‹ Madame la comtesse Du BarryChapitre 5 sur 8 · MM · texte numérisé non relu

MM

et de Marmontel, avec cette vive et sentimentale musique que J.-J. Rousseau avait écrite pour le Devin du village, spectacle aimé à, Choisy. (Vêlaient les airs que les musiciens de madame la comtesse exécutaient à Luciennes durant les soupers du Roi, et que Sa Majesté fredonnait chaque jour. La comtesse avait pris en loyale amitié le premier valet de chambre de LouisXV, cet excellent et doux musicien Jean-Benjamin de La Borde (1) , le protecteur des gens de lettres, l’auteur de la charmante musique d’Annette et Lnbin, celui dont Voltaire avait écrit :

Arec tous les talents le destin le fit naître,

11 fait tous les plaisirs de la société i Il est né pour la liberté,

Mais il aima bien mfenx son maître.

M. de La Borde, sous le prétexte d’apporter sa partition de l’opéra de Pandore à M. de Voltaire, était venu à Ferney pour négocier le retour du quinteux vieillard, à la seule condition qu’il cesserait d’écrire si outrageusement contre la religion. Avec sa bonne et gracieuse joie d’enfant, la comtesse avait prié M. de La Borde

(1) Il élait né on 1734; il est auteur d’un grand nombre d’ouvrages de musique et d’érudition. Il ne faut pas le confondre avec Jean-Joseph de La Borde, le financier d’origine espagnole, banquier de la cour de France. Tous deux montèrent è l’échafaud révolutionnaire, l’un le 24 avril, l’antre le 18 juillet 1794, (Voyez, mes Fermiers généraux.)

d’embrasser pour elle le vieux poëte. M. de La Borde rapporta de Ferney une lettre charmante de Voltaire adressée à la comtesse Du Barry :

« Madame, M. de la Borde m’a dit que vous lui aviez ordonné de m’embrasser des deux côtés de votre part.

Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie,

Quel passeport vous daignez m'envoyer I Deux, c'en est trop, adorable Egcrie,

Je serai mort de plaisir au premier.

Vous ne pouvez empêcher cet hommage,

Faible tribut de quiconque a des yeux.

C’est aux mortels d'adorer votre Image,

L'original était fait pour les dieux.

« J’ai entendu plusieurs morceaux delà Pandore de M. de La Borde, ils m’ont paru dignes de votre protection. La protection accordée aux véritables talents est la seule chose qui puisse augmenter l’éclat dont vous brillez. Daignez, madame, agréer le profond respect d’un vieux solitaire dont le cœur n’a presque plus d’autres sentiments que la reconnaissance. »

A mesure donc que la comtesse Du Barry voyait grandir sa faveur, elle s’érigeait en protectrice des poètes et des artistes auprès du Roi. À Choisy, elle fit représenter la Feinte par amour , de Dorât, à qui elle fit accorder une gratification de deux cents louis. Le poëte improvisa un compliment digne de la fidélité d’un

mousquetaire, car Dorât avait appartenu à ce noble corps.

Des souverains, quoi le plus adoré A mes essai* daigne sourire!

Plus mon cœur en est enivré,

Moins j’ai de force pour le dire.

Avec Dorât, poète suave et flatteur, il faut joindre Du Belloy, l’auteur de la tragédie du Siège de Calais, que madame la comtesse Du Barry avait pris en grande affection ; car Louis XV estimait le talent national de Du Belloy, et ces accents tout français qui rappelaient les héroïques annales de la monarchie (I). Du Belloy fut comblé de biens et de pensions. Dorat et Du Belloy avaient appartenu à l’armée, comme Gentil-Bernard et Saint-Lambert, et il en reste toujours l’orgueil de son pays. C’était consolant au milieu de tant de gens de lettres encyclopédistes qui le trahissaient.

Sans être non plusartistecomme la marquise de Pompadour, madame la comtesse Du Barry aimait et protégeait les arts avec munificence. Ses promenades du matin étaient souvent consacrées à la visite des ateliers. Un jour, elle vint

(1) Louis XV avait pris en grande amitié Brizard, de la Comédie-Française, artiste honnête, poli et qui jouait les Unis avec une grande dignité. Louis XV ne rappelait que son camarade à cause de ses rôles.

chez Joseph Vernet où elle écrivit un bon de cinquante mille livres sur M. de Beaujon, le banquier de la cour, pour prix de deux tableaux qu’elle se fit céder avec les plus vives instances. Elle mit à la mode les Van Dick et les Téniers, fort dédaignés au dix-septième siècle; elle acheta quatre mille louis le portrait admirable de Charles I* r qu’elle plaça à Luciennes, les uns disent comme tableau de famille (les Barry se préten daient parents des Stuarts) , les autres, comme un exemple rappelant au Roi le sort que lui réservaient les parlements rebellionnés. Les peintres de prédilection de la comtesse Du Barry furent Vernet, Fragonard, Vien, Doyen et Greuze; elle servit de modèle pour la jeune fille à la cruche cassée. La plupart des têtes de jeunes femmes de Greuze, un peu uniformes, sont également prises sur ce modèle, que le peintre trouvait d’une perfection accomplie.

Indépendamment du beau buste en marbre du Louvre, il existe plusieurs portraits de madame Du Barry ; un charmant médaillon tout entrelacé de roses, œuvre de Marilly, nous représente ses traits : de beaux yeux sous des cils admirables, un nez parfait, une délicieuse bouche. Sous ce portrait, on lit deux vers ;

Les Grâces et l’Amoui sans cesse l’environnent,

Et les Arts avec eux tour A tour la couronnent.

Le portrait peint par Drouais est plus remarquable encore : la comtesse y est représentée sous l’uniforme de chevau-léger, en frac à larges boutons. On lit comme légende :

Plaire n'est pas le moindre soin pour elle;

Un goût pins vrai l'occupe tout le jour;

Sensible aux maux des autres plus qu'aux jenx de la cour,

C'est pour obliger qu'elle est belle (t).

Quel est cet Adonis au regard encbantenr ?

Quelle est cette beauté qui me charme et m'entraîne ?

Là, c'est l’Amour qui soumet tous les cœurs; ld, c'est Flore qui les enchaîne.

A Luciennes fut groupée la plus jolie collection de petits riens, de chiffons, de toilettes, magots, bronzes, or, bijoux, dont le négrillon Zamore était l’intendant. Le pavillon de Luciennes n’était guère qu’une petite bonbonnière, mais si élégante, si coquettement taillée qu’on avait tout sous la main. La bibliothèque n’était ni savante ni colligée à grand renfort d’érudition : elle se composait d’une collection d’œuvres futiles à l’usage de la comtesse, et de livres de sciences et de voyages pour le Roi. Déjà trois imprimeurs, Didot, Crapelet, Renouard, avaient essayé ces petites éditions (2) avec gravures et d’un caractère si pur qui se placèrent ensuite

(1) Il avait été fait bien d’autres vers pour mettre au bas de ce portrait, peint par Drouais.

(2) Celles de Didot sont les moins recherchées : les caractères et les planches sont sans originalité.

sous la protection du Roi, du Dauphin ou du comte d’Artois. Les élégantes reliures maroquin et veau plein avec baguettes d’or datent de madame du Barry et de la bibliothèque de Luciennes. En l’honneur de la comtesse, on fit des livres-miniature, délicieux ornement d’étagères. Lejeune Denon lui fit hommage des plus beaux bijoux trouvés àHerculanum et à Pompeia, dans les fouilles ordonnées par M. d’Àiguillon.

Mais le plus bel ornement de Luciennes, c’était la comtesse elle- même, qui recevait le Roi, souvent vêtue d’un simple déshabillé ; elle s’asseyait aux pieds du prince qui contemplait sous son tilleul favori le beau paysage de la Seine. La comtesse exposait au Roi les demandes en grâces, la feuille des artistes protégés et pauvres ; elle luttait incessamment contre les sentiments d’économie et même un peu de parcimonie qui étaient le défaut saillant de Louis XV. Les artistes, dans l’opinion de la comtesse, n’étaient jamais assez payés, et le plus bel apanage d’un Roi était de récompenser tous ceux qui honoraient son règne.

Au pavillon de Luciennes, le Roi avait toutes ses aises : dans le jardin, un vaste mail pour l’exercice de la paume qui développait les forces du corps,; Richelieu, Soubise, Croy,

l’Hospital, Mirepoix, Gramont, forts joueurs, tenaient la partie du roi. Gracieux et bel exercice du mail et de la sarbacane, qu’êtes-vous devenu ? Vous êtes disparu comme tombera bientôt le noble jeu d’escrime. A toutes ces académies dignes de gentilshommes (1), de soldats et d’hommes de cœur, élégants et braves comme les Valois, ont succédé les académies de bel esprit et les joutes de belles langues !

Un des plus étranges incidents de cette dernière période du règne de Louis XV, ce fut la situation librement hostile prise par le duc de Choiseul, môme après sa disgrâce. Dans les formes et les institutions de la vieille monarchie, un ministre, même considérable, auquel le Roi écrivait une lettre de cachet restait dans un profond oubli ; et cet exil était si amer, si absolu que nul n’allait le voir, que nul n’osait le soutenir, dans la crainte d’encourir le même châtiment. 11 n’en fut pas ainsi du duc de Choiseul, caressé, adulé même dans sa belle terre de Chanteloup. Après avoir salué le Roi

(1) Il m’est tombé dans les mains un bel in-folio imprimé sous Louis XIII, avec de nombreuses et magnifiques planches sur l’art de l’escrime. 11 se paye dans les ventes de 2 h 300 francs. Le loyal et spirituel baron de Bazancourt doit publier un beau livre sur l’art qu’il connaît si bien.

à Versailles, la mode voulut quoi) allât visiter le duc de Choiseul à Chanteloup.

Ce changement dans les habitudes de la cour s’opéra-t-il par suite* de l’alTaiblissement du prestige de la royauté, ou bien doit-on le rattacher au caractère élevé et à l’importance personnelle ou même philosophique du duc de Choiseul ? Si la comtesse Du Barry se permettait quelques plaisanteries sur la cour du duc ; si elle s’informait des moindres détails, des moindres paroles du ministre disgracié, elle était toujours empressée de le servir.

Dans une circonstance particulière, elle se montra très-favorable au duc de Choiseul : elle fit élever sa pension jusqu’à cinquante mille livres (1) , quoiqu’en disgrâce, et cette générosité, peut-être maladroite au milieu des intrigues du duc de Choiseul, fut chantée par les poètes.

Chacun doutait, en voua voyant al belle,

Si vous étiez ou femme ou déité;

Mais c’est trop sûr, votic raro beauté N'est pas le lot d'une simple mortelle.

Quoi que Jadis écrit en certain lien Un roi-prophète en sa sainte, démence;

Quoiqu'un poète en ait dit, la vengeance N'cst que d'un homme et le pardon d'un dieu (2).

Bientôt il fut question de donner au duc de

(1) Réversible pour vingt-cinq mille livres à madame la duchesse de Choiseul, fort estimée du Roi.

(i) Journal de Bachaumont.

Choiseul une nouvelle indemnité pour la charge de colonel- général des Suisses, dont il consentait à se démettre en faveur de M. le comte d'Artois. M. de Choiseul, par l’intermédiaire de la comtesse Du Barrv, reçut trois cent mille livres en acquits au comptant, et soixante mille livres de pension réversibles pour cinquante mille livres en faveur de la duchesse sa femme. Ce ne fut pas sans obstacles ni difficultés, et l’on pourrait môme ajouter sans imprudence, que cette concession nouvelle fut obtenue ; car le Roi était informé qu’une opposition menaçante se groupait autour du duc de Choiseul, appuyé sur les parlements dissous. Les idées anglaises fermentaient toujours, et tendaient à se personifier en un chef, le duc de Chartres (le fils du duc d’Orléans), qui, sans oser encore une opposition directe, caressait les vieux parlements et sollicitait la permission d’une visite à Chanteloup (1). La noblesse, représentée par M. le duc de Gontaut (Biron), le marquis de Ségur, le prince de Beauveau, le marquis de Castries, le comte de Jarnac, le duc de Liancourt (2), avait songé au duc de Chartres pour

(1) Lettre du mois de janvier 1773.

(2) La plupart de ces gentilshommes prirent ensuite une

servir d’intermédiaire aux réclamations qu’elle comptait adresser au Roi.

Si la comtesse Du Barry avait entraîné le duc d’Orléans à faire adhésion au coup d’État, le duc de Chartres, jeune homme impétueux, espérait la position de chef de parti. Avec sa vivacité ordinaire, la comtesse Du Barry avait signalé ce danger au Roi. Par l’intermédiaire de quelques amis, elle se procura la copie de la lettre que le duc de Chartres écrivait au duc de Choiseul, pour lui annoncer sa prochaine visite à Chanteloup. Fort inquiet d’une démarche qui pouvait trop compromettre sa position, le duc de Choiseul s’était hâté de répondre à Son Altesse Royale : « Monseiseigneur, mon premier mouvement, en recevant hier au soir la lettre dont Votre Altesse Royale m’a honoré, a été de lui exprimer combien je suis sensible à l’honneur qu’elle veut bien me faire. Je n’ai songé d’abord qu’au plaisir que j’aurais de la recevoir ; mais, en réfléchissant sur l’éclat qui est la suite de toutes les démarches de Votre Altesse Royale, et sur la réserve qu’exige de moi ma position, j’ai craint que ce témoignage de votre bien-

pari très-aclivc a la Hévolution française de 1769 : il ne faut pas l’oublier.

veillance, dont vous voulez m’honorer, ne produisît un mauvais effet sur le Roi, etc. (1). » Le duc de Choiseul éludait avec habileté la demande que lui adressait le duc de Chartres ; car tout ce qui se faisait à Cbanteloup préoccupait le petit conseil de Choisy ou de Luciennes. La comtesse, curieuse souvent de connaître l’opinion du duc de Choiseul sur les mesures du conseil, ne grondait pas trop les courtisans qui venaient la visiter, même après un petit voyage selon la mode à Chanteloup. 11 se passa une scène assez plaisante à Luciennes : le nouveau secrétaire d’État de la Guerre, le marquis de Monteynard, venait de prendre une mesure considérable sur la réforme du conseil des Invalides ; le duc de Gontaut arrivant sur ces entrefaites de Chanteloup, la comtesse, toujours curieuse de nouvelles, demanda ce que le duc de Choiseul pensait de cette réforme : « Je ne puis le dire à madame, répondit le duc de Gontaut. — Je l’exige pourtant. — Je ne puis le dire sans manquer de respect à madame, répétale duc. — Dites toujours sans crainte, répliqua lacomtesse avec sa petite volonté mutine et impérative. — Vous le voulez, madame? — Oui. — Eh bien ! il dit

(1) Janvier 1773

qu’il s'en... moque. » Et la comtesse se prit à rire comme un enfant. Sur ces entrefaites, le Roi entra en demandant la cause de cette gaieté.

« Savez-vous, Sire, ce que pense M. de Choiseul de la réforme du conseil des Invalides, par M. de Monteynard ? — Eh bien! comtesse? — Il dit qu’il s’en... moque. — Et vous, comtesse, quelle est votre opinion? — Mais, je m’en... moque aussi. — En ce cas, nous sommes à trois, » répliqua Louis XV en riant (l).

Cette délibération plaisante constatait qu’il n’y avait ni colère ni même une animosité bien ardente contre les visiteurs de Chanteloup, et que Louis XV avait un faible pour les Choiseul, dès qu’ils n’étaient plus à redouter. C’est qu’en effet la société était spirituelle et charmante dans cet exil. Le duc, bien que fort laid, et d’un ton absolu dans la causerie, était aimé de tous ; la duchesse, née à Crozat-Duchâtel (2), appartenait à cette famille de riches financiers protecteurs des arts dont j’ai parlé ; femme d’un esprit hors ligne, d’une bonté parfaite, elle aimait les gens de lettres et savourait leur encens avec un plaisir indicible. A ses côtés, Béatrix de Cboi-

(1) Bulletin de Paris. Janvier 1772.

(2) Voyez mon livre sur les Financiers.

seul - Stainville, duchesse de Gramont, était une de ces femmes d’élite éclatante au dix-huitième siècle ; d’abord chanoinesse de l’abbaye de Remiremont, elle avait épousé le duc de Gramont tdes bons Gramont), qui se disait prince (1) souverain de Bidache, dansla Basse- Navarre. Elle avait une grande puissance sur l’esprit du duc son frère. Oui, la duchesse de Gramont avait espéré un moment conquérir le cœur de Louis XV et se mettre en lutte avec la jeune comtesse Du Barry, prétention qui était une véritable faute. Madame de Gramont, née en 1730, n’était ni jeune ni jolie; elle avait beaucoup d’esprit, mais de cet esprit qui demandait une application attentive, fatigante pour un Roi avancé dans la vie, qui aimait la beauté jeune plastique, et préférait Psyché à Junon et à Minerve. Exilée à Chanteloup avec son frère, madame de Gramont le compromit plus d’une fois par ses paroles. Autant celle-ci était hardie de propos, imprudente dans ses colères, autant madame de Choiseul était discrète, prudente, mesurée.

(1) A moins d'élre prince de la fumille ou du sang, le titre de prince n’était pas placé haut dans le blason nobiliaire, et ne signifiait pas une dignité française; aussi M. de Tallejrand prenait le titre de priuce duc de Talleyrand.

Sur la vertu, sur la justice.

Sur Icb grâces, sur la douceur.

Je fonde aujourd'hui mon bonheur,

Et vous êtes ma fondatrice.

Ainsi parlait Voltaire ; mais avec l’avénement de M. le chancelier de Maupeou, le poëte changea vite d’opinion sur les Choiseul. Aussi le duc, un peu mordant et railleur, fit-il peindre sur une girouette placée au sommet du château de Chanteloup la figure de Voltaire. Ce fut une exception au reste que cette ingratitude de Voltaire ; presque toute la société littéraire du duc de Choiseul lui resta fidèle dans la disgrâce. Boufflers écrivit à Chanteloup son joli conte d 'Aline (1), au moment où le duc s’occupait beaucoup d’une lutte avec les Anglais dans l’Inde ; Champfort, Laharpe, étaient ses hôtes assidus ; Rulhière y rédigeait ses Mémoires sur la Russie, écrits par ordre du département des Affaires étrangères, et dont le manuscrit fut remis au duc de Choiseul après sa disgrâce, comme s’il était encore le chef de ce département: Rulhière, homme de cœur et d’esprit, appartenait tout entier au système du duc, pendant comme après sa disgrâce. Au temps de la vieille monarchie, les Affaires étrangères étaient

(1) Ce conte fut ensuite joué à la Comédie-Italienne,

aux mains de gens bien élevés qui savaient respecter les positions acquises, les services rendus. Les hommes qui n’ont pas de passé, nés d’une fortune de hasard, jettent tout au vent de leur destinée roturière.

Mais le savant le plus aimé, le plus estimé à Chanteloup, c’était l’abbé Jean-Jacques Barthélemy, tout dévoué à la duchesse de Choiseul, et qui vécut quarante ans auprès d’elle, tout entier préoccupé de l’étude des médailles dont il était le garde général à la Bibliothèque royale (1). La duchesse, avec ses goûts sérieux, suivait avec l’attrait le plus vif l’abbé Barthélemy dans ses études ; car à Chanteloup il préparait son œuvre capitale, le Voyage d’Anacharsis (2), qui fut dédié à la duchesse. Le duc combla l’abbé Barthlélemy de pensions et de nobles récompenses ; il lui assura même la place de secrétaire-général des Suisses dont il était colonel-général, comme Gentil-Bernard avait été secrétaire des dragons. Il existait sous le vieux régime mille de ces sinécures pour récompenser les grands mérites; c’étaient des abus, dit-on, comme si les abus n’étaient pas nécessaires, je

(I ) Barthélemy était né à Aubngne.

(2) Le Voyage d'Jnaeharsis ne parut qu’en 1787

l’ai dit déjà, pour récompenser les talents exceptionnels.

Par sa bienveillance extrême et sa supériorité d’esprit, M. le duc de Choiseul avait groupé autour de lui des jeunes gens très-instruits, spirituels, ardents, qui ont laissé des traces jusque dans la diplomatie de la Révolution française ; et parmi eux, François Barthélemy, le neveu de l’abbé, secrétaire en premier, et déjà attaché à l’ambassade du baron de Breteuil (1) ; Marie Leblanc d’Hauterive, élève distingué qui, à treize ans, avait complimenté la duchesse de Choiseul au collège, et qui fut ensuite envoyé en Moldavie eten Valachie (2) ; François Barbé de Marbois, recommandé . par le duc de Castries au département des Affaires étrangères, presque enfant, comme élève des langues ; le fils d’un médecin de Dijon, Hugues-Bernard Maret, appelé dans la carrière diplomatique (3). Toute cette école de Chanteloup exerça plus tard une grande influence sur les affaires de l’Europe :

(t) Ambassadeur à Londres; Barthélémy fut ambassadeur eu Suisse el membre du Directoire sous la République française.

(2) Chef des Archives aux Affaires étrangères, un des écrivains de confiance de M. de Talleyrand.

(3) Depuis duc de Bassano, secrétaire d’Etat sous l’Empire, esprit bienveillant.

groupée après nos troubles publics autour de M. de Talleyrand, elle avait conservé cette grâce, cette bienveillance parfaite qui se perd chaque jour au milieu de ces existences nouvelles des enfants de fortune de la Révolution. Ce fut le tort de la comtesse Du Barry de laisser à toute sa liberté l’école du duc de Choiseul, si active et si spirituelle. Cette coterie, dans ses inimitiés et ses haines, inspira la plupart de ces mauvais pamphlets écrits en Angleterre et en Hollande, et qui ont servi d’aliment à l’histoire anecdotique de Louis XV. On attribue à cette coterie des Choiseuls la première idée de l’odieux pamphlet qui parut à Londres sous le titre du Gazeticr cuirassé , œuvre du réfugié Thévenot, connu depuis sous le nom du chevalier de Morande (1). Quand une coterie ou un parti politique veut briser un pouvoir qui le gêne, il n’est chose odieuse qu’il ne suppose ou qu’il n’invente, et c’est de bonne guerre : les calomnies passent ainsi à la postérité comme la vérité; elles trouvent des écrivains philosophiques pour les répéter, et des niais passionnés pour les croire.

Le pamphlet du chevalier de Morande était

( 1 ) Le Gazctier cuirassé, ou Anecdotes sur la cour de France. Londres, 1772,

aus‘i pervers que l’homme qui le publiait. Les petits vers qu’on va lire, spirituels, bien tournés, étaient tout à fait dans l’esprit du temps ; la société du duc de Choiseul les fit attribuer au comte Jean Du Barry, le beau-frère de la favorite, comme s’il avait à se plaindre d’elle et qu’il dût la déchirer par vengeance! Le comte Jean était trop habile, et si l’on veut trop besogneux pour jamais déprécier sa belle-sœur, la source de sa fortune. Comme d’Aubigné pour madame de Maintenon, il pouvait avoir ses jours de mauvaise humeur et d’épigrammes ; mais ces nuages passaient bien vite par l’intervention des deux sœurs spirituelles et prudentes, mesdemoiselles Du Barry, et le comte Jean resta le meilleur conseiller de la comtesse dans sa bonne et mauvaise fortune." Comment aurait -il pu écrire une satire dégradante contre celle qui tendait la main à tous les siens avec tant de générosité ?

DrBlesse

Oh prends-tu donc ta flertét Princesse,

D'ota vient ta dignité?

Si jamais ton teint se fane ou se pelle,

An train De Catin

Le public te rappelle.

DrBlessc,

Oh prends-tu ta fierté?

Princesse,

D'oh vient ta dignité?

- IGt» -

Lorsque tu vivats de la messe De ion ptie Guimard,

Que la Romson volait la g.uisse Pour joindre a ton morceau de lard.

Tu n'etals pas si (1ère Et n’en valais que mieux.

Baisse ta tête altière, l>u moins devant mes yeux.

Ecoute-moi, rentre en toi-même Pour éviter de plus grands maux.

Permets à qui l’aime De t'offrir encore des sabots (t).

11 était impossible que ce pamphlet fût l’œuvre du comte Jean Du Barry. 11 émanait d’un de ces grands et spirituels oisifs de Chanteloup qui se vengeait de la disgrâce en rappelant les origines toutes roturières de celle qui conduisait les affaires de la monarchie : cette origine est ce que pardonnent le moins les railleries du grand monde quand une nouvelle étoile se lève; on fouille, on cherche dans le passé ; on invente mille histoires sur la pauvre fille qu’une grande aventure a placée si haut. 11 semble résulter néamoins de ce pamplet même que la comtesse avait pris des formes de grande dignité, des manières d’une compagnie parfaite et de haute distinction qui désespéraient les antiques familles nobiliaires.

Ce qui caractérisait surtout la comtesse, c’était la bonté extrême de son caractère envers

( 1 ) Recueil Mau repat, 1772 .

ces mêmes Choiseul qui l’attaquaient de toutes les manières ; plusieurs fois, Louis XV, colère de toutes ces intrigues blessantes et de ces agitations qui se faisaient autour de Chanteloup, était résolu d’exiler plus loin le duc de Choiseul, même de lui donner une prison d’État. Dans toutes ces circonstances, la comtesse se fit la protectrice de ses ennemis. Elle calma, elle apaisa le Roi par un bon mot, une plaisanterie. Si elle aimait à railler le duc et sa sœur, elle ne voulait pas les persécuter. C’est une justice qu’on doit rendre à madame la comtesse Du Barry, jamais elle n’usa ou n’abusa du pouvoir pour flétrir et poursuivre même ses plus implacables ennemis.

LA SOCIÉTÉ DE LÜCIENNES. — M. DE MAÜPEOU — L’ABBÉ TEKBAT. — LE DUC D’AIGDILLOîI ET L’EUROPE (1777).

Le pouvoir de la comtesse était parvenu à son apogée, et les oppositions même ardentes ou railleuses ne semblaient avoir d’autre effet que de le consolider. Ce crédit était si grand que, sans heurter madame la Dauphine, la comtesse avait pu lutter de modes, de théâtre et de goût avec Son Altesse Royale. Après avoir été fort dévouée à la Dauphine, madame Du Barry eut le malheur de lui déplaire. Le Roi loua l’esprit plein de convenance de la comtesse, qui avait surtout à se plaindre de quelques paroles mal réfléchies de M. le Dauphin, plus probe dans les affaires que poli avec les femmes.

Ce crédit de la comtesse se manifesta surtout à l’occasion des alliances de la famille Du Barry. Le vicomte Adolphe, pourvu à dix-huit ans du grade d’ officier aux chevau-légers, vit autour de lui les plus grands partis s’offrir en mariage, et le Roi choisit mademoiselle de

Tournon (1). Si elle était sans fortune par sa famille, elle était l’alliée des Rohan-Soubise et des Condé. Toutes les difficultés furent aplanies, et le Roi fit lui-même la dot de la fiancée. Désormais les Du Barry étaient des mieux apparentés en cour, et c’était une force sous le système de la vieille monarchie.

A la suite de la négociation qui amena M. de Choiseul à se démettre de la charge de colonelgénéral des Suisses, la comtesse Du Barry avait contribué de tous ses efforts à faire donner cette charge au jeune comte d’Artois, qui, plein de gratitude et de galanterie, confia le grade de lieutenant- capitaine de la garde suisse au comte d’Hargicourt, le beau-frère de madame la comtesse Du Barry, brave officier, plein de distinction (2). Le comte d’Artois était fort aimé de son grand-père Louis XV. Brillant jeune homme, il trouvait dans le gracieux appui de la comtesse Du Barry une facilité extrême pour ses folies de jeu , de femmes , de chevaux. Par des motifs

(t) C’était de l’ancienne famille titrée des Tournon en France, et non point les Tournon du Comtat-Venaissin.

(2) Le comte d’Artois conserva au comte d’Hargicourt celte place de capitaine des gardes, même après la disgrâce de madame Du Barry. Ceux qui ont connu le vieux et loyal roi Charles X savent à quel point il aimait et respectait la mémoire du Koi Louis XV, son aïeul. Voir mon Histoire de la Restauration,

plus sérieux, M. le comte de Provence se rapprochait de la comtesse Du Barry. Son Altesse Royale n’aimait pas la Dauphine et il était aisé de lui opposer une influence puissante sur l’esprit du Roi et d’exercer une action sur le gouvernement auquel il aspirait.

A tous ces points de vue, madame la comtesse Du Barry était parvenue à la plus grande hauteur du pouvoir. Le Roi s’était accoutumé à tenir le conseil à Lucien nés en sa présence. La comtesse avait pris une dignité de salon, des manières de distinction qui la faisaient remarquer de tous, et qu’elle devait alors sans doute à la fréquentation des plus hautes dames , les maréchales de Luxembourg, de Mirepoix, la duchesse d’ Aiguillon. Autour du Roi, elle voyait chaque soir les plus polis des gentilshommes, Soubise surtout, noble cœur, belle âme, brave et généreux ami; ce Rohan, qui jeta au vent sa fortune pour vivre dignement en prince souverain de Bretagne, dans ce splendide hôtel Soubise, dont la cour aux élégantes colonnades fait encore l’admiration du monde. Triste destinée des vieux palais : sous la Révolution française, ils devinrent des magasins, des casernes ou des prisons (1). A

(1) Comme l’hôtel de la Force.

l’hôtel Soubise maintenant, on garde les parchemins d’une monarchie au sépulcre, les sceaux d’une royauté brisée, les blasons effacés par la félonie du k août 1789! Qui a gardé pur son cri d’armes et son blason de race? Qui n’a pas quelques forfaitures écrites sur son heaume et son cimier? Hérauts d’armes des tournois, brisez ces pièces de l’écu sur les couleurs ternies 1 Gentilshommes du passé, vous 11 ’êtes que des ruines! Vous aussi chantez votre ballade de la revue des morts réveillés au tambour de la prise de la Bastille dans cette nuit fameuse où vos pères ont abdiqué leurs titres!

Le bon cœur de la comtesse Du Barry la faisait aller au-devant de toutes les infortunes. Elle se jetait aux genoux du Roi pour obtenir la grâce d’une pauvre fille séduite, d’un déserteur ou d’une famille imprudente, et ce fut pour rappeler un de ces beaux traits lors de son voyage au camp de Compiègne que fut composé l’opéra du Déserteur, couronné par ce couplet :

Le roi pansait, et le tambaur battait au champ.

Au théâtre, selon la mode, la comtesse Du Barry se posait en protectrice de tous les débuts, de tous les premiers efforts de nouveaux sujets. Elle tendit la main à la toute jeune mademoiselle

Raucourt ; elle combla de faveurs mademoiselle Guimard, et vint elle-même inaugurer son nouvel hôtel de la Chaussée-d’Antin (le temple de .Terpsichore). L’acteur Dauberval, accablé de dettes, s’était adressé à la comtesse Du Barry, et celle-ci, par sa petite volonté souveraine, imposa cinq louis à chaque grand seigneur de la cour, jusqu’à ce qu’elle en eût recueilli deux mille. Dauberval lui écrivait :

« Madame la comtesse (i), quelle obligation ne vous ai-je pas et comment le reconnaître?

Investi, couvert de vos bienfaits, je viens d’éprouver de votre part une faveur rare, et dont il n’est pas d’exemple en France envers un homme de talent. Déjà les Muses vous ont couronnée de leurs guirlandes; c’est aux artistes, c’est aux gens de lettres de vous célébrer plus dignement. Qu’est-ce que le génie ne doit pas attendre d’une divinité aussi tutélaire, si vous daignez faire quelque chose à l’égard d’un simple artiste? Déjà la peinture, la sculpture, la gravure, se sont disputé la gloire de transmettre à l’Europe étonnée les grâces séduisantes de votre physionomie. Déjà le patriarche de notre littérature , le prince de nos poètes et de nos

(i) Janvier 1773.

philosophes, le vieillard de Ferney, s’est courbé à vos genoux et vous a en sa personne rendu les honneurs du Parnasse et du Portique. Puisse son exemple encourager ceux dont le respect enchaîne la langue. Qu’il s’élève donc un concert général de vos louanges, et que le sceptre des arts et de la philosophie, tombé des mains de la marquise adorable qu’ils pleurent encore (madame de Pompadour) passe dans vos mains, et leur rende en vous une autre Minerve (1). »

Telle était la lettre un peu boursouflée que Dauberval adressait à madame la comtesse Du Barry, tandis que Voltaire restait prosterné à ses genoux : devenu de plus en plus oublieux pour les Choiseul, il écrivait dans une sorte d’enivrement à la comtesse Du Barry. Et une remarque à faire pour l’étiquette, c’est que dans ses lettres, il ne se sert plus de l’expression de madame la comtesse , il dit madame tout court, avec un large blanc au haut de la page, comme s’il écrivait à la reine de France, et comme il avait écrit à la reine d’Angleterre.

« *20 septembre 1773.

« Madame,

« M. le maréchal de Richelieu a bien voulu

(1) Journal de Bachaumont, janvier 1773,

m’écrire il y a quelques mois qu’il acceptait plusieurs montres fabriquées dans les manufactures de Ferney, pour les présents destinés aux personnes qui accompagneraient madame la comtesse d’Artois. Il m’a mandé depuis que vous aviez eu la bonté de vous charger de ces présents. Je prends donc la liberté respectueuse, Madame, de vous adresser un essai des travaux de la colonie que j’ai établie dans ma terre. Cette montre est ornée de diamants, et ce qui vous surprendra, c’est que les sieurs Cérit et Dufour, qui l’ont faite sous mes yeux, n’en demandent que mille livres. Vous protégez tous les arts en France, Madame, et j’ose espérer que vous protégerez nos efforts. Je me croirai bien récompensé d’avoir établi desartistes industrieux, d’avoir acquis à Sa Majesté plus de six cents nouveaux sujets, d’avoir changé un petit hameau pauvre en une petite ville (1), si nos soins ont le bonheur de vous plaire. La montre que j’ai l’honneur de vous présenter. Madame, n’est pas malheureusement à. répétition ; mais si vous en voulez non-seulement à répétition, mais enchâssée de rubis, vous seriez étonnée quelle coûtât un tiers de moins qu’àParis. Ce seraitune grande

(1) Ce fut une excellente spéculation pour Voltaire, fort avide d’adaires.

consolation pour ma vieillesse, si je pouvais jamais me flatter qu’il sortît quelque chose de Ferney qui ne fût pas indigne de vos regards et de votre protection. J’ai l’honneur d’être avec respect, Madame, etc. (1). »

Cette lettre, signée du nom de Voltaire, gentilhomme de la chambre du Roi, était écrite avec la même étiquette que la dédicace de la llenriade à la reine d’Angleterre; avec son instinct profond et merveilleux, Voltaire avait pressenti la destinée de madame Du Barry. Le Roi la conduisait partout, à la revue des troupes, aux dîners de famille. Lors du mariage de mademoiselle de Tournon avec le comte Adolphe Du Barry, les nouveaux époux eurent l’honneur de dîner avec la famille royale, faveur immense qui blessa M. le Dauphin, à ce point de le rendre presque impolf, en oubliant jusqu’à la galanterie inhérente à l’esprit gentilhomme.

Cette faveur inouïe de la comtesse Du Barry mérita être enfin sérieusement examinée, même par le parti religieux, personnifié dans le duc de La Vauguyon. Ce parti savait que seule, la comtesse avait pu soutenir le Roi et son conseil dans la ferme résolution de détruire les parle-

( 1 ) Mouveau Recueil de l'oltuire ( 185 . 5 ).

ments ; il savait également que seule, elle pouvait déterminer le Roi à prendre un parti contre les tristes progrès de l’esprit irreligieux ; que seule encore la comtesse Du Barry pouvait appuyer le Roi dans sa résistance à tous ces projets destructeurs des Ordres monastiques auxquels le poussait le parti économiste. On était débordé par Y Émile de Rousseau, les plans d’éducation de M. La Chalotais. Les Jésuites seuls, par une large méthode, par la consécration des principes d’autorité et leur enseignement considérable, pouvaient ramener un peu d’ordre et d’unité dans l’éducation publique. Dès que cette idée eut été conçue et arrêtée, le parti religieux dut songer à régulariser la situation du Roi avec la comtesse Du Barry par un mariage secret, comme les choses s’étaient passées sous Louis XIV avec madame de Maintenon. Le but ainsi justifié par la nécessité de faire cesser un scandale, il n’v avait plus qu’à briser l’obstacle de l’inégalité des rangs. Or, le catholicisme, la loi égalitaire par excellence, n’admet pas de supériorité dans le devoir ; il n’examine pas si l’un a la couronne au front et si l’autre est simple sujet ; l’union devant l’Église sanctifie tout dans sa doctrine. Pour faire cesser un scandale, la différence des rangs ne peut être un obsta-

cle. «Mariez-vous d’abord, dit la cour de Rome : rois, humbles bergères, Madeleine repentante comme vierge chaste ; il est des trésors d’indulgence pour tous, pourvu que le scandale cesse. »

Est-ce que la pauvre mademoiselle d’Âubigné n’avait pas été aussi calomniée dans sa vie privée? N’avait-on pas écrit de madame Scarron ce qu’on disait de mademoiselle de Yaubernier? N’avait-il pas été publié des Mémoires scandaleux sur l’une comme sur l’autre? En fait de noblesse, le comte Guillaume Du Barry valait bien lepoëte Scarron, le comte Jean valait bien le mauvais sujet d’ Aubigné, véritable fléau pour sa sœur, celui qui se disait le beau-frère de Louis XIV. Désormais, les Du Barry étaient aljjés aux Soubise, aux Gondé, par le mariage du comte Adolphe avec mademoiselle de Tournon. Il n’y avait donc rien d’étrange et d’impossible dans la pensée d’un mariage secret pour finir le scandale d’une triste position.

La comtesse Du Barry avait une grande puissance sur l’esprit du Roi, pouvait-on le nier? C’était un caractère qui pouvait ramener l’ordre dans la monarchie, restaurer les idées traditionnelles dans l’éducation ; on murmurerait un moment, puis tout s’apaiserait. Dans de telles

résolutions, quanti un souverain s’unit à une personne bien au-dessous de lui, le premier jour on calomnie, le second on réclame, puis tout s’apaise, et l’on adore à quelques jours de là ce qu’on aurait brisé à la première heure.

Les mariages morganiques étaient fréquents, le duc d’Orléans épousait en secret madame de Montesson, mariage favorisé par la comtesse Du Barry elle-même (1) : n’était-ce pas un exemple à suivre ? Le Roi reconnaissait le scandale de sa situation ; il l’aurait volontiers fait cesser, car il était religieux. 11 résulte des pièces authentiques qu’au mois de septembre 1773, le cardinal de Bernis fut chargé de faire pressentir à Rome s’il serait possible de faire annuler le mariage de mademoiselle de Vaubernier avec le comte Guillaume Du Barry, par des raisons canoniques détaillées dans le Mémoire.

C’était une grosse affaire ; Rome devait se montrer fort difficile sur des nullités de formes qui, à ses yeux, n’entachaient pas le sacrement. Une fois le mariage annulé, Louis XIV et madame Du Barry alors pourraient contracter un

(1) On prêtait h la conitesse Du Barry un mol familier au due d’Orléans, qui lui demandait un peu d’appui pour faire autoriser son mariage avec madame de Montesson : « Kpousez-la toujours, gios père, puis nous verrons; vous savez que j’y suis intéressée. »

mariage secret. Que serait-il arrivé au cas d’un tel mariage, en supposant une longue vie que Dieu eût donnée à Louis XV, comme il l’avait fait pour Louis XIV? 11 en serait résulté un système de persévérante et vigoureuse répression qui aurait rendu plus difficile la Révolution française. Le renvoi des parlements avait montré jusqu’à quel point un gouvernement qui a la volonté peut rester ferme et sûr dans ses projets. A la suite de ce mariage secret, le Roi devait créer la comtesse Du Barry duchesse de Roquelaure (1).

Les trois ministres considérables qui exercèrent le pouvoir sous la comtesse Du Barry ont été appréciôsjusqu’ici avec une légèreté extrême; on a représenté le chancelier de Maupeou, l’abbé Terray, le duc d’ Aiguillon, comme les complaisants abaissés et ridicules de la comtesse Du Barry, sortes de bouffons, tout occupés à caresser la perruche ou le singe de madame, ou à faire des grimaces à Zamore, le négrillon tant

(1 ) La maison dos vrais Koquelnnrc était éteinte le C mai 1731 par la mort du maréchal de Roquelaure, qui ne laissait que dos tilles, l’une duchesse de Rohan-Chahol, l’autre princesse de Pons en Lorraine. Jean-Armand de. Roquelaure, archevêque de Malines, mort ii Paris en 1818, ne sortait pas de cette maison.

aimé. La coterie Choiseul se vengeait ainsi des hommes d’État, pleins d’initiative et d’énergie, qui avaient préservé le royaume d’une révolution parlementaire. Depuis le coup d’État de 1771, le système de Louis XV se développait avec une unité, une autorité remarquables. La supériorité du chancelier de Maupeou fut surtout de joindre à une immense fermeté de caractère un esprit extrême de conciliation dans les formes et d’une politesse charmante. Tous les opposants qui venaient reconnaître la légalité des nouvelles mesures étaient accueillis avec dou- , ceur, sans récrimination sur le passé, et la comtesse Du Barry les présentait immédiatement au Roi. Jamais de sombres nuages au front du chancelier. Pour rassurer les timides, il ne faut pas tapisser de noir le sanctuaire d’où émanent l’impulsion et la vie ; les esprits faibles s’en effraient et hésitent; il faut les rassurer, si l’on veut les entraîner. A ce point de vue, le chancelier de Maupeou et la comtesse Du Barry restèrent en parfaite intelligence. La comtesse, avec toutes les petites mutineries d’un esprit volontaire, soutenait le chancelier ; comme Louis XV, elle avait pris en haine toutes les robes noires qui, en faisant de la politique, avaient affaibli l’unité monarchique, tout en manifes-

Digiti;

tant mille respects pour le seigneur Roi (1).

ALuciennes, comme le chancelier savait toute la puissance delà comtesse Du Barry, et l’action qu’elle pouvait exercer dans les conseils, il faisait la part à toutes les légèretés d’une jeune femme. Prévenant, attentif, il se raillait avec elle de toutes les difficultés, même sérieuses; il pouvait jouer avec la perruche de madame, comme le cardinal de Richelieu jouait avec ses petits chats ; il pouvait déplacer la perruque de son chef, comme Mazarin imitait le polichinelle de Naples dans ses jours de gaieté (2). Les formes joyeuses, abandonnées, aident souvent les réflexions sérieuses, comme le couteau d’ivoire qui se joue dans les feuilles d’un livre grave ; les distractions font penser. Pour les grands desseins, il faut, ou la solitude absolue, ou le monde actif remué par les passions ; le grand bruit produit le même effet que le silence.

(1) On insultait le nouveau parlement Maupeou en vers et en prose :

Quand je vois ce tas de vermine Que l’on érige en parlement,

Je les pendrais tous sur la mine.

Disait' le bourreau gravement;

Mais en vertn d'uno sentence I)e ce conseil irrégulier.

Je ne pourrais en conscience Pendre même le chancelier.

( Recueil Maurepas.]

(2) Voyez les notes de mon livre sur Richelieu et Mazarin.

Le chancelier de Maupeou avait pleinement atteint son but : un an s’était à peine écoulé qu’il n’y avait plus d’opposition, plus d’obstacle. Princes du sang, ducs et pairs, tous avaient fait leur soumission (1). Les nouvelles institutions judiciaires suivaient leur cours naturel, la jus tice était gratuite, les intendances libres et respcctéesdans l’action administrative; les anciens parlementaires se faisaient liquider leurs charges ; les meilleurs avocats, tels que Gerbier, Linguet, Cailiard, Camus de Saint-Pierre reprenaient leurs plaidoiries. Les procureurs, moins qu’eux encore, résistèrent à l’appât et vinrent bientôt au palais le sac de paperasses sous le bras; ils n’eurent qu’une seule crainte, la réforme définitive des procédures 1667, pour la simplification des procédures, dont les menaçait le chancelier de Maupeou, pour diminuer les frais d’instance (2).

Le Roi remarqua dans la conduite de toute cette grave affaire l’esprit juste, ferme et habile de la comtesse Du Barry, et il conçut une haute estime pour son caractère. Personne n’avait mieux secondé le chancelier ; les chansons et le

(1) üc|iU inbre 1773.

(2) Mémoires df M. tjfbrun, 1772.

épi grain mes avaient résumé les situations du conseil en une sorte de baromètre placé devant le Roi. On disait que la comtesse Du Barry y était «au beau fixe, le duc d’ Aiguillon au chaud (vingt-cinq degrés), le marquis de Monteynard, ministre de la Guerre, au tempéré, l’abbé Terray au très-sec, M. Bertin au temps couvert, le duc de La Vrillière au dégel, et le chancelier de Maupeou à la tempête. » On s’efforçait ainsi de plaisamment définir la situation du conseil des ministres auprès du Roi (1).

Un des caractères politiques tout dévoué à la * - répression , et qui rendit encore des services dans

la crise de la réforme des parlements, ce fut l’abbé Terray, contrôleur général des finances, l’inflexible gardien du trésor; l’abbé Terray fut dans la nécessité de corriger de grands abus, — d’accomplir de forts retranchements, de mettre en rapport les dépenses et les recettes. Or, quand on remue tant d’intérêts, quand on blesse tant de faits accomplis, on est bien sévèrement jugé. Le contrôleur général porta la plus vive attention sur l’abus des apanages, sur les dons gratuits émanés du Roi, et il n’épargna dans sa réforme ni les princes du sang, ducs et pairs, ni les

(1) Journal secrrl de Bacliailinolit.

ISO —

gros pensionnaires de cour. Comme dans l’affaire des parlements beaucoup de princes et de nobles avaient fait de l’opposition, l’abbé Terray en profita pour faire rentrer au domaine les biens engagés, ou pour faire solder en argent les sommes dues par les possesseurs ; plusieurs pensions aussi furent réduites, supprimées, et ceux qui jouissaient de ces dons de la royauté se virent très-blessés par les mesures du nouveau contrôleur général (1).

Pénétré des idées financières de l’Angleterre, l’abbé Terray réduisit l’intérêt de la dette publique d’un demi 0/0 ; il modifia le système des emprunts par tontine, et toute rente viagère fut fixée au maximum de 10 0/0. Cet intérêt une fois réglé, toute extinction devait profiter à l’État. Les débets des receveurs des finances furent sévèrement poursuivis, et la Compagnie des Indes déclarée débitrice à l’État de 30 millions, de livres. L’abbé Terray saisit tous les effets de la Compagnie, qui ne put s’acquitter envers le Roi qu'en cédant le port de Lorient, les îles de Fiance et de Bourbon, ses propriétés particulières (1). Le bail des fermes expirant en 1772,

(1) Edits de 1772 et 1773. M. Lebrun place l’abbé Terray au môme niveau que Colbert. (Mémoires du duc de plaisance, )

(2) Janvier 1773,

fut porté de 105 millions à 135 millions, et avec une résolution inflexible, le contrôleur général des finances abolit le système des croupiers, la source de mille abus. A ce sujet, il se fit des plaintes, des réclamations indicibles; les femmes de théâtre, vivant sur le bail des fermes, comme des chenilles sur la feuille (1), ne furent pas épargnées.

Au moyen de ces retranchements et de ces nouvelles ressources, l’abbé Terray put équilibrer les recettes et les dépenses de 1773, et liquider toutes les charges des parlementaires qui les réclamaient. Mais bien des malédictions s’élevèrent contre lui, comme elles s’élèveront toujours contre tout homme d’ordre qui veut mettre un peu de régularité dans une liquidation difficile où les intérêts sont froissés (2).

On a dit que l’abbé Terray thésaurisait moins pour l’État que pour servir les complaisances personnelles de la comtesse Du Barry ; fausse accusation contre la favorite la moins intéressée que les annales de l’histoire aient présentée. Où

(1) On fit circuler une réponse spirituelle et piquante de l’abbé Terray U une célèbre actrice qui demandait sa croupe sur les fermes : on ne peut la rapporter en ses termes. Bachaumont la donne dans son journal (janvier 17711).

(2) Voyez mon Maréchal de Richelieu, fort ennemi des retranchements de l’abbé Terray.

étaient ses terres, ses châteaux, ses revenus? Elle n’avait jamais eu du Roi qu’un petit commua ou hôtel à Versailles, et seize arpents autour de Luciennes. Elle aimait les diamants, les parures, les piprres précieuses, plus pour s’en orner que pour thésauriser. Elle les recevait de la main du Roi en simple cadeau, avec quelques mille louis par mois, afin de tenir sa maison et son jeu ; mais elle ne coûtait rien au trésor. Tout était pris sur la cassette personnelle, au moyen de boas au comptant, tirés alors sur M. de Beaujon, banquier de la cour (1) . Ces dons (on en a fait le calcul) s’élevèrent à six millions pendant les six années de la faveur de la comtesse, un million par an ; mais ils furent destinés aux poètes, peintres, musiciens, comme si l’État les avait rétribués. La comtesse, trèsgénéreuse, forçait souvent la main au Roi qui n’était pas dépensier. Louis XV gardait sou pécule comme un bon propriétaire de Paris, et la comtesse Du Barry signait elle- môme les bons et acquits au coniptantsux M. de Beaujon. Elle fut si généreuse de son propre bien quelle était personnellement endettée de 1,600,000 livres lors de la mort de Louis XV.

(1) Fonction qui répondait à celle de trésorier de h l'.stc civile.

Le contrôleur général n’avait pas à se mêler dans ses rapports de finances particulières à M. de Beaujon. A peine existe-t-il quelques acquits au comptant signés de la main de la comtesse par ordre du Roi. Dans le renouvellement du bail des fermes, il y eut, selon l’usage, une petite réserve pour le Roi, pour la comtesse Du Barry et pour le contrôleur génénéral lui-même, fort dépensier, quoiqu’on l’ait présenté comme un ladre au cœur dur et sec.

L’abbé Terray fut un des amateurs les plus distingués de tableaux, de statues, de beaux livres. Quand il fit élever, rue Notre-Dame des Champs, son hôtel dans la forme d’une villa romaine, il la peupla de belles statues antiques recueillies en Grèce et en Italie. Cette passion pour le nu fut exploitée parles pamphlets ; on prêta des mots cyniques au contrôleur général, comme en savait inventer le dixhuitième siècle, au reste fort ordurier. La comtesse Du Barry put quelquefois égayer le Roi sur les avarices de l’abbé Terray, toujours très-opposé aux prodigalités de fêtes, aux dépenses inutiles; mais elle se garda bien d’atteindre et d’affaiblir le pouvoir d’un ministre qui avait équilibré les services publics dans la crise qui suivit le coup d’Etat.

Le plus fidèle serviteur du Roi, celui en qui la comtesse mit sa plus haute confiance, ce fut le duc d’ Aiguillon, entré le dernier au conseil, et qui réunit bientôt les deux portefeuilles des Affaires étrangères et de la Guerre. La duchesse d’ Aiguillon devint la compagne la plus fidèle de la comtesse Du Barry, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, amitié à la fois sympathique et nécessaire. Le duc d’ Aiguillon se souvenait que, dans les troubles de la Bretagne, quand les parlements, insensés plus encore que rebelles, le poursuivaient, lui gouverneur de la province pour le Roi ; quand le duc de Choiseul lui-même, par désir de popularité, avait laissé accuser criminellement le petit-neveu du cardinal de Richelieu, c’était la comtesse Du Barry qui, par la fermeté de son caractère, la persévérance de ses desseins, la netteté de ses idées, et même par ses petites colères, avait soutenu le duc d’Àiguillon contre les projets de ses ennemis (1). Le duc et la comtesse défendaient donc une même cause, protégeaient de semblables idées d’autorité en s’associant au coup d’ État du chancelier de Mau • peou.

(1) Voyez mon Maréchal de Richelieu ♦

Impuissante à lutter contre l’union des trois ministres sous la main de la comtesse Du Barry, la coterie Choiseul invoquait contre le duc d’ Aiguillon les actes et les faits de la politique étrangère; et sur ce terrain, M. de Choiseul se trouvait bien fort. 11 croyait avoir arrangé les affaires à ce point de se rendre indispensable ; j’ajoute qu’à la dernière époque de son ministère le duc de Choiseul avait poussé à une rupture entre la France et l’Angleterre, afin de rester maître de toute solution de paix et de guerre (1).

En prenant le portefeuille, le duc d’ Aiguillon s’était montré plus pacifique : la pensée du conseil était qu’il fallait d’abord restaurer l’autorité du Roi et les finances, avant de se jeter dans une forte guerre. ' L’ordre à l’intérieur est la plus grande force à l’étranger. On pouvait voir, dans le concours prêté au roi Gustave- Adolphe de Suède par l’ambassadeur, M. de Vergenne, la tendance réelle de la politique du duc d’ Aiguillon. Louis XV avait conseillé à Gustave III d’en finir avec les assemblées d’État, comme lui-même en avait fini avec le parlement ; et la comtesse Du Barry restait sur ce

(1) il. de Garden en a donné la preuve. Histoire des traités de paix , tome 1U.

point en correspondance avec le Roi de Suède, auquel elle écrivait pour le féliciter de son avènement et de ses vigoureuses résolutions. Gustave 111 lui répondit : « Je serais assuré du succès si le puissant Roi de France ne m’abandonnait pas. J’aime à croire, Madame, que vous l’entretiendrez dans ses bonnes dispositions à mon égard, et que vous ne douterez jamais du sincère attachement que je vous porte (1). »

Gustave III avait fait un appel à ses régiments des gardes contre le sénat. La monarchie suédoise était restaurée avec la plus intime alliance avec la France, et ce résultat avait été concerté entre Gustave III, M. de Vergennes, ambassadeur de France, et le duc d’ Aiguillon. Dans la paix comme dans la guerre, on pouvait compter sur la Suède, et c’était de cette reconstitution d’une forte politique dont le roi Gustave III donnait avis à la comtesse Du Barry (2).

Il était impossible également que le traité de 1756, conclu avec l’Autriche, ne reçût pas quelques modifications par l’avénement du duc d’Aiguillon. Louis XV n’avait subi qu’à contre-

(1) Autographe (juin 1772).

(2) Lettre du 25 juin 1772.

cœur les conséquences un peil trop absolues que le duc de Choiseul donnait à l’alliance autrichienne. Sans aimer le roi de Prusse, Louis XV ne voulait pas absolument abandonner les traditions de la vieille politique de Richelieu; il désirait pénétrer ce qui se passait à Vienne, où le mariage de l’archiduchesse Marie-Antoinette avec le Dauphin de France avait créé des espérances illimitées. Avant de quitter le ministère, le duc de Choiseul avait destiné l’ambassade de Vienne au baron de Breteuil, esprit plus actif que supérieur, fort dévoué à l’alliance de 1756. Le duc d’ Aiguillon ne confirma pas ce choix. Sans ménager l’opinion de la Dauphine, il désigna le prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, pour l’ambassade de Vienne, caractère un peu superficiel, mais prélat magnifique, comme tous les Rohan. Il amenait avec lni une des têtes les plus fortes du dix-huitième siècle, l’abbé Georgel, de l’ordre des Jésuites, observateur attentif, et qui devait donner l’éveil à sa cour sur les intentions réelles de l’Autriche à l’égard de l’alliance de 1756.

Le prince Louis de Rohan dut sa nomination à la comtesse Du Barry, ce qui blessa profondément la Dauphine (1). A Vienne, il observa

(!) Mesdames de Marsan et de Guéménée contribuèrent

très-bien la situation sérieuse du cabinet, et bientôt ses dépêches firent une vive impression sur l’esprit du Roi. Une de ces dépêches, lue au souper de Luciennes, donnait à la comtesse des détails précieux sur l’esprit du cabinet de Vienne à l’égard de la question la plus importante du jour, l’insurrection de la Pologne. On y lisait cette phrase : « Sa Majesté Impériale est fort touchée de l’infortune des Polonais ; elle les aime beaucoup : voilà pourquoi elle se dispose à prendre la plus grosse part possible de leur territoire. » Cette raillerie révélait un peu les tendances du cabinet de Vienne et le pressentiment du premier partage. Il était physiquement impossible à la France seule d’agir en faveur de la Pologne, au moins par les armes, si elle n’avait le concours de la Prusse ou de l’Autriche ; car comment envoyer des troupes dans un pays de tout point enclavé ? Le roi de Prusse, n’ayant d’autres vues que l’agrandissement de son territoire, avait préliminairement exigé du cabinet de Versailles l’abandon absolu de l’alliance autrichienne de 1756, et encore en échange il n’offrait que des éventualités. C’était donc spécialement", et dans le but d’obtenir

également 'a ce choix. Le prince Louis de ltolian arriva h Vienne le 26 janvier 1772.

de l’Autriche le concours nécessaire pour une guerre en Pologne contre la Prusse et la Russie, que le prince Louis de Rohan était envoyé à Vienne, en remplacement du baron de Breteuil. Accueilli avec froideur par l’ Impératrice-Reine, le prince Louis de Rohan étala un grand luxe, déploya toutes les magnificences de l’illustre famille de Bretagne qui, comme les Bouillon et les Guise, prétendait aux honneurs de prince souverain.

Ce luxe était d’ailleurs recommandé par le Roi de France et la comtesse Du Barry ; car il fallait avoir de bonnes informations sur les desseins de l’ Impératrice-Reine, et pour cela l’ambassadeur devait grouper autour de lui la grande aristocratie autrichienne et hongroise, riche et puissante, telles que les Lichtenstein, les Esterhazy. Au moyen de ces communications, le prince Louis de Rohan espérait beau coup apprendre. A Vienne, l’abbé Georgel déploya une capacité trop active pour n’être pas un peu intrigante (1) ; mais il réussit à se procurer tous les renseignements sur les affaires de Pologne. L’ambassadeur adressait au Roi et à

(1) L’abbc Georgel a publié des Mémoires fort intéressants sur l’ambassade du prince Louis de Rohan à Vienne.

la comtesse Du Barry des dépêches parfaitement informées sur le projet relatif à la Pologne. De son côté, l’ Impératrice-Reine correspondait avec sa fille la Dauphine pour lui signaler la conduite légère du prince de Rohan à Vienne, qui scandalisait les doux et paisibles habitants par des fêtes de nuit à la manière antique, et par un jeu effréné. Pénétrée de cette idée qu’avec de grandes ressources et des dépenses infinies, le prince de Rohan serait le mieux informé des ambassadeurs, l’Impératrice- Reine cherchait toujours à le perdre à la cour de France par des récits fantastiques, les mêmes qu’on avait répétés lors de l’ambassade du duc de Richelieu en 1735.

C’était à la Dauphine que cette correspondance était adressée ; celte princesse n’osait pas demander le rappel du prince Louis de Rohan, car le duc d’ Aiguillon et la comtesse Du Barry tenaient trop à obtenir de bonnes informations pour jamais sacrifier leur agent. Tout ce luxe immense dont s’environnait l’ambassadeur de France cachait sans doute un système d’informations ; il en venait de tous côtés : on parla même d’une entrevue au masque dans laquelle, moyennant cent mille livres, le traité secret sur la Pologne entre les trois puissances fut d’avance communiqué à l’ambassadeur de France

et par lai envoyé à sa cour (1). Ce fut alors que le cabinet de Louis XV, invoquant le traité de 1756, demanda l’exécution de la clause secrète stipulée pour le cas de l’agrandissement des États autrichiens. L’indemnité consistait dans la cession des Pays-Bas à la France qui s’étendrait ainsi jusqu’à l’Escaut. Avant d’aboutir à une rupture sérieuse avec l’Autriche, la France dut s’adresser loyalement au cabinet anglais qui déclara s’abstenir d’une façon absolue pour les affaires de la Pologne. Dans son système européen, l’Angleterre comptait comme une force pour elle-même les agrandissements delà Prusse. Jamais d’ailleurs le cabinet de Londres n’aurait souffert que la France obtînt la Belgique comme indemnité, et plutôt que de subir cette nécessité, elle aurait fait la guerre et consenti à tous les partages possibles de la Pologne (2).

Tel était l’état sérieux de la politique extérieure, qui aurait nécessairement abouti à une guerre quand le pouvoir et les finances auraient été restaurés en France. Mais n’y avait-il aucun

(1) Consultez les Mémoires de l’abbé Georgcl.

(2) Voir mon Louis XK Quand on étudie les pièces sérieuses et authentiques, on est étonné de toutes les vulgarités dont l’histoire est inondée sur ce premier partage de la Pologne. 11 faut lire, sur la diplomatie du dix-huitième siècle, le travail de Fabvier, commenté par M. de Ségur, trop dévoué au système de la Prusse.

ménagement à. garder ? Pouvait-on agir sous un Roi, vieux déjà, comme dans la jeunesse et la force d’un règne ? Était-on en mesure de combattre à la fois l’Autriche, la Prusse et la Russie, quand l’Angleterre pouvait commencer en même temps une guerre maritime ? C’étaient ces graves considérations qu’il fallait étudier avant de se jeter en insensé dans les périlleux hasards d’une lutte contre la coalition. Le duc d’ Aiguillon, la comtesse Du Barry, poussaient le Roi à demander l’exécution de la clause secrète du traité de 1756, sauf à se brouiller avec l’Autriche, résultat fort grave qu’on ne pouvait brusquer. Voulait- on enfin nous céder les Pays- Bas jusqu’à Anvers, conformément à l’alliance de 1756?

Telles furent les causes réelles de la séparation des deux systèmes politiques de madame laDauphine et de la comtesse Du Barry, d’abord fort sympathiques l’une pour l’autre. On a supposé des luttes de coquetterie, des batailles de musique, des opinions divergentes sur Mozart et Grétry, de petites médisances de boudoirs, toujours assurément fort graves au dix-huitième siècle. Toutes ces causes purent agir sans doute sur le caractère des deux jeunes femmes ; mais la cause réelle de la séparation était pins

élevée : il s’agissait de tout un système inauguré par le duc d’ Aiguillon. Si le roi Louis XV eût vécu longtemps, il aurait demandé à l’Autriche, même les armes à la main, l’exécution du traité de 1756, c’est-à-dire la cession des Pays-Bas.

SOUVERAINETÉ DE LA COMTESSE DD BARRY JDSQD*A LA MORT DE LOUIS XV ( 1 / 73 - 1774 ).

La comtesse Du Barry, élevée au plus haut degré de faveur, aspirait à une consécration de son titre. Le cardinal de Bemis poursuivait à Rome la nullité de son mariage avec le comte Guillaume Du Barry. Toute la politique marchait d’après son impulsion ; les princes du sang avaient fait leur soumission au parlement Maupeou ; le duc d’Orléans, par son mariage avec madame de Montesson, donnait un exemple à Louis XV d’une union morganatique. Une jeune princesse, la révérende Marie-Thérèse de Saint- Augustin en religion (Madame Louise de F rance) , avait adopté l’opinion « qu’avant toute chose il fallait penser au salut de Louis XV, faire cesser le scandale, et que si l’on ne pouvait le séparer de sa maîtresse, il fallait en faire sa femme. » Louis XV avait pour madame LoHise sa fille une amitié et un respect sans limites.

Cette destinée si haute de la comtesse Du Barry était si prévue, si acceptée, que le jeune

comte de Provence, si sérieux, négociait directement les intérêts de famille avec la comtesse, tandis que le charmant comte d’Artois se servait de ce gracieux intermédiaire pour obtenir la liquidation de quelques-unes de ses folies de jeune homme. La comtesse lui donna l’idée qu’il réalisa plus tard, de construire cette ravissante bonbonnière qu’on appela Bagatelle, et qu’une visite à Luciennes avait inspirée à son Altesse Royale. Il y avait quelque chose de si doux, de si bon, de si franc dans les rapports avec la comtesse Du Barry, qu’elle s’était créé beaucoup d’amis, et parmi les plus braves, les plus loyaux, les plus chevaleresques, le comte de Cossé-Brissac, fils de ce noble et spirituel comte de Brissac, le gouverneur de Paris, qui avait salué l’entrée de la Dauphine à Paris de cette phrase galante : « Madame, vous avez ici cent mille amoureux de votre personne (1). »

C’était chez madame la Dauphine que s’était réfugiée la plus vive opposition contre la comtesse Du Barry, et cet esprit elle le faisait partager à monseigneur le Dauphin, caractère honnête mais rude quelquefois jusqu’à l’impolitesse. Lorsque la jeune comtesse Adolphe Du Barry (née de Tournon) lui fut présentée, le Dauphin

(1) Voir mon Louis AV'/,

ne se retourna même pas vers la gracieuse mariée, continuant à battre de ses doigts les glaces d’une croisée, comme sur un clavecin. La comtesse Du Barry, profondément blessée, en parla au Roi, mais sans aigreur. Louis XV voulut un moment punir; la comtesse s’y opposa avec une convenance parfaite. Chaque fois même quelle put montrer sa déférence pour Monseigneur, elle le fît hautement. Assise à la droite du Roi, à un . souper des petits appartements de Versailles, on annonça monseigneur le Dauphin ; la comtesse se leva, fit une profonde révérence en cédant sa place de droite à Monseigneur. Quand madame la Dauphine avait pu se croire offensée, la comtesse lui écrivait des lettres de soumission et de respect; elle prit même l’initiative sur l’affaire de la dépêche du prince Louis de Rohan ; elle se hâta de déclarer que le Roi seul avait ordonné la lecture d’un document destiné à rester secret.

Comme expression politique du parti de la Dauphine, en écartant M. le duc de Choiscul que des papiers de famille devaient à jamais exclure des conseils de Monseigneur, malgré les instances de la Dauphine, on pouvait compter Jean-F rédéric Phélippeaux .comte de Maurepas, courtisan spirituel, enclin aux jeux de mots, à

l’épigramme. Ministre de Louis XV à vingtcinq ans, Maurepas avait mérité sa disgrâce par des vers insultants pour la marquise de Pompadour. Le Roi qui l’aimait personnellement s’était contenté de l’exiler à sa belle terre* de Pontchar train, à deux heures de Versailles. Dans cette admirable solitude de Pontchartrain, M. de Maurepas collectionnait tous les ponts-neufs, les chansons, les anecdotes, dans un curieux recueil qui faisait ses délices (1). 11 existait à Paris, à Versailles, toute une coterie d’oisifs, de gentilshommes qui se plaisaient dans les jeux d’esprit et de mots, quelquefois fort plats, fort communs. Par exemple, le duc de Lauraguais, beau diseur, prétentieux philosophe, s’imagina de prendre à ses gages une fille dégradée qu’il combla de bienfaits et qu’il produisit dans le monde sous le titre de comtesse du Tonneau, opposé à la comtesse (du Baril) ; comme cela était spirituel! Et cependant ce duc de Lauraguais (2), si profondément ridicule, était un des hommes caressés, fêtés par toute cette génération. L’insipide amant de Sophie Arnould

(4) Ce recueil est k la Bibliothèque impériale, manuscrit.

(*2) 11 était duc de Brancas, issu des Villars-Brancas ; il avait quitté le service pour se livrer h la vie de faiseur de prtils vers, de calembours cl de mauvaises tragédies.

fut un des pamphlétaires les plus ardents du dix-huitième siècle contre la comtesse I)u Barry.

Celle-ci, toujours indulgente et rieuse, ne demanda jamais une lettre de cachet contre les écrivains qui la calomniaient. Le Roi lui en faisait souvent la remarque : « Que vous êtes bonne, comtesse ! cela vous tournera à mal.

Vous ne savez pas tout ce qu’osent les écrivassiers qu’on ne réprime pas. » C’était l’époque où étaient publiés le Gazetier cuirassé et la Vie de Jeanne Vaubernier. L’auteur Thévenot, connu sous le nom de Morande, menaçait de lancer dans le monde les Mémoires de la comtesse Du Barry. On proposait au conseil du Roi de faire enlever Morande en pleine cité de Londres par un coup de police; la comtesse Du Barry, d’après les conseils d’un agent fort spirituel, Beaumarchais, préféra négocier. Un marché fut donc conclu. Morande reçut 500 guinées comptant, et une pension de 200 livres sterlingssur le département de la maison du Roi. Ainsi hautement, sans pudeur, il demandait une somme d’argent, une pension pour se taire et déchirer ses Mémoires. C’est sur ces hontes qu’on a écrit l’histoire de la comtesse Du Barry.

L’esprit de la comtesse, plus frivole que celui de la marquise de Pompadour, ne s’occupait

des travaux de l’intelligence qu’au point de vue de la distraction et des plaisirs. La bibliothèque de Luciennes en rendait témoignage ; toute en bois de rose et d’ébène, incrustée d’ivoire, elle ne contenait pas au-delà de cinq cents volumes d’éditions reliées en maroquin jaune et or, imprimées avec ces jolis caractères si coquets du dix-huitième siècle, encadrées dans des vignettes et culs-de-lampe, avec les illustrations de Fragonard, Yien, Doyen, Greuze et Drouais : on y remarquait deux éditions des Mille et une Nuits, les Contes de Crébillon fils, en veau plein, baguetés d’or; les Œuvres du chevalier de Boufflers, tant aimé à la cour de Lorraine, l’aimable fils de cette madame de Boufflers à qui l’abbé Voisenon disait en remettant le gage touché :

Un Jour, ne sachant que faire Le jeune époux «le Psyché,

Les Ris, le» Jeux et leur mfcro Jouaient au gage touché.

L'Amour faillit perdre son gage On lui fit chercher longtemps L'objet qui fût l'assemblage Pc» trrilces et «les talents.

Tonte la troupe céleste Crut faire peine h l'enfant :

11 est, dit elle, un peu leste Pour choisir bien sérieusement.

Mais le dieu, content dans l’Ame,

Parcourant tous les humains,

Jeta les yeux sur tous, Madame,

Et chacun battit des mains.

Société douce et facile, où la vie s’écoulait ainsi ! Le chevalier de Boufflers, brave officier couvert de gloire, venait de publier le charmant conte d 'Aline. Cette jeune fille qui, des bords fleuris de la Seine, s’élevait jusqu’au trône de Colconde avec ses diadèmes, ses perles et ses diamants, maîtresse charmante des destinées d’un empire, et pleine de ravissement de se retrouver au milieu de ses champs chéris, avec son chapeau de bergère et les humbles habits de son village, n’était-ce pas un peu la vie de la comtesse Du Barry ? 11 n'est pas de livres de contes alors publiés, qui ne rappellent, au milieu des féeries de l’Orient, la grandeur, la puissance de l’amour, jusqu’à la Roxelane de Favard, au petit nez retroussé, aux yeux noirs et fendus, qui, capricieusement, d’un coup de sa petite mule de satin, impose des lois au Commandeur des croyants (1) : c’est toujours la grâce, maîtresse de la force, l’antique symbole d’Hercule filant anx pieds d’Omphale !

Saint-Lambert dédiait à la comtesse Du Barrv ses premières héroïdes, son poème des Saisons, suave enseignement des plaisirs de la campa-

(1) C’est la comtesse Du Barrv qui inspira la Roxelane de. l'avard.

gne, ruris amor. On ne parlait alors que du bonheur des champs : une partie de la vie se passait aux châteaux. L’esprit gentilhomme, essentiellement provincial, retenait autour de ces doux et nobles abris le travailleur des campagnes, qui ne venait pas encombrer les villes, leur imposer des charges et se corrompre dans les manufactures. L’homme serf de la terre valait l'homme serf des machines. Saint-Lambert, économiste, aux formes charmantes, était fort bien traité par Louis XV et la comtesse Du Barry; officier de cavalerie, brave, spirituel, reçu à Luciennes, le Roi lui faisait raconter la bonne fortune qu’il avait eue d’enlever les maîtresses de deux philosophes, madame Du Châtelet à Voltaire et madame d’Houdetot à Rousseau ; sots et bien ennuyeux amants, que tous ces encyclopédistes pédants, libertins à la façon des cuistres de collège ! Mais la comtesse Du Barry n’eut jamais de tendance pour la littérature lourde et immonde de d’Holbach, de Naigeon, de Diderot : son esprit délicat et léger n’était pas fait pour les ordures impies, pour cet athéisme de laquais ; si elle tendait la main à Boufflers, à Voisenon, à Collé, à Voltaire, même à Rousseau pour son charmant Devin de village, elle demeurait profondément antipathique

à d’Alembert, Mably, Mirabeau père, cortège pédant de l’encyclopédie.

La triste et visible mélancolie du roi Lpuis XV devint plus sombre encore à la fin de 1773. Son teint jaune et plombé ne se colorait plus que par les accès d’une fièvre de consomption. Le Roi s’agitait par d’incessants voyages comme s’il ne pouvait rester en la même place, et la comtesse Du Barry seule par ses saillies, ses rires jeunes et sincères, pouvait porter un peu de distractions dans cette âme rassasiée (1). Les images de mort se multipliaient autour de lui avec des avertissements répétés : le marquis de Chauvelin, l’ami du Roi depuis son enfance, mourut subitement au souper de la comtesse Du Barry. Qu’on s’imagine dans une soirée de Choisy un gentilhomme plein de vie s’affaissant sur lui-même dans les bras de la mort au moment où le Roi lui adressait ces paroles :

(1) La comtesse Du Barry revêtait alors presque toujours le gracieux déshabillé de chevau-léger de la Reine, et voici les derniers vers que Dorât lit sur la comtesse :

Sur ton double portrait, le spectateur perplexe.

Charmante Du Barry, veut t'admirer partout;

A ses yeux changes-tu de sexe Il ne fait que changer de goût ;

S'il te voit en femme, daus l'âme,

D'6tre homme il sent tout le plaisir;

Tu deviens homme, et d'êtro femme Soudain il sent tout le désir.

«Qu'avez-vous, Chauvelin, vous pâlissez 1 »

Cette mort si rapide frappa Louis XV d’un douloureux pressentiment.

Les médecins, et surtout le brutal Lamartinière, donnaient au roi de continuels avertisse ments sur la mort qui s’avançait. Derrière les médecins était encore la voix de l’Église, justement sévère sur des désordres qu’on ne prenait pas la peine de cacher. Les sermons de l’évêque de Sénés dans* le carême de 1774 firent une iui pression profonde sur toute la cour, et le Roi parut les écouter avec une singulière attention. Le parti religieux poussait toujours au mariage secret de Louis XV avec la comtesse Du Barry, pour faire cesser le scandale. La piété du Roi était un sentiment intime, convaincu, que rien ne pouvait ébranler; sa sainte fille, Madame Louise, priait pour lui, pour son salut, pour sa conversion avec ferveur; le Roi honorait les dogmes de l’Église d’un profond respect ; il s’agenouillait sur les froides dalles de chapelles sans coussins; chaque fois qu’il rencontrait le viatique porté à un malade dans la campagne, il descendait de son carrosse, et comme Charles-Ouint il l’accompagnait à pied.

Autour du Roi bien des intrigues, et je dirais presque, bien des conjurations se tramaient. Il

résulte des papiers de M. de Sartines que plusieurs projets d’assasinat contre Louis XV furent alors découverts. Il y eut des enquêtes commencées : les choses en restèrent là parce que les faits n’étaient pas suffisamment constatés, et qu’il y aurait eu plus de bruit insensé que de bien réel dans un procès et une répression (1). De tous côtés on appelait un changement de règne, afin de briser le système que le chancelier de Maupeou avait développé avec tant d’énergie. Le Roi avait déclaré qu’il ne se séparerait jamais de ces idées et de son ministère. Il n’est pas étonnant que les personnes compromises par les papiers de police aient favorisé des légendes équivoques sur la cause réelle de la mort de Louis XV. Voici les réalités : le 5 mai 177A, le roi avait désiré souper à Trianon avec ses convives accoutumés, le prince de Soubise, les ducs d’ Aiguillon, d’Ayen et de Duras, mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flamarens et la comtesse : le souper fut fort gai ; l’esprit circula à pleins verres d’aï ; la veillée se prolongea jusqu’à deux heures du matin. Le Roi alors se retira dans ses appariements selon

(1) Bien des noms furent prononcés, et les papiers formulent d’étranges accusations. (Voyez le Spectateur anglais, 1774 .) ,

l’usage, jusqu’au coucher qui sc fit au jour.

Le réveil fut bien triste, car l’on vint annoncer que le Roi était souffrant. Aussitôt la comtesse Du Barry se précipita vers les appartements; elle trouva le Roi couché, la tête fort lourde et le corps tout endolori. Lamartinière et Bordeu, les médecins appelés, déclarèrent « qu’il fallait transporter le Roi à Versailles, » conseil qui tenait plus à la politique qu’à la conservation du prince. Pourquoi l’exposer à cette fatigue ? Est -ce que les chambres de Trianon ne valaient pas celles de Versailles? Lamartinière, tout à fait dévoué aux Choiseul, préparait une séparation du Roi et de la comtesse Du Barry : une fois à Versailles, on rentrait dans toute l’étiquette et la domination de la famille (1) .

Les premiers bulletins des médecins ne constataient pas encore le caractère sérieux et réel de la maladie; ce ne fut qu’à Versailles qu’il fut déclaré « que le Roi était atteint de la petite vérole. » II fut aussitôt composé une de ces légendes ordurières, expression d’un temps de dissolution, libelle des partis, contre tout ce qui les blesse et les comprime (2). Une jeune fille

(1) Voyez mon Louis XV .

(2) Il y a foison de récits libertins dans les Gazettes

mal choisie, dit-on, par un laquais maladroit, aurait communiqué au Roi la petite vérole qui ravageait alors les plus beaux visages. Repoussons cette légende, de peur d’en accepter d’autres, par exemple celle de la mort de M. le Dauphin par le poison, avec un nom propre coupable ; celle de la mort du Roi par la même cause. On aurait pu dire également que cette mort étrange, pestiférée, venait de la main de ces partis qui avaient tout intérêt à briser le système tout entier du chancelier de Maupeou en la personne du Roi et au profit des parlements. Il ne faut point raisonner par les libelles dans l’histoire sérieuse : le Roi put. avoir la petite vérole par les causes générales d’une épidémie alors commune et régnant». Qu’était-il besoin pour cela d’une légende empruntée au fantastique Parc-aux-Cerfs?

Le Roi, une fois à Versailles, fut enlevé de force à l’influence de son conseil privé et de ses amis. La cour croyait déjà brisé le pouvoir de la comtesse Du Barry, lorsque le Roi la fît mander; dans cette entrevue courte, presque comme un adieu, la comtesse Du Barry montra du courage,

étrangères , sur cetie aventure avec la fille d’un menuisier. Qui a pu savoir? qui a pu dire uue intrigue à deux?

et bien que la contagion fût plus redoutable sur un beau visage, elle s’approcha du Roi, toucha ses yeux et ses joues pour le rassurer. Louis XV lui pressa les mains, la baisa au front comme s’il ne devait plus la revoir, lui donna son portrait comme un souvenir. La comtesse, tout en larmes, se retira dans ses appartements où quelques instants après vint le duc d’ Aiguillon; il avait reçu les ordres de Louis XV, qui, en témoignage de sa loyauté, lui demanda le service d’amener madame Du Barry à son château de Rueil, la maison de plaisance du cardinal de Richelieu (alors encore domaine splendide , aujourd’hui morcelé), sorte d’hommage rendu au duc d’Aiguillon ; n’était-ce pas le système du grand cardinal que la comtesse avait voulu faire triompher contre les parlements?

La duchesse d’Aiguillon, chargée d’accompagner la comtesse, son amie, lui écrivait : « Je dois des remercîments au Roi, madame la comtesse, pour le soin douloureux dont il me charge; vous avez tant fait pour notre maison (1) qu’il conviendrait, à part l’amitié que je vous porte, que je vous en montrasse ma reconnaissance à ce fatal moment; vous gagnez tant à être con-

(1) La maison Richelieu est pour le due d’Aiguillon spécialement.

nue! De votre obligée, je suis devenue votre amie. Mais ne vous livrez pas au découragement : tout peut changer encore. Je serai chez vous à sept heures du matin, et si vous le voulez bien, nous nous servirons de ma voiture. Ruel est à votre disposition et à celle de votre famille. Je suis, madame la comtesse, etc. (1). »

A Rueil donc, la comtesse Du Barry passa les deux derniers jours de l’agonie de Louis XV ; à. chaque moment, elle recevait des messages du duc d’ Aiguillon sur la maladie du Roi, qui désormais appartenait tout entier à la religion et à sa famille (2). De tout côté, on peignait à la comtesse les périls de sa situation. Qu’allai telle devenir au cas de la mort du Roi? La Dauphine serait reine, avec le souvenir de leurs rivalités; l’opinion des parlements anciens réagirait ; elle aurait contre elle le parti Choiseul, les filles du Roi, les princes du sang, les pairs dont elle avait brisé l’opposition. N’allait-on pas lui faire son procès criminel ? Le comte Jean Du Barry, en présence de ces craintes, prit des passe-ports diplomatiques pour la Suisse, afin

(1) 5 mai 1774.

(2) Madame Louise tint sa promesse el vint réciter les prières des agonisants au pied du lit du Roi, comme son ange gardien.

de laisser calmer l’orage. Les ambassadeurs de Suède et de Danemark offrirent un asile, au nom de leurs souverains, à la comtesse Du Barry, qui répondit « qu’elle ne sortirait de France que par les ordres du nouveau Roi ; quelle attendrait religieusement ce qu’il déciderait de sa personne. »

Louis XV mourut le 6 mai, à neuf heures du matin, et le 7 mai, le duc de La Vrillière porta une lettre de cachet écrite par Louis XVI à la comtesse Du Barry, qui la reçut avec respect au château de Rueil. « Madame la comtesse Du Barry, pour des raisons à moi connues qui tiennent à la tranquillité de mon royaume et à la nécessité de ne point permettre la divulgation des secrets de l’État qui vous ont été confiés, je vous écris cette lettre pour que vous ayez à vous rendre à Pont-aux-Dames sans retard, seule, avec une femme pour vous servir et sous la conduite du sieur Harnond, l’un de nos exempts.

Cette mesure ne doit pas vous être désagréable : elle aura un terme prochain. La présente n’étant pas à d’autres fins, je prie Dieu, madame la comtesse Du Barry, qu’il vous tienne en sa sainte et digne garde. » Louis, et plus bas, Phélippeaux (1) .

(1) Autographe.

Cette lettre de cachet, que le duc de LaVrillière remit avec tristesse, n’était point écrite en termes sévères. Le nouveau roi daignait même expliquer le motif de l’exil, et déclarer que, tout à fait de circonstance, cet exil aurait un terme prochain. Avant de sortir avec l’exempt qui attendait dans l’antichambre, la comtesse Du Barry lui remit une lettre cachetée, adressée à la nouvelle reine Marie-Antoinette :

« Madame, vous commencez votre règne et je suis déjà à implorer votre bonté. On me traite avec beaucoup de rigueur. Sa Majesté n’a pu ordonner qu’on me séparât de ma famille, de mes belles-sœurs et de ma nièce. Je vous supplie de me faire obtenir du Roi la permission de les avoir auprès de ma personne, dans le lieu qui m’est désigné pour ma retraite, où je vais me rendre sans retard, impatiente que je suis d’obéir aux ordres de Sa Majesté, etc. Comtesse Du Barry. »

La comtesse remit cette lettre à l’exempt des gardes chargé de la conduire à l’abbaye de Pontaux-Dames. Elle partit dans une simple petite voiture suivie de Geneviève, l’une de ses femmes; toutes s’étaient disputé l’honneur de l’accompagner. La route fut triste; mais la comtesse montra une haute fermeté mêlée de résignation.

Que de grandeurs perdues en un seul jour!

quelle transition ! Et cependant telle est souvent la fatigue d’une vie trop agitée, qu’on se plaît dans l’idée de la solitude ; c’est le repos après les grandes secousses, les voûtes saintes après les palais ; après les toilettes resplendissantes et mondaines, les voiles longs. L’abbaye de Pontaux-Dames, qui datait de l’époque carlovingienne, dans le diocèse de Meaux, était jetée au milieu d’une forêt, comme au moyen âge. Les religieuses de nobles extractions, prévenues de l’arrivée de la comtesse par un courrier de M. de La Vrillière, curieuses de voir cette puissance déchue, accoururent pour l’accueillir, et furent étonnées de trouver tant de grâces unies à une modestie si parfaite. Les habitudes du couvent n’étaient pas nouvelles pour la comtesse Du Barry; alors quelle était mademoiselle de Vaubernier, elle y avait commencé sa vie, elle en avait aimé les charmantes amitiés ; elle retrouva sur tous ces visages un si candide bonheur, une paix si profonde, quelle voulut un moment se consacrer à la vie religieuse : à l’abbaye de Pont-aux-Dames, la comtesse Du Barry aurait été considérée comme madame de Maintenon â Saint-P.yr. Bientôt, par les ordres bienveillants de la Reine, elle put y recevoir sa famille, ses

deux belles-sœurs, sa nièce, quelques-unes de ses amies; elle obtint aussi la faculté de faire orner son petit pavillon par l’architecte de Luciénnes, Ledoux, qui vint à l’abbaye avec un louable empressement, comme au temps de la grandeur de Madame : les artistes ont du cœur. Pour remercier l’abbesse de tant de bontés, la comtesse Du Barry eut pour elle et les religieuses ses compagnes mille prévenances ; elle anima le couvent d’une douce gaieté, à ce point d’y faire regretter les longs et modestes entretiens du soir. La comtesse fut bonne et charmante, comme toujours, sans hypocrisie comme sans licence. Aucune femme ne savait unir autant de gaieté aux choses les plus sérieuses de la vie.

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