‹ Madame la duchesse de Parme devant l'EuropeChapitre 5 sur 7 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

AUBESSlfc PAR S. E. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DE PARME AUX PUISSANCES AMIES, SUR LES ÉVÉNEMENTS DONT CET ÉTAT A ÉTÉ LE THÉÂTRE DURANT LES PREMIERS JOURS DE MAI 1869.

« Ce fut le 27 mars 1854 que Madame la Duchesse l..ouise-Marie de Bourbon, frappée par la plus cruelle des épreuves auxquelles le Très-Haut, dans ses conseils impénétrables, avait voulu soumettre l’âme religieuse et virile de l’auguste fille d’Henri IV, dut prendre dans ses mains la régence des États de Parme, au nom de son fils le Duc Robert I'% qui en était devenu le souverain légitime.

« Depuis ce jour. Son Altesse Royale ne cessa pas un seul instant de s’appliquer à rendre ce pays tranquille et heureux, ayant à cœur non-seulement de s’acquitter des devoirs que lui imposait la souveraineté, mais de pouvoir, le jour où elle transmettrait à son fils les rênes du gouvernement, montrer à tous qu’elle avait rempli consciencieusement sa triple tâche de mère, de tutrice et de Régente.

« Des révolutions, des complots, des calamités publiques suscitèrent tour à tour des obstacles à l’accomplissement des intentions magnanimes de Son Altesse Royale. Pendant qu’une sage administration amenait la restauration des finances, et qu’un régime doux et clément lui gagnait, peu à peu, le cœur de ses sujets, assurant ainsi le bien-être et la tranquillité de l’État, le gouvernement de Son Aliesse Royale mettait tous ses soins à entretenir les meilleures relations avec les gouvernements étrangers, et ceux-ci ne cessaient, en retour, de lui témoigner les sentiments d’une parfaite amitié.

A Au commencement de cette année, des divergences politiques, prenant de jour en jour de plus grandes pro-

portions, placèrent deux pays limitrophes au nôtre dans une position hostile. L’État de Parme se vit alors entouré de nouvelles et graves difficultés ; il s’efforça de les surmonter, suivant une ligne de tolérance et de prudence. La Régente se trouvait liée à l’Autriche par un traité d’alliance défensive, que ses prédécesseurs avaient stipulé avec celte puissance en 1848. Elle ne voulait ni que la foi fût violée de la part de son gouvernement, ni qu’un recours au traité vînt altérer cette conduite prudente, qui pouvait empêcher de plus grandes complications entre deux voisins. La bienveillante entremise de quelques puissances ayant proposé de pacifier ritalie moyennant un congrès, le gouvernement de la Régente ne se rangea pas du côté de ceux qui la contrariaient.

* Tous les efforts des grandes puissances, qui auraient voulu une solution pacifique de la question italienne, ayant échoué, on se vit à la veille de la guerre. Madame la Duchesse persista dans sa conduite. La révolution de la .Toscane vint ajouter à l’enthousiasme pour l’idée nationale, qu’entretenait en cette ville la proximité du théâtre de la lutte. Tout imbue qu’elle était de cette idée, la plus grande partie des Parmesans tenait à la conservation de la dynastie et à une confédération italienne. Cependant, des agitateurs infatigables travaillaient à profiter de l’anxiété publique pour renverser le gouvernement légitime. Ils mirent en œuvre toutes sortes d’artifices pour corrompre les troupes ; ils n’obtinrent qu’un très-faible succès. Les ofificiers surtout, fidèles en tout temps, offraient peu d’espérance de corruption. On désigna plusieurs d’entre eux comme voués à l’exécration publique'; leur fermeté fut ébranlée. On en vit quelques-uns, dont l’esprit avait déjà succombé à ces insinuations trompeuses, mettre en circulation une pétition adressée à Son Altesse Royale, laquelle, quoique rédigée en termes respectueux, ne tendait à rien moins qu’à induire le gouvernement à s’écarter de la politique qu’il s’était tracée. Ils s’adressèrent à leurs collègues avec des arguments spécieux, et beaucoup d’ofliciers, surpris, y mirent leur ï'iguature sur la foi de leurs camarades, sans intention maivcillante.

« C’était le !"■ mai. Madame la Duchesse Régente vit

alors qu’elle ne pouvait désormais compter sur ses troupes pour l’appui de la politique qu’elle s’était prescrite ; elle se vit exposée ou aux conséquences incalculables d’une révolution, ou à jeter le pays dans les calamités d’un conflit intestin. Il ne lui restait donc qu’à s’éloigner de ses États et mettre en sûreté ses enfants, sans toutefois oublier ses devoirs et renoncer à ses droits. Elle publia une proclamation qui constituait le ministère en commission de gouvernement, lui donnant une instruction spéciale de ne se dessaisir de son mandat que dans le cas où tout effort pour le garder pourrait donner lieu à des désordres. Ce cas échéant, la commission devrait protester pour la conservation des droits de souveraineté des fils de Son Alesse Royale sur l’Etat de Parme.

« Vers midi, 3Iadame la Duchesse quitta cette capitaie avec les Princes, le cœur navré, se dirigeant vers la Suisse. Peu d’heures après son départ, la commission de gouvernement, ainsi qu’on l’avait prévu, se vit forcée à résigner ses pouvoirs, en présence de la sommation que lui fit un soi-disant comité national, qui déclara prendre le gouvernement au nom de S. M. le roi Victor-Emmanuel IL La populace, assemblée sur la place du Palais, où siégeait la commission, appuya de ses cris la sommation du comité, arborant un grand drapeau aux trois couleurs italiennes. La commission réclama et obtint du comité une déclaration écrite de l’acte qui s’accomplissait; ensuite elle écrivit, signa et remit sa protestation, conformément aux ordres de la Régente.

« Le lendemain, le comité publia différentes notifications par lesquelles : 1“ il se constituait en junte provisoire de gouvernement pour les Etats de Parme, au nom de S. M. le roi de Sardaigne Victor-Emmanuel; 2» déclarait que cet état de choses ne durerait que jusqu’à ce qu’un commissaire, qu’on attendait, vînt prendre le gouvernement du pays, et il assurait que des communications avaient été faites à ce sujet au gouvernement du roi ; 3° il déléguait à la direction de chaque département ministériel les secrétaires généraux, et confirmait les autorités civiles et militaires, les fonctionnaires publics et les employés ; h° H arrêtait que les actes publics porteraient l’intitulé de Junte provisoire au nom de S. M. le roi He Sardaigne Victor-Emmanuel U ; 5® il instituait

une garde nationale et en confiait l’organisation à IMM. Auguste Rossi, Joseph démenti et François Canobbio, qualifiant les deux premiers de capitaines dans l’armée sarde et le troisième de sous-lieutenant dans la même armée.

(I Loin d'adhérer à cette révolution, la plus grande partie de la population la désavoua hautement. On contesiait même à la junte tout mandat populaire, on n’ajoutait foi h aucune des assertions qu’elle publiait. La ville se montrait partout mécontente, consternée. Personne n’ignorait que les membres do la junte appartenaient au parti républicain; on s’aperçut alors que c’était ce parti qui avait opéré le mouvement révolutionnaire.

a Les troupes ne tardèrent pas à connaître qu’elles avaient été mystifiées ; elles virent toutes les conséquences de la démarche à laquelle on les avait entraînées. Elles jurent désolées d’un égarement momentané : le repentir fut bientôt remplacé par la plus vive irritation. On leur demandait des fusils pour l’armement de la garde nationale ; pour toute réponse, ils les brisèrent. M. Rossi, le prétendu capitaine piémontais, voulut les haranguer, il eut de la peine à se soustraire à leur fureur. Une pareille tentative ayant été faite ensuite par un membre de la junte, elle eut le même résultat. Les démonstrations hostiles au gouvernement intrus prirent, en peu d’heures, un caractère très-sérieux. Soldats et officiers, ces derniers aussi avaient reconnu le piège dans lequel ils étaient tombés, résolurent de rétablir le gouvernement légitime. Dans la nuit, ils prirent toutes les dispositions nécessaires pour l’accomplissement de leur projet.

« Le lendemain matin 3, toutes les troupes quittèrent leurs casernes et se rendirent à la citadelle. Là, elles déclarèrent qu’elles ne reconnaissaient que le gouvernement de Robert I"; qu’elles ne voulaient obéir qu’aux autorités constituées par le souverain à qui les liait un serment de fidélité. Un peloton de chasseurs porta à la junte une intimation signée du commandant des troupes, Il y était dit que les troupes, fidèles à leurs serments, n’entendraient désormais tolérer aucun emblème révolutionnaire, et voulaient que le gouvernement de Son Altesse Royale Madame la Duchesse Régente fût rétabli. Si, dans une heure, elles n’avaient pas une réponse

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conforme à leur volonté, et si celle-ci n’était pas accomplie^ elles auraient recours a des mesures efficaces.

« La junte quitta précipitamment les bureaux où elle s’étaii installée, se dérobant par la fuite à l’indignation publique. Son exemple fut imité par les cinq officiers (aucun officier supérieur) qui avaient été les promoteurs de l’adresse; leurs camarades volèrent à leurs postes, où ils parvinrent à calmer l’effervescence des soldats, tout en donnant une sage direction à leur excellent esprit. Un peloton fut envoyé chez le marquis Pallavicino, membre de la commission du gouvernement, et en même temps président du département militaire, pour l’inviter à se rendre au milieu des troupes. H s’y rendit et fut reçu aux cris de vive la Régente! vive le Duc! vive le président! Il chercha, avant tout, à s’assurer de la spontanéité du mouvement et de l’esprit de subordination, ne voulant pas prendre part a un mouvement qui ne tendrait pas au maintien de l’ordre le plus rigoureux.

« Ayant manifesté aux troupes ses intentions, elles se déclarèrent disposées à l’obéissance et à la discipline. On leur présenta le drapeau de la famille régnante; elles l’entourèrent avec un enthousiasme religieux et touchant, renouvelant leur serment de fidélité.

« La municipalité faisait en même temps un acte exceptionnel d’adhésion au gouvernement de Son Altesse Royale Robert 1"’; le maire et plusieurs notables de la ville, quoique non revêtus d'un caractère officiel, s’adressèrent personnellement aux ministres de Son Altesse Royale Madame la Duchesse Régente, les priant de se rendre au vœu général, en reprenant, pour le bien de la ville, les rênes du gouvernement. Les ministres qui étaient en ville s’y prêtèrent sur-le-champ, et un d’entre eux, qui s’était rendu k sa maison de campagne, assez loin, en fit autant aussitôt qu’il en fut averti.

« Le maire publia un manifeste où il annonça, de la part de la municipalité, le rétablissement de la commission de gouvernement, et invita les citoyens à ne pas troubler la tramiuillité, leur faisant comprendre que c’est seulement des grands événements qui s’agitent ailleurs que dépend le repos du pays.

« La commission de gouvernement déclara, dans une notification aux citoyens, que, l’après-midi du 1" mai,

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elle avait dû céder à une force supérieure ; mais que la junte provisoire s’étant retirée devant la ferme volonté des troupes fidèles augouvernementlégitime,la commission se rendait aujourd’hui aux vives instances que lui réitéraient la municipalité, de nombreux notables de la ville et particulièrement tes troupes royales, qu’elle reprenait l’exercice du pouvoir, se proposant de l’employer pour sauvegarder l’ordre, la tranqiiillilé publique et le gouvernement, au nom de Son Altesse Royale le Duc Robert I".

« Pour rassurer entièrement les esprits, pour satisfaire au désir impatient de la troupe royale et de la meilleure et plus grande partie des citoyens, ili)e manquait qu’une chose, la présence de Madame la Duchesse. On lui annonça, par des dépêches télégraphiques, l’heureux changement de la situation; on la pria de se rendre de nouveau à sa résidence.

« Constamment animée par le désir du bien dos sujets de son fils, soutenue par ce courage qui ne lui a jamais fait défaut, elle reprit immédiatement le chemin de cette capitale, et y arriva le 4, à dix heures du soir. Une foule de personnes l’attendaient sur la place, dans les avenues du palais ducal, et l’accueillit avec de joyeuses acclamations.

« Un noble sentiment de reconnaissance avait déterminé Son Altesse Royale à se rendre d’abord à ia citadelle. L’enthousiasme des soldats éclata de la manière la plus touchante. Se conformant à un désir qu’ils lui témoignèrent, elle entra dans la chapelle pour remercier avec eux la divine Providence d’un si heureux retour. Au sortir de la citadelle, elle ne put les empêcher de traîner eux-mêmes sa voiture jusqu’à l’entrée de la ville. Descendue à la résidence royale, elle y trouva les ministres d’État, les chargés de la cour, l’évêque, les autorités constituées, et plusieurs citoyens distingués, quoique nulle invitation n’eût été faite. On ne saurait donner une idée de l’émotion profonde que causèrent à Son Altesse Royale des hommages si spontanés de dévouement.

« Si, à Piorgotaro et Pontrcmoli, le désordre ne cessa pas le même jour, la cause en doit Cire attribuée îi la distance; l’ordre ne larda pas cependant à y être réta-

bli sans que nulle part on ait dû recourir, un seul moment à l’emploi de la force ou même à une sommation verbale.

« En reprenant la Régence, Son Altesse Royale publia une proclamation dont la conclusion reflète à elleseule les sentiments , la politique , la dignité et la fermeté de l’Auguste Princesse. Elle dit à ses sujets ;

« Je reviens et reste ici avec courage, confiante « en la loyauté des troupes et de la population, gardant « cette attitude d’attente qui est pour nous une nécessité « absolue, puisque tandis qu’elle m’est permise par le vé- « ritable esprit des traités, elle est la meilleure sauve- 0 garde du pays, la haute justice et l’esprit de civibsation « des puissances belligérantes ne permettant pas d’atta- « querqui n’offense pas. En même temps, je remplis 1000 « devoir en maintenant l’ordre jusqu’à ce qu’une paix « permanente soit rétablie solidement par la sagesse de « l’Europe.

« Parme, 12 mai 1850.

« Signé J. Pallavicino. *

Rien de plus clair, rien de plus modéré que ce Mémoire.

Le même jour 12 mai, des instructions spéciales sont envoyées aux divers représentants de la cour de Parme, pour leur recommander de faire prévaloir près des souverains « la politique de neutralité que Je gouvernement croit nécessaire de suivre. » On y rappelle que « S. A. R. a préféré quitter ses États plutôt que d’y appeler une force étrangère; on cite le refus qu’elle a opposé au commandant autrichien de la forteresse de Mantoue ; on désire « que les grandes puissances s’engagent à reconnaître et à faire respecter cette neutralité qui est conforme à la condition où se

trouve le Duché, n'ayant ni donné ni reçu aucune cause d’offense de la part d’aucun État. » Tel est l’esprit des communications que le comte de Stackelberg et M. Isturiz sont priés de transmettre aux cours de Russie et d’Angleterre.

Plus explicites encore sont les expressions qui devront être employées envers les cabinets de Paris, de Turin et de Vienne.

Ce même jour, le 12, une dépêche rappelait à M. Mon les conseils de neutralité transmis par ce diplomate ; elle développait les périls que n’épargnent point au Duché « les menaces continuelles des agitateurs et la gravité des événements extérieurs qui s’accomplissent à la proximité immédiate de son territoire, » et insistait pour que l’ambassadeur fît apprécier par le Cabinet des Tuileries, « la constance de S. A. R. à se maintenir dans les conditions de la neutralité ; parti qui est, on peut le dire, dans l’effervescence actuelle des esprits, le plus difficile et le plus dangereux, mais le plus loyal et le plus convenable à un petit État et à sa garantie vis-à-vis des puissances, surtout dans une question de nationalité. »

Que peut-il y avoir de plus net et de plus juste que ce langage ?

Vis-à-vis du Cabinet de Turin, le ministère parmesan n’était pas moins explicite. Deux lettres étaient expédiées, sous cette date du 12, à M. Coëllo : l’une pour le prier de signaler à M. le comte de Cavour l’abus qui avait été fait du nom de S. M. le Roi de Sardaigne par les insurgés, abus dont assurément le Cabinet de Turin ne saurait être cru complice ; car « le Gouvernement de S. Â. R. estime que si la junte avait

voulu remettre le pouvoir à S. M. le Roi, elle aurait vu repousser avec indignation un projet aussi contraire, non-seulement au bon droit, mais aux liens de parenté qui unissent les deux maisons régnantes et à ces relations de loyale amitié et de bon voisinage qui ont toujours existé entre les deux États» ; l’autre dépêche était pour le prier d’établir nettement la politique de neutralité que S. A. R. a droit de voir reconnaître ; « d’autant plus qu’elle-raême n’a pas hésité à abandon ner ses États plutôt que d’y manquer, et qu’elle arefusé, pour y rentrer, le secours de toute force étrangère, comme elle l’a déclaré au général commandant la place de Mantoue. »

On le voit, il était difficile de se mettre en mesure avec plus de promptitude et de franchise.

La même attitude est prise à l’égard de l’Autriche et dans le même moment. Non content de donner, le 12 mai, des instructions semblables et plus précises encore à M. le commandeur Thomassin, chargé des affaires de la légation de Parme à Vienne, et de lui transmettre les propres paroles de la Régente, le Ministre des affaires étrangères a un entretien avec le comte de Paar, envoyé de S. M. I. et R. le 14, et ce jour il lui résume cet entretien dans une dépêche où se trouvent les déclarations suivantes :

« S; A. R. la Duchesse-Régente, notre auguste « Souveraine, a reconnu nécessaire de demeurer « neutre dans la guerre présente, parce que cette n guerre n’est point dirigée contre les États de Parme, « lesquels se maintiennent dans les meilleures rela- « tions avec toutes les puissances, y compris les

t puissances belligérantes, et parce qu’aucune raison « ne peut induire S. A. R. à y prendre part. Elle a,

« de plus, été conduite à ce parti par le désir d’épar- « gner à son pays les calamités de la guerre, s

« Je m’empresse, disait le marquis Pallavicino en terminant, d’appeler l’attention du Gouvernement 1. et R, afin d’obtenir les égards et les tempéraments nécessaires pour ne point préjudicier aux effets de l’attitude dans laquelle S. A. R. entend persévérer. »

Certes, après de telles communications, après une définition si nette et si sincère de sa politique. Madame la Régente devait croire que sa conduite, déjà pressentie et annoncée au début du conflit, serait appréciée et respectée universellement.

De grands exemples l’y autorisaient.

Le 13 mai, la Reine d’Angleterre avait proclamé sa neutralité. Si Louise de Bourbon n’avait point à ses ordres les flottes et les armées dont dispose S. M. B. , femme et souveraine comme elle, elle n’avait pas de moindres droits.

Aux frontières de Panne, la neutralité du Saint- Père, déclarée comme celle du Duché aux premiers jours de mai, avait été reconnue solennellement le 3 par la France, le 13 par l’Autriche ; seul, le Piémont avait refusé de donner au Père commi]n des fidèles et au droit européen cette légitime marque de vénération. La situation des États de l’Église- était, on l’a vu,

identique en droit à celle de Parme, et, en fait, plus difficile peut-être. Madame en devait concevoir un favorable augure. Les grandes puissances demeurées spectatrices de la lutte lui offraient, à cet égard, les meilleurs encouragements. L’Angleterre, par l’organe de M. Campbell-Scarlett, ministre de S. M. B. près la Gourde Parme, faisait exprimer à la Régente «la satis- « faction éprouvée par le retour triomphal de S. A. R., « retour dû exclusivement à la loyauté du peuple, ainsi « qu’à la fidélité et à l’attachement des troupes natio- « nales, sans aucune assistance étrangère, » et l’envoyé insistait sur les éloges dus à « la modération et à la « sagesse que la Duchesse-Régente et Son Gouverne- « ment ont toujours manifestées, en adoptant une « politique aussi sage, aussi juste, aussi loyale, « pour le bien des peuples et la sécurité du trône. »

Pareils hommages étaient rendus au nom des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg.

Cependant, à l’intérieur, le Gouvernement parmesan prenait le soin le plus jaloux d’éviter tout ce qui, de près ou de loin, eût pu paraître une atteinte à la stricte neutralité dont il s’était fait une loi. Qu’il nous suffise, entre plusieurs autres, de rappeler ici un incident caractéristique.

Les troupes autrichiennes, on le sait, occupaient la citadelle de Plaisance. C’était le moment où les armées impériales, ayant envahi la frontière sarde, marchaient en avant, presque sans rencontrer d’obstacles. Les corps piémontais se repliaient sur Alexandrie, et la Frapce n’était pas encore venue leur prêter son secours tout-puissant.

Le commandant de la forteresse de Plaisance crut

Toccasion avantageuse pour réclamer du podestat et de la municipalité une fourniture d’une quantité assez considérable de vin et d’eau-de-vie. Si la demande avait la forme d’une réquisition, elle était accompagnée, cependant, d’une offre de payement immédiat. Le podestat et le gouverneur qui exerçait les fonctions de commissaire royal pour la Régente, connaissant parfaitement les intentions de leur gouvernement, craignirent, en obtempérant au désir du général autrichien, de compromettre l’attitude passive de l'État; ils en référèrent aussitôt au ministre des affaires étrangères, taxant « d’illégales et de contraires aux traités de 1817 et de 1822 » les prétentions de l’Autriche.

Courrier par courrier, le ministre leur prescrivit de refuser péremptoirement, déclarant qu’à ses yeux « de semblables requêtes sont du genre des réquisitions (le guerre qui se font en pays sujet ou en pays ennemi, » et que « la ville de Plaisance n’est ni dans l’une ni dans l’autre de ces conditions. »

Observateur si scrupuleux de la neutralité, le Cabinet de Parme était donc en droit d’attendre, de la part des puissances belligérantes, des égards également empressés.

' Il faut le dire, son attente ne fut malheureusement point remplie.

“ A Vienne, le comte de Rechberg éleva des difficultés ; non qu’il méconnût à la Duchesse-Régente le droit de proclamer sa neutralité et même d’en appeler aux puissances signataires des traités de J 815 pour en obtenir la reconnaissance et la protection ; mais il hésitait, il craignait les nécessités qui sorti-

raient des événements de la guerre, et il pensait que les alliés, le Piémont surtout, ne seraient pas disposés à témoigner à la Duchesse de Parme les égards qu’elle réclamait.

En ce qui touche le Piémont, le ministère autrichien ne se trompait guère. C’est ici qu’il faut suivre, avec une douloureuse surprise, la marche et les progrès des desseins, secrets d’abord, mais bientôt démasqués et avoués, du cabinet de Turin.

La première réponse fut longue à venir. Le ministre de Parme n'avait réussi à joindre le comte de Gavour que le 21 mai. En vain M. le marquis Pallavicino, justement impatient, avait-il réitéré les lettres et même les dépêches télégraphiques pour presser la conférence dont il désirait connaître le résultat ; « Le « plus vital intérêt du moment, disait-il dans une de « ces dépêches, est de s’assurer que la neutralité « adoptée soit promptement reconnue par les par- « ties belligérantes et avant que la guerre ne des- « cende ici. » On voudra bien remarquer que cette insistance coïncidait avec les succès croissants de l’armée autrichienne. Ce n’est que le 23, le surlendemain du premier échec de cette armée, le surlendemain du combat de Montebelio, que parvinrent à Parme les premières révélations de la pensée du cabinet de Turin.

Cette pensée était ou voulait paraître encore indécise et inclinée plutôt vers la faveur que vers l’hostilité. Le comte de Cavour commençait par déclarer < que le gouvernement sarde a été étranger aux événements des premiers jours de mai, » et que la meilleure preuve qu’il en puisse fournir, « c’est qu’il n’a

pas envoyé à Parme de commissaire royal, bien qu’on le lui demandât, comme il l’avait fait à Modène et en Toscane. » Cette déclaration, assurément, était considérable, mais était-elle sincère ?Legonvernement

parmesan ne pouvait se croire autorisé à en douter, après les assurances antérieures.

Le comte de Cavour ajoutait, il, est vrai, que quant à la neutralité du duché, il lui était difficile de l’admettre, « tandis que Plaisance est occupée par cinquante mille Autrichiens qui, de ce territoire, menaçentles troupes alliées. »

Comme si l’occupation de Plaisance était le fait du souverain de Parme; comme si, loin de l’avoir provoquée, ce souverain n’était pas contraint à la subir malgré lui ; comme si des circonstances étrangères et , supérieures à la volonté d’un prince pouvaient entraîner la diminution ou la perte de ses droits ; comme si le droit de neutralité notamment, rendu

sans doute imparfait par les obligations qu’imposaient

les traités européens, ne restait pas entier et parfaitement applicable dans les limites de la situation exceptionnelle créée par ces traités 1

Cependant, plus réservée et plus bienveillante, la France renouvelait les assurances de respect et d’intérêt pour la Régente, et se bornait à présenter des objections basées sur la < situation géographique des États de Parme, eu égard à la g(jcrre actuelle. »

Le gouvernement parmesan se hâta de répondre h ces objections et de produire, contre les prétentions encore peu formulées du Piémont, des arguments décisifs. On les trouve résumés avec une rare

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clarté dans le Mémorandum adressé sous la date du 25 mai par le ministre des affaires étrangères aux diverses cours de l’Europe ; ce document est d’une valeur décisive. Le voici en entier :

« Lorsque, les différends entre les gouvernements de LL. MM. l’empereur d’Autriche et le roi de Sardaigne ne pouvant plus être amenés à un arrangement, la guerre éclata entre ces deux puissances, l’attention du gouvernement de S. A. R. Madame la Duchesse Régente de Parme se porta sur les conditions, tout à fait particulières, où il se trouvait devant les graves éventualités qui allaient se préparer; conditions délicates, difficiles, périlleuses.

« Il fallait avant tout songer que les États limitrophes des puissances belligérantes seraient probablement le théâtre d’opérations milit.iircs.

« Dans l’inipossibiliié d’empécher, en prenant une attitude que les gouvernements forts peuvent seuls déployer, toute sorte d’attaques sur son territoire, quelleétait la ligne de conduite que le gouvernement de Parme devait se proposer? '

i La conduite de ce gouvernement ne pouvait être indiquée que par la nature de la guerre, combinée avec ses conditions spéciales.

« Ce n’était pas contre l’État de Parme que la guerre était dirigée. Cet État se trouvait alors, de même qu’à présent, dans les meilleures relations avec les Cabinets, y compris ceux des puissances belligérantes, qui n’ont cessé de lui donner des témoignages de sympathie.

« Il pouvait donc se regarder et être en même temps regardé tomme étranger à la guerre ; celle considération fixa son attitude.

« Les conséquences des traités et sa position géographique peuvent toutefois offrir des cas compromettants.

« Mais si l’une ou l'aulre de ces deux conditions, ou toutes deux à la fois, s’opposent à ce que l’État de Parme reste entièrement libre et indépendant, de droit et de fait, nul ne pourra ni ne devra prétendre qu’il s’identifie avec l’une ou avec l’autre des parties belligérantes; et si toutes les formes de la neutralité ne peuvent pas obtenir

sur son territoire cet accomplissement exact qu’elles y trouveraient s’il était délaciié et éloifïné du théâtre de la guerre, et si, par suite de causes antérieures aux événements actuels, il n’était pas occupé par les forces d’une des parties belligérantes, ce n’est pas lâ un grief qu’on puisse porter contre lui.

«Les grandes puissances signataires du traité de 1817, assignèrent (article troisième) à la famille régnante actuelle le Duché de l’arme, le déclarant réversible à rAutriche en cas d’extinction de la ligne masculine; elles déterminèrent aussi (au cinquième article) « que O la forteresse de Plaisance, offrant un intérêt plus parti- « culier an système de la défense de, l’Italie, S. M. I. et R.

« Apostolique conservera d.ms cette ville le droit de

« garnison les frais de l’entretien à sa charge

n avec une force qui, en temps de paix, sera déterminée « à l’amiable entre les hautes parties intéressées. »

« Il s’ensuit que le Souverain de Parme, en temps de guerre, a été placé dans la condition de supporter dans son État la puissance militaire de l’Autriche sans aucune limitation de forces, et cela non pas dans l’intérêt de Parme, mais pour ser^ à des vues plus élevées, connues des puissances signataires dudit traité, vues dont l’appréciation n’est pas réservée au Souverain de Parme, et qui sont déjà l’objet d interprétations et de ,contest allons différentes.

« Des conventions subalternes furent ensuite conclues, et elles durent être stipulées d’après l’esprit dudit traité, lequel, nous aimons à le répéter, ne se rapporte qu’indirectement au Duché de Parme, vu le motif formellement exprime, que la forteresse de Plaisance fut remise à l’Autriche pour servir au système de défense de toute l’iialie.

« C’est donc aux puissances à juger, en tout cas, de la portée du traité en question, et dans les circonstances actuelles on ne voudra pas voir un sujet de reproche dans un fait isolé qui serait de nature à faire supposer une association à l’une des deux parties, une fois qu’un tel fait ne lient pas à l’esprit de gouvernement, mais à la nécessité indéclinable des choses.

« L’Europe entière connaît l’esprit qui anime la Duchesse llcgenie de Parme.

« Depuis le moment où Elle a pris les rênes du gouvernement, Elle a toujours montré qu’Elle savait être à la tête d’un État italien, qu’Elle en voulait garder l’autonomie, qu’Elle était la Mère des sujets de son Fils.

« Nous bornant aux preuves qu’Elle a données de tels sentiments dans le courant de l’année présente, nous dirons que, lorsque la Russie et l’Angleterre proposèrent un congrès pour arranger d’une manière pacifique les affaires d’Italie, S. A, R. se montra prête b y prendre part

c Persuadée que les forces nationales sont les seules qui conviennent à la dignité d’un prince, et qui puissent lui donner un appui moral, c’est à elles que S. A. R. a uniquement voulu se confier.

c( La volonté de son peuple et de ses troupes l'ayant rappelée récemment au sein de ce pays, on a pu se convaincre qu’Elle ne comptait pas, à l’intérieur, des adversaires puissants, et Elle a manifesté n’avoir pas de raisons pour en craindre au dehors.

« H suffit de parcourir ses actes, mais surtout le Mé- . moire aux Cabinets sous la date du 12 de ce mois, pour connaître que si S. A. ne ^eut imposer sa volonté aux circonstances. Elle ne cesse de la déployer dans toute sa force pour écarter ou diminuer, autant que possible, les calamités qui deviendraient bien graves si l’une ou l’autre des puissances belligérantes venait, en ennemie, < traverser ou occuper ses duchés.

« Certes, il est difficile de persévérer dans cette ligne de conduite, d’autant plus qu’il est des personnes qui voudraient pousser Madame la Régente à embrasser l’un ou l’autre parti ; ce qui donne lieu ù une lutte, A des imputations qui exigent une constance à toute épreuve, mais qui ne pourront jamais ébranler une résolution que la prudence, au milieu des avis et des devoirs les plus opposés, conseille comme une nécessité indéclinable.

tQue l'opinion publique et les cabincts>par un égard bien dû à S, A. R. la Duchesse Régente de Parme, veuillent donc examiner sa conduite en face des difficultés qui l’environnent ; cela suffira pour éloigner toute pensée d’hostilité contre l’auguste Princesse.

« On reconnaîtra que S. A. R., tout en désirant em-

brasser nettement un parti, se voit placée dans une situation tellement exceptionnelle que chaque résolution rencontre des obstacles insurmontables.

« Quelle altitude fallait-il donc choisir? Il fallait, à l’intérieur, maintenir l’ordre par les forces de l’État, tâcher d’éloigner de notre territoire les calamités de la guerre, ou, au moins, les diminuer autant que possible ; garder un maintien impartial envers les puissances belligérantes jusqu’à la fin du conflit; se confier à la sagesse des grandes puissances, pour n’avoir pas un jour à être regardée comme matériellement ou moralement responsable de faits qui se seraient passés dins les duchés, soit par suite de leur situation topographique, soit par contrainte, malgré tous les eObrts pratiqués pour garder l’impartialité qu’on s’était proposée.

« Il est à espérer que les puissances, et surtout les puissances belligérantes, voudront apprécier les raisons ^ue nous .venons d’exposer ; 'que les égards . dont les Etats du Saint-Siège, où trois forteresses sont occupées en vertu des Traités par des forces autrichiennes, ont été l’objet, pourront être accordés b Madame la Duchesse Régente de Parme, qu’Elle sera considérée, Elle aussi, dans sa condition tout à fait particulière, comme non impliquée dans la guerre et gardant une attitude qui n’est Hostile à personne.

« Signé Joseph Pallavi«no.

« Parme, ce 25 mai 1859. »

Qboi de plus digne et de plus net que cette déclaration ? Quoi de plus persuasif et de plus légitime que lès motifs invoqués dans ce Mémoire? Assurément, Madame la Duchesse-Régente devait penser qu’une semblable communication porterait la conviction dans les esprits les moins favorables, pour peu qu’ils fussent de bonne foi. . .

Eh bien, le gouvernement de Parme ne se borna *pas, à l’éghrd des gouvernements de France et de

Sardaigne, à attendre l’elTetde la remise du Mémorandum. Résolue à ne rien négliger pour éclairer les conseillers des Souverains alliés et ces Souverains euxmémes. Madame investit d’une mission spéciale, extraordinaire et de conliancc, deux des personnages les plus éminents de sa Cour, et les chargea d’aller à Turin, à Alexandrie, au camp, s’il le fallait, pour appuyer et développer les raisons péremptoires exposées dans le Mémorandum.

Ces deux envoyés étaient le commandeur Cattani, ministre de l’intérieur et sénateur, et le comte d’All’- Asta, gouverneur de Parme et majordome des palais royaux. Le choix de ces deux personnages, la nature de leur mandat, indiquaient un suprême effort. Homme d’État intègre et conciliant, M. Cattani, associé à toutes les réformes par lesquelles la Régente avait mérité les sympathies des vrais amis de l’Italie, devait trouver près du cabinet de Turin un accès que lui facilitait sa réputation. Fonctionnaire de premier ordre, titulaire d’une des grandes charges de la Maison ducale, M. d’All’Asta devait attendre, de la part du Gouvernement français, un accueil conforme à la conûance pleine de dignité dont il était le représentant.

11 est douloureux de penser et de dire que les espérances légitimes fondées sur cette double mission ne furent point justifiées.

Les envoyés étaient partis le 27 mai. Les événements se pressaient; les armées alliées, en plein mouvement, s’apprêtaient h compléter par une bataille le premier succès de Montebello. A la nouvelle de la marche ra~

pide et déjà triomphale de nos troupes, les esprits s’agitaient plus vivement dans toute la Péninsule. Des ’

corps détachés, avant-garde plus ou moins avouée de la Sardaigne, s’approchaientdesfrontièresparinesanea. Au dedans et au dehors, les appréhensions étaient telteinent graves que c’est ce jour-là que Madame avait dû se séparer de ses enfants.

Le comte d’AIl’Asta et le commandeur Cattani partirent en toute hâte.

Du côté de la France, un intérêt respectueux accueillit l’envoyé de la Régente, et prouva que sa situation si difficile était appréciée. Des assurances de ménagements et d’égards furent renouvelées ; mais le tumulte des camps, la nécessité de la stratégie, les incertitudes de ia lutte engagée ne laissèrent point place à de plus explicites réponses. Aussi, malgré des témoignages de bonne volonté, tout resta dans l’indécision et l’action du Cabinet de Paris, qui eût pu être toute-puissante sur le Cabinet de Turin, demeura à peu près nulle.

C’est ce que souhaitait ardemment le comte de Cavour. Libre de cette influence, le ministère sarde ne garda plus aucune mesure. Les faits allaient bientôt parler plus haut que la diplomatie ; c’est à eux que s’en remit le Piémont. Il les avait assez bien préparés pour s’y confier.

L’attaque commença sur la frontière du Duché, du côté de Pontremoli.

C’est sur cette frontière que s’étaient massées les forces insurrectionnelles fournies par la Toscane et

appuyées par le Piémont. Dès le 27 mai, une sorte d'insurrection avait éclaté. Durant la nuit, une troupe d’hommes armés, au nombre de cent cinquante environ, avait assailli le poste des gendarmes et des gardes de tinances à Zeri, l’une des six communes de la ville de Pontremoli. Celte troupe, composée de volontaires enrôlés dans les corps francs, s’était formée sur le territoire sarde, et, réunie à quelques bourgeois de la cité, était parvenue à surprendre et à désarmer les soldats, malgré d’énei^ques résistances. ;

Dans la matinée, le mouvement s’était étendu. Vainement les autres postes avaient tenté de s’y opposer ; à Bagnone et à Villafranca, ils avaient dû céder à des forces supérieures.

La municipalité, réunie sous la pression de l’émeute victorieuse, avait voté la déchéance du Gouvernement ducal, l’annexion au Piémont et l’appel d’un commissaire sarde. Seul sur les six assemblées qui forment la municipe de Pontremoli, le conseil des anciens de Bagnone avait protesté, et, plutôt que d’obéir à la violence populaire, avait résigné ses fonctions. Bel exemple, et qui, dans les circonstances d’alors, était un acte d’héroïsme !

A trois heures, une colonne expéditionnaire sarde et toscane entrait dans la ville, après avoir violé le territoire parmesan.

Cette colonne était commandée par l’un des condottieri de l’Italie, par le général Ribotti. Après avoir fait' ses premières armes dans les rangs des rebelles de l’État pontifical, ce personnage avait dirigé, en 18&3, le mouveihent de la Romagne contre l’aiitorité légitime. A cette époque^ caché sous un nom

d’emprunt, il avait parcooiru les Légations, excitant partout l’ardeür des carbonori. A Bologne, un jour de fête, H avait passé une revue de plusieurs milliers d’af- * fidés qu’un signe de ralliement rendait 'reconnaissables pour lui seul. 11 était alors sous la direction de M. Gipriani, celui-là même qui exerçait naguère la dictature militairë dans les Roiâagnes^ ce chef de conspirateurslui avait remis 17,000 francs. C’était le temps de la conjuration des malheureux frères Bandiera; les signaux, placés sur les cimes des Apennins, avaient appelé aux armes les séides dé l’insurrection, Ribotti, à la tête d’une bande, attaqua Imola; il fut heureusement repoussé, mais peu s’en fallut qu’il ne s’emparât de la ville et ne saisît quatre cardinaux, parmi lesquels était le cardinal Mastaï-Ferretti, le futur et glorieux • successeur de Grégoire XVI (1).

(1) Coi détails, appayés de témoignages non siispects, sont tirés des JUémoires sur l’/talie, do 11. Montànctii, l'un des triumvirs de . Toscane en 1848. Voici les passages de M. Montanclli, p. 96 :

« Le colonel Ribotti, sous un nom emprunté, parcourut, le terri- V toire des Légations; à Bologne, il passa en revue quelques milliers « d’affiliés que les chefs de la conspiration firent dé&ler devant lui, «nn jour de fête, rçconnaisiablos à un signalement donné. 11 reçut « 17,000 francs de Gipriani pour équiper des officiers.

• En même temps, Zambéccari revenait de Naples, où. le jour de la « grande explosion était arrêté il disait tnirabilia de tout ce qu’il a avait tu. Une frégate autrichienne, commandée par les frères Ban*

« diera, entrait dans le port de Livourne. Plusieurs des nôtres allé-'

« rént ù bord, on porta des toasts à l’Jtalie, on y chanta des hymnes « ù la liberté. Les conspirateurs avaient leurs coudées franches, la « police ne savait rien. On avait organisé sur les cimes des Apennins « des signaux télégraphique. •

« Le colonel Ribotti, i la tête d’une bande, pénétra à Bologne, es- « saya de s’emparer de la ville d’imola ; il s’en fallut de bien peu de a chose qu’il ne fit prisonnier quatre cardinaux, parmi lesquels le « futur Pontife Pie IX. • ' •

a Si l’audace, suffisait pour faire des révolutions, le, colonel Ri- B botti y aurait certainement réussi. »

Tel était le chef de l’expédition qui, sous le drapeau piéinontais, forçait les confins du territoire par- • mesan, secondait la révolte et entrait à Pontremoli. Son nom seul réveillait d’odieux souvenirs et promettait les plus audacieuses entreprises.

Les autorités ne pouvaient résister. Déjà, au mois de mai, cette ville avait cédé au mouvement, et si le rétablissement de l’ordre à Parme avait promptement relevé le courage des bons citoyens et amené une heureuse réaction, l’arrivée des envahisseurs formant presque une division ne laissait aucun espoir de . lutte. Cependant le préfet, marquis Appiani de Piombino, fit son devoir.

Les insignes du gouvernement ducal avaient été abattus, et le général Ribotti, somme le préfet de reconnaître l’autorité de la Sardaigne, mais le préfet refuse ; aussitôt il est saisi par ordre du général et gardé à vue. Les gendarmes, les soldats de douane qui veulent rester fidèles, sont entourés, désarmés, jetés en prison. «

De plus, un corps de sept cents Toscans, avec deux pièces de canon, est envoyé sur la Cisa, en avant de Pontremoli.

C’était la plus flagrante violation du droit des gens, de la souveraineté, de la neutralité. Entrer, sans déclaration de guerre, sur un territoire ami et neutre, s’emparer d’une ville, arrêter les représentants de l’autorité légitime, incarcérer les agents d’un gouvernement libre, c’était une agression injustifiable, c’était un attentat sans excuses.

Or, pareille injure, pareille violence, étaient-elles le fait personnel d’un chef de bandes irresponsable ,

OU bien avaient*elles l’aveu du Cabinet sarde dont ce chef employait le nom et portait le drapeau?

Dans le premier cas, une répression armée, immédiate, pouvait et devait être tentée; le gouvernement de Parme n’y eût pas failli. Dans le second il s’agissait d’entrer en lutte ouverte avec le Piémont et peut-être avec son puissant allié; dès lors l’engagement, contraire à la neutralité, devenait trop inégal.

A peine la nouvelle de l’arrestation du marquis de Piombino est-elle parvenue dans la capitale, que, d’une part, la Régente envoie un bataillon de ligne en observation vers Pontremoli, et, de l’autre, ordonne à son ministre des affaires étrangères de former par le télégraphe une demande immédiate d’explication et de réparation près de M. le comte de Cavour. Madame était autorisée à croire que sa neutralité depuis si longtemps dénoncée et qu’un de ses ministres était allé défendre h Turin en ce moment même, serait au moins respectée en apparence et que le gouvernement sarde tiendrait à honneur d’en désavouer la violation.

La dépêche du marquis Pallavicino portait : « On me rapporte que, contre tout droit, le préfet royal, marquis Appiani de Piombino, est gardé en otage à Pontremoli par un soi-disant général Ribotti, et que <les gardes de finances et des gendarmes sont arrêtés. Je fais appel à V. Exc. pour obtenir leur mise en liberté iojmédiute, sauf à en entretenir plus longuement par lettre V. Exc. Je lui demande une réponse télégraphique. »

Partie le 30 mai, la dépêche ne reçut de réponse que le 31. Voici le texte de cette réponse signée de M. le comte de Cavour : < Le Duché de Parme étant

la base d’opération de l’armée ennemie, il n’est pas possible d’cmpôcher que, de notre côté aussi, des hostilités n’arrivent pas.

Ici, il faut remarquer l’astuce de cette dépêche. Nulle satisfaction n’est donnée, et en même temps aucune résolution n’est,annoncée nettement. Il semble que l’invasion du territoire et les violences commises contre les autorités légitimes ne soient qu’une nécessité impossible à conjurer. .

Quant aux hostilités, quant à une occupation même, elles étaient implicitement reconnues inévitables, h cause de la situation spéciale du Duché. Le Cabinet de Parme les avait prévues et les aurait subies, ainsi que ses dépêches et ses envoyés l’avaient surabondamment expliqué. Mais le' fait grave et décisif, celui qui rompait la neutralité, l’arrestation du préfet parmesan, n’était^ ni désavoué ni regretté par le ministre sarde.

Son silence, assurément, pouvait s’interpréter comme une déclaration de guerre, mais il ne répondait pas cependant d’une façon assez manifeste. Le marquis Pallavicino demande des explications nouvelles; il expose quç la gravité croissante des événements exigeait une résolution formèlie du Cabinet de Turin. « Pontreraoli est déjà en insurrection ; le prince Napoléon va porter son quartier général à Pistoie, d’où il doit passer à.Modène, et probablement à Parme. » Le gouvernement parmesan f a fait près de l’Autriche des déclarations qui équivalent à des protestations contre les actes d’hostilités dont l’oçcupation de Plaisance peut être la base. » La situation de Parme < est absolnment indépendante de la volonté

de son souverain ; elle n’est qu’une conséquence du traité de 1817 ou de l’extension que d’autres se croient en droit de lui docmer. # S. A. R. entend recevoir une réponse catégorique.

C’est alors que M. le comte de Cavour jette le masque. Il venait d’apprendre, par M. Cattani et son collègue, tous les détails de l’invasion de Pontreraoli. Les envoyés avaient été arrêtés un instant par le général Ribotti, et n’avaient pu continuer leur route qu’en déclarant qu’ils étaient chargés d'une mission diplomatique. C’est le moment que M. de Cavour choisit pour signifier que la < Sardaigne ne peut, en aucune manière, reconnaître une neutralité qui est non-seulement en contradiction avec le caractère du mouvement actuel italien, mais qui, en droit et en fait, s’esttrouvée violemment rompue à son détriment depuis le commencement des hostilités de l’Autriche contre le Piémont. »

En même temps, il éconduit M. Cattani.

Ses allégations, on l’a vu, étaient complètement démenties et par les faits et par le droit. Les faits, au contraire, témoignent du scrupule religieux avec lequel le Gouvernement de Louise de Bourbon s’était maintenu dans les devoirs'd’un État neutre, depuis le. premier jour de la déclaration de guerre. Le droit ne permet pas de lui imputer des actes supérieurs à- sa ' volonté, et qui résultaient de stipulations que l’Europe lui avait imposées.

Mais, du moins, — et l’on était au â juin, — Madame • savait à quelle extrémité elle se trouvait désormais ex.posée du côté de l’étranger. Le Piémont lui était un implacable ennemi ; l’ Autriche, impliquée dans de

graves embarras, ne lui avait pas donné d’assurances satisfaisantes; et, quant à la France, elle ne portait pas son action jusqu’à amortir les mauvais desseins de la Sardaigne.

S. A. R., il est vrai, rencontrait, de la part des cours restées neutres, des égards empressés et même un concours généreux et actif. L'Espagne lui prêtait une assistance dévouée, et le ministère anglais, il faut le dire à son honneur, employait, même à Paris, son influence, d’ordinaire assez écoutée, pour que la diplomatie française agît directement et avec énergie sur le Gouvernemeut du roi Victor-Emmanuel en faveur du Souverain de Parme. Qu’on nous permette de signaler également ici la noble conduite de l’envoyé britannique, sir Campbell-Scarlett, dont le chevaleresque respect correspondait si bien aux instructions précises du comte de Derby, premier ministre de la Reine Victoria, et du comte do Malmesbury, secrétaire d’État des affaires étrangères.

Mais que pouvait cet appui moral de puissances éloignées et restant spectatrices de la lutte ? Leur adhésion était un encouragement vivement ressenti par la Régente; elle ne sufiisait pas à conjurer les périls, croissant de jour en jour, d’heure en heure.

Cependant, les dispositions populaires prenaient un caractère plus menaçant. L’invasion impunie du général Ribotti; son audace augmentée par l’impunité; l’aveu du Piémont qui couvrait les plus téméraires

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entreprises, ei la présence même de ses troupes (1) ; la probabilité d’une attaque sur la capitale; bien plus encore, la certitude que ces premières bandes allaient être suivies d’un corps d’armée française ; la nouvelle des victoires remportées par les armes des alliés; tout, eaflu, concourait à agiter les esprits, à seconder les intrigues du parti piémoutais, à relever les espérances du parti révolutionnaire.

Les démonstrations hostiles, les injures, les violences redoublaient contre les soldats fidèles à leur Souverain.

De temps 5 autre, des volontaires partaient pour rejoindre l’armée sarde. Le Gouvernement n’opposait aucun obstacle à leur départ, empêchant seulement que l’ordre ne fût troublé par l’éclat que quelques-uns essayaient de donner à ces émigrations. Toutefois, il en résultait, dans les classes moyennes, une émotion qu’on ne pouvait absolument réprimer.

Puis c’était le retentissement des événements militaires aceomplis dans le nord de l’Italie. Une tactique habile exaltait surtout les exploits prétendus de Garibaldi et donnait à ce condottiere le prestige du génie légendaire de l’indépendance. Dans les cafés, des indices de troubles se remarquaient de plus en plus significatifs.

La Régente, il est vrai, gardait dans tous les rangs cet ascendant qui ne lui a jamais été refusé, mais l’empreinte du mécontentement paraissait sur les visages, même quand elle recevait les hommages ordinaires.

(1) Le régiment piémontais Royal-Novi faisait partie du corps du général Ribottt.

Scs Ministres devenaient l’objet d’une animadversion qui ne se déguisait plus ; des rapports très-circonstanciés démontraient que leur sûreté personnelle était compromise; des cris sinistres s’étaient fait entendre sur leur passage.

Au moment du départ des jeunes Princes et des jeunes Princesses, l’anxiété publique redoubla. L’armée crut que la Régente avait suivi ses enfants, et elle commençait à murmurer. Madame se montra et fut saluée par les troupes. Cette démonstration de fidélité irrita encore le parti du désordre.

La victoire de Palestro (30 mai) l’exalta bien davantage. Dès lors, il ne prit plus la peine de dissimuler. On faisait hautement des vœux pour l’annexion à la couronne du Roi galantuomo,<in premier soldat de la Liberté italienne. Des émissaires se rendaient au devant du corps d’armée du général Ribotti, le pressant de SC rendre à Parme, dont ils promettaient de lui ouvrir les portes. On répandait le bruit de la prochaine arrivée des volontaires toscans, de ces corps-francs de l’insurrection, où les sept oflBciers chassés des troupes ducales le Ix mai avaient été réduits à prendre du service. C’étaient des alarmes continuelles; c’étaient ces inquiétudes subites, ces terreurs vagues qui précèdent toujours les crises.

Plus que jamais on affectait de séparer Madame la Régente de ses Ministres, et on désignait ceux-ci aux poignards. Dans les- premiers jours de juin, ils avaient été publiquement menacés.

Et, cependant, une juste popularité avait été acquise ' au Ministère. Le marquis Pallavicino, applaudi en l8/i8 et 1849, avait vu s’accroître sa renommée à son en-

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trée aux affaires, et il l’avait hautement justifiée par ses actes. La loyale probité de ses collègues, leurs utiles réformes, leur rare intégrité, les avaient entourés de la considération universelle. Hélas! il fut facile déjuger combien, sous l’action dévorante de la calomnie et de la haine, ces sentiments s’étaient affaiblis dans les esprits égarés. On se détournait à leur vue, et môme, devant un café où stationnaient de nombreux jeunes gens, on affecta de laisser voir la garde des stylets réservés pour les conseillers de la couronne.

Malgré d’aussi tristes symptômes. Madame demeurait calme et résolue. L’attitude de l’armée la rassurait à bon droit. Officiers et soldats sollicitaient une occasion de se mesurer de nouveau avec les rebelles dont ils avaient eu si récemment raison, et leur ardeur redoublait par. le sentiment des dangers que courait la Souveraine. Des différents quartièrs militaires, de la citadelle comme des provinces, les rapports attestaient unanimement l’excellent esprit de la troupe, et chaque fois que Madame passait devant un poste, l’enthousiasme des soldats jetait le défi aux artisans du désordre.

Du côté de la diplomatie, Louise de Bourbon recevait des témoignages qui devaient la toucher. Sa situation excitait une vive sympathie : des offres de secours et d’asile lui étaient adressées de la part de l’Espagne : don Escalante s’était rendu près d’elle pour la protéger au besoin. De généreuses paroles lui avaient été transmises au nom de la Reine Victoria ; une frégate anglaise était mise à sa disposition, et une retraite se serait ouverte pour elle à Malte ou dans toute autre

possession de la Grande-Bretagne qu’elle eût voulu choisir. M. Scarlett était venu s’établir à Parme pour mieux marquer qu’il était aux ordres de S. A. R.

Résignée et ferme, Madame avait répondu avec gratitude, attendant les événements, se fiant à la protection de son bon droit et ne réclamant d’autre égide que celle de sa neutralité.

L’envoyé de la cour de Londres, arrivé à, Parme le 3 juin, l’engageait à avoir foi dans les pressantes démarches du ministère; et, en réalité, le 7 juin, le comte de Malmesbury recommandait à lord Cowley de renouveler ses instances près du cabinet des Tuileries, afin que la France usât de tout son crédit sur le ministère sarde pour obtenir le respect du Duché et pour l’amener à retirer ses troupes; voici le texte même de la dépêche : « La présence de ces troupes « sur le territoire parmesan ne peut être considérée f que comme un emploi cruel et injustifiable de la « force contre un État petit et faible, administré par « une femme dépourvue de ressources suffisantes « pour maintenir son indépendance contre les violen- « ces d’une armée d’invasion, quoique désirant. éviter (t de prendre part à la guerre désolante qui sévit sur « les frontières et faisant son possible pour gouver- « ner son peuple avec humanité et justice. »

Le même langage était tenu par le cabinet anglais è sir James Hudson, ministre à Turin ; les mêmes ordres lui étaient donnés de s’entremettre près de M. de Cavour pour obtenir le rappel du corps d’invasion.

Aucune de ces tentatives ne réussit. En même temps les faits se pressent.

La victoire de Magenta, l’entrée des Français à Mi-

lan portent au comble Texaltaiion du parti piémontais. Les Autrichiens vont évacuer Plaisance.

Les avant-postes des troupes à la solde de la Sardaigne sont à quelques heures de Parme ; une division marche sur Plaisance ; l’armée du Prince Jérôme Napoléon va franchir la frontière du Duché. Tout espoir de se voir respecté est perdu.

Madame résiste encore ; elle veut courir la dernière chance: son pouvoir est debout, et la fierté de son attitude n’a pas encore permis qu’il soit attaqué par les ennemis de l’intérieur. A toutes ses angoisses vient se joindre l’assaut de la maladie : une irritation de poitrine la saisit et une fièvre violente la cloue sur un lit de douleur. C'était le 7 juin au soir.

La veille, elle avait rassemblé ses ministres : elle avait mesuré la gravité croissante des événements, pesé les alternatives et les résolutions. La veille, elle était sortie en voiture avec les ministres d’Espagne et d’Angleterre et elle avait parcouru les endroits les plus fréquentés, pour témoigner de sa sécurité. Déjà on lui avait parlé de départ : elle avait refusé.

Le lendemain matin, malgré l’accablement de la souffrance, elle appelle de nouveau ses conseillers. Cette fois, leur avis est unanime : la mesure est comblée. Louise de Bourbon n’a d’autre destinée que de tomber prisonnière des Piéraontais ou de fuir avec les Autrichiens. L’une ou l’autre de ces extrémités ne peuvent être encourues. « Attendons encore, » dit Madame, voulant conduire la résistance jusqu’à sa dernière limite.

Mais de tous côtés les menaces redoublent les

Ministres déclarent qu’ils ne peuvent plus répondre de rien, qu’ils sont impuissants à contenir l’effervescence de l’année, qu’une collision sanglante va éclater, que la victoire à l’intérieur sera douloureuse et inutile ; que le lendemain, Parme sera envahie ; que la Souveraine perdra l’avantage de sa constante modération ; qu’elle compromettra peut-être sans remède les droits de son Fis ; que la retraite est le seul parti à prendre, le seul qui soit conséquent avec la neutralité, aujourd’hui violée et impossible ; le seul qui appelle naturellement, après des protestations solennelles, l’appui de l’Europe et la garantie des puissances, qu’enfin. Madame ne cède point à l’émeute, et qu’elle ne se retire que devant la force des choses, devant l’empire de circonstances qui brisent sa volonté et anéantissent sa liberté.

Domptant la violence du mal, Louise de Bourbon se lève et préside un dernier conseil. Sans adopter encore une résolution absolue, elle veut tout préparer. Elle dicte les proclamations et les instructions ; elle en discute les termes et elle en règle les dispositions. D’elle-même elle y ajoute, pour ses braves soldats, des conditions favorables. Jalouse de maintenir la foi du serment militaire et la Gdélité au drapeau, elle déclare qu’elle veut délier les troupes de leurs engagements sacrés, si elles sont exposées à de coupables instigations ou à de criminelles exigences. Et en même temps, décidée à épargner le sang de ses sujets, elle ordonne à l’armée de s’éloigner et de*se dissoudre plutôt que d’entamer une lutte meurtrière.

Elle a pourvu ainsi aux plus pressantes nécessités.

Mais elle résiste encore, on était au mercredi soir.

Le lendemain, 9 juin, à onze heures du matin, après une nuit cruelle, cruelle d’angoisses plus encore que de maladie, les Ministres essayent une suprême tentative : les yeux pleins de larmes, le cœur élevé au ciel, Madame cède enfin 1 Elle va partir.

Auparavant, elle veut revoir ses plus fidèles serviteurs : c’est elle-même qui, la voix brisée, mais l’esprit calme, entend leur annoncer son départ.

On ne lui dissimule pas que l’armée aura une peine extrême à se résigner à cette retraite. C’est elle encore qui va au devant de cette difficulté, la plus douloureuse.

Aussitôt elle fait appeler, dans ses appartements, la compagnie de service au palais : elle s’adresse aux soldats, leur parle ce langage d’affection et d’autorité auquel ils sont accoutumés d’obéir, les remercie de leur fidélité , de leur dévouement , et déclare qu’elle va y faire un nouvel appel et leur communique la nécessité où elle est de s’éloigner. Qu’ils se chargent de reporter ses paroles à leurs camarades; qu’ils soient les témoins de la violence que les circonstances exercent sur elle, de la protestation qu’elle réitère contre l’invasion de ses États, contre la violation des droits de son Fils ; qu’ils demandent, qu’ils exigent de l’armée le sacrifice de sa juste vengeance. C’est la dernière marque de dévouement que réclame leur Souveraine.

Les soldats étaient saisis d’une émotion indescriptible. L’un d’eux s’écrie : « Mais pourtant on ne peut pas nous enlever nos Princes ; c’est notre bien et il nous appartient 1 » Au milieu de la désolation, des

cris de Vive le Duc ! Vive la Régente ! éclatent; Madame les comprime avec de nouveaux témoignages de gratitude et de conOance.

Son Altesse Royale part ! Sa voiture traverse les rues de Parme comme pour une sortie accoutumée. Le ministre Pallavicino, sir Campbell-Scarlett, Don Escalante, l’accompagnaient (1). Le bruit de sa retraite s’était rapidement répandu: sur le passage, le respect et la douleur se font jour. « La Duchesse, dit une correspondance émanée d’une source non suspecte (2), a quitté sa capitale au milieu d’un profond et respectueux silence, qui n’excluait pas la sympathie et la pitié dues au malheur. » Ce silence était à la fois la marque du désespoir des bons citoyens cl le tribut involontaire arraché aux esprits rebelles. Tant cette grande et illustre femme avait inspiré de vénération ! Ceux qui allaient triompher de son éloignement n’psaient pas manifester leur joie : ils auraient insulté la conscience publique qui, libre encore, ne l’eût pas souffert.

D’ailleurs, nnl n’ignorait que Louise de Bourbon ne se retirait que devant la violation d’un droit impuissant à se protéger et à se faire reconnaître; qu’elle cédait enfin à la brutale oppression du glaive étranger. En un mol, Madame la Régente était la victime de la dignité et de l’indépendance delà souveraineté, et elle emportait avec elle ce droit auguste contre lequel, comme dit notre Bossuet, tout ce qui se fait est nul de soi.

(1) On ne saurait assez louer la conduite des deux envoyés d’Angleterre et d’Espagne. Sir Scarlett ne quitta Madame qu’à Mantoue, et Don Escalante la suivit jusqu’à Saint-GalL 12) La Patrie du là juin.

A la nouvelle du départ, la consternation et la stupeur s'emparèrent d’abord de la ville. La proclamation suivante fut publiée et lue avidement. Les plus ennemis étaient obligés d’avouer que jamais langage n’avait été si douloureusement affectueux, jamais attitude si dignement dessinée :

« Quel a été le Gouvernement de ma Régence, j’en appelle à votre témoignage à tous, habitants de l’Étal : j’en appelle à l’histoire.

« Des idées plus ardentes, pleines de promesses pour les esprits italiens, sont venues se mettre à la traverse des progrès pacifiques et sagement libéraux vers lesquels étaient tournés tous mes soins; les événements qui se succèdent aujourd’hui m’ont placée entre deux exigences contraires, celle de prendre part à une guerre qui s’appelle de nationalité, celle de manquera des conventions auxquelles Plaisance spécialement et l’État entier étaient liés longtemps avant que j’aie pris le Gouvernement.

« Je ne dois ni m’opposer aux vœux proclamés par l’Italie, ni manquer à la loyauté. Aussi, une situation de neutralité telle que semblaient la conseiller les conditions exceptionnelles faites par ces conventions à mon territoire n’étant plus possible , je cède aux événements qui me pressent, recommandant au municipe de Parme la nomination d’une commission de gouvernement pour maintenir l’ordre, défendre les personnes et les propriétés, pourvoir à l’administration publique, à

la destination à donner aux troupes royales et aux ai>très sollicitudes qui sont commandées par les circonstances.

f Je me retire en pays neutre,prèsdemes bien-aUmés Fils, dont je déclare réserver tous les droits pleins et entiers, lesconflant à la justice des hautes puissances et à la protection de Dieu.

« Dignes populations de toutes les communes du Duché, partout et toujours votre souvenir demeurera cher à mon cœur.

« Parme, le OJuln 1859 .

« Louise, Régenté.

• Par S. A. R. :

a Le secrétaire intime de cabinet,

« G. Pallaticino. »

Quoi de plus touchant que cet appel à l’histoire et au témoignage des peuples! Quoi de plus clair que cette exposition de la nécessité où se trouvait entraînée une Princesse, Italienne du fond du cœur et ne voulant ni laisser violer son indépendance ni briser les traités ' Quoi de plus sacré que la protestation faite en faveur des droits de l’orphelin et confiée à Dieu et à l’Europe I

La Régente laissait également des instructions qui devaient être portées à la connaissance de tous. Les voici :

« l« Les ministres d'État et le président du dépai-

tenaent militaire cesseront leurs fonctions au8Sitdt(}ue j’aurai quitté Parme.

c 2° Tous les autres magistrats, fonctionnaires et employés de toute classe resteront fermes à leurs posâtes respectifs.

* 3® Les secrétaires généraux pourvoiront provisoirement aux affaires ordinaires ressortissant des trois ministères de grâce et de justice, de l’intérieur et des finances.

« 4° Les signatures, pour les légalisations, seront données au ministère des affaires étrangères, par la secrétaire général de ce département pour le ministre.

< 5° Tout ce qui est relatif à la Maison royale est recommandé au major comte Louis Tedeschi-Radini, commandant des hallebardiers royaux, jusqu’au retour du comte Édouard d’All’Asta, gouverneur provisoire actuel des palais royaux et intendant de la Maison royale.

« 6° La municipalité de Parme se réunira immédiatement, sur la convocation du podestat de Parme» pour qummer la commission du gouvernement.

« 7® Jusqu’à l’entrée en exercice de cette commission, les troupes royales seront sous les ordres de ieuf inspecteur général , commandant général Antonio Crotti,et maintiendront avec la plus grande discipline l’ordre public.

t Ensuite elles seront placées sous les ordres du gooveriiement, et si des événements de force majeure les mettaient dans de pénibles conditions, elles pourront se regarder comme déliées de leur sermeoL

c 8® Trois mois de solde avec retenue sont accordée

aux officiers, un mois aux sous-officiers, et un demimois aux soldats des troupes en activité de service qui, après avoir concouru à la défense et au maintien de l'ordre, voudraient renoncer au service militaire.

B 9’ Les présentes instructions et ma proclamation de ce jour seront publiées et répandues partout, à la diligence de notre secrétaire intime du cabinet.

n Parme, 9 juin 1859,

n Signé : Louise, Régente.

« Par S. A. R.:

a Le secrétaire intime de cabinet,

<( PlLLAVlCINO. »

S. A. R. s’adressait ensuite à sa brave armée eu ces termes :

t Officiers, sous-officiers et soldats,

« Mon cœur est encore ému des démonstrations enthousiastes de dévouement et de fidélité par lesquelles vous m’avez naguère accueillie à mon retour à Parme,

« Confiante en vous, je n’aurais pas eu de plus ardent désir que de continuer à marcher dans la voie des ameliorations de tout genre pour l’État, au proQt de tous, sans en exclure même ceux qui, sans cause à moi connue, se sont faits mes ennemis.

<< Mais il y a dans le monde des forces irrésistibles devant lesquelles, à des jours donnés, toute volonté doit s’arrêter. Elles interrompent l’exercice de ma Ré-

gchce à peine à moitié de son conrs^ et elles me contraignent de m’éloigner de mon pays et de vous.

« Cédons noblement ensemble, puisque la résis- ' tance conduirait à des collisions sanglantes que je veux par dessus tout éviter. Et vous, par la plus absolue obéissance à vos chefs, par le maintien de.la plus rigoureuse discipline, démentez à la face de l’Italie, les reproches de licence effrénée et d’instigation au dér sordre dont les calomnieuses accusations des'feuiiles étrangères ont voulu vous souiller.

€ Autant qu’il m’a été donné de’ décider et d’èspé- ' rer, j’ai songé à ceux d’entre vous qui' préfèrent se retirer du service; je laisse aux autres la faculté de se regarder comme déliés du serment dé fidélité ; les uns et les autres, néanmnoins, ne se considéreront comme libres que lorsque le maintien de l’ordre intérieur aura été fermement assuré. ‘

( Officiers, sous-officiers et soldats, votre Prince vous appréciera et vous aimera toujours, même de loin ; ses droits demeurent garantis par la foi des traités et par la justice des peuples et des rois.

« Panne, le 9 juin 1850.

f Louise. »

On le voit, Madame avait pourvu à tout. Par un dernier acte, elle autorisait la municipalité de Parme à s’adjoindre trente notables qui formeraient, avec le conseil, on municipe extraordinaire chargé de prendre les mesures exceptionnelles exigées par les circonstances et enfin, pour le temps qui s’écoulerait entre le moment de son départ et l’entrée en fonc-

— isolions dè la commission dti gouvernement que devait nommer le municipe, elle conférait ses pleins pouvoirs, avec le titre de commissaire royal extraordinaire, au chevalier Louis Dragbi, directeur de la police générale. Des pouvoirs semblables avaient été expédiés au gouverneur de Plaisance.

Aux premiers moments, les autorités constituées par ■ la Duchesse accomplirent leur mission. Le prince Soragna, podestat de Parme, réunit le conseil; les trente notables furent choisis (1), et M. Draghi leur remit ses pouvoirs intérimaires.

. (1) Voici notification ofiScielle 4a choix des trente notables :

< Le Podestat de Parme fait savoir qu’en raison des conséquences de la grande guerre nationale qui a lieu en Italie, par suite desquelles notre ville ett près de se trouver dans des conditions exceptionnellement graves, le conseil municipal, par sa délibération d’hier, revêtu de la sanction souveraine, s’est adjoint les trente citoyens Botablea dont les noms suivent : lé Professeur Giovanni Adorni. — L’ingénieur Evaristo Armani. — Le Docteur Edmondo Barbiéri. — Le Chevalier Antonio Bbrtani. — Le Président Pietro Broni. — Luigi Cahpolongbi . — Le Comte Girolamo Cantelli. — Giulio Carhignani. — Le Professeur Bernardino Cipelli. — Le Docteur Marcello Costahezzana. — Le Comte Luigi Malespina Crfscini.

— L’Avocat Achille Marinelli Dallay. — Le Conseiller Antonio Gazzi. — Le Docteur Antonio Lombardi, — Le Professeur Antonio Marciii. — Le Docteur Girolamo Musiari. — Guglieimo Mussi. — Le Commandeur Giambattista NiccoLOSt. — Ermcnegildo Ori alu. — Le Professeur Giovanni Passbrini. — Le Marquis Carlo Pavbri Fontana.

— Giacomo PtoHiNi. — Le Professeur Giuseppe Piroli. — L’ingénieur Saute Rapaccioli. — Le Professeur Giuseppe Rizzardi Pol- LiNi. — Le Docteur Giovanni Rondani. — Ercole Rossi. — L’ .Avocat Pietro Torrigiasi. — Le docteur Carlo Ughi. — Le Chanoine Giovanni Viscoim.

« Le conseil, ainsi reconstitué, prendra les mesures que les circonstances rendront nécessaires, au nombre desquelles est comprise la création d’une garde nationale pour le maintien de l’ordre.

« Parme, Ô juin 1859.

« Signé D. Soragba. »

Que va faire maintenaut cette municipalité investie de la pleine autorité, chargée, sous la sanction royale, de défendre l’ordre, de veiller aux intérêts du pays, de garder l'hériiage d’une mère absente et d’un Souverain orphelin ?

Écoutera-t-elle la voix de l’honneur qui lui prescrit d’observer scrupuleusement la neutralité, de «e présenter aux années alliées comme remplissant une mission transitoire, étrangère aux luttes politiques ou militaires, toute de conciliation et de paix ?

Qui n’eût respecté cette attitude? Le Piémont luimême, s’il eût osé y porter atteinte, aurait été contenu par la loyale générosité de la France. Pas un ofDcier, pas un général qui ne se fût borné à demander ce que les nécessités de la guerre peuvent faire exiger en pays ami, mais qui ne se fût opposé à tout acte attentatoire aux droits souveraius et à l’indépendance nationale?

Au lieu de cette conduite si simple et si sûre, la municipalité, à peine constituée, est envahie par la passion révolutionnaire. Son président, le podestat, refusant de s’associer à des délibérations déshonorantes, s’était démis de sa charge. Les agents piéinontais exercent sur ses membres une pression qui n’a plus de contre-poids. Dans son sein, le signal de la défection est donné : la terreur fait le reste.

A quatre heures de l’après-inidi paraît une délibération dont le texte doit être rapporté, parce qu’il montre à la fois la trahison et la honte qu’il l’ont dictée.

t Le municipe de Parme,

€ Vu la proclamation de S. A. R. la Duchesse-Régente Louise-Marie, en date de ce jour;

< Nomme une commission de gouvernement avec la charçe de régir le pays jusqu’à ce que le gouvernement du Roi Victor-Emmanuel y pourvoie.

« Elle est composée de MM. le comte G. Cantelli, le vice-président docteur Bruni, l’ingénieur-docteur Ev. Armani, et prend immédiatement l’exercice de son autorité.

tt Panne, le 9 juin, à quatre heures et demie de l’après-midi.

€ Pour le podestat :

f Le syndic,' G. Vicenzi.

« Lit secrétaires provisoires :

« G. OSENGA,

< S. Rxppaccioli. a

Tout est étrange, irrégulier, odieux dans cet acte. Le municipe, par un scrupule mêlé de dérision, se réfère à la proclamation de Madame la Régente ; et c’est sur la base de cette autorité vénérée qu’il va édifier son usurpation et son manque de foi I

Conformément aux instructions de la Duchesse, il procède à la nomination d’une Commission de gou-

vernement; mais, comme pour forcer la main à celle Commission, ou plutôt pour lui servir de complice, il l’oblige à provoquer un appel à Victor-Emmanuel et à inaugurer l’intrusion d’un commissaire de ce Roi étranger. Et enfin, c’est dans son sein, c’est parmi les notables sur qui la confiance du Gouvernement a cru pouvoir se reposer, que se recrute à la fois la commission et ses secrétaires. C’est un gentilhomme, le comte Cantelli, c’est un ingénieur, M. Armani, * c’est un magistrat, M. Bruni, qui ne craignent pas de prendre sur eux et sur leur conscience une telle responsabilité ! L’histoire garde avec raison, pour des actes de cette nature, ses plus justes sévérités.

L’effet produit par la résolution du municipe fut considérable. Elle avait été inspirée par la peur du parti piémontais; ce parti semblait presque embarrassé d’un aussi rapide triomphe. La population honnête était tremblante et indignée. L’armée ressentit plus vivement que personne l’injure faite à ses augustes maîtres. Ici commence, pour les braves soldats de la brigade de Parme, une destinée digne de la gloire qu’ils s’étaient acquise au 1^’' mai. Il faut raconter cette journée du 10 juin dons tous ses détails ; c’est le plus noble exemple de modération, d’obéissance, d’intelligence et de dévouement qui, depuis longues années, ail figuré dans les annales militaires.

Le départ de leur souveraine bien-airaée avait jeté les soldats dans uue sombre douleur. Tous eussent

voulu Jui faire cortège et partager son exil. Les uns rerusaient de croire à sa retraite ; les autres parlaient de l’aller chercher et de la ramener sous la protection de ces armes qui l’avaient déjà rétablie. Tous prétendaient mourir pour elle.

Les oflBciers publiaient et commentaient les instructions laissées par la Duchesse. Les témoins des adieux du palais reportaient partout des paroles de remerciment, les gages d’affection, les ordres suprêmes dont ils étaient chargés près de leurs braves camara- * des ; mais c’est à grand’peine qu’on parvenait à persnader ou à contenir les soldats.

Leur attitude triste et ferme, la volonté formellement exprimée de n’obéir qu’à leurs chefs et dans la limite tracée à leur devoir, ne tardèrent pas à exciter les colères du parti révolutionnaire. Des groupes se formèrent aux abords des casernes, aux environs des postes de garde. Les colloques entamés étaient repoussés par les tronpes ; on en vint bientôt aux reproches, aux injures, aux outrages. En même temps, tout uniforme isolé était assailli.

Ce fut pire encore quand l’armée eut appris le vote de la municipalité. Obéir à une Commission de gouveTnement, gardienne des droits du souverain, rien de plus simple ; d’ailleurs, tel était l’ordre de la Duchesse, et nulle objection n’y eût été apportée. Mais se rendre complice de l’usurpation, devenir l’instrument de la trahison, renier le drapeau, fouler aux pieds le serment de fidélité, subir la cocarde étrangère, se déshonorer, en un mot, jamais les soldats parmesans n’y eussent voulu consentir. Ils exprimaient bautetneot leur colère et leur indignation.

Plutôt marcher sur les rebelles, plutôt brûler la ville entière !

Devant l’explosion de ces sentiments, l’irritation révolutionnaire s’alluma. Les rassemblements devinrent plus menaçants : le poste de la place d’armes fut attaqué par une foule ardente qui demandait les armes et essayait de corrompre ou d’intimider les troupes. Les officiers firent prendre les armes, la multitude fut repoussée.

Mais Madame avait, par dessus tout, recommandé d’éviter un conflit sanglant. Les soldats durent se retirer sur la citadelle pour qu’une nouvelle collision n’éclatât pas. Chemin faisant, plusieurs d’entre eut furent blessés à coups de stylet par les individus qui ies suivaient

L’émeute s’étend bientôt : tous ies postes sont assaillis, quelques-uns des moins importants sont désar> inés ; dans d’autres, des soldats sont blessés ou tués.

Différents officiers, qui se rendaient, sans défiance, & leurs quartiers, se virent, par chemin, insultés, frappés à l’improviste, dépouillés même.

A la nouvelle de ces indignités, à la vue de leurs camarades qui accouraient sanglants et en désordre, les bataillons résidant à la citadelle ne se contiennent plus. Ils courent aux armes, se rassemblent près des officiers : i Vengeons-nous des assassins I Canonnons la ville, et quand nous aurons épuisé notre dernière amorce, emportons nos drapeaux et retironsnous à Brescello ! L’honneur sera sauf, et le sang de nos camarades aura reçu une expiation I n Tels étaient les cris unanimes. Ën vain les officiers essayent de calmer cette agitation ; en vain rappellent-ils que la Ré-

gente a interdit de faire feu sur ie peuple. « Non, non répondent les soldats, ce n’est pas la Souveraine qui a donné cet ordre : ce sont les officiers qui sont d’accord avec les brigands et qui veulent nous trahir. Âu besoin, nous avons aussi des cartouches pour eux ! *

Eulin, à force d’instances, l’état-major obtint que l’on s’abstiendrait de toute sortie agressive contre la ville, et que l’armée, jusque-là si pure, ne se souillerait pas d’excès que la Princesse eût énergiquement réprouvés.

Toutefois, les soldats refusèrent de laisser leurs camarades plus longtemps exposés dans l’intérieur de la ville. On convint de les concentrer à la citadelle et, dans leur impatience, quelques artilleurs tirèrent trois coups de canon du haut des murs pour appeler à eux les compagnies qui étaient encore disséminées dans la cité.

A ce signai arrivèrent le peloton des ouvriers d’habillement, les compagnies du 2^ bataillon de ligne.

Les coups de canon avaient retenti dans la cité et avaient jeté l’alarme la plus vive parmi les rebelles. Une masse de gens armés se précipita sur la caserne de la Pilotta où étaient logés ,les guides royaux et la compagnie des chasseurs. La troupe sortait en bon ordre ; elle fut accueillie par un feu assez nourri et dut s’ouvrir passage par une charge vigoureuse, soutenue de quelques coups de feu. Plusieurs blessés tombèrent des deux côtés, le rassemblement se dissipa, et les guides, ainsi que les chasseurs, purent gagner, sans nouvelle attaque, l’entrée de la citadelle.

La garde du palais royal, qui avait à sa suite deux pièces de canon attelées, ne rencontra aucune résis-

tance. Seulement, elle dut prendre une roule un peu écartée et sortir par la porte de la Pilolta, traversant la rue de la Campagne près les portes San-Barnaba, Saint-Michel et Sainte-Marie. Elle ne parvint à la citadelle que vers le soir. Seule, la garde de la maison de détention ne put rejoindre le quartier général.

Les cloches de la ville sonnaient à toutes volée; partout on s’armait, partout on dressait des barricades. Un retour offensif de l’armée était la grande terreur des chefs du mouvement.

C’était aussi le vœu le plus ardent des soldats. Des efforts inouïs furent de nouveau tentés par les officiers : on rappela aux soldats leur serment, leur attachement à la Duchesse ; on leur répéta que ce sacrifice était le vœu suprême et la volonté dernière de l’auguste Princesse; on leur peignit la douleur que lui causerait leur désobéissance, eux jusque-là si soumis et si fidèles.

Sur ces entrefaites trois commissaires de la municipalité avaient demandé à parler au général Crotti et aux officiers. Leur présence surexcitait le mécontentement et la méfiance. Le général ne leur cacha ni les dispositions de la troupe ni la résolution des officiers de tout essayer pour prévenir d’affreux malheurs. S’il parvenait à sauver les habitants des horreurs d’une lutte désespérée, c’était à Madame la Duchesse, c’était à l’influence de son autorité absente mais régnant encore sur les soldats, que ce bonheur serait dû. Les commissaires se retirèrent escortés, protégés par l’état-major.

Après leur départ le général usa de l’ascendant qu’il conservait encore ; et, à onze heures du soir, au mo»

ment où la ville s’illuminait, où les cloches appelaient les insurgés à la défense des barricades, l’armée frémissante, mais docile au devoir, sortait de la citadelle par la porte de secours, il était convenu que la brigade se dirigerait sur la frontière, du côté de Brescello ; que là, les armes, les canons et les drapeaux seraient mis en lieu sûr, et que, déliés de leur serment, profitant des bienveillantes concessions de S. A. B. la Duchesse Régente, les soldats seraient licenciés.

Qu’on veuille bien se reporter par la pensée, aux sentiments qui devaient animer ces troupesgénéreuses, au désir naturel de se venger des meurtriers, à l’espoir de renouveler le triomphe du mois précédent, et on comprendra, avec l’étendue du sacrifice imposé, le mérite de la fermeté et du dévouement qui devaient l'accomplir.

La brigade se dirigea vers Sorbolo,sans rencontrer aucun obstacle. Seulement, près du four del Gallo,les chasseurs, qui ouvraient la colonne, découvrirent, cachés derrière une haie, quatre individus armés de fusils à deux coups. Ils leur eussent fait un mauvais parti sans l’intervention des officiers, qui se contentèrent de saisir les fusils et de renvoyer les émeutiers , en leur faisant promettre de ne pas se diriger vers la ville, où les appelait le son do tocsin.

Arrivée à Sorbolo,la troupe se reposa, et un aide de camp fut envoyé au commandant de la place de Bres-

cello, pour lui donner avis de l’arrivée des troupes ducales et pour lui faire connaître la résolution du licenciement. Après une station de plusieurs heures à un mille de la forteresse, la réponse de S. A. R. le duc de Modène fut apportée au général : les troupes devaient se rendre à Gualtieri, où elles trouveraient des logements et des vivres.

Dans la nuit do 10 au 11 , le colonel Perini, qui avait reçu le commandement de la brigade, fit savoir au duc François V, sur la demande de ce Prince, que S. A. R. Madame la Duchesse-Régente avait délié les troupes do serment de fidélité ; que c’était un devoir sacré d’obéir à cette volonté souveraine ; que plusieurs individus étaient venus de nuit à Gualtieri pour apporter aux officiers et aux soldats des offres d’argent et de service au nom du gouvernement révolutionnaire ; mais que la presque totalité des soldats avait repoussé ces tentatives de corruption, déclarant s’en tenir au congé que S. A. R. leur avait permis et à la faculté de se retirer où ils le voudraient. La seule chose que dé sirait le colonel, c’était un lieu sûr pour y déposer les armes, les canons et les étendards ; ce précieux dépôt serait accompagné par une escorte qui était résolue h ne l’abandonner que quand il serait en sécurité.

En môme temps, le lieutenant-maréchal Baron de Culoz, gouverneur de la citadelle de Mantoue, ayant appris la situation des troupes parmesanes, envoya deux de ses aides de camp pour inviter les officiers et les soldats à se retirer sur le territoire autricl|^ien, mais en leur donnant sa parole que leur neutralité serait scrupuleusement respectée : t Braves et fidèles troupes

parmesanes, disait-il, vos nobles sentiments de fidélité et d’affection envers votre Régente consolent des tristes destinées de votre pays. Je m’honore de vous tendre la main. Ma proposition est toute loyale : vous ne serez tenus à rien et chacun sera libre de se livrer à sa propre impression. Je n’ai pourbutque de vous affranchir de toute molestation ultérieure et de vous témoigner mon estime pour des sentiments généreux dont votre général doit être fier et qu’apprécient tous ceux qui savent justement estimer le noble sentiment de l’honneur. »

Une invitation si loyalement faite fut loyalement acceptée, après toutefois que les conditions en eurent été scrupuleusement réglées.

Dans la matinée du 11, les instructions de Madame la Régente reçurent leur pleine exécution. Les troupes, solennellement déliées du serment, obtinrent des congés individuels, avec la solde qui leur avait été assignée, et on leur laissa leurs effets d’habillement. Les fusils, les gibernes, les sacs, les casques furent déposés sur des chariots. Aux officiers, le payement de trois mois de solde fut immédiatement réglé par la caisse des bataillons.

Tout cela s’accomplissait sur la place publique de Gualtieri. Durant cette opération, qui se fit avec une régularité parfaite, un incident significatif se produisit. Un bataillon autrichien vient à traverser Gualtieri; le commandant offre de conduire à Mantoue les canons et les drapeaux de l’armée parinesane. Le colonel Periai répond, avec reconnaissance et avec fermeté, qu’il a conservé assez de soldats pour accomplir la volonté de son auguste Souveraine; qu’une escorte de troupes

étrangères offenserait l’honneur des troupes ducales et paraîtrait un signe de défiance contre elles; que l’artillerie et les étendards ressembleraient à des trophées pris sur la brigade ou honteusement recueillis après son abandon. Ce langage fut parfaitement compris par le colonel autrichien, qui renonça à ses offres.

Les troupes ducales se dispersèrent à Gualtieri même ; quelques soldats se dirigèrent vers Parme, le grand nombre vers différentes localités. 11 ne resta que l’escorte fidèle destinée à accompagner les canons et les drapeaux. Elle partit dans l’après-midi, coucha le soir à Borgoforte et entra le 12, à onze heures du matin, dans la forteresse de Mantone, tambours battants et enseignes déployées. Les drapeaux furent déposés à la grand’garde de la place, après avoir reçu tous les honneurs militaires.

L’état-major fut présenté au gouverneur, et le colonel commandant dit qu’officiers et soldats étaient venus spontanément à Mantoue, se fiant à la promesse donnée qu’ils ne seraient engagés à rien et qu’ils auraient l’entière liberté de leur action. Le générai de Culoz les assura que chacun d’eux était absolument libre.

Le 13, l’artillerie et les armes furent, sur les ordres du lieutenant-maréchal, et après convention faite avec le colonel Perini, déposées à titre de consignation; un reçu dAmcnt régularisé en fut donné. Le jour mênïe, des congés furent distribués aux soldats de l’escorte, et presque tous rentrèrent isolément dans leurs foyers.

Le IZj, au matin, le général de Culoz annonça aux officiers que des passe-ports pour tous les États ita-

liens allaient leur 6tre délivrés^ et qu’ils étaient parfoitement maîtres, soit de rentrer dans le Duché, soit de se transporter ailleurs ; ce qui fut exécuté dans la journée même. Presque tous les officiers profilèrent des passe-ports.

C’est ainsi que, jusqu’au dernier moment, fidèles à leur serment et à la politique de leur souveraine, les braves soldats de l’armée ducale consentirent au douloureux sacrifice que leur imposait l’obéissance, refusèrent de s’associer à l’usurpation, ne prirent point les armes contre leur patrie, sauvèrent leurs drapeaux et leurs canons, et restèrent dans la plus stricte neutralité.

Les détails authentiques que nous donnons ici seront la meilleure réfutation de ce reproche calomnieux adressé à Madame la Régente de Parme, qu’on n’a pas craint d’accuser d’avoir envoyé ses troupes dans les rangs de l’étranger. '

* C’est la meilleure réponse à l’indigne proclamation de la Commission du gouvernement, qui, soulagée de ses terreurs par le départ volontaire des troupes, s’était adressée aux habitants de Parme en ces termes : « Notre ville est en sûreté du côté des troupes qui devaient en être la tutelle et qui ont préféré la traiter en ennemie. Elles se sont dirigées de l’autre côté du Pô pour s’unir à ceux qui tentent de combattre la cause de l’indépendance italienne.

c Ainsi a disparu l’unique menace qui compromettait notre sécurité et notre tranquillité. Qu’avec la sécurité et la tranquillité renaissent l’ordre, la concorde et la confiance publique, et Parme se montrera digne des nouvelles destinées qui l’attendent et

qu’elle se prépare à elle-même en ce temps de régénération et de progrès. »

La Commission du gouvernement pouvait être charmée d’avoir évité un conflit où elle aurait sombré, on le comprend; mais qu’elle calomniât les troupes à la générosité de qui elle devait le salut même de la cité, c’est un de ces procédés dont les révolutionnaires seuls ont l’habitude.

Panne, dès lors, était, en effet, la proie de la Révolution.

L’histoire du Duché de Parme livré à la Révolution est celle de tous les États qui ont le malheur de se laisser subjuguer par cette funeste puissance.

Il y a toutefois ce caractère particulier que là, plus que partout, la rébellion revêt la livrée de l’étranger; que, sous prétexte d’indépendance, elle rejette d’abord toute pensée d’autonomie ; que, pour se prétendre affranchie, elle n’a d’autre souci que de se donner on maître, et qu’enfin, l’idéal de la liberté pour elle, c’est la sujétion à une monarchie voisine investie de pouvoirs dictatoriaux.

La Dictature! Tel est le dernier mot, telle est la raison dernière de ces fiers libéraux. Ils la défèrent successivement au Roi de Sardaigne à titre de commandant militaire ; ils sollicitent et iis acceptent ses commissaires et ses lieutenants. Plus tard, ils la créeront eux-mêmes, cette dictature, et essayeront de la faire sortir de prétendues manifestations populaires

pour en investir, non pas un des leurs, mais encore un agent piémonlais. Ils abdiqueront tout éntre ses mains, jusqu’à leur dignité, jusqu’à leur soi-disant souveraineté populaire, jusqu’à leur sécurité personnelle, et Dieu sait quelle destinée leur sera réservée I Résumons en peu de mots ces tristes péripéties d’un drame qui n’a pas même le mérite de la nouveauté. Ce sera le contraste des cinq années de la Régence.

Les premières créations de la tremblante Commission furent celles d’un Comité de sûreté et dJe défense' dont les attributions n’étaient pas définies, et celles d’une garde nationale modelée sur la garde civique des États sardes.

Tous les citoyens de 21 à 55 ans étaient invités à se réunir à l’Université, pour y être immédiatement organisés et inspectés, ceux de ces citoyens qui ont des armes les apporteront ; les autres en seront pourvus.

Or, on ne sait que trop ce que sont ces armements inconsidérés. Les instructions de MM. Garibaldi et la Farina n’indiquaient-elles pas la formation d’une garde nationale comme l’instrument de prédilection, comme la sollicitude dominante des insurrections victorieuses? La suite des faits ne doit-elle pas montrer qu’à Parme, aiusi qu’ailleurs, trop puissante pour l’intimidation et le désordre, cette malheureuse garde

h’est souvent que le témoin impuissant ou le coupable complice de l’anarchie?

En attendant, la formation de la garde nationale ne rassurait pas la Commission gouvernementale : sa grande terreur, c’était l’armée. On a vu comment, à peine délivrée par le départ spontané des troupes, elle les avait calomniées.

Le soir même, le 10, la populace se portait à la demeure des principaux officiers, brisait les portes des maisons inhabitées et y enlevait les armes. Ainsi fut-il fait notamment chez le général Crotti.

Ces héros redoutaient uu retour offensif de la troupe. Ils apprirent le lendemain, le 11, que le bataillon détaché à la frontière méridionale, du côté de Pontremoli, s’avançait sur Parme. Ce bataillon avait été rappelé à Parme, le 9, par le commandant en chef, pour suivre les destinées de l’armée entière.

Une députation du Gouvernement provisoire se rendit en hâte au devant de lui et parlementa. Le major Bonzi, qui connaissait les intentions de Madame la Régente .et qui ne voulait pas risquer une collision sanglante, stipula que les officiers et soldats seraient individuellement accueillis avec respect et égards, et qu’à cette condition, il consentirait à désarmer sa troupe et à la dissoudre avant l’entrée en ville. La députation accepta sur riionucur cette stipulation. Le major licencia les soldats, et, l’opération achevée, il entra seul et le dernier dans la capitale.

A peine avait-il passé la porte, qu’un coup de fusil fut tiré sur lui à bout portant; la balle lui effleura le visage, et, au même instant, une troupe de forcenés l’environna et le saisit avec des cris de mort. Une

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bafonnette fut dirigée sur sa poitrine, son uniforme fut mis en pièces, ses décorations et ses insignes violemment arrachés. Puis on le traîna, deux heures durant, dans les rues de Parme, au milieu des huées de la multitude; enfin, il fut jeté dans un cachot de la maison de détention, plus mort que vif.

Dans la journée et dans celle qui suivit, les autres ofTiciers do bataillon, qui se fiaient sur la foi jurée, furent arrêtés et conduits avec les plus mauvais traitements dans cette même prison, d’où ils ne purent sortir qu’en promettant de s’engager au service du Piémont.

Voilà comment la Commission de gouvernement laissait dégager la parole d’honneur de ses représentants; voilà comment elle agissait envers les troupes fidèles et les officiers désarmés !

Cependant la Commission, incapable de maintenir l’ordre, n’avait d’autre préoccupation que de se placer sous la domination piémontaise; il fallait bien accomplir en cela les volontés impatientes des révolutionnaires et les ordres de la Société nationale italienne.

Dès le 11, une députation est envoyée à Victor-Emmanuel; et la Commission, avouant qu’elle « ne peut, à cause de la nature temporaire de son mandat, prendre aucune mesure définitive, » déclare qu’elle « doit se borner à préparer l’avénement du Gouvernement nouveau, » et à renouveler « l’annexion décrétée en 18ù8. » C’était s’abriter sous les plus mauvais souvenirs; mais les rebelles de 18ù8 n’étaient-ils pas les vrais triomphateurs?

En même temps, la Commission n’épargnait pas les

menaces, et elle annonçait < que ceux qui se rendraient coupables envers le pays, seraient soumis à toute la rigueur des lois (1). »

A Plaisance, démonstrations analogues, avec plus d» fougue peut-être : le muuicipe, se qualifiant de « re« présentant naturel du peuple, i élisait une commission de gouvernement composée de l’avocat Manfredi, de l’avocat marquis Mischi, et du chevalier Gavardi, jusqu’il ce que le « commissaire du Roi italien > vînt prendre les rênes du pouvoir, en vertu de l’annexion votée en 18/18, eu vertu de «cet acte juré à l’illustre martyr de l’indépendance italienne, le magnanime Charles-Al> bert, de sainte mémoire. »

Cette éloquence était contre-signée de M. Ânguissola, lequel avait pris la place du podestat, dont la fidélité répugnait à la trahison. En même temps, le gouverneur de Parme, marquis Manara, était arrêté et jeté en prison ; il y est resté deux mois.

La Révolution était partout maîtresse^ et, on le voit, sans grande diOiculté. La Commission chanta victoire, comblant de louanges la garde nationale, les magna»* nimes citoyens qui avaient couru aux barricades et qui avaient protégé l’ordre et la société ; elle osa remercier les « généreux citoyens qui avaient eu l'héroïsme de sauver, au péril de leur vie, celle d’hommes qui devaient être respectés, parce qu’ils étaient impuissants et vaincus. » Voilà l’allusion qu’elle ne craignait pas de faire aux insultes prodiguées aux officiers du 2* bataillon et au major Bonzi 1

(1) Proclamation du 12 juin signée : G. Cantetli, P. Bruni, ▲. Armani. (Oatette de Parme.}

En terminant, cette Commission se félicitait de la rentrée de « ces proscrits qui gémissaient dans l'exil et qui arrivaient comme les pionniers de l’armée libératrice. » Et, en effet, les agents les plus compromis des troubles de 1854 s’étaient hâtés de reparaître.

Leurs exigences ne tardèrent pas à se faire sentir : dès le 15 juin, la Commission de gouvernement était obligée de poseï en principe que des dommages-intérêts seraient payés par le trésor public aux f victimes • de la journée du 22 juillet, lesquelles « avaient, sans provocation aucune, été exposées à la licence barbare et effrénée des soldats autrichiens et parmesans. » S’il était impossible de mentir plus effrontément à l’histoire, il était difficile de se montrer plus docile au joug des émeutiers (1).

En même temps, l’écu de Savoie, le drapeau et la cocarde de Sardaigne devenaient les insignes du Duché ; la députation parraesane, accueillie par le Prince do Carignan, lieutenant-général du Royaume, se rendait de Turin au camp, près du Roi Victor-Emmanuel, et le comte Pallieri, intendant de Gênes, recevait ordre de se transporter à Parme avec le titre de commissaire royal piémontais (2).

Le 16, le municipe remerciait solennellement la population, se disait fier de « présenter, au représentant du héros qu’elle choisissait pour Roi, une province digne de concourir, avec les milliers de scs enfants, à la reconstitution de l’Italie. » Parme n’était plus qu’un

(1) Décision de la commission de gouTernement, 15 Juin 18W. {Gazelle de Parme, partie officielle.)

(2) Décret du prince Eugène de Savoie, en date du 15 Juin, contre-signé Cavour.

district du Royaume sarde, qu’une sujette de Turin.

La Commission disparaissait et M. Pallieri recevait le serment de toutes les autorités. Telle était l’intronisation du second des gouvernements provisoires qde Parme devait subir.

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