus de perse où présidaient les femmes de chambre de prédilection de la comtesse, on remarquait un petit chien épagneul très-blanc, un singe du Brésil, plus mignon que le chien, une perruche aux couleurs de feu, puis un enfant de douze ans, au teint noir et cuivré, singulièrement travesti en Cupidon, enlacé de colliers de corail ou de verroterie, d’un aspect laid et coquet à la fois, né dans le Bengale. La comtesse l’avait tenu sur les fonts de baptême avec le prince de
(1) Aujourd’hui Louvecicnnes comme Marly csl brisé, morcelé en petits jardinets ; cependant on n’a pu enlever l’aspect merveilleux des environs.
Conti; et comme les tragédies de Voltaire étaient à la mode, on lui avait donné le nom de Zamoreen souvenir d’Alzire (1). Zamore amusait le Roi : fort propre de sa personne, il portait le parasol rouge de la comtesse, admirable contraste avec la blancheur éclatante de cette peau satinée qui faisait le désespoir des grandes dames de la cour, toutes peintes de blanc et de rouge.
Chaque jour, le Roi venait de Mari y àLuciennes (le château), propriété de la couronne; là, il se déshabillait souvent en simple veste blanche, large et facile ; seul ou suivi de quelques amis, il prenait l’allée des tilleuls qui du château conduisait au petit pavillon. La comtesse, en peignoir blanc et rose, sortait de sa petite boîte d’ écaille et de diamant, comme une fée; Zamore portait le parasol rouge, et avec son accoutrement bizarre d’or partout sur le noir qui faisait ressortir la simplicité élégante de la comtesse; le petit épagneul courait en jappant à travers les plates-bandes et les beaux vases de jaspe et de porphyre entrelacés de (leurs grimpantes ; méchant comme un diable, le petit épa-
(1) L'extrait de baptême de Zamore porto le nom de Louis , le prènon du prince de Conli. On ne pouvait savoir exactement son âge : il se donna trente-trois ans devant le tribunal révolutionnaire en accusant sa maîtresse (1793;.
gneul mordait, égratignait toutle monde, excepté le Roi qu’il semblait respecter et qu’il comblait de ses caresses (1). La comtesse courait plutôt qu’ellene marchait au-devant de Louis XV. Elle se baissait comme pour s’agenouiller, puis l’embrassait comme une bonne et gentille enfant. Le Roi entrait dans le pavillon, prenait un fruit cueilli par la comtesse, un verre de vin d’Espagne et allait se placer sur la terrasse, sous un vieux et fort tilleul, dont le doux ombrage le protégeait contre le soleil : devant lui, la vùe était immense, splendide ; la vallée de la Seine, les grands bois, les villages se développaient comme une vaste corbeille. Souvent le Roi restait plus d’une heure en contemplation, tandis que les jardinières venaient lui offrir des fleurs, des fruits. À Luciennes, point de cérémonial, et de discussions le moins possible ; les amis du Roi y étaient toujours invités. La comtesse Du Barry faisait les listes en annonçant dans ses billets que le Roi honorerait la soirée de sa présence (2).
11 y avait delà gaieté sans doute à Luciennes, mais aucune de ces scènes grotesques ou indé-
(1) C’est une remarque faite par le Journal de Bachaumont.
(j) Billets autographes de la comtesse Du Barry. (Voyez inou Louis A 'Y. )
centes dont les amis du duc de Choiseul ont multiplié les récits aux dépens du chancelier de Maupeou, espritsérieux, aux formes attrayantes, qu’on espérait tourner en ridicule en le travestissant en une espèce de mannequin de la comtesse Du Barry. Le chancelier de Maupeou fut un homme d’État de la grande école du cardinal de Richelieu; il n’avait pas ces formes austères qui souvent cachent la faiblesse : ce n’était pas un de ces roseaux peints en fer, comme il s’en trouve tant en politique. 11 aimait à railler, à se jouer avec les hommes et les idées, marchant toujours à un but unique; il s’était aperçu que la comtesse Du Barry avait toute-puissance sur le Roi, et qu’elle pouvait devenir la pensée ferme qui soutiendrait ses projets, etil l’employa dans l’intérêt de son succès : c’était la marche naturelle. Qu’importe que la main qu’on fait agir soit gantée, pourvu quelle soit forte ; qu’importe la grâce du maintien, le sourire aux lèvres, si ces formes cachent une énergique volonté qui aide à marcher en avant !
A Luciennes, dans un jour de grâce et de gaieté, le Roi nomma Zarnore gouverneur du pavillon avec cinquante louis de gages (1) ; l’or-
(1) Mai 1772. Le brevet eu existe encore.
donnance fut scellée par le chancelier, et l’on a beaucoup raillé cet acte. Qu’avait d’extraordinaire que Zamore fût nommé concierge et gouverneur à vie de Luciennes ? Quoi de singulier que, comme dans les romans de chevalerie, le nain contrefait gardât la tour delà belle châtelaine? La force ne consiste pas à conserver un glacial sérieux dans la vie, à se montrer pédant, guindé ; elle peut se marier â la grâce. Les véritables coups d’État se fout souvent à la suite d’une fête, et l’énergie n’est pas ennemie de l’élégance.
Avant d’écrire l’histoire du coup d’État qui ramena le pouvoir à sa condition de force, il faut connaître l’origine et le caractère des trois ministres qui, sous l'éventail de la comtesse Du Barry, réalisèrent le difficile problème de l’unité du pouvoir et de l’obéissance de tous, avec la constitution d’une magistrature purement judiciaire ; ce que les lois modernes ont résolu. Le premier de ces ministres, Charles- Nicolas de Maupeou, était le fils du vieux et sévère chancelier de Maupeou, et il avait pour mère une Lamoignon. Conseiller au parlement de Paris, puis président des enquêtes, il avait montré un esprit fort distingué et une grande aptitude dans les questions qui se rattachaient à la bulle Unige-
nilus. Pouvoir sérieux, traditionnel mais janséniste, les parlements compromettaient les droits de la prérogative royale par leur théorie sur le refus d’enregistrement. Il y avait des magistrats qui s’appelaient Lamoignon, Molé, Lepelletier de Saint-Fargeau, Voisin, Pucelle, d’Aligre, et ceux-ci, tout en protestant de leur dévouement à la couronne, compromettaient l’exercice de son pouvoir. Dans les derniers temps surtout, au moindre débat avec le Roi sur une question politique, les parlements avaient pris l’étrange et malheureuse coutume de suspendre l’action de la justice ; les plaideurs n’avaient plus de juges, les procès plus d’arrêts ; et quand le Roi leur ordonnait de reprendre leurs fonctions, sous peine de forfaiture, ces magistrats si sévères, que les gravures du règne de Henri IV et de Louis XIII nous représentent le front austère, la barbe longue et pointue, s’amusaient à vider de puériles contestations, comme pour railler les commandements du Roi ; quelquefois même les parlementaires, présidents ou conseillers, donnaient leur démission en masse ou partiellement, jusqu’à ce que le Roi consentît à subir les exigeances des cours de justice.
M. de Maupeou, par sa vie de parlement, avait étudié et pénétré tous les vices de cette
organisation de judicature, et dès qu’il fut appelé à la dignité de chancelier , il soumit au ltoi quelques idées sur la formation d’un nouvel ordre judiciaire. Auprès de lui, comme secrétaire, était un tout jeune homme, nourri de l’étude des anciens, tête sérieuse, au style élégant, du nom de Lebrun (1). Il se chargea de la rédaction d’un projet vaste, raisonné, qui embrassait l’organisation de tout l’ordre judiciaire. L’édit proclamait un nouveau système de parlement fondé sur les bases suivantes : l°la justice gratuite ; 2° la procédure simplifiée ; 3° la séparation des pouvoirs politiques et administratifs d’avec le pouvoir judiciaire, et par conséquent les parlements réduits à leurs fonctions de judicature.
Le second des ministres qui adhérait à la pensée du conseil en s’associant à la politique de la comtesse Du Barry, l’abbé Louis Terray, un des financiers les plus remarquables du dixhuitième siècle, conseiller-clerc au parlement depuis 1756, à un caractère sec, nerveux, joignait un esprit plein de finesse, de verve et d’habileté, pénétré de la grandeur de ses devoirs.
(1 ) Depuis troisième consul de la République française, esprit d’uue grande étendue.
L’abbé Terray avait acquis même un moment la popularité en se prononçant contre les Jésuites; puis il s’était lié à l’école des économistes sur la question du libre commerce des grains (1) , comme directeur de la Compagnie de capitalistes, connue sous la raison de liais de Chaumont , Merluchet , Perruchot et Mallillot , qui organisa sur une vaste échelle le commerce des grains : association que quelques déclamateurs d’histoire ont appelée Pacte de famine , comme si la première conséquence du libre commerce n’était pas la liberté d’association et de spéculation, comme si la concurrence et la lutte n’étaient pas toujours ouvertes sous un système de franchise commerciale. La société Rais de Chaumont avait pour but définitif l’abondance, que Louis XV secondait, au reste, par le système des réserves et des greniers publics (2), une des idées les plus calomniées. L’abbé Terray, déjà si utile au pouvoir, avait été désigné par le duc de Choiseul pour le département des finances dans le conseil où se trouvait le chancelier de Maupeou. Or, dans la me-
(1) Voyez mon Louis XV,
(2) On a écrit des livres, on a même lait des mélodrames sur le Pacte de famine , comme on en a fait sur Lalude. C’est l’histoire de fautaisie qui a représenté Louis XV comme un accapareur.
sure qui se préparait, le contrôleur général avait une rude tâche à remplir; il avait à examiner des questions diverses et très- essentielles : l’État pourrait-il se passer de l’intervention des parlements pour la levée de l’impôt, au cas où l’on serait forcé de les dissoudre par la violence? Le trésor royal pourrait-il rembourser toutes les finances et charges des présidents et con- -seillers? Ces questions, l’abbé Ternay les avait résolues affirmativement, avec' une fermeté et une netteté remarquées par le Roi au conseil de Luciennes.
Restait encore à choisir la main ( etiam manu militari) qui serait chargée de l’exécution, et le duc d’ Aiguillon obtenait sur ce point toute la confiance du Roi. Petit- neveu du cardinal de Richelieu, le duc d’ Aiguillon, gouverneur de la Bretagne, y avait montré un zèle immense pour l’autorité royale. C’est en combattant en faveur de cette unité de pouvoir que le duc d’ Aiguillon avait appelé les poursuites du parlement de Bretagne sur sa tête, et soulevé les remontrances et les procédures séditieuses du parlement de Paris. Le Roi était résolu de les briser.
Il ne faut pas croire que ce coup d’État fut décidé sans motif et par pur caprice; le Roi Louis XV, esprit plein de sagacité, avait la
preuve d’un complot sérieux concerté contre sa couronne : les papiers de M. Bertin, ministre de Paris, en font foi. Un jour, M. Bertin entra à Versailles la figure toute bouleversée ; le Roi, étonné de cette expression de terreur, lui dit : — Qu’avez-vous donc, M. Bertin ? — Sire, je viens rendre compte à Votre Majesté des choses que j’ai vues de mes yeux et entendues de mes oreilles, et d’avance j’ai lieu de penser qu’on refusera d’y croire. — Qu’est-ce donc? et de quoi s’agit-il ? — 11 s’agit de la sûreté de l’État, et de celle de votre personne sacrée contre laquelle s’ ourdissent d’horribles complots. — Expliquez-moi cela. — Sire, on est venu m’assurer qu’il se tenait à Paris des assemblées secrètes, dans le but criminel d’attenter à vos jours, et de renverser la monarchie; on m’a cité, parmi les complices de cette abominable machination, les personnages les plus éminents dans le premier ordre de l’État; et, sur mon refus d’ajouter foi à cette révélation effrayante, on m’a offert de me rendre témoin d’une de ces coupables réunions ; j’ai accepté, j’ai vu, j’ai entendu. Votre Majesté m’en voit épouvanté, et je viens prendre vos ordres. — Eh quoi, mon cher Bertin, répondit le Roi avec le sourire d’une sécurité longtemps calculée, ce n’est
que d’aujourd’hui que vous savez cela? je les connais depuis longtemps, et ne m’en intimide pas ; il n’y a rien à faire quant à présent, je sais quels sont mes ennemis et cela me suffît; tant qu’ils ne conspireront que dans des caves, laissons-les en repos, car ni vous ni moi ne pourrions les empêcher, et nous ne ferions que nous enlever le moyen de savoir, comme je le sais, tout ce qui s’y passe. Soyez aussi tranquille que je le suis : le j our où ils auront l’insolence de se montrer en plein air, je monterai à cheval et tout sera fini (1 ) .
Louis XV, suffisamment prévenu, décidait des mesures de sécurité politique. Le Iloi manda les capitaines et les lieutenants des mousquetaires, ces braves et belles troupes, si justement aimées de Louis XV, si fidèles à leur serment, que leur première loi était de mourir pour leur prince, chevaleresque sentiment venu du moyen âge, et qu’en vain les
(1) Il existe un autographe de Louis XV qui constate la parfaite connaissance qu’il avait d’un complot tout républicain ; cette lettre est adressée h un de ses ministres, lors de la maladie du Dauphin. « J’ai reçu vôtre lettre, vous me demandez, votre démission, je conçois que vous ayez besoin de repos ; mais considérez que je ne suis plus jeune, que mon lils le Dauphin est bien malade. Si j’avais le malheur de le perdre, le royaume serait donc réduit h être gouverné par un enfant et que pourrait cet enfant contre tant de républicains que nous avons tant de peine î> contenir? »
temps modernes ont voulu ébranler. La nuit du 19 au 20 janvier 1771, chaque petit groupe de deux mousquetaires s’était rendu chez les présidents et conseillers au parlement ; l'exempt était porteur d’une déclaration par laquelle chaque magistrat devait se soumettre immédiatement aux ordres du Roi, reprendre le cours de la justice dans la limite des nouveaux édits. S’il s’y refusait, les deux mousquetaires avaient ordre de lui signifier la lettre d’exil et de cachet (1) . Les exils étaient assez durs pour les plus coupables, loin quelquefois du château héréditaire, car il fallait imprimer une certaine crainte, ou au moins une certaine inquiétude parmi les rebelles du parlement.
L’exécution du coup d’Étatse fit avec le plus grand ordre ; comme il y eut très-peu d’adhésions obtenues des magistrats, les lettres de cachet reçurentleur exécution. Le chancelier de Maupeou ne parut ni effrayé ni arrêté par la résistance : toutes les précautions étaient prises. En l’absence de l’ancien parlement, le grand conseil en prit la place, sous la-présidence de M. Berthier de Sauvigny, conseiller d’État.
Les nouveaux édits réduisaient les parlements à
(1) Quelques-unes de ces lettres de cachet sont conservées aux Archives de (amille.
n’être plus que de simples tribunaux de justice, sans aucune attribution de politique. Le préambule, parfaitement rédigé par M. Lebrun, secrétaire de M. de Maupeou, expliquait la théorie de la séparation des pouvoirs, telle que l’avaient développée les plus grands politiques. Les gouvernements qui frappent fort doivent expliquer les motifs de leurs coups d’État ; il faut qu’ils justifient la nécessité et la légitimité de l’ordre de choses qu’ils créent. La force a besoin de prouver qu’elle a raison et qu’elle agit pour le bien public.
Pendant l’expédition des mousquetaires, on ne dormit pas à Luciennes, et la nuit se passa néanmoins dans une rare sécurité. La comtesse Du Barry, avec son esprit vif et piquant, ses sarcasmes, sa joie enfantine, releva bien des courages et rassura la volonté du Roi. Le 20 janvier, à midi, le chancelier de Maupeou vint annoncer à la comtesse que la mesure avait pleinement réussi, et que le nouveau parlement entrait en séance malgré les cris de la basoche, les protestations bruyantes des princes du sang et des pairs (1). La comtesse Du Barry jeta quel-
(!) Tous les princes protestèrent, excepté le conue de la Marche, de la famille de Conti. Le Roi refusa de les recevoir.
ques railleries pleines de sécurité contre cette opposition, qui le lendemain allait s’exhaler en satires et en couplets. Il en fut fait d’atroces contre le chancelier de Maupeou. Telle est la destinée de tous les hommes d'État qui ont le courage de réprimer les partis et de mettre le pouvoir en dehors de toute contestation. Voici une des épigrammes qui circulèrent parmi les opposants contre le chancelier de Maupeou :
ï-iuvals ami, pins mauvais citoyen,
Ardent an mal, de glace pour le bien,
<il excrément, rcbnt de la nature, tfléiri de fiel, d'crgucil, d'imposture.
Rnncml-né des soutiens de la loi,
Gn reconnaît b semblable peinture 6n traître infime à la France et au Hui (I).
Ainsi les pamphlets outrageaient l’homme d’énergie qui, mettant fin à l’anarchie politique et judiciaire, réalisait le triomphe de l’autorité libre et souveraine. Cette colère des partis ne s’arrêta pas au seul chancelier ; elle descendit jusqu’au secrétaire, M. Lebrun, homme d’esprit et de haute littérature, qui avait rédigé les édits : on l’attaqua aussi outrageusement que le chancelier de Maupeou, dans de petites et atroces épigrammes :
De deux coquins qu’on allait pendre.
L’un était blond, l'antre était brun;
(I) IU eu cil Maurtfas , 1772.
Le bourreau n'aralt de corde que pour un :
Laissons le blond, 11 peut attendre,
Amusons le public qui vient ici se rendre Pour avoir le plaisir de voir pendre Lebrun (1|.
Ces oppositions brutales n’arrêtèrent pas le conseil dans ses résolutions profondément arrêtées. La comtesse Du Barry se chargea d’entraîner peu à peu les princes de la famille et du sang à se départir de leur protestation. Elle connaissait si bien chaque passion, chaque faiblesse des grands ; elle savait les employer dans l’intérêt de la prérogative royale : elle répétait à qui voulait l’entendre, aux pairs, aux magistrats : « Messieurs, le Roi ne changera pas, » ce qui fit dire au duc de Nivernais, avec une exquise galanterie : « C’est qu’en disant ces paroles le Roi vous regardait, madame. » La comtesse Du Barry avait déjà acquis au chancelier le comte de La Marche, de la branche des Conti ; elle gagna peu à peu le duc d’Orléans eu lui promettant la reconnaissance de son mariage secret avec madame de Montesson ; elle conquit le prince de Condé par ses grâces et ses concessions, et jusqu’au prince de Conti lui-même, si bien avec les avocats.
Les ducs et pairs se groupèrent d’abord au-
(I) Journal de Bachaumont , 1 77—.
tour de la protestation avec une certaine ténacité; tous espéraient la popularité ou un moment de faiblesse du Roi, comme cela s'était vu et fait plusieurs fois. Puis, bien des cœurs fléchirent : les hauts gentilshommes ne supportèrent pas longtemps leur disgrâce auprès du Roi ; presque tous étaient unis à la royauté par des liens de reconnaissance, de pensions et même de plaisirs. Or, le Roi déclara que, « maître de sa volonté et de ses faveurs, la première condition pour regagner ses bonnes grâces, c’était de prendre leur siège au nouveau parlement. » 11 se fit de nombreuses adhésions dès qu’on fut convaincu que le Roi ne changerait pas, comme l’avait annoncé la comtesse Du Barry. En politique, on réfléchit longtemps avant de se séparer définitivement d’un pouvoir fort et qu’on sait persévérant : on se condamne rarement au rôle d’une opposition sans espoir.
MINISTÈRE DE LA COMTESSE DU BARRE. — LA REINE DES POÈTES. — OPPOSITION DES CHOISEUL. — LE CHATEAU DE CHANTELOÜP ( 1771 - 1772 ).
La première conséquence d’un coup d’État réussi, c’est de donner plus de force, plus de crédit, plus de puissance à ceux qui l’ont conçu ou exécuté. Or, nul ne pouvait oublier que la comtesse Du Barry avait été l’âme de la me sure qui brisait les parlements : elle avait donné au Roi par la sécurité de son attitude, par la puissance de ses charmantes hardiesses ou de ses railleries, une fermeté qui n’était pas toujours dans le cœur du Roi; et cette puissance de la comtesse, désormais incontestée, avait été pressentie par les courtisans, les poètes, les artistes. La comtesse Du Barry fut donc la reine du jour pour tout ce qui vivait de la protection du Roi.
Dès la chute du duc de Choiseul, Voltaire s’était tourné vers l’astre levant à Luciennes, et il avait écrit à la comtesse Du Barrv une lettre
fort convenable et toujours spirituelle (1). «Madame la comtesse, la Renommée aux cent voix m’annonce dans ma retraite la chute de M. de Choiseul et votre triomphe : cette nouvelle ne m’a point surpris, j’avais toujours pensé qu’il était impossible de résister à la beauté; mais, vous l’avouerai-je? je ne sais si je dois me féliciter du succès que vous avez obtenu. M. de Choiseul était plein de bonté pour moi ; sa protection seule me soutenait contre mes nombreux ennemis; puis-je espérer de trouver en vous l’appui qu’il m’accordait, à moi chétif? Lorsque le dieu Mars n’est plus là, il est tout naturel que je m’adresse à Pallas, la déesse des beaux-arts ! Refuserait -elle de protéger de son égide un de ses plus fervents adorateurs? Permettez-moi madame, de profiter d’une occasion pour déposer à vos pieds l’assurance de mon respectueux dévouement. Je n’ose vous dire les souhaits que je forme, parce qu’on pourrait en certain lieu m’accuser d’infidélité; mais je vous promets d’être constant : à mon âge il est temps de se fixer. Soyez assurée que je ne m'occupe que de vous, que je ne songe qu’à vous; qu’il n’est pas un écho des Alpes à qui je n’apprenne
(t) Septembre 1772. Correspondance,
Digiti
à répéter votre nom. Daignez agréer, madame, etc. Voltaire, gentilhomme de la chambre du Roi (1). »
La comtesse Du Barry avait compris avec un tact parfait toute l’importance qu’il y avait à ménager une plume et une renommée à la hauteur de celle de Voltaire. Bien quelle sût toutes les répugnances du Roi pour cette intelligence qui détruisait toutes les religions révélées, la comtesse répondait à Voltaire : « Monsieur, en lisant votre aimable lettre, j’ai presque été affligée de la disgrâce du duc de Choiseul. Soyez persuadé que lui et les siens se sont conduits d’une telle façon qu’il a fallu en venir là. Les regrets que vous exprimez touchant vos amis malheureux sont bien dignes de votre cœur généreux ; mais croyez que vos anciens amis ne sont pas les seuls à reconnaître votre beau talent et les égards qu’on vous doit : vous protéger est une gloire dont on ne peut manquer d’être jaloux, et, quoique je ne sois pas Pallas, je serai toujours fière de vous servir de mon crédit. Je vous remercie des vœux que vous formez pour moi et de l’attachement que vous m’exprimez. C’est
(I) Contre son ordinaire, cette lettre était écrite tout entière de la main de Voltaire.
trop d’honneur que de répéter mon nom au pied des Alpes. Soyez sûr qu’on répète souvent le vôtre dans les salons de Versailles. S’il m’était loisible, j’irais faire retentir le vôtre près des seules montagnes qui soient dignes de l’entendre, au pied du Pinde et du Parnasse. Je suis, monsieur, etc. (1). »
Voltaire projeta aussitôt de se donner corps et âme au système de M. de Maupeou : la réforme des parlements, soit qu’il eût ses rancunes philosophiques contre ces assemblées, soit qu’il y eût certains engagements pris à son égard par le chancelier. Voltaire, il faut le dire, avait toujours voué un culte à la prérogative royale. C’était sur l’invitation de la comtesse Du Barry et du chancelier de Maupeou qu’il avait écrit son Histoire des parlements , et dans le transport qui l’animait, en applaudissant au coup d’Etat, le philosophe comparait le chancelier de Maupeou à tous les héros de la Fable :
Je veux bien croire h ces prodiges Que U fable vient nous conter,
A ces liéros, à leurs prestiges Qu'on ne cesse de nous citer;
Je veux bien croire h ce fier Diombde Qui ravit le palladium,
Aux généreux travaux de l'amant d'Andrombde,
Aux guerriers valeureux qui bloquaient llion ;
(1) Novembre 1771.
izôïïTTCT
Oc tels contes cependant ne sont crus de personne.
Mais que Manpcon tout seul Du dédale des lois ait pu retirer la couronne.
Qu'il l’ait seul rapportéo au palais de nos rois,
Voilît ce que j’ai ru, voila ce qui m'étonne.
J'avoue avec l'antiquité Que ses héros sont admirables Que par malheur ce sont des fables i
Et c'est ici la Tértté (1 ).
Ainsi s’exprimait Voltaire sur l’acte qui détruisait les parlements : il espérait revoir Paris, la cour, le seul pays selon son cœur où il trouvait sympathie; mais pourrait-il réussir? La comtesse Du Barry faisait tous ses efforts pour effacer ou atténuer les invincibles préventions du Roi à l’égard de Voltaire : maîtresse du pouvoir, elle voulait le rendre favorable aux gens de lettres, aux artistes, et continuer, à ce point de vue, le rôle de madame de Pompadour, La poésie avait toujours sa tendance païenne sous la plume de Dorât, de Boufïïers, de Saint-Lambert, Marmontel, du jeune chevalier Parny, tous aux pieds de la divinité de Lucienues. Madame la comtesse Du Barry, sans être lettrée comme madame de Pompadour, aimait à s’entendre dire en vers et en prose qu’elle était belle comme Hébé ou Vénus.
Est-ll beauté plus accomplie!
Hébé, Vénui, oui, la vollh ;
Voyez soua es collerette jolie
(1) Vollail’O, Poésies diverses, t. 11.
Ce bjuton-cl, co bouton-lh,
Cctlo taille fine et Itfcirc.
Si la comtesse Du Barry assurément repoussait toute complicité avec le parti encyclopédique que le Roi détestait, l’appui que ce parti avait prêté au chancelier de Maupeou contre les parlements lui avait permis toutes les licences. On éprouve un douloureux sentiment de honte quand on parcourt la hideuse nomenclature des livres pervers, licencieux, athées, matérialistes, qui furent alors publiés (2) , sous la protection pour ainsi dire de Catherine II et de Frédéric, roi de Prusse. Louis XV, avec son sens droit, ne pouvait comprendre que l’Impératrice de Russie appelât près d’elle Diderot et d’Alembert, ou que le roi de Prusse eût ouvert un concours à l’impiété à Postdam. Et cependant il reconnaissait que M. de Maupeou, dans sa lutte contre les par lements, ne pouvait se passer des encyclopédistes : c’était donc par le théâtre que la comtesse Du Barry cherchait à rapprocher les poètes du Roi. A Choisy,les spectacles étaient fréquents, et la comtesse riait de tout cœur aux pièces grivoises de Collé et aux farces de la foire. « Sa
( 1 ) Recueil Maurcpas, 1771 .
Majesté est venue passer deux jours à Choisy avec une certaine quantité de seigneurs et quatre dames : la comtesse Du Barry, la maréchale de Mirepoix, la comtesse de l’Hospital, et la duchesse de Mazarin. Madame la comtesse Du Barry, qui cherche tous les moyens de distraire le Roi que l’ennui gagne si aisément, a fait venir le spectacle d’Audinot et de ses petits enfants; ceux-ci ont joué à merveille : on adonné Il ri y a plus <C enfants, petite pièce du sieur Nougaret; la Guinguette, ambigu-comique, image riante de ce qui se passe dans les tavernes ; c’est un joli Téniers ; on a fini par le Chat botté ; on n’a pas même oublié la fricassée. Madame Du Barry s’amusait infiniment et riait à gorge déployée; le Roi souriait quelquefois (1). » Ce sourire mélancolique était un stigmate cruel marqué au cœur du Roi, châtiment fatal du sensualisme ; tout le monde s’en apercevait, tandis que la comtesse redoublait d'efforts et de grâce pour appeler un sourire sur ces lèvres flétries. Elle mit à la mode les pièces de la Comédie italienne (2), les œuvres de Favard, de Voiscnon
(1) Journal de Bachaumont, 1772. Il faut recourir à l’édilion originale, et dédaigner l’extrait imparfait et orné de mauvaises notes philosophiques qu’a publié M. Havr nel.
(2) Depuis l’Opéra-Coinique.