‹ Madame la duchesse de Parme devant l'EuropeChapitre 4 sur 7 · OK · texte numérisé non relu

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Les joies du retour furent, hélas 1 de courte durée. Madame avait, du premier coup d’œil, mesuré l’étendue du danger; elle ne négligea rien pour y opposer la plus prudente et la plus énergique résistance. L’histoire des trente-cinq jours qui séparent le h mai du 9 juin, est celle d’une lutte continuelle, ardente, prodigieuse, contre la force des choses, contre la puissance d’événements supérieurs à la volonté humaine.

Nous osons dire que jamais, peut-être, la Régente de Parme ne s’est montrée plus grande, plus héroïque, plus constante avec elle-même.

Personne ne l’ignorait, en effet : les adversaires du gouvernement de la Régente n’avaient point désarmé.

Le premier de ces adversaires était la Révolution, La Révolution avait bien été forcée de s'avouer vain-

coe le h mai; elle n’en conservait qu’un plus profond dépit et un plus violent désir de prendre sa revanche.

Dès le 6 mai, le Gouvernement, en présence du frémissement à peine comprimé du parti des rebelles, avait dû prendre quelques mesures énergiques. Des dépôts cachés d’armes et de munitions avaient été découverts. Un ordre du directeur de la police exigea le rapport aux municipalités des armes de guerre qui étaient aux mains des simples particuliers; la juste sévérité des règlements qui interdisent les armes prohibées fut rappelée. 11 fallait mettre la vie des citoyens à l’abri du poignard.

En elTet, la Révolution n’aurait eu alors ni le courage ni l’audace nécessaires pour descendre dans la rue et entamer le combat à force ouverte.

Quelles que fussent les instigations des sociétés secrètes, quelles que fussent les promesses des affiliés déjà rassemblés dans les États voisins, quelles que fussent les excitations des agents piémontais, le parti révolutionnaire savait bien que les chances d’une insurrection lui seraient contraires.

La population, heureuse du retour de la Régente, ne se fût pas associée au mouvement, même par une complicité de tolérance. L’armée, toqt émue encore de son récent triomphe, était plus ferme, plus fidèle, plus animée que jamais. 11 fallut que le Gouvernement recommandât aux officiers et aux soldats, à ces derniers surtout, le calme, la modération, la patiencev

Plus d’une fois» dans les casernes et dans la citadelle, les troupes avaient manifesté leur intention trèsrésolue de foudroyer la ville à la première velléité d’émeute. Les ministres et les chefs de corps, jaloux d’éviter de sanglantes collisions, continuaient et réprimaient cette ardeur; mais, il faut le dire, la longanimité des soldats était mise à de rudes épreuves.

Les agitateurs, en effet, trop lâches pour engager une lutte en place publique, exhalaient leur dépit par des insultes continuelles. Chaque jour, dans les cafés, dans les rues, quiconque portait l’uniforme se voyait exposé à des invectives, et il fallait l’héroïsme de la soumission pour n’en pas tirer immédiatement vengeance.

En même temps, le parti piémontais recommençait dans les rangs intermédiaires de la société, dans la bourgeoisie des villes, cette guerre trop souvent victorieuse qui a pour armes la ruse et la fausseté, et qui mine les trônes en se couvrant des mots de liberté et d’indépendance. On affectait d’exalter le courage, assez notoire d’ailleurs, du roi Victor-Emmanuel et de son armée; on exploitait l’enthousiasme, un peu bruyant et un peu facile, des Italiens pour le général Garibaldi et les chasseurs des Âlpes, représentés comme les héros d’une épopée nouvelle. Puis, par un retour habile, on blâmait la neutralité qui empêchait le Duché de se lever pour la cause de la délivrance. Vainement était-il facile de répondre que, tout en préservant ses États du fléau de la guerre, la Régente n’avait empêché personne de passer la frontière et d’aller rejoindre les volontaires ; ceux qui

n’auraient certes pas profité de cette faculté étaient les premiers à la méconnaître.

D’ailleurs, ces mécontents de parti pris n’écoutaient rien ; par une tactique qui, pour être percée à jour, n’en réussit pas moins, ils affectaient de séparer, dans leur opposition, la Régente de son gouvernement; et contraints, par le respect unanime dont Madame était en possession, de ménager son auguste personne, ils lui témoignaient d’hypocrites déférences et faisaient retomber sur ses ministres tout le poids de leur hostilité. Celte malveillance saisissait les prétextes même les plus invraisemblables ; le Gouvernement les méprisa d’abord; il prit ensuite la résolution de les confondre. Nous n’en citerons qu’un exemple qui est caractéristique.

Les meneurs avaient pour but principal de tâcher d’établir la mésintelligence entre le Ministère et le Gouvernement français. Ne pouvant représenter Madame la régente comme alliée de l’Âutriche, ils espéraient donner à son cabinet des apparences d’inimitié contre la France. Ils répandirent le bruit que le consul français avait été insulté par des soldats de l’armée ducale ; que ces soldats étaient entrés le sabre haut dans la demeure de M. Paltrineri, et que, non contents de violer un domicile protégé par le droit des gens, ils avaient couvert de boue les armes impériales. Naturellement, de semblables excès seraient restés impunis. La trame était habile ; et le fait, envoyé aux journaux piémontais, avidement exploité par eux, était de nature à produire un effet considérable. Heureusement, c’était une pure invention, et M. Paltrineri, à la loyauté de qui M. le marquis

Pallavicioo fit publiquement appel, se hâta de donner le plus complet démenti à cette insigne fausseté (1).

Le mal, cependant, faisait son chemin, et on ne pouvait se dissimuler que l’irritation ne fût arrivée à un degré redoutable : les partis républicains et pié-

( 1 ) Voici la correspondance échangée à ce sujet, et qui fut publiéo dans la Gazette de Parme :

A St. J. Paltrineri, chevalier de la Légion d’honneur, consul honoraire, chargé de l’agence consulaire de France à Parme,

a Illustrissime Seigneur,

U Je lis arec un sensible déplaisir, dans le numéro 127 du Sfoniicur toscan (feuille officielle), l’extrait d’un article emprunté au Carrière mercantile de Gènes, dans lequel, entre autres calomnies qui y sont prodiguées contre Parme, il est dit que des individus, appartenant aux troupes parmesanes, « ont commis un acte de brutale of- « fense au consulat de France, en salissant ses armes et en pénétt trant, armés de sabres et de pistolets, dans l’appartement du ■ consul, n

« Le gouvernement de Parme ne s’abaisse pas jusqu’à relever les calomnies si fréquentes que certaines feuilles du jour publient contre lui ; sa dignité ne lui permet pas même de supposer qu’elles puissent trouver créance. Mais, à cause des égards qu’il doit et professe envers le gouvernement que représente Votre Seigneurie, égards dont je me flatte qu’elle a eu maintes preuves, et à cause qu’il a été fait, en cette circonstance, un trop grave outrage à la vérité, je viens faire appel à votre témoignage personnel et vous prier de démentir, dans le mode que vous trouverez le plus opportun, une aussi absurde et indigne assertion.

« En attendant votre courtoise réponse, je me plais à vous renouveler, illustrissime Seigneur chevalier, les sentiments de ma considération distinguée.

B Signé Pallavicino.

« Parme, le 31 mai 1830. »

A Son Excellence M. le marquis G. Pallavicino, ministre des a/faires étrangères, etc., etc.

« Parme, le 31 mai 1850.

« Excellence,

« J’ai reçu la lettre que Votre Éminence m’a fait l’honneur de m'écrire ce matin, par laquelle Votre Éminence me fait connaître toute • la surprise qu’elle a éprouvée en lisant, dans le Carrière mercantile de Gènes et dans le numéro 127 du ilonitore Toscano, une correa-

inontnis s’entendaient ; une collision s’annonçait. L’issue, toutefois,, n’en eût pas été douteuse.

L’armée l’eût désirée : car la patience des soldats était à bout. Las des invectives et des outrages, pourvus de munitions et d’artillerie, occupant la ville par leurs casernes et maîtres de la citadelle, ils eussent aisément écrasé la rébellion.

Le plus grand péril n’était donc pas de ce côté. Certes, Madame la Régente eût tout tenté pour épargner à son peuple les horreurs d’une guerre civile; mais, réduite à cette extrémité, elle n’eût pas plus reculé eu 1859 qu’en 185â.

Pour être plus libre de ses résolutions, et en même temps pour éloigner la crainte de quelqu’un de ces crimes fréquents en Italie, et dont la menace planait sur ses enfants. Madame s’était volontairement privée du bonheur de garder près d’elle ces trésors si chers. Elle avait confié à la prudence, au savoir et au dé-

pendance de Parme où l’on a été assez audacieux pour dire que des individus appartenant aux troupes royales a ont commis un acte « d’olTcnse brutale au consulat de France, en salissant les armes « impériales et en entrant dans l’appartement du consul armés de « sabres et de pistolets. »

« Indigtié non moins que Votre Excellence de la calomnie que l’on a osé répandre et publier sur celte prétendue offense aux armes impériales et à mon hôtel, je m’empresse de répondre à Votre Excellence que je déclare hautement que rien de tout cela n’est arrivé ; et j’autorise Votre Excellence à donner ù ma déclaration toute la publicité qu’elle croira . convenable pour démentir un tel mensonge, même en faisant imprimer cette lettre.

B Bien content do pouvoir rendre, dans cette occasion, un hommage solennel'à la vérité, je prie Votre Excellence de vouloir bien agréer l’expression de mes sentiments de haute estime et de considération très-distinguée.

, , « Signé J. Paltrihebi,

« CoiumI honoraire de France à Parme. »

vouement de Dom Navello, prêtre de Nice, homme de cœur autant que de talent, le soin de guider ses Fils, qu’accompagnait le jeune et chevaleresque marquis de Malespina; plaçant ses filles sous la conduite d’une institutrice fidèle et zélée , elle avait envoyé le Duc Robert et le comte de Bardi à Saint-Gall, dans cette Suisse dont la neutralité respectée, dont les héroïques souvenirs lui présentaient la meilleure sauvegarde et le plus digne asile. Les jeunes Princes devaient continuer leur éducation dans une pieuse retraite toute voisine.

Madamej il est vrai, se séparait de ce qu’elle avait au monde de plus précieux ; mais ayant pourvu à la sécurité des siens, ayant veillé à ce que leur instruction se perfectionnât encore dans cette dure école de l’exil, elle se fortifiait du sentiment de son devoir ac- , compli. Sa personne, sa vie seules étaient en jeu, et elle était prête à tout. Aussi attendait-elle l’émeute de pied ferme; le cœur saignant de douleur, elle eût accepté la lutte avec des rebelles; elle eût sauvé alors 1 ordre et le droit, elle eût sauvé la couronne de son fils !

Mais ce n’était pas sur jce terrain que devait s’engager le combat. Le péril vint d’ailleurs : il vint d’un côté ôù Madame ne pouvait user de forces égales ; il vint de l’étranger.

Et, cependant, si la justice internationale eût encore eu sa force et sa vigueqr, si le droit des gens eût été respecté, loin de trouver, dans ses relations exté-

rieures, une crainte et un écueil, le Gouvernement de Madame la Duchesse de Parme y aurait dû rencontrer un refuge, un secours et un appui.

Rien de plus net, rien de plus digne, en effet, que sa situation ; on doit ajouter rien de plus habile au milieu de difficultés toutes particulières.

Madame la Duchesse de Parme avait déclaré, dès les premiers jours, qu’elle entendait garder scrupuleusement la neutralité. C’est cette neutralité qui ' avait été le premier prétexte de la rapide insurrection du 1®*^ mai. Bientôt rappelée, la Princesse, dans son manifeste du 4, avait renouvelé sa ferme, sou iné- ■ branlable volonté de maintenir la même attitude.

Elle disait, car il faut rappeler scs nobles paroles que l’esprit de haine et de dénigrement a affecté d’oublier, elle disait : « Cette attitude m’est permise par le véritable esprit des traités; elle est la meilleure sauvegarde du pays, la haute justice et l’esprit de civilisation des puissances belligérantes ne souffrant pas qu’on s’attaque à qui n’ofl'ense pas. »

Certes, s’il y a pour tout État, pour un État faible surtout, une condition qui commande le respect, c’est celle de la neutralité.

En principe, il n’y a pas de droit plus imprescriptible que celui de s’abstenir, de garder la paix, de préserver un peuple du fléau de la guerre, de l’éloigner des conflits où se joue la fortune des Empires. Le droit des neutres est la plus honorable conquête du génie de la civilisation et du christianisme; les traités le sanctionnent à l’envi, et il est une des bases de l’ordre européen. Si, pour les grands États, nui ne songe à le violer, il n’y a pas beaucoup de mérite à ce méuage-

ment, parce que les grands États ont la force de rappeler au respect qui y manque ; pour les États secondaires, ce droit est sacré parce qu’il est une des garanties du droit des faibles.

A ces titres, lu neutralité du Duché de Parme devait inspirer plus d’égards que celle de la Russie ou de l’Angleterre.

En fait, l’exercice de ce Droit était impérieusement réclamé du Gouvernement de Parme par les , plus sages conseils de la politique.

C’était la seule conduite digne, prudente et vraie. La Régente avait su maintenir l’indépendance de son Duché vis-à-vis de l’Empire d’Autriche ; elle y était parvenue sans rompre les liens d’amitié et de bon voisinage qu’elle devait entretenir avec la cour de Vienne. Lui demander davantage, c’eût été lui persuader de s’enrôler sous le drapeau du Piémont, c’est-àdire de renoncer à sa liberté môme et de s’asservir à une politique aussi exigeante, pour le moins, que celle du cabinet impérial, bien plus hostile aux principes conservateurs, presque toute vouée à la Révolution, en lutte ouverte avec le Saint-Siège et n’aspirant qu’à replonger l’Italie dans les horreurs de la guerre, tout en sachant bien que pareille entreprise ne serait possible qu’avec le concours des baïonnettes d’au delà des Alpes. Au fond, c’eût été subir un jeug, et un joug étranger. Délivrée par la noblesse et l’énergie de sa conduite de la prépondérance d’une puissance extérieure, la Régente ne consentit pas à se courber sous une autre. Entre l’Autriche et le Piémont, elle préféra rester libre, et pour cela elle voulut rester neutre.

Or, il est désirable qu’on le remarque : il y avait du courage et presque de la témérité à en agir de la sorte. De ce moment, la Régente renonçait aux avantages que pouvaient lui assurer les traités existants avec l’Autriche, et d’après lesquels, en cas d’une agression ou d’une émeute, elle avait le droit d’appeler à son aide les forces militaires de ce vaste Empire et de ses alliés.

A ne raison ner que d’près les considérations de la prudence ordinaire, le cabinet parmesan aurait pu calculer les chances et se dire que l’Autriche, sans, doute, était exposée à éprouver des éohecs dont le contre-coup l’atteindraitlui-méme au premier abord ; mais que, selon toute probabilité, l’Allemagne ne laisserait pas consommer la ruine de François-Joseph ; qu'elle interviendrait ou par les négociations ou par les armes, et qu’alors, soit en vertu des hasards de la guerre, soit ep vertu des conventions de la paix future, la souveraineté du Duché finirait par Être reconstituée. La promptitude de la conclusion des bases de la pacification de Yillafranca, les stipulations signées dans cette fameuse entrevue, les paroles publiquement prononcées depuis par le vainqueur de Solférino, ont assez prouvé que semblable calcul n’eût pas été dénué de fondement, que la France n’cniendait pas affronter de gaieté de cœur une collision avec l’Alleinàgne entière , peut-être avec l’Europe, et qu’enfin du moins, si, dans les bases du . traité, l’Autriche n’abandonnait pas scs alliés. In France admettait aussi parfaitement la pensée de leur restauration à Florence et à Modène.

Qu’à côté de ces considérations politiques, le cabinet de Parme voulût écouter des influences de pa-

renté et d’attachement, il aurait pu être tenté comme celui de Modène, comme celui de Toscane, sinon de recourir à l’appel armé que les traités l’autorisaient à invoquer, du moins à chercher près de la cour de Vienne un appui et un refuge qui, loin de lui être refusés, lui eussent été offerts avec empressement.

Mais, encore une fois, pareille conduite eût été l’aliénation de sa liberté, la perte de son indépendance; et, quelque risque qu’elle dût courir, Madame la Duchesse de Parme , Princesse italienne avant tout, entendait demeurer libre, et pour cela demeurer neutre.

Cette neutralité, nous sommes loin d’en disconvenir, n’était pas ce qu’en droit des gens on appelle une neutralité parfaite, puisqu’elle ne pouvait aller jusqu’à interdire, sur le territoire même, les armements d’une des puissances belligérantes.

Mais d’abord, ces armements, ceux que l’Autriche exécutait à Plaisance, par exemple, il n’était pas au pouvoir du Gouvernement de Parme de les empêcher. La citadelle était occupée non en vertu d’une concession du Souverain, non en vertu d’un appel de secours fait par ce Souverain, mais uniquement en vertu des traités européens, en vertu des conventions imposées par la volonté des cinq grandes puissances et placées sous leur garantie collective.

La Duchesse de Parme avait bien pu renoncer à se prévaloir du bénéQce du traité de 1848 ; elle avait pu refuser, le 2 mai, l’offre des troupes impériales;

elle persistaitdanscâ refus. C’était toul ce qui lui était loisible : elle usait de sa volonté et de sa liberté pour se soustraire à celle des stipulations qui étaient facultatives, telles que la réclamation du secours de l’Autriche, d’après la teneur du traité de 1848, il ne lui était pas possible d’aller au delà.

Les traités qui avaient imposé l’occupation de la citadelle de Plaisance étaient impératifs et absolus;; ils étaient l’œuvre de l’Europe entière. Madame n’avait nul moyen humain de les éluder ou de les enfreindre. Sans doute, le Gouvernement de Parme avait employé toutes ses ressources à les restreindre dans leur véritable esprit, et, sous ce rapport, il était allé jusqu’aux extrémités de son droit. Au delà, c’était la négation des conventions européennes ; au delà c’était la guerre, et précisément Madame la Duchesse de Parme voulait à tout prix arracher son peuple au danger d’un tel conflit.

Il ne lui restait donc d’autre conduite que celle d’une neutralité, imparfaite sans doute, mais aussi loyale, aussi entière de son côté que le lui permettait la siuation forcée où les traités de 1815 avaient placé ses Etats.

Cette neutralité que les jurisconsultes ont prévue et définie, cette neutralité que le bon sens s'accorde à approuver comme le bon droit, consiste à s’abstenir de toute participation directe ou indirecte à des hostilités contre l’une ou l’autre des parties belligérantes, à se renfermer dans une attitude purement passive et expectante, à s’en remettre à la loyauté des adversaires, et à se réfugier plus étroitement sous la protection des puissances garantes.

Celte neutralité^ qui a de nombreuses analogies dans l’histoire, venait de recevoir une solennelle application ; elle avait été reconnue par l’Autriche et par la France dans des conditions au moins aussi défavorables pour les États de l’Église.

Le territoire de ces États était occupé non pas seulement en un point par une garnison comme Plaisance, mais dans deux provinces et dans sa capitale, par des corps d’armée appartenant aux deux Empires en guerre ; les Légations d’un côté, Rome et Civita- Vccchia de l’autre, avaient reçu des troupes autrichiennes et françaises, non pas en exécution des traités constitutifs de l’équilibre européen, mais sur l’appel du souverain dépossédé qu’elles avaient l’une et l’autre rétabli dans ses domaines et auquel elles formaient une garde permanente.

Sans doute, nous le savons, le caractère sacré de l’autorité pontificale venait ici rendre plus respectables encore les droits et la personne du Souverain des États de l’Église. Sans doute, l’intérêt catholique, supérieur h l’intérêt européen, le couvrait d’une plus inviolable égide. Sans doute, enfin, c’est un privilège du Père commun des fidèles de devoir demeurer en paix avec tous les Chrétiens, de gémir sur les luttes des empires, surtout quand ces empires professent la foi catholique, et de s’interposer entre le ciel et la terre comme un suppliant vénéré qui n’élève les mains que pour rappeler les nations à la concorde.

Mais enfin l’Europe, malgré nos demandes et nos désirs, malgré les avantages que la chrétienté et la civilisation en retireraient, l’Europe n’a pas encore adopté le vœu des conférences de Gaëte, l’Europe n’a

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pas reconnu et garanti la neutralité permanente du Saint-Siège.

Si Pie IX est un prêtre, Madame la Duchesse de Parme est une femme, une veuve, une tutrice d’enfants orphelins : titres augustes que l’antiquité et la barbarie vénéraient comme ayant quelque chose de divin, et que notre siècle se lût honoré de proclamer inviolables.

La France et l'Autriche ont su admettre cette neutralité à la fois si imparfaite et si sacrée du Souverain- Pontife; pourquoi celle de Madame la Régente de Parme n’eûl-elle pas inspiré pareils égards?

Rien d’ailleurs de plus simple, en fait, que l’observation de cette neutralité. Lors même que le territoire p.'trmcsan se fût trouvé le théâtre des hostilités, le rôle du Gouvernement n’avait point à changer. Il restait spectateur, spectateur affligé et souffrant de la lutte ; il n’y intervenait en aucune façon. C’était un cas de force majeure, un concours de circonstances supérieures à sa volonté, qu’il subissait malgré lui, qui n’altéraient nullement son droit et son altitude. Ses troupes demeuraient dans leurs garnisons et leurs citadelles, ses autorités civiles continuaient à fonctionner. Le jeu même de son Gouvernement eût-il été interrompu, ses places occupées ou envahies, son action passagèrement suspendue, c’étaient là des faits accidentels, ne portant point, en droit, de préjudice à sa souveraineté. Il suffisait à Madame la Régente de , garder cette situation passive, pour lui assurer, au retour de la paix ou à la sortie des armées de son teiTiloire, la restitution de sa pleine et entière puissance. Son autorité, un instant voilée, n’en aurait reparu que plus réparatrice et plus inviolable.

Avec la droiture de sa conscience, Madame la Régente était convaincue que cette situation, difficile mais irréprochable, serait acceptée sans la moindre hésitation. Déjà même son Gouvernement avait pu en être persuadé par les assurances qu’il avait reçues des hautes parties intéressées, et il était autorisé à croire que ces assurances seraient maintenues et étendues. Il agit immédiatement en conséquence.

On sait de quelles péripéties a été précédée l’explosion de la guerre d’Italie; on sait combien, jusqu’au dernier moment, les Cabinets européens avaient nourri l’espoir d’une solution amiable , d’un accom- ' modeinent diplomatique.

Pour sa part, le Gouvernement de Parme, loin d’être éloigné d’un règlement de ce genre, avait accueilli avec faveur la pensée d’un Congrès. Lorsque les propositions de ia Grande-Bretagne lui avaient été communiquées, il avait déclaré être prêt à les entendre ; lorsque l’Autriche avait élevé des objections soit contre les quatre points à soumettre à 1a future réunion des cinq grandes puissances, soit contre le mode de représentation des États italiens au sein du Congrès ou près du Congrès, ce Gouvernement avait formulé les réserves les plus expresses en faveur de son droit d’accéder au Congrès et d’adopter la forme de représentation qui lui semblerait le mieux se concilier avec les intérêts des Souverains italiens.

C’était assurément laisser pressentir à Vienne que 1a politique autrichienne rencontrerait à Parme le même

sentiment d’indépendance qui s’était signalé par la rupture de Tunion douanière et par la cessation de l’occupation militaire du Duché. On en doutait si peu que, dès ce moment, les salons et les journaux de la capitale reprochaient aux Ministres de S. A. R. leur libéralisme, et, certes plus injustement, leurs tendances piémontaises.

A Paris, le gouvernement français n’avait pas fait difficulté de reconnaître que, dans le cas d’hostilités éventuelles, la seule conduite qui pût être conseillée à la Duchesse de Parme, était de demeurer en repos et de ne prendre parti ni pour l’Autriche, ni pour le Piémont; dès la lin de janvier, le 19, le comte Walewski s’était ouvert dans ce sens à M. Mon, ambassadeur d’Espagne chargé de représenter la Régente.

De Turin même arrivaient à S. A. R. les témoignages les plus rassurants elles plus affectueux. Le 9 avril, le comte de Cavour exprimait en propres termes à M. Coëllo, ambassadeur d’Espagne et ministre de Parme, son admiration et celle de son auguste maître « pour la haute sagesse et l’exquise prudence avecla- « quelle la Duchesse de Parme gouvernait ses^États « dans les conjonctures si difficiles que traversait « l’Italie. »

Le passage du Tessin ayant donné, le 29 avril, le signal de la guerre, Louise de Bourbon, — nous l’avous dit, — n’avait pas hésité à s’exposer une première fois aux conséquences de sa neutralité ; on a vu sa noble réponse au général de Culoz ; on a vu les expressions si nettes de sa proclamation du 4 mai (1).

1) Rappelons ici un fait important qui prouve combien cette réso-

Quelques jours plus tard, le 151, et à peine l’ordre matériel rétabli, à peine les premières secousses amorties, la Régente s’empressait de notifier aux diverses puissances sa résolution, rendue plus inébranlable encore.

Par ses ordres, le ministre des affaires étrangères, le serviteur fidèle, l’heureux vainqueur de la rébellion récente, adressa à toutes les puissances européennes un Mémorandum, qui contient le récit des événements des premiers jours de mai et qui se termine par la proclamation du h. Le voici :

lation de la Souveraine était catégorique, et combien elle était fidèlement suivie, même en son absence, par les ministres dépositaires de son autorité. Dans les instructions laissées, le 1*'' mai, à la commission du gouvernement qu’elle instituait avant son départ, Son Altesse Royale recommandait spécialement « de conserver la neutralité que, disait-elle, nous lui imposons comme tiu devoir, n Or, le 3 mai, lorsque les soldats fidèles demandaient à M. le marquis Pallavicino de se mettre à leur tète pour rétablir le gouvernement ducal, un procès-verbal fut dressé à la citadelle, procès-verbal signé de tous les chefs de corps, et il y est stipulé expressément que «l’ancien ministère reprendra la souveraine autorité du Duc de Parme, pour suivre la politique do neutralité adoptée par Son Altesse Royale dans les graves diflicultés du moment. *

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