J.ES ÉVÉNEMENTS DE MAI
—Hfto
Le 29 avril 1859, des salves de moiisqueterie annonçaient, pour la ville et pour le duché de Parme, une de ces solennités dont le retour, depuis cinq années surtout, était cher à la nation. C’était la fête du jeune Robert I®*', duc de Panne et de Plaisance, sous la tutelle de son auguste mère, Louise de Bourbon (1).
(1) Robert I" (Cbarles-Louis-Marie do Bourbon), est né le 9 juillet 1848. Infant d’Espagne, duc de Parme, il a succédé à son père, Charles III, le 27 mars 1854, sous la tutelle et régence de sa mère, Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, née le 21 septembre 1819, fille de feu S. A. R. Mgr le duc do Berry, et de S. A. R. Mad^ime, duchesse de Berry.
D’abondantes largesses avaient été distribuées aux pauvres ; et des secours généreux étaient allés porter la consolation sous le toit des malades et des délais* sés.
Après la messe, célébrée en pompe à la cathédrale, le chant du Te Deum s’élevait en actions de grâces vers le Tout-Puissant ; tous les rangs se confondaient dans les témoignages de l’allégresse publique, et les acclamations de l’armée et du peuple saluaient le cortège royal.
Et cependant, même au milieu de ces gages de la fldélité. durant le saint sacrifice, les nobles traits de Madame la duchesse régente trahissaient par intervalles une inquiétude grave, vainement combattue par l’héroïque confiance de son âme ; parfois même, ses regards, lorsqu’ils se portaient de ses Fils agenouillés vers le Dieu présent à l’autel, ces regards se voilaient de secrètes larmes.
Pourquoi ce contraste, pourquoi ce mélange de joies et d’anxiétés?
Certes, si Madame repassait alors dans sa ferme conscience les actes qui, depuis cinq années, avaient marqué l’exercice laborieux de sa Régence ; certes, si elle songeait aux preuves redoublées d’afifection que lui avait prodiguées la population entière de ses États, quels motifs de sécurité ne devait-elle pas puiser dans l’intime persuasion de tant de devoirs accomplis 1 Avec quelle sereine conGance ne devait-elle pas se reposer sur les suffrages de l’Europe, sur la force de son bon droit, sur l’attachement éprouvé de ses sujets !
Oui, devant Dieu, sans orgueil et sans illusion, elle
Digilized by GoogI
pouvait se dire que peu de princes ont autant fait pour le bien de leurs États, en si peu de temps, et à travers tant d’obstacles et de périls !
Sans doute, appelée tout d’un coup et comme sans préparation au maniement du pouvoir. Madame la duchesse de Parme avait été douée par la Providence de merveilleux dons. '
Avec toutes les grâces de son sexe et de son rang, elle avait reçu une rare ouverture d’intelligence, une droiture d’esprit et de sens incomparable, uUe énergie de volonté et une force de persévérance vraiment viriles.
Issue de la première race royale du monde, fille de France, c’est-à-dire fille' de la Nation-Reine, elle doit à sa naissance et à sa patrie ce sentiment instinctif de la dignité souveraine, inné au sang de tant de rois, et cette haute et respectueuse opinion de l’Autorité suprême, dont le principe s’identifie avec sa personne. Elle a cette habitude douce et fière de commander à une société civilisée, cette conscience intime des droits et de l’indépendance de la couronne qui se concilie si parfaitement avec l’amour et le respect d’un peuple libre et chrétien.
Tempérez cette vigueur native par une aménité pleine de charme, par une bienveillance loyale et franche, par une gaîté toute française, par un vif sentiment de l’art et du beau, par une piété sincère et élevée, et vous retrouvez, dans la fille du duc de Berry,
les trnitB de ses plus illustres aïeux, saint Louis, Henri IV et Louis XIV.
Rien n’a manqué à celle grande âme pour la tremper plus fortement encore, rien, surtout le creuset du malheur!
Son berceau a été presque arrosé du sang de son père; elle a été élevée sous les larmes de sa mère. A peine son enfance entrevoyait-elle les splendeurs du trône, qu’elle a été assaillie par la tempête, et que, mêlée au cortège de trois générations de rois, elle prenait le dur chemin de l’exil : victime innocente et pure, ignorante du mat et capable seulement d’en souffrir 1
De son père, Louise de Bourbon tenait l’élan chevaleresque, la loyauté généreuse qui va au devant du péril, la chaleur d’aiîection, la promptitude à pardonner; de sa mère, le dévouement qui ne connaît que le devoir, le goût des lettres, des arts, de tout ce qui embellit et ravit l’intelligence.
Une éducation sévère et vigilante développa ces qualités. C’est loin de la terre natale, mais sous l’œil d’une sainte, que s’épanouit la jeunesse de Mademoiselle. Quelle école que celle de la fille de Louis XVI, de celte femme dont la vertu seule a pu surpasser les infortunes et la majesté 1 A vingt ans, Louise de F rance était à la hauteur de la plus brillante comme de la plus adverse fortune.
Nulle épreuve ne devait lui être épargnée : il y a dans le monde de ces familles pour ainsi dire sacrées par le doigt de Dieu et qui étonnent à la fuis par la splendeur de leurs prospérités et par l’éclat de leurs souffrances.
Mariée, en 18^5, ù l’Infant Charles de Bourbon, Prince héréditaire de Parme, Louise de France eut à peine le temps de connaître les joies de la maternité, que déjà les amertumes de la politique la menaçaient de nouveau. Sa première fille était née en 1847 (1), au moment où le sol de l’Italie commençait à trembler ; c’est en exil, c’est dans l’asile généreux que lui avait offert contre l’envahissement de la révolution, la royale famille de Toscane destinée bientôt à être proscrite à son tour, qu’elle donna le jour, en 1848, à son fils aîné, au chef futur de sa Maison (2).
Un an après, son époux ayant pris les rênes du gouvernement par suite de l’abdication de Charles II, la Duchesse régnante se renferma exclusivement dans la sphère de ses devoirs d’épouse et de mère. Elle avait voulu allaiter elle-même son fils; elfe se consacrait uniquement à l’éducation de ses royaux enfants (3) ; elle était l’ornement du palais, le modèle des femmes, l’idole des pauvres et des malheureux. De ce pouvoir, dont elle semblait redouter l’approche, elle ne conseutait à accepter que le droit de faire le bien, de soulager les douleurs et d’exercer la tendre générosité de son cœur.
Soudain une affreuse catastrophe l’arrache à cette vie de retraite et d’intérieur.
(1) La princesse Marguerite, née le !•' janvier 1847.
(2) C’est k Florence qu’est né le duc Robert 1*'. L’ambassadeur d’Angleterre, qai avait tenu la plus noble conduite envers la princesse do Parme et sa famille, a eu l’honneur de signer l’acte de naissance. Toute la population de Florence s’était empressée de témoigner i la princesse l’intérét qu’elle inspirait.
(3j Madame la duchesse de Parme a eu successivement la princesse Alix, le 27 décembre 1840, et le prince Henri, comte de BardI, le 12 février 1651.
Le 26 mars 4854, on rapporte an palais le Duc tout ensanglanté ; un lâche assassin l’avait frappé au cœur d’un coup de stylet (1). La blessure était mortelle. Le poignard est l’arme de la révolution !
Vainement Madame la Duchesse épuise les soins les plus assidus ; vainement, à défaut d’une science impuissante, prodigue-t-elle sa sollicitude et sa tendresse. Tant qu’il lui reste une lueur d’espoir, elle soutient, elle encourage, elle console l’infortuné Prince
( 1 ) Voici le récit de cet attentat : « Le 2G mars, S. A. R. le duc Charles rentrait au palais, à pied, accompagné d’un seul aide de camp. Il traversait sans défiance la foule respectueuse et paisible, quand un homme, posté à l’angle du carrefour de San-Biago, qui conduit à la rue Santa-Lucia, s’avance comme s’il voulait parler au prince et le heurte. Le Duc se retourne et reçoit dans la poitrine un coup de stylet. « Je suis blessé ! > s’écrie-t-il, et '.il tombe. Son aide de camp cherche à frapper l’assassin, qui s’enfuit et disparaît dans les petites rues voisines, puis il revient au prince et aide à le relever. On le transporte au palais. La blessure est affreuse. Le stylet avait pénétré, à trois pouces de profondeur, dans l’épigastre. En quatre heures, le malheureux Prince eut six hémorrhagies. Ou vit bientôt qu’U n’y avait nul espoir de le sauver.
« La Duchesse accourut, — dit une lettre écrite de Parme le lendemain même ; — ses soins furent tendres et multipliés; mais bientôt il fut aisé de pressentir que la blessure était mortelle. Les souffrances du Duc étaient atroces; elles se prolongèrent jusqu’au jour suivant. La Duchesse, pleine de courage, prononça de ces paroles dont l’àme des Bourbons a le secret. — « N’est-ce pas, lui disait le Duc, qu’après cela nous vivrons pour être heureux ensemble î — Oui, dans l’éternité, répondit-elle. » L’espoir de le sauver était évanoui, et ce fut la duchesse qui l’avertit de sa mort prochaine. Alors, il demanda les sacrements, il appela ses enfants et les bénit tous les quatre.
« Au milieu de l’émotion de tout le palais, le Duc garda le calme que la religion apporte aux mourants. 11 retira de son doigt son alliance, qu’il remit à la Duchesse, et il lui passa aussi au doigt la bague qui lui servait de cachet. Peu après, il rendit le dernier soupir.
« La Duchesse excita l’admiration publique par son courage ; elle est de cette race qui grandit dans les jours d’épreuves, et que Dieu semble avoir prédestinée à toutes les gloires de l’adversité, comme pour la montrer égale k tous les devoirs de la bonne fortune. »
en proie à d’atroces souffrances. Puis, lorsque toute illusion a dû cesser, c'est elle qui, domptant sa douleur et rassemblant ses forces, annonce à son époux le terme fatal. Elle est là, à son chevet, l’assistant dans la réception des augustes sacrements de l’Église, lui amenant ses enfants éplorés, recevant le dernier gage de son affection et recueillant, avec son dernier sou>
pir, sa suprême bénédiction.
< Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un témoin tout ému ; elle en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce mot expressif : Dieu était là ! » •
Oui, Dieu était là 1 II avait permis qu’une' fois de plus, le monde apprit comment les Bourbons savent mourir ; il allait montrer quels trésors de force et de génie renferme le cœur d’une' mère de cette grande race.
Louise de France était veuve par un meurtre semblable' à celui qui l’avait faite orpheline. A trentequatre ans, elle demeurait seule, sans appui, dans un pays qu’elle ne connaissait que pour l’avoir aimé comme sa patrie d’adoption. Elle avait quatre enfants en bas âge et se voyait entourée d’obstacles, de périls même, au dedans et au dehors. Que d’autres femmes eussent fléchi sous une telle épreuve!
Dans son malheur, il est vrai, Louise de’ France avait conservé l’ami, le compagnon, le soutien de son enfance et de sa jeunesse, l’auguste chef de la maisoû de Bourbon, ce frère bien-aimé dont la tendresse devait adoucir toutes ses douleurs, et, dans les fréquents échanges de ses co'mmunications et de ses entretiens,
éclairer ses desseins, appuyer son courage et applaudir à ses heureuses inspirations.
Du pied du lit funéraire où elle venait de fermer les yeux à son époux. Madame la duchesse de Parme, devenue régente, se releva souveraine, et souveraine héroïque.
Triste et dure condition des chefs d'État 1 Ils n’ont pas même la liberté de la douleur, et le devoir leur mesure la durée des larmes.
A peine la Princesse avait-elle donné quelques moments à l’explosion de sa souffrance que, la renfermant en son sein, elle se mit tout entière à son métier de régente et de reine. Elle savait l’étendue de ses obligations; sans s’étre mêlée aux affaires, elle les avait étudiées de loin et avec ce coup d’œil sûr qu’aflermit la retraite. Le vrai, le juste, le bien lui apparaissaient avec une puissance et un éclat irrésistibles. Maîtresse d’agir, elle le voulut et sans retard. Son bras, soutenu par le sentiment de la piété et la conscience du droit, se fit sentir du premier coup et du premier jour. ^
< Gouverner,' c’est choisir,! avait dit excellemment Louis XIV. Cette parole de son aïeul, fut sa loi. Le 27 mars même, un décret écartant de la cour des conseillers peu dignes de la faveur qu’ils avaient usurpée, annonçait au duché la confiance que la Régente plaçait en sa fidélité, et, pour gage, appelait au gouvernement les personnages le mieux en possession de l’estime publique.
• Notre profonde doiilenr, disait lu Princesse, est adoucie par la certitude que les sujets de nos États Toudront conserver à notre Fils et souverain bienaimé leur fidélité inviolable, et nous leur, donnons l’assurance de toute notre sollicitude pour leur bien- Ôtre et leur félicité. » Telles étaient les premières paroles de la Régente en faisant reconnaître le Duc Robert D'' : noble abandon, promesses sincères qui devaient être si tôt et si bien justifiées 1
Une approbation unanime salua l’entrée aux affai> res du nouveau ministère ; c’étaient le marquis Joseph Pallavicino, le commandeur Salati, le commandeur Lombardini : intelligences élevées, nobles cœurs, en> tourés de la vénération et de la confiance de tous (1). ' Le dévouement, le talent et l’intégrité prenaient place dans les conseils du Duché.
L’État, il faut le dire, appelait de pressantes réformes.
La Régente commença par celles que pouvait demander la Maison Ducale. Sous ses ordres et immé-
diatement, l’économie rentra dans les dépenses. Un luxe onéreux fut sévèrement retranché ; les dettes furent reconnues, arrêtées et durent être payées h une rapide échéance. Conservant ce qu’exige l’état ’ d’une majson souveraine, mais sacrifiant l’appareil
(1) Décret du 27 mars 1854. — « Art. !•'. Le ministre Ward , pour la maison et la cour, et les ministres d’État actuellement en charge, cessent leurs fonctions ofBcielles. » — « Art. 2. L’administration de l’État est provisoirement confiée : pour le département de grâce et de justice, au comte Salati; pour le département de l’intérieur et celui des affaires étrangères, au marquis Joseph Pallavicino ; pour le département des finances, au président de la Cour des comptes, commandeur A, Lombardini. «
ruineux d’uue pompe inutile ; récompensant, par les charges qui rapprochent du Prince, les services éprouvés et les illustrations du rang et du mérite ; déchargeant le trésor privé de fastueuses et vaines dépenses, elle soutint la dignité de la couronne et sauvegarda les intérêts de la fortune de son fils.
Tandis que d’abondantes aumônes appelaient les prières du pauvre sur l’âme du feu Duc (1), les prodigalités de fantaisie, désormais sans prétexte, étaient écartées (2). Les services de la cour étaient réduits à une noble simplicité. L’exemple, descendant de haut, frappa tous les regards.
En même temps, la Princesse portait elle-même la main aux grandes affaires. ,