XV. .
. Le comte Pallieri ne dissimula pas, dès son installation, qu’il venait surtout pour faire les affaires de S. M. sarde. Ancieu intendant de Gênes en i 852, il avait déjà préparé, par sa correspondance avec les révolutionnaires des Duchés, les projets ambitieux dont il allait poursuivre de plus près la réalisation. Dans sa proclamation, il promit les améliorations les plus urgentes, remettait à un temps plus calme les « amples réformes qui sont dans le désir de tous, t Ce qu’il souhaitait surtout, c’était un renfort de soldats pour les troupes de son maître. C’est par là qu’il ternaine son appel t. à la brave jeunesse de ces contrées : voilà, dit-il, ce que j’espère de vous, voilà ce que vous demande l’Italie; car c’est à ce prix que ^ sont l’indépendance, la liberté et la grandeur des nations! » ' '
La brave jeunesse ne semblait pas très^disposée à répondre à celte chaleureuse invitation. Elle avait bien pu s’emparer de quelques armes abandonnées par ceux des soldats qui n’avaient point été licenciés à Gualtieri ; le comité de sûreté publique essayait de les faire rentrer pour l’armement de la garde nationale, et il n’y réussissait guère. Il fallait non-seulement . • 8
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des décrets, mais des- appels pressants dans la Gazette ofjicielle, qûi ne sérvirenl à rien. '
Le gouverneur, de son côté, aurait souhaité recons- , tiluer.la brigade parmesane; il commença par des insinuations et des prières. I-e «gouvernement déchu, » disait la Gazette, n’avait pas eu le droit de délier les troupes du serment de fidélité. Déjà plusieurs sousoQicjers et soldats avaient consenti à s’enrôler dans les « chasseurs de la Magra» » corps nouveau destiné à la défense de l'Italie centrale. Le « Roi magnanime qui combat de sa personne « appelle les autres : ils n’y manqueront pas : « Aux soldats de Parme, ce qu’il faut pour être brave, c’est un brave capitaine. » Paroles perdues 1
Il était facile de changer l’intitulé des jugements et d’ordonner qu’ils se rendraient au nom de Victor- Emmanuel ; il était facile d’obtenir de brillantes illuminations et même des réceptions de fonctionnaires, mais les principaux chefs des administrations résistaient et se retiraient avec dignité et avec honneur. Quant aux volontaires et aux engagés militaires, ils faisaient complètement défaut. Les invitations ne suffisant pas, on tenta un décret. Ordre fut donné aux anciens soldats des troupes parmesanes de se rendre dans les dépôts établis à Parme et à Plaisance. Simultanément, on pressait l’organisation des gardes nationales dans les campagnes. Tout individu de vingt et un à cinquante-cinq ans en devait faire partie, pourvu qu’il payât un impôt quelconque, et encore le cens du père était déclaré valable pour le fils, celui des femmes pour leurs maris. Vains efforts !
Les membres de la commission, un instant souve-
rains, se résignaient à des fonctions subalternes ; le comte Cantelli était relégué à la charge de secrétaire général de M. Pallieri. Deux Piémontais, MM. Marco et Rocci, l’un député d’Ivrée, l’autre ancien intendant de Voghera, étaient créés intendants à Parme et à Plaisance. L’absorption était complète. Pour que personne n’en doutât, M. Marco adressait aux podestats de son intendance les lignes suivantes : « Outre l’expédition ordinaire des affaires, les podestats ont à faire converger les forces des communes vers le but suprême où tendent les Italiens, l’indépendance et l'affranchissement de la patrie. Nous les y aiderons de nos conseils, de nos œuvres, de nos exemples, et nous pourrons nous vanter un jour d’avoir pris une part qui ne sera pas la dernière au grand mouvement national. « M. Marco est trop modeste : la part prise par le Piémont dans le mouvement est la première, la prédominante, l’exclusive.
11 continue : « Mais la liberté ne peut se séparer de l’ordre : je prie MM. les podestats de bien l’inculquer aux habitants de leurs communes. Les Italiens doivent montrer au monde qu’ils savent combattre pour conquérir l’indépendance, qu’ils ont le sens politique pour la conserver et qu’ils sont dignes de ces libérales institutions auxquelles nous aspirons. » La recommandation n’était pas inutile, à ce qu’il semble. Déjà de vifs mécontentements se produisaient dans les campagnes ; et malgré la terreur, les sympathies pour le gouvernement ducal se manifestaient.
Loin d’obéir aux injonctions du gouvernement, les soldats ou se cachaient ou se rassemblaient en réfractaires. Plusieurs d’entre eux, assistés de la population,
s’emparèrent du fort de Bardi, qui devint le lieu de leur rendez-vous ; plus de quatre cents s’y réunirent, aidés parles habitants des campagnes voisines, qui s’em-' pressaient de leur fournir des vivres et des secours.
Le commissaire piémontais commençait à s’alarmer et à se lasser. En matière de représailles contre l’opinion et contre la présence vivante des souvenirs, il mit sous séquestre tous les domaines de la couronne ducale, avec des formes, avec des obligations d’inventaires, mais avec une promptitude et une rigueur très-signilicatives (1).
Mais au fond, les difiicultés ne cessaient de se multiplier. En vain M. Pallieri profitait du passage du prince Napoléon et de l’état-major du cinquième corps de l’armée française, pour faire renouveler les actes de soumission etdedédition, et pour amuser de spectacles et d’illuminations la mobile et bruyante multitude de Parme. En vain exigeait-il, que tous les magistrats, tous les fonctionnaires, tous lès employés prêtassent le nouveau serment au roi Victor-Emmanuel. En vain le prince de Carignan nommait des Piémontais aux intendances des provinces de Borçotaro et de Borgo San Donino, des Piémontais encore aux commandements militaires de Plaisance et de Parme ; en vain rendait-il le cours des monnaies sardes obli-
(1) Décret du 25 juin 1859. (CazeUe oÿ!c»e//e.) En s’éloignant, Madame avait tenu à tout laisser dans son palais, ses objets de prix, ses tableaux, ses bijoux, même ses souvenirs de famille, a C’est avec une respectueuse émotion, écrivait un de nos officiers du cinquième corps, que nous avons parcouru les appartements que l’auguste Souveraine semblait avoir quittés la veille pour y rentrer le lendemain, et qui respiraient encore, avec la majesté royale, la gr&ceetl’éUgance françaises, a
gatoire dans l’étendae de son commissariat; en vain promulguait-il les lois sardes : son gouvernement n’en était pas plus facile.
Et d’abord il se hâta de soumettre la presse au régime exceptionnel que Ja dictature de M. de Cavour avait imposé au Piémont; en vertu des pouvoirs extraordinaires votés pour la durée de la guerre. C’était s’assurer le silence de l’opinion, et M. Pallieri en avait grand besoin. Il redoublait d’efforts sur les populations, et M. Sbruzzi les excitait, en son nom, à la concorde et au zèle pour la cause de l’indépendance. Peine à peu près inutile.On obtenaitdes manifestations et des adresses : mais d’argent et de soldats, point. *
Le gouverneur tenta la menace : il ordonna aux anciens soldats de l’armée ducale « de se rendre aux dépôts avant le 20 juillet; sinon,. les. récalcitrants seraient arrêtés par la force poblique et il serait procédé contre eux selon les rigueurs des lois(l).»M.Gallenga, commandant provisoire de la garde nationale (2), s’épuisait en éloquentes démonstrations pour amener un recrutement qui pût fournir des ressources pour l’armée nationale. M. de Cavour, lui-même, s’en mêlait et décrétait la fusion des dragons (gendarmes) de Parme dans le corps des carabiniers royaux de terre ferme (gendarmerie piémontaise). Tout était en suspens et en défiance.
(1) Décret du 30 juin 1850. Proclamation du 3 juillet.
(2) M. Gallcoga est le député piémontais qui avait été forcé de se démettre de ses fonctions et de se dépouiller des insignes de l’ordre des saints Maurice et Lazare, parce que ses anciens amis les mazziniens l’avaient dénoncé comme ayant trempé, en 1833, dans un projet d’assassinat dirigé contre le roi Charles- Albert.
Il fallut recourir à des moyens énergiques pour soulever les esprits, amortir les résistances passives, se créer des adhésions factices. Le premier de cesmoyens fut une refonte complète de l’administration municipale, non pas dans les attributions et la compétence, « ce devait être l’œuvre d’un autre. temps,.» dit le considérant du décret du 9 juillet,# mais dans le personnel. » A cet effet, M. Pallieri édicta de longues dispositions qui étendaient le régime municipal du Piémont aux États de Parme. Ce décret bouleversait les antiques coutumes auxquelles l’Italie est si attachée et qui sont la hase de toute vraie liberté. Les il • lettrés, les pasteurs ayant charge d’àmes , étaiei'; exclus du suffrage ; les syndics devaient être choisis par le gouverneur et pouvaient être suspendus ou révoqués par lui. De la sorte, le pouvoir passait exclusivement aux mains des agents du Piémont; mais il fallait attendre le résultat.
C’est alors que tomba comme un coup de foudre la nouvelle de la paix do Villafranca ; c’est alors que les proclamations annoncèrent le rétablissement consenti des ducs de Toscane et de Modène. Bien que, par une reconnaissance tacite de sa neutralité, le nom de Madame la Duchesse de Parme ne fût pas prononcé, sa cause était tellement juste que les espérances de ses partisans se relevèrent et que la consternation saisit les révolutionnaires.
La trace de ces impressions est visible dans les do-
cnments officiels eux-mêmes. Qu’on écoule seuièmcnf quelques lignes de la proclamation de rintendani piéraontais à Borgo San-Donino :
( La nouvelle inattendue de la paix a fait naître des. craintes dans l’esprit des moins énergiques amis de leur pays, et a suscité de ' criminelles espérances chez les ennemis de la patrie et chez ces personnes qui, se flattant de voir revenir les temps funestes aux progrès et à la dignité des citoyens libres, espèrent rejeter le pays aux pieds d’un despotisme corrompu et corrupteur.
« La crainte des uns, les espérances des autres et l’exaltation des derniers peuvent rompre cette concorde et celte promptitude avec lesquelles l’Étal s’est montré digne de la civilisation moderne. Encourager les timides et réprimer les tendances des ennemis de l’ordre, doit être l’œuvre de tout citoyen honnête. Le sort des Italiens des provinces parmesanes est uni au sort des Italiens du /’j<lmonf,Wécrivait,hier,S. Exc. le gouverneur : Malheur d qui viendrait déchirer le pacte sorti du libre vœu populaire et scellé du sang des braves de Palestro et de San-Martino! Notre bannière est la bannière italienne'’avee l’écu de Savoie. Toute manifestation, toute aspiration contraire* doit être réprimée et étouffée. Les magistrats et les 'fonctionnaires publics doivent user de tout Iqur zèle et de toute leur activité po'ur prévenir et réprimer toute démonsK'ation contraire à ces sentiments, à la dignité et au bien de la patrie, contraire au vote presque unanime de l’immense majorité de la population, exprimé de tant de manières par chaque commune; •
« Que les perturbateurs dé l’ordre, que les ennemis de la patrie sachent que la vigilance publique est redoublée et qu’on li’atteriterait pas au vœu d’un peuple entier, à la dignité et à la prospérité du pays. Qu’ils sachent que tous les citoyens veillent; que les autorités et la garde nationale, palladium de l’ordre et de la liberté, veillent aussi.
« La force publique ne nous manquera pas; mais montrons, citoyens et gardes nationaux; que nous savons nous suflire à nous-mêmes.
« Que les magistrats communaux dénoncent tout acte, toute tentative de perturbation aux tribunaux; que les gardes nationales redoublent de vigilance d’accord avec les autorités. Les podestats devront me .rapporter immédiatement tout ee qui mériterait observation ; et, par chaque courrier, ils me feront connaître l’état de l’esprit public. »
On le voit : M. Sbruzzi, écho fidèle de M. Pallieri et du cabinet de Turin, se plaçait et voulait placer dès l’origine le pays lui-même en insurrection contre la paix de Villafranca. Voilà la reconnaissance piémontaise! Du même coup, il dévoilait à quelles mesures de terreur, de délation et de violence la Révolution était résolue de recourir pour maintenir son pouvoir usurpé.
De ce moment, rien n’est négligé, en effet, pour ’ faire avorter les stipulations de Villafranca, et surtout pour empêcher que dans, le traité à intervenir les droits du Souverain de Parme ne soient reconnus.
Le, système s’inaugura par une adresèe que, le 15 juillet même, le gouverneur fit voter à la uiunicipalité parmesaue : c’est une sorte de protestation de
dévouement à Victor-Emmanuel. * Sire, dit l’adresse, nous sommes avec Vous et pour Vous, Notre Roi; nous y serons toujours avec la même résolution et la môme confiance : fiers de partager la fortune que Vous élevez si haut par vos vertus, b
Puis c’est la promulgation de la loi sarde sur la garde nationale; c’est une proclamation de l’intendant de Pontremoli, assurant que « le sort des États de Panne est invinciblement lié à celui du Piémont » et joignant la menace à l’enthousiasme : « S’il y avait parmi vos adversaires, dit M. Massari, quelqu’un qui saisît l’occasion présente pour lever les infâmes insignes de la discorde et pour essayer de rompre, dans un coupable dessein, le pacte librement consenti de l’union avec lePiémont, qu’il sache, celui-là, qu’il sera considéré comme ennemi t^u Roi et de la patrie, et, comme tel, sévèrement puni. Les faits qui tendraient seulement à des manifestations provocatrices d’un désordre quelconque seront réprimés, avec la plus prompte énergie, par tous les moyens que la loi et le Gouvernement mettent à ma disposition » (16 juillet).
Ce sont ensuite des articles dans les feuilles publiques, tels que celui du 19 juillet, ou il est dit : « La maison de BourRon, qui dissimulait ses propres sympathies envers l'Autriche par une prétendue neutralité, qui permettait à l’Autriche de faire de Plaisance la hase de ses opérations contre le Piémont, a justement cessé de régner à Parme et à Plaisance... Qui donc, si les peuples résistent, conime cela est indubitable au retour de dominations abhorrées, qui emploiera les armes pour les rétablir surun trône fumant du sang des citoyens? b Ce sont des fraternisations à
l’aide de convois spéciaux entre les citoyens de la capitale et ceux des provinces, ainsi qu’avec ceux de Modène et de Bologne, comme il arriva le 25 juillet, le tout accompagné de cris : « A bas les Bourbons! vive Victor-Emmanuel! * Ce sont des protestations dans le genre de celle de Plaisance, qui, « vu les agitations de l’infâme et audacieux ^diT\Xauslro-ducal-jésuitique, dont les circonstances inattendues ramènent les folles espérances, » s’élèvent contre le retour d’un gouvernement « barbare, voleur, rétrograde, croate, vil, aristocrate, despotique, ridiculement orgueilleux, trois fois larron, vendu à l’Autriche, égoïste, honteusement économe, ignorant, inconséquent, pusillanime, parjure, ennemi de la lumière, aveugle, cruel, bigot, assassin, frauduleux, démoralisateur, etc. » Épithètes qui sont chacune suivie de deux lignes de développements; le tout inséré dans la Gazette officielle [\). Enfin, c’est la création d’une direction de la sûreté publique (2) avec l’embrigadement d’agents spéciaux : triste création qui accusait le désordre et était impuis-
(1) Numéro du 25 juillet II y a de curieux aveux dans ce concert d’injures : ainsi, on reproche au gouvernement d’avoir laissé construire, en dehors du rayon fixé par les traités, des fortifications nouvelles, et de s’ôtre borné à u protester pour les biens du domaine. » Il y eut donc des protestations, ce qui est bon à noter. On reproche au gouvernement ses économies et on l’accused’avoir voulu remettre, U à l’orphclii! Robert, l’État libre de toute dette et les caisses pleines d’or, pour qu’il pùt, en son temps, devenir l’imitateur de son père. » Les dettes avaient donc été payées et le trésor restauré. On reproche au gouvernement « d’avoir mille fois fait déclarer sa neutralité par M. Pallavicino, ennemi juré de toute neutralité. » Donc il y a eu mille déclarations de neutralité. On ajoute que cette déclaration a été répétée n par le mielleux Caltani : » encore une preuve de neutralité.
(2) Décret du 26 juillet 1859.
santé à le réprimer. Et, pour terminer, c’est une longue et violente diatribe affectant la forme d’une réponse au Mémorandum du 12 mai.
Tant d’agitation, un tel luxe d’arrétés.une telle dépense d’invectives et d’injures n’aboutissaient à rien.
11 fallait renouveler l’ouverture des registres d’enrôlement, car les enrôlements manquaient Changer les chefs des municipalités; car leur zèle n’émit pas à la hauteur de la charge que leur imposait le Piémont. A Parme, le professeur Riva descendit au poste de syndic, et le comte Linati fut appelé à celui de podestat Il fallait ensuite remplacer les chefs de la garde nationale : M. Gallenga céda le commandement à M. Pontoli ; et, enfin, il fallut même modifier les instruments du commissariat piémontais : le comte Cantelli fit place à M. Manfredi comme secrétaire général.
Peines inutiles : le gouvernement de M. Pallieri agonisait Sur un signe de Paris, les commissaires de S. M. sarde durent être rappelés à Turin.
Mais voici la scène de haute comédie qui accompagna ce changement de personnages.
En apprenant que les commissaires sardes, et notamment le comte Pallieri, devaienlquitter le pouvoir indûment exercé par eux, on aurait pu croire que lesageutsde la domination piémontaisc se retireraient h la suite de leurs chefs ; que les troupes aux ordres du cabinet de Turin évacueraient les pays occupés ;
qu’enfin, les populations de l’Italie centrale seraient au moins rendues à elles-mêmes.
Ne fût-ce que par scrupule de respect humain, la prétendue souveraineté populaire, si bruyamment invoquée pour l’annexion, devait, ce semble, être , mise en exercice, sauf à en fausser ou à en violenter l’expression. M. Pallieri ne se crut point tenu à ce simulacre. D’ailleurs , il avait les instructions secrètes du cabinet sarde, et il agit en conséquence.
Il conserva les fonctionnaires, les alDdés, les soldats même du Piémont, et, de son autorité privée, transféra à son secrétaire, M. Manfredi, les pouvoirs dictatoriaux dont il était revêtu. Ce fut l’affaire d’une proclamation.
Cette proclamation est un modèle du genre. En voici les principaux passages :
» Il est de l’intérêt et de l’honneur de ces nobles et valeureuses provinces, il est de l’intérêt et de l’honneur de l’Italie que vos immuables résolutions se déploient encore sans que personne puisse, sous un prétexte quelconque, mettre en doute la libre manisfestalion de la volonté du peuple, unique source légitime de tout pouvoir civil. C’est pour rendre un nouvel hommage à ce grand principe, pour éloigner tout soupçon de pression ou d’influence, c’est pour désarmer les incessantes attaques de la calomnie, que, dans sa loyauté, le gouvernement du roi me retire le mandat dont l’exécution m’a été rendue si facile par votre immense amour do la patrie, votre sagesse admirable, l’ordre parfait que vous avez maintenu.
« Ne pouvant résigner à Tinstanl ces pouvoirs entre les mains du Peuple, qui seul a droit de les reprendre, je les confie, en me retirant, à une personne qui, à tous égards, mérite votre pleine confiance ; à uue personne qui vénère, autant que moi, la souveraineté populaire, qui gouvernera au nom du peuple et pourvoira à ce que le peuple manifeste librement, sincèrement et sans appel, sa volonté en face de l’Europe.
€ Rassemblez-vous autour de ce chef provisoire, le seul que j’aie choisi, parce que les temps difficiles réclament l’unité de direction et d’impulsion, autour de ce zélé et éclairé {Uluminato) patriote, l’avocat J. Manfredi ! »
Vraiment, il est difficile de se jouer plus impertinemment d’une population et de la souveraineté populaire.
La réponse de M. Manfredi vaut la proclamation de M. Pallieri.
« En partant, dit-il, cet éminent gouverneur dépose en moi, comme citoyen privé, représentant du Peuple, le gouvernement des provinces de Parmej et moi, dépouillé de l’emploi dont le roi m’avait honoré, j’accepte en votre nom, peuple de Parme et de Plaisance, et je prends le pouvoir pour protéger l’ordre et la liberté î
« De ce moment, vous êtes souverains !
« J’ai préparé une nouvelle loi de votation par le suffrage universel. Personne, à moins que ce ne soit un ennemi de la patrie et de la liberté, u’osera troubler le calme de nos opérations. ^
« Une justice inexorable frappera les perturbateurs de l’ordre, et les attentats contre le droit national seront réprimés par moi avec la plus extrême rigueur (1). »
Le tour était fait, pour employer le mot fameux d’un habile démocrate. D’un coup, le peuple parmesan, représenté tout entier dans un seul homme qu’avait choisi un étranger, voyait sa souveraineté incarnée dans cet homme, qni s’emparait de la dictature, lui évitait la peine de se prononcer, lui créait une loi électorale et lui imposait le régime de la terreur en lui criant : t De ce moment, tu es souverain ! »
Le peuple de Parme ne trouva pas un mot à dire contre cette amère dérision, ou plutôt, si des mécontentements se manifestèrent presque partout, partout ils furentétouffes, grâce aux moyens ordinairesen usage chez les révolutionnaires. Des bandes parcoururent la ville, s’arrêtant devant les maisons des citoyens les plus notables, de tous ceux qn’on estimait avec raison être partisans du gouvernement ducal ; elles poussèrent des cris d’outrages et de mort, brisèrent les vitres des fenêtres et brûlèrent de longues queues de paille en manières d’ironiques insultes (2). D’anciens serviteurs, un ministre respectable, M. Lombardini, furent l’objet de brutales invectives. De malheureux soldats, saisis comme réfractaires, furent amenés
(1) Gazette de Parme du 8 août.
(2) On appelle codini les Iwnnôtes gens suspects d’ôtre fldûles à la dynastie de Bourbon. Ces code (queues) de paille sont une délicate plaisanterie à leur adresse.
dans les prisons par une escorte de carabiniers piémontais. La populace les assaillit à la porte de la cité, les couvrit de boue, leur arracha leurs uniformes et leur infligea les plus mauvais traitements qu’ils repoussaient à graml'peine avec leurs bras enchaînés. L’escorte ne put les soustraire à ces indignes violences, et il fallut l’intervention de quelques officiers sardes, honteux d’une telle infamie, pour les arracher à la mort.
Voilà les auspices sous lesquels s’inaugura le gouvernement « populaire » de l’avocat Manfredi.
Du reste, ce gouvernement ne fut pas inactif. Le jour même de son installation, 8 août, il confirmait tousles fonctionnaires nommés parle commissaire rappelé; il ordonnait de changer la formule exécutoire des jugements et de les rendre « au nom du peuple ; » il « convoquait solennellemeut les comices pour accepter ou repousser un plébiscite » ainsi conçu : « Les populations des provinces parmesanes veulent être réunies au Royaume de Sardaigne sous le gouvernement constitutionnel du Roi Victor-Emmanuel. Le plébiscite devait être voté par omi ou non sur deux registres publics, ouverts dans les municipalités, et les noms des votants être inscrits sur les registres.
On sait ce que vaut cette expression du vœu populaire. C’était le suffrage universel, tel que l’entendaient les promesses de la veille I
Une forte augmentation des contributions; un em-
prunt volontaire de 2,400,000 livres; l’obligation pour tous les fonctionnaires de prfiter un nouveau serment; des destitutions sans nombre; unesévérité extrême pratiquée pour les enrôlements dans la garde nationale ; tels furent les premiers bienfaits de la dictature de M. Manfredi.
Passons rapidement sur le reste. Aussi bien, tous ces pouvoirs improvisés se ressemblent, et d’ailleurs M. Manfredi n’était qu’un comparse chargé de préparer l’avénement d’un autre agent piémontais plus habile et plus audacieux.
Huit jours après son intronisation, il préparait sa sortie au proflt de M. le docteur Farini, déjà dictateur de Modène.
Il suffit d’une proclamation sur les mérites du docteur et sur l’utilité «d’unifier* les provinces sœurs. La municipalité de Parme joua le rôle complaisant et usurpé de représentant du vœu populaire. Elle vota à l’unanimité, — c’est le procédé révolutionnaire, — la pleine et absolue délégation dictatoriale en faveur de < l’illustre patriote, » et y adjoignit une délibération de déchéance frappant la maison de Bourbon.
On juge bien que M. Farini ne se fit point prier, le jour même, il acceptait la dictature. « L’Europe nous regarde, peuple de Parme et de Plaisance ! s’écriait-il. Montrons que nous savons nous élever à la liberté par la vertu, la prudence et la force ! »
Du premier élan, la liberté, la vertu et la force échouaient sur l’écueil de la dictature. Hélas I c’est toute l’histoire des révolutions!
Mais M. Farini était homme à prendre au sérieux l’exercice de la tyrannie. Il s’y entend : il l’a étudiée à l’école des sociétés secrètes.
Nous ne nierons ni son habileté, ni son activité, ni son audace. Nous rapporterons ses antécédents, c’est le droit de l’histoire.
M. Farini a marqué de longue date dans les rangs des conspirateurs italiens. En 1845, il était compromis dans les tentatives de soulèvement opérées à Riniini ; c’est lui qui rédigea le Manifeste aux princes et aux peuples de l’Europe, manifeste qui fut le programme des rebelles (1). L’insurrection éclata; M. Farini se dégagea comme il put et entra au service du gouvernement pontiOcal qu’il avait voulu renverser. Lui fut-il fidèle? Des postes importants lui étaient confiés : des communications intimes lui étaient adressées ; des négociations considérables lui étaient remises. 11 le dit lui-même (2).
M. Farini répondit à ces faveurs en écrivant une longue diatribe contre le souverain pontificat, sous ce titre : L'Etat romain de 3815 à 1851.
Lors des événements de 1849, il se présenta aux
(1) . « Nous avons conspiré ensemble, dit M. Montanelli, pour pré- . parer la révolution romagnole, qui a avorté à Rimini, en septembre 1845. D'ans cette circonstance, j’ai eu, pour la première fois, entre • les mains, le style de Farini, qui avait écrit le manifeste aux princes
et ai« peuples, ce programme de la révolution, condamné par M. d’Azeglio dans son petit livre sur les Événements de Simini,* (Lettre publiée par la foix du Désert^ 10 octobre 1851.)
(2) Dans son livre lo Stato Bomano, vol. I, p, 189..
électeurs pour faire partie de la Constituante romaine, . et il échoua. Rentré au service. du Saint-Siège, il ne continuait pas moins d’attaquer le gouvernement qui' l’employait , dans des articles virulents publiés par le Constitutionnel de Toscane, et le lîisorgimento. Il correspondait avec F!. Orsini (1).
Cependant, il lui fallut fuir les États du Pape. Accueilli en Piéuiont, il y reçut la naturalisation, obtint un siège au Parlement, fut même ministre. C’est de Turin qu’il fut envoyé dans l’Italie centrale, an débiit de la guerre.
Il avait été président de la Société Nationale, et c’est h son influence ardente et. infatigable qu’avait été due la création des quatre-vingt-quatorze comités révolutionnaires institués dans les différentes villes de l’Italie. Fondateur du Piccolo Corriere d'italia, feuille très-avaneée et qui servait de lien et de correspondance entre ces comités, il tenait en quelque façon, dans sa main, les fils de la trame entière. Au moment décisif, il devenait le personnage nécessaire, l’agent général de l’insnrrection ; tous les secrets avaient passé dans sa mémoire, toutes les ressources étaient connues de son intelligence. M. de Cavour avait en lui le plus puissant, sinon le plus habile des instruments.
Aussi le cabinet sarde n’hésita-t-il pas un instant, à la veille du mouvement, à prescrire à M. Farini de renoncer à sa naturalisation, de revendiquer scui ori- ■ gine modenaise, et-de continuer ainsi à servir, plus à l’aise, la cause du Piémont.
(1) C'est ce que dit Oraini lui-même dans ses Mémoires politiqws, 2' édition, 1858, p. 311.
c Esprit âcre, passiormé,bilieivx, il restera toujours violent, bien qu’il se soit fait baptiser modéré, n a écrit (Te lui un de ses'anciens amis (l). Tel était. le nouveau dictateur. Il va réaliser ce qu’on pouvait attendre d’un semblable choix.
Le 17 août, M.'Farini entre en carrosse à quatre chevaux par la porte Saint-Michel, à Parme, se rend au palais et ordonne qu’on renvoie la foule, qui se retire sous la pluie avec ses fanfar'es (2) méprisées.
Il ajourne les élections communales et gratifie le Duché d’une loi électorale à l’instar de celle de Modène. Sont exclus tous ceux qui ne savent ni lire, ni écrire, et tous les religieux; le Dictateur ne veut ni des « ignorants ni des fanatiques (3). j> Et il repart, allant triompher à Plaisance, donnant M. Manfredi comme délégué dictatorial, et laissant venir après lui le général Garibaldi. La cité s’illumina : la terreur y était installée.
Voici, en conséquence, de nouveaux enrôlements; voici la création d’un bataillon de chasseurs de Plaisance; voici de nouvelles contributions; voici des manifestations exigées des municipes et des citoyens. Le fameux plébiscite n’est pas encore abandonné; il faut qu’on l’essaye. Des soldats piéraonlais sont mis en réquisition ; ils accompagneront, pour « assurer la liberté » de chacun, les membres du Comité, qui présenteront les listes et recueilleront les signatures. Là où ne réussira pas ce déploiement de sécurité, on ira chercher les ecclésiastiques ; de gré ou de force, on
( 1 ) M. Montanelli, lettre citée plus haut.
(2) Gazette de Parme, 18 août,
(3) Idem, 10 août.
les incitera à assistée les agents du parti piémontais; leur présence entraînera les adhésions.
D’ailleurs, on ne sera pas difficile. Dans une maison on admettra les signatures des femmes, des enfants, des serviteurs. Les personnes zélées peuvent signer plusieurs fois, eu plusieurs qualités: Au besoin, une main complaisante servira de secrétaire à ceux qui ne sauront pas écrire, et môme aux absents.
De la sorte, 63,167 noms figurent sur les registres des oui. On affirme que 504 autres ont eu le courage de s’inscrire sur les registres négatifs; nous avons peine à le croire. Mais, après tout, qu’est-ce que 64,000 noms sur près de 600,000 habitants? Le dictateur lui-inôme en est honteux. C’est un échec.
11 le faut réparer : les élections pour une assemblée nationale sont fixées au 7 septembre. Rien ne sera négligé pour exercer une influence décisive, et, en fin de compte, au second tour de scrutin, avec ou sans majorité, des représentants seront élus.
Nous renonçons à donner ici une idée exacte des manœuvres déployées par les agents du dictateur.
L’activité du maître est infatigable : il procède d’abord par l’intimidation. Un décret ordonneauxanciens soldats des troupes ducales de rentrer dans les rangs, ou sinon ils seront soumis à toute la rigueur des lois militaires contre la désertion; et, pour plus de terreur, les lois parmesanes seront remplacées en cette occasion par le Code sarde, qui est d’une sévérité draconienne.
Puis, les instructions les plus pressantes sont envoyées aux intendants : les gardes nationales sont armées et mises en mouvement ; les troupes sardes sont sous les armes.
Des comités sont partout organisés au plus tôt ; on y enrôle les affiliés des sociétés secrètes, les fonction-, naires voués au Piémont, les exilés rappelés et brûlant de prendre leur revanche, les reduci de l’armée de l’indépendance, tout imprégnés des instructions de Garibaldi. Avec de tels auxiliaires porteurs de listes arrêtées d’avance, le scrutin n’était qu’un piège. Point de contrôle, point de sincérité dans le suffrage. La majorité des électeurs témoigne son dédain par l’abstention : le reste, troupeau conduit par la peur, vote d’ensemble et sans velléité d’opposition.
Et le 7 septembre, le dictateur ouvrait solennellement la session de l’assemblée populaire, docile jusqu’à la plus tremblante unanimité.
L’histoire de cette assemblée n’est pas longue. Nous allons la relever d’après ses actes officiels (l).
Deux sessions, l’une de huit jours, l’autre do deux ; en tout, huit séances publiques : voilà le bilan de sa durée.
Quant à sa valeur légale, elle-même a pris soin de la réduire à néant La première loi de tout scrutin, c’est d’être sincère, et pour cela il faut que le nombre des élecieurs soit hautement déclaré. La majorité vraie ne s’établit, au premier tour du moins, que sur le chiffre de ces inscrits. La baser sur le chiffre des votants, c’est, de parti pris, livrer l’élection à la
(1) Âtti deW Astemblea de’ rappresenlanti del popolodelte provincie parmensi. — Panna, typographia del Governo, 1859.
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iniDorité. Eh bien ! ce vice originel, le dictateur l’inocula à rassemblée, et l’assemblée, n’osant le répudier, essaya vainement de le cacher et en accepta la mortelle atteinte.
Les listes électorales avaient été dressées sans aucune garanlie, on le sait. Néanmoins, ni dans -les communications administratives, ni dans les rapports parlenftcntaires sur la validité des élections, nulle part, enfin, le relevé des électeurs inscrits n’a été publié. Première preuve de défiance.
Quant au vote, nul compte ne fut tenu de la majorité des électeurs inscrits ; on se borna à prendre celle des électeurs votantsillégalité, flagrante qui prouvait combien on avait peu de foi dans les populations.
Pour la vérification des pouvoirs, à l’exception de h collèges sur 63, aucun des rapports n’exprime le chiffre accusateur. Manifestement les plus habiles en avaient peur.
Et, en réalité, comment auraient-ils osé soutenir à la face de l’Europe des témoignages tels que ceux qui sont heureusement échappés aux trop naïfs rapporteurs des élections de Busseto, de Tizzano, de Sala et Fornovo ? Voici ces aveux : à Busseto, sur 339 inscrits, 191 votants seulement prennent part au scrutin ; à Tizzano, ce sont 219 sur 640 ; à Sala, 264 sur 419; à Fornovo, 186 sur 250. Ainsi, à peine la moitié, quelquefois pas même le tiers ! Qu’on se reporte maintenant an soin avec lequel les autres chiffres ont été dissimulés, et on conclura légitimement qu’ils ne sauraient différer en plus de ceux qui viennent d’être cités. Nous sommes donc eu droit de
dire que l’assemblée populairè ne représente qu’une faible minorité d’électeurs triés à plaisir.
Voilà la légalité de ses pouvoirs I voilà l’autorité de son mandat! voilà la sincérité du sufljage dont elle est issue !
Nul ne peut bésiier à le reconnaître ; en se plaçant au point de vue de la doctrine même des révolutionnaires, en adoptant la souveraineté du peuple exprimée par le Scrutin, l’assemblée parmesane est entachée d’une nullité que rien ne saurait couvrir. Ses actes sont nécessairement illégaux et, par conséquent, inacceptables, nuis et non avenus, même selon la théorie invoquée par elle.
Ni en droit, ni en fait, elle n’est l’expression de la volonté libre et régulière des populations.
Mais il fallait un instrument aussi faussé et aussi dérisoire pour prendre des délibérations comme celles qu’il nous reste à analyser.
Le dictateur se présente devant ces députés sans mandats; il leur développe, dans un discours plein de fiel et d’audace, les volontés qu’ils auront à exécuter ; il leur demande la déchéance delaMaisonde Bourbon et l’annexion à la Maison de Savoie.
Ce discours commence par une longue diatribe contre les princes de la dynastie qui gouverne Parme depuis 1725. Nous ne ferons pas à leur mémoire l’injure d’en essayer la réfutation. Nous avons hâte d’en venir à ce qui concerne le gouvernement de S. A. R. la Duchesse-Régente.
Force mèrveilleuse de la vertu et du génie I II n’est pas possible même au dictateur qui a usurpé le pouvoir de Louise de Bourbon de ne pas rendre hommage
à ses hautes qualités, à ses généreuses intentions, à la majesté des infortunes « de cette noble veuve et de ses « royaux orphelins, » El des signes d’approbation accueillent ces paroles de tous les bancs de l’assemblée (1).
Ce tribut involontaire, il est vrai, n’empêche pas le dictateur de multiplier aussitôt après les attaques et les calomnies contre le gouvernement de rillty|tre Princesse. Ainsi, M, Farini ne craint pas, en faisant allusion aux détestables complots et à l’insurrection de 185A, d’accuser l’armée ducale d’avoir ensanglanté et pillé la ville de Parme ; comme si le monde entier n’avait pas su la vérité sur ces mémorables événe> ments I La même bonne foi préside à ses autres appréciations ; quand il est obligé de parler de l’évacuation des troupes autrichiennes, il ose dire que cette évacuation eut lieu « secrètement. » Comment la passion peut-elle à ce point violer le bon sens I Lorsqu’il est contraint d’avouer la rupture de la ligne douanière, il ajoute immédiatement : < Mais le gouvernement resta toujours l’assidu représentant du système autrichien I » Cette servilité se témoignait apparemment par la plus prudente, mais la plus ferme indépendance I '
Même loyauté en ce qui regarde la neutralité. M. Farini ne veut voir dans cette neutralité, que c un crime de lèse-naiion. » A quoi bon discuter alors? Il l’essaye cependant; mais de quelle manière? Le rappel de la Régente aux premiers jours de mai, n’est à ses yeux qu’un retour inspiré * par la coupable espé-
(1) Segni generali d'approvazione, disent les actes officiels.
rance des victoires de l’Autriche, » qu’une» excitation de la soldatesque, qu’un outrage à l’autorité de la. souveraine. » Voilà comme on travestit à la fois et la noble résistance de Louise de Bourbon, et le dévouement de ses troupes, et la victoire de l’ordre sur l’anarchie !
Qu’ensuite, M. Farini reproche aux déclarations de neutralité de n’être « pas sincères, » il n’y a rien d’étonnant. Mais ce qui révolte ajuste titre, c’est que le dictateur ait la prétention de s’appuyer sur les « documents diplomatiques; » c’est qu’il ait le courage de dire < qu’il traduit mot à mot des dépêches » du cabinet ducal dans lesquelles sont exprimés » la demande de troupes » pour rétablir l’autorité de la Régente, « et le refus de la cour de Vienne » d’en accorder. Il y a là un parti pris de contrevenir à la vérité qui ne saurait se tolérer.
Du reste, M. Farini a dû en convenir. La lettre à laquelle il faisait allusion est une dépêche de M. le Commandeur Thomassin, chargé des affaires de la Légation de Parme à Vienne ; elle a été publiée ; elle se rapporte, en ce qui touche l’appui armé de l’Autriche, non pas à Parme, mais à Modëne; non pas à la Régente dont la réponse du 1" mai avait été transmise à Vienne, mais au Duc François V, qui, dès le premier jour, avait cru devoir suivre le parti du chef de la Maison de Lorraine.
Au reste, l’effet espéré et attendu était produit. L’assemblée, pour laquelle cependant il était fort inutiledc ' se mettre en tantde frais, applaudissait et feignait d’avoir trouvé un motif à ses emportements d’avance calculés. C’était tout ce que voulait le Dictateur.
£n effet, à peine le bureau constitué; à peine le comte €antelli installé au fauteuil de la présidence, digne prix de sa complaisance depuis le 9 juin ; ,i peine la vérifleation des pouvoirs terminée dans les conditions que nous avons rappelées (1) ; à peine le Dictateur confirmé dans tous scs pouvoirs, une proposition est déposée et enlevée séance tenante pour « exclure du gouvernement la dynastie de Bourbon. » Le rapporteur était M. Fioruzzi : il copia, amplifia les allégations du Dictateur. La tâche lui était facile et les matériaux préparés.
Et ici encore, avant les outrages, voici un irrésistible hommage que la grandeur et la justice arrachent à^celui-lh même qui va les trahir 1 Voici que M. Fioriizzi avoue « le prestige dont s’était entourée celte princesse par la dignité de son attitude, par la sagesse de ses vues, par la commisération qu’inspiraient ses rares infortunes, par la sympathie que commandent à toutes les âmes bien nées les titres de veuve et de
(1^ Ici se place un assez etirietu incident : Le frtire comte Linàti, chevalier profès de l’ordre de-Saint-Jean-de-Jérusalem, avait été élu dans deux collèges. La question s’éleva do savoir s’il pouvait être admis, le décret électoral ayant privé de totit droit d’élection et d’éligibilité les religieux liés par un vœu d’obéissance. Or, d’après les statuts de l'ordre de Malte, les chevaliers profès sont des religieux et prononcent les vœux d'obéissance et de chasteté. Le frère Linati était dans ce cas : on émit des scrupules. D’après le texte et l’esprit du décret, il devait être exclu ; mais il écrivit une lettre pour déclarer .^ue <1 scs vœux ne l’empêchaient pas d’émettre un vote libre et consciencieux dans l’Assemblée nationale, à l’égal de tout autre député.» Soit; mais alors c’était la condamnation du décret; car il n’y a pas un moine qui ne puisse eu dire «mant. L’Assemblée prétexta qu’elle n’avait pas d’autres statuts de l’ordre que ceux de 167G, que la qviestion était controversable et qu’il ne fallait pas se priver d’un patriote tel que le frère Linati. Son admission fut prononcée. (JLlii Aell Assemblea.) ^
mère. » Un peu plus loiu, le même orateur reconnaît « les véritables bienfaits dus à la Régente, la reslauration de l’instruction publique, le rétablissement de la justice, la protection de la sûreté individuelle ei de la propriété. »
Mais, à ce tableau si vrai, la calomnie se hâte de mêler ses ombres. M. Fioruzzi ose avancer qu’après l’insurrection de 185â, Madame a livré ses sujets aux conseils de guerre autrichiens; quand, au contraire, elle les a soustraits à cette juridiction pour leur assurer les garanties de la loi française. Il ose dire qu’elle a refusé de signer la grâce d’un condamné; quand, au contraire, elle a multiplié les actes de clémence et de pardon jusqu’à s’en repentir. Il ose représenter la Duchesse comme abandonnant les rênes de l’autorité à des conseillers qui n’étaient que « les proconsuls de l’Empire d’Autriche ; » tandis que ce sont précisément ces conseillers qui l’ont aidée et servie dans ses actes de plus fière indépendance. Eniin, quant à la politique de neutralité, il ne craint pas de l’appeler « une hypocrisie I » Les faits ont répondu à cette mensongère imputation.
Et, pourtant, c’est sur de pareilles attaques, c’est sur un rapport aussi contraire à la vérité, que l’assemblée, sans discussion et à l’unanimité, adoptant un considérant où il est dit : « Par sa neutralité simulée, la dynastie de Bourbon a perdu tous ses droits, » vote la déchéance.
Il est vrai que le lendemain, avec la même unanimité, avec la même absence de débats, elle votera l’annexion au Piémont; le surlendemain, elle votera des subsides pour les volontaires de l’armée de l’ilalie
centrale et la confirmation de la Dictature aux mains de M. Farini. Il est vrai que deux jours après, et par un procédé aussi sommaire, elle accordera au Dictateur la faculté de contracter un emprunt de cinq millions. Il est vrai aussi qu’avec une pareille souplesse elle prononcera elle-même sa prorogation, livrant de fait le pays en proie à l’omnipotence dictatoriale.
Voilà la première session : la suite des faits nous amènera bientôt au récit de la seconde.
Le Dictateur mit à profit et le temps et l’empire qui lui étaient laissés.
Il avait dicté l’annexion ; il avait dicté l’envoi d’une Commission chargée d’offrir à S. M. Victor-Emmanuel la souveraineté des Duchés; il avait dicté le choix des membres de cette Commission. Un instant, il avait pu se croire assuré du succès; un nouveau signe, parti de Paris, vint comprimer, dans leur expression du moins, les ambitieuses aspirations du cabinet de Turin.
Par sa réponse du 10 septembre, le Roi de Sardaigne n’avail ni accepté ni repoussé d’une manière positive les offres de la députation. Il avait assez découragé les envoyés pour se mettre à l’abri des reproches publics de la France et pour que le Dictateur, pas plus que l’assemblée, ne voulussent reproduire en entier ses propres paroles (1) ; mais il les avait assez
(1) Il est fort digne de remarque que la réponse de S. M. a’est insérée dans la Gazetta du 16 que par analyse.
encouragés pour se constituer en quelque façon leur représentant devant les grandes puissances, et autoriser de leur part toutes les tentatives «r d’uniûcation, » comme dit la langue révolutionnaire.
M. Farini ne se fit faute de correspondre avec empressement aux secrètes visées du cabinet sarde. Toute sa politique fut dès lors de réaliser sinon en droit, du moins en fait, l’annexion des Duchés aux domaines du Roi de Piémont, dans le but de présenter à l’Europe cette annexion comme accomplie.
Gardant avec la Dictature une autocratie plénière et sans contrôle, il plaça tous ses actes sous cet intitulé : Régnant Victor-Emmanuel II, et toutes ses mesures se résumèrent en une application forcée du régime, des lois, des usages de la Sardaigne aux « provinces /> de Parme et de Plaisance, traitées déjà comme des pays sujets de la Maison de Savoie.
Ainsi, promulgation du statut constitutionnel; promulgation des lois relatives à la garde nationale, aux communes, à la sécurité publique; abolition des lignes de douanes ; conventions de postes et de passeports; adoption du Code militaire et delà conscription; obligation aux troupes de porter la cocarde et de prendre le drapeau piémontais sans aucune distinction; constitution d’une ligue de l’Italie centrale, ligue destinée à recevoir entre eux les États insurgés et à placer plus aisément, et d’un seul coup, cette confédération sous le joug de la Sardaigne ; fusion de la brigade de Parme dans l’armée de la ligue ; destruction de tout ce qui était la vie propre, les coutumes spéciales, les règlements administratifs particuliers; le Dictateur ne négligeait rien pour réduire, de
haute lutte, le Duché souveraîu et autonome à la condition d’une province subalterne et asservie par avance.
C’était la réponse que la Révolution ménageait aux intentions contraires notoirement exprimées par la France ; c’était le défi qu’elle se préparait à jeter aux signataires du traité prochain de Zurich; c’était le gant qu'elle voulait lancer à l’Europe !
Certes, de telles provocations, une politique à la fois aussi astucieuse et aussi violente, ne devaient pas se développer sans produire leurs fruits.
A l’extérieur, l’indignation des honnêtes gens se soulevait contre un abus pareil de la force et de la ruse. Le ridicule et l’odieux s’attachaient, de concert, à l’omnipotence aventureuse et à l’esprit de désorganisation du Dictateur. De fréquents avertissements parvenaient aux chefs du mouvement fatice de l’Italie centrale; le Moniteur ne ménageait pas ses
sévérités aux «homn>es plus préoccupés de leurs vues ambitieuses et étroites que de l’intérêt de leur patrie. •
A l’intérieur, la tyrannie, subie d’abord avec quelque étonnement, puis acceptée par la peur, commençait à se condamner elle-même par son impuissance. Le sentiment public ne manque jamais de saisir à la fin le défaut des gouvernements de hasard qu’un coup de main impose, qu’une surprise installe, mais qui portent en eux le germe de l’incurable faiblesse de leur origine.
Dans le Duché de Parme, les villes, désertées par les habitants riches et aisés, souffraient vivement de
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îa diminution de leur prospérité matérielle, de l’absence des transactions, de la ruine du commerce. Justement éloignées par les appréhensions continuelles
de démonstrations hostiles, l’aristocratie et la haute
bourgeoisie s’étaient retirées dans les campagnes. Les officiers fidèles, appartenant aux familles les plus distinguées, avaient cherché à l’étranger le refuge de leur honneur; de hauts fonctionnaires s’étalent réduits à la retraite ou bien étaient allés porter à leur souveraine proscrite, l’hommage d’une foi inaltérable. Les classes moyennes, à l’exception d’un petit nombre d’esprits turbulents, envieux et inquiets, ressentaient le triste contre-coup des agitations civiles qui anéantissaient leurs fortunes laborieusement acquises ; la paix et la tranquillité, si nécessaires à l’industrie et au travail, avaient fui sans retour. Les ouvriers étaient privés de leurs moyens d’existence; les pauvres voyaient, avec alarmes, tarir les sources de cette charité généreuse dont les exemples; descendant du trône, animaient l’émulation et la munificence de tous.
De sourds murmures grondaient partout. La démagogie, qui ne se trouvait point assez assouvie, frémissait dans les bas-fonds de la société. Le pouvoir matériel confié au lieutenant de la Dictature, chancelait en ses mains débiles. Embarrassé de mille soucis, tout entier à ses intrigues, passant ses journées à rédiger décrets sur décrets, à courir de Modène à Bologne; absorbé par ses conférences avec les autres proconsuls de l’Italie centrale ; impliqué dans les innombrables trames dont il voulait diriger les fils, M. Farini ne suffisait pas h protéger la sûreté de lu
rue. Chacun le savait, les modérés tremblaient et les méchants s’en réjouissaient.
Tout ù coup un sinistre éclair vint illuminer l’a^ btine et en dévoiler les sanglantes profondeurs.
Le 5 octobre, vers quatre heures de l’après-midi, un brave militaire, ancien colonel au service de Panne, honoré de distinctions nombreuses et jouissant dans la retraite du juste prix de ses services, le comte Anviti, était amené dans la ville de Parme par deux individus qui l’avaient violemment arrêté au chemin de fer de Bologne.
Le comte se rendait eu toute sécurité des États pontificaux, où des affaires privées l’avaient appelé, à Plaisance, sa résidence habituelle. Près du torrent d’Ënza, la voie est interrompue et il faut que les voyageurs parcourent à pied un certain espace de terrain. Le colonel marchait sans défiance, lorsqu’il fut reconnu par deux Parmesans dont l’un, dit-on, était le frère d’un misérable condamné pour la tentative d’assassinat dont le colonel avait failli être victime eu 1855. A la station de Parme il se voit subitement assailli, enlacé, et avant qu’il ait pu songer à se défendre, il est entraîné jusqu’à la caserne des carabiniers piémontais.
Aussitôt le bruit de son arrestation se répand dans la cité ; des groupes se forment ; les affiliés des sociétés secrètes parcourent les quartiers les plus populeux. Eu quelques instants une multitude considérable assiège la porte de la caserne.
A son approche, le major de la brigade de Parme, qui avait vu saisir le colonel, donne ordre de fermer cette porte. Mais la foule augmente de minute en mi-
' nute. Les babitaots paisibles reconnaissent avec terreur les agents ordinaires des troubles et des attentats; ils fuient, laissant l’arène ouverte à ce que la tourbe populaire peut contenir de plus audacieux et de plus brutal.
Des murmures, des cris, des hurlements se font entendre : on demande l’entrée de la caserne, on s’irrite, on pousse des clameurs de mort I Les flots de la populace montent comme ceux de la mer et battent les portes de la caserne. Qu’elles aient cédé sous l’effort de ce torrent humain, qu’elles aient été ouvertes du dedans, on ne le sait Toujours est-il que l’accès est forcé.
£n vain les cinq carabiniers du poste et l’ofiicier qui les commande essayent-ils de résister. Malgré le tumulte, malgré l’alarme jetée dans la ville entière, pas un soldat piémontais, pas un soldat parmesan, pas un garde national ne vient à leur secours.
La caserne est envahie en un clin d’œil ; des tigres altérés de sang cherchent partout la victime désignée à leur rage. Ou avait fait cacher l’infortuné colonel sous une table chargée de papier. 11 est découvert, on l’arrache à ce refuge, et deux coups affreux, l’un à la tête et l’autre à la poitrine l'abattent à terre. Il respirait encore.
Ici commence une scène de cannibales, un drame comme nos plus mauvais jours en ont peu vu de pareils.
Les bandits s’emparent de ce corps à demi expirant, le traînent dans la rue San-Barnaba, l’abreuvent d’outrages.. Tout ce qu’une fureur sans nom peut inventer, ils l’accomplissent sur ce malheureux : c’est
i’ivresse dti sang et de la haine qui va jusqu’au délire! « Ses vêtements sont mis en lambeaux, d’infâmes traitements lui sont prodigués. Sur la Piazza-Grande, on veut le brûler; mais le bois manque. Àlors le hideux cortège change d’atroce fantaisie; on entre dans le café des Suisses, on place la victime sur un banc, et, par une infernale dérision, on l’invite à prendre du café, des sorbets. Puis on l’étend sur une table, et avec une dague de garde national, on lui tranche la tête.
Ce trophéé épouvantablé est élevé au milieu des acclamations, il est montré à la multitude, et la multitude applaudit. Un de ces monstres prend la tête coupée ; on oblige des musiciens à le précéder, on chante l’hymne à’italia et de Garibaldi, et on se rend en pompe sur la place. Des torches allumées accompagnent l’horrible cortège,* la tête est placée sur une antique colonne monumentale après avoir été de nouveau présentée au peuple de tous côtés. « Pareil sort est réservé à Pallacivino, au général Crutti, aux exministres ! f s’écrient les forcenés en vomissant mille blasphèmes.
£n même temps, une autre horde continuait l’orgie dans le café, insultant au cadavre du décapité. Bientôt il est saisi et promené dans tous les quartiers de Parme, au milieu de vociférations abominables.
Ces scènes inouïes duraient depuis quatre heures et demie. Nulle autorité ni civile ni militaire n’avait paru. Enfin la générale est battue : quelques escouades de gardes nationaux arrivent. Les héros delà journée réclamaienb les illuminations et déjà dans tout le Borgo del Vescovo et à l’entrée de la rue San-£ar-
âaba^ les habitants avaient répondu à leur sommation; c'est ù grand’peine que la place fut évacuée, et il fallut jusqu’à sept coups de sabre pour forcer le gardien de l’affreux trophée à abandonner sa proie.
Et^ durant ces horribles péripéties^ que faisaient les pouvoirs publics? Où était le commandant militaire? Où était le Dictateur? Où était son lieutenant?
Où étaient les troupes? Eh quoi ! une ville entière est déshonorée par un crime infâme; pendant près de cinq heures, elle est livrée aux saturnales de la plus vile et de la plus féroce barbarie ; il s’agit d’un attentat qui Jettera sur toute la population un voile de honte, et pas on ordre n’est donné, pas une mesure n’est prise, sinon pour prévenir, au moins pour arrêter et réprimer de semblables excès I
Un gouvernement sur qui tombe une responsabilité aussi écrasante, est à jamais voué aux malédictions de l’histoire.
Mais voici peut-être un trait plus détestable encore ;
Le lendemain, la Gazette officielle parle : elle ose à peine caractériser l’attentat qui a souillé la cité, et elle n’a pour l’infortunée victime que des injures et des récriminations, c Un certain Anviti, dit-elle, dont le nom réveillait l’exécration dans le cœur de tous, un homme en qui s’était incarné tout ce qu’il y a eu de plus odieux, de plus tyrannique, de plus brutal dans les actes et les sévices du gouvernement déchu, a été, hier soir, vu et reconnu dans celte ville après quel- , ques mois d’une mystérieuse absence. Sa présence en ce moment, laquelle ne pouvait certainement pas être exempte des inüâgues cauteleuses, des tortueuses menées et de la manie tle désordres qui lui étaient habi-
tuelJes, a excité des soupçons furieux dans i’esprit de quelques personnes qui, résistant aux chaleureuses paroles des citoyens sensés, ont donné le signal de prompts et déplorables événements. Accourir au lieu où il était gardé, y faire irruption, s’emparer de ce misérable et l’exposer aux insultes et aux offenses d’un peuple forcené parla passion, tout cela a été accompli en moins de temps qu’on ne met à le dire. Peu de moments après, ce n’était plus qu’un cadavre. La rapidité de l’événement n’a pas laissé le temps au gouvernement de le prévoir, à la force de le prévenir, à la majorité des citoyens de s’y opposer. Il ne reste plus parmi nous de ce fait qu’une douloureuse et désagréable mémoire ; un repentir trop tardif pour ceux qui l’ont consommé ; peut-être un prétexte pour nos ennemis de l’interpréter et de le commenter au préjudice de nous et de tous les Italiens! »
Quel langage ! Chaque mot est une complicité avec les bourreaux ; chaque phrase est un outrage à la vérité, à la pitié et à la justice. Non, le comte Anviti ne s’était pas présenté de lui-même à Parme : l’eût-il fait, il eût été imprudent peut-être, mais cette imprudence justifiera it-elle ses meurtriers? Non; il a été lâchement assailli, violemment arrêté, traîtreusement conduit à sa perte. Non, son éloignement n’avait rien eu de mystérieux ; depuis qu’il avait été mis en disponibilité par le Gouvernement ducal, il vivait paisiblement à Plaisance : tout le monde le savait.
Qu’est-ce ensuite que ces termes de mépris, « un Anviti, un miserabilel » Comme si quelqu’un ignorait les fonctions militaires dont ce brave soldat avait été investi, les grades qu’il avait conquis par sa iidé-
lité et soD exactitude? Que sigoifient ces insuites adressées au Gouvernetnent de la Maison de Bourbon sur le cadavre de l’un de ses serviteurs? Tout y est faux, jusqu’à l’allusion aux missions conûées au colonel Ânviti. Le comte n’a jamais été ni directeur de la police, ni colonel de gendarmerie ; il n’a pas quitté l’arme de la ligne où il a gagné tous ses grades et où il est resté plus de 35 ans, jusqu’en août 1856; jamais il n’a ordonné aucune exécution ni présidé à aucun châtiment. Son unique crime était son dévouement connu ; son unique forfait était d’avoir échappé une première fois aux coups des assassins (1).
Mais ce n’est pas tout, et ceci est pire encore; L’intendant générai de Parme, M. Gavallini, publie le même jour une proclamation. Qu’y lit-on?
< Hier soir, votre cité a été attristée par un fait qui ne fut jamais assez déploré.
« Un misérable vient à se montrer à ce peuple qu’il avait cruellement offensé.
« La fièvre de la vengeance envahit quelques for-
(1) C’était en 1855. La mort du colonel Anviti avait été décidée, ainsi que celle de deux des principaux fonctionnaires, dans un conciliabule de société secrète tenu en mars, à l’auberge du HJolinetlo, hors la porte Saint-François, près de l’enceinte de la ville. L'assassinat devait Être exécuté par le poignard ; mais le meurtrier désigné par le sort, Celestino Clerici, ayant déclaré que ce moyen était impossible, parce que le colonel, qui était sur ses gardes, ne marchait d’ordinaire qu’au milieu des rues, il fut résolu qu’on emploierait le pistolet. Le 11 avril, en effet, comme le colonel entrait dans une maison de la rue San-Quintiuo, un coup de pistolet fut tiré sur lui et le manqua. Plusieurs individus furent arrêtés, et l’auteur du crime, André Carini, passa devant un conseil de guerre, la ville étant en état de siège, et fut condamné à mort. Cet assassin est le frère de ce Carini qui a arrêté le malheureux comte Anviti à la station du chemin de fer.
cenés, les aveugle, les rend furieux et les entraîne à plonger leurs mains dans son sang.
< Eût-il été le plus pervers des hommes, c’était à la loi à le punir.
c Puisque le gouvernement veille pour que force reste à la loi, on voit que c’est le moment d’invoquer, au nom de l’amour de la patrie, le concours de tous les bons...
c Dites que, en voulant venger à la façon dthier les insultes de la tyrannie, ou ouvre la voie à son retour; on lui prépare le loisir de faire payer au peuple un terrible cent pour un.
« Dites que du forfait [misfatlo) d’hier, toute l’Italie se désole... et que ses ennemis en rient. >
En vérité, il n’y a pas d’exemple d’une pareille faiblesse en face d’une pareille atrocité 1
Le Dictateur n’arriva que le 11, six jours après; il était à Modène. 11 s’était fait accompagner du général Ribotti, du colonel Frapolli et de quelques troupes. 11 feignit l’indignation et promit justice : < La conscience publique, dit-il, demande réparation ; elle l’aura I > Une instruction fut commencée ; mais telle était la terreur répandue dans les esprits, que cette instruction ne produisit rien. Le Dictateur révo(|ua le procureur royal et le magistrat instructeur. Il paraît que les principaux auteurs du crime s’étaient enfuis en Piémont; ils en avaient eu le temps!
L'indignation de l’Europe, à la nouvelle de ces scènes hideuses, éclata comme la foudre. Elle fut plus grande encore quand on apprit la conduite du gouvernement.
Eh bien! il y a aujourd’hui deux mois écoulés de-
puis le meurtre; le sang de la victime crie vengeance. Nulle satisfaction n’a encore été donnée!
Ce fait suffit pour juger la Dictature.
Aussi bien, M. Farini et les proconsuls de l’Italie centrale avaient des soucis plus graves que de faire justice des assassins.
Ne fallait-il pas procéder à < l’unification > des Duchés et des Roinagnes? Ne fallait-il pas créer à tout prix, dans le centre de la Péninsule, le fantôme d’un royaume que le Piémont n’aurait plus qu’à occuper par lui-même on par un lieutenant?
Ne fallait-il pas engager plus avant, et, s’il était possible, sans excuse et sans retour, les principaux habitants, la population aisée, tremblante, pusillanime, dans une inextricable série d’actes de rébellion?
Ne fallait-il pas essayer de creuser un abîme entre le peuple, le vrai peuple, qu’on se reconnaissait impuissant à maîtriser, et les souverains dont le retour était chaque jour plus attendu et plus désiré?
Pour cela, l’arbitraire redouble d’activité et d’invention. Chaque numéro du journal officiel, — car nous n’écrivons l’histoire que sur cet irrécusable et accablant témoignage ! — contient un décret nouveau. Tantôt c'est la promulgation de la loi de mobilisation des gardes nationales; tantôt c’est l’assimilation de l’université de Parme aux universités sardes, etc.; mesures déplorables qui Croissent ioutilemeut le senti-
ment public, qui n'accumulent que des ruines et ne créent que l’anarcliie.
Au fond, M. Farini ne pouvait se le dissimuler ; il était devenu radicalement impuissant, excepté pour le désordre.
11 avait bien tenté de galvaniser la passion révolutionnaire en adoptant la souscription ouverte par le général Garibaldi dans le but de se procurer un million de fusils. Mais, malgré les pressantes exhortations des notes officielles, malgré les sollicitations adressées aux municipalités, les fonds ne sont pas venus.
11 avait bien essayé de renforcer l’armée de la ligue par des enrôlements avec primes; les enrôlés ont fait défaut. Alors il a voulu imposer la dure exigence de la conscription ; les conscrits sont presque tous devenus réfractaires. Les officiers même n’olTrent aucune sécurité, et quand, tout récemment, on a organisé sur le papier un régiment de hussards à Plaisance, c’est un réfugié hongrois, le comte Bethlen, qui a dû être choisi pour colonel. Tant le gouvernement se défie des Parmesans!
Ëufin, furieux de tous ces mécomptes, M. Farini avait imaginé un procédé, dont l’emploi public et avoué restera attaché à son nom comme une honte. S’emparant des archives du gouvernement dont il a usurpé l’autorité, fouillant à loisir et sans contrôle dans les cartons de la chancellerie, il charge une commission à ses ordres de dépouiller les pièces et les actes, et de livrer à la publicité, dans une intention qui ne prend pas même la peine de se dissimuler, les rapports con. fideniiels des administrateurs, les décisions des all'aires intérieures et extérieures, les lettres privées , des uii-
nistres et la correspondance intime des souverains. C'est, avec la solennité apparente des formes du pouvoir, la violation du secret épistolaire ; c’est, en un mot, une pratique qui, dans les relations de la vie commune, conduirait son auteur devant les tribunaux criminels. Dans la vie politique, c’est une trahison à laquelle nul gouvernement au monde ne saurait rester indifférent; c’est la divulgation des secrets de l’État 1
Eh bien ! telles ont été la noblesse et la prudence de S. Â. R. Madame la Régente ; telles ont été l’intégrité et la droiture de ses conseillers, que cette correspondance, paraissant inopinément au grand jour, choisie avec un art perfide et abandonnée à des mains capables de tout, a mis en une lumière plus éclatante les rares qualités, la dignité, la vertu, la haute intelligence, le fier et royal caractère de Louise de Bourbon (1).
L’opprobre du procédé et de l’intention demeurent à la charge du Dictateur.
Le malaise, le mécontentement, j’ai le droit de dire le dégoût, éprouvés par les populations, ne firent que s’accroître ; ils devinrent tels que le Dictateur dut se croire réduit aux abois, et n’avoir d’autre ressource que d’invoquer l’appui et le refuge du Piémont. De là naquit la pensée d’offrir au prince Eugène de Savoie-Garignan la régence de l’Italie centrale.
(1) C’est ce qui est arrivé notamment pour la correspondance échangée entre Son Altesse Royale et le maréchal comte Radetzky, à propos des conseils de guerre de 1850. Les feuilles révolutionnaires elles-mêmes, le Messager de Paris entre autres, ont déclaré, la 13 décembre, que la lecture de ces pièces conciliait à la Duchesse de Parme l’admiration et l’estime universelles.
C’était le dernier enjeu de la Révolution.
L’habüeté des proconsuls y trouvait tout ensemble Tespoirde rétablir, à l’ombre des baïonnettes piémontaises, leur pouvoir démantelé et la satisfaction de redoubler les embarras de l’Europe en la mettant en face (Tun allié de la France.
Aussitôt, avec ces habitudes de souplesse qui n’ont d’analogue que dans les plus tristes pages du despotisme des Césars, les assemblées soi-disant souveraines sont convoquées; une dépêche du Dictateur sufiBt; ce n’est pas môme la grandis epîstola de J u vénal. Le même jour, à la môme heure, les députés auront à délibérer, que dis-je? à voter, à l’unanimité, la même résolution qui leur a été dictée d’ensemble par les chefs des gouvernements insurrectionnels.
La docilité des représentants est au niveau des exigences de leurs maîtres. En une seule séance, l’assemblée parmesane, reconstituée de la veille, entend de la part de son bureau la proposition d’un décret copié « sur celui des autres assemblées de l’Italie centrale » et demandant que la Régence soit déférée au prince de Carignan; ainsi que le souhaite le Dictateur ; elle vote l’urgence de cette proposition sans débat, se rend dans ses bureaux, revient en séance une heure et demie après, et là, sans discussion, adopte le projet de Régence, charge le Dictateur de Fexécution, lui décerne des remercîiuents et se proroge.
Et voilà comme la Révolution [prétend disposer du sort d’un peuple ?
Ârrétous-nous ici : on sait le reste. On sait que le prince de Carignan,surles réclamations de la France; a refusé la Régence ; on sait qu’il a désigné comme lieutenant le commandeur Buoncompagni; on sait que^ repoussé par la Toscane, à peine toléré par les Romagnols et par les Modenais, le lieutenant a été réduit à un rôle assez ridicule et rélégué à de telles hauteurs, que son action est à peu près nulle et son autorité entièrement nominale.
Le Dictateur de Parme seul a paru gagner quelque avancement à l’étrange et dérisoire combinaison de la lieutenance; il est devenu gouverneur général des Roinagnes en même temps que des provinces modenaiseset parmesanes réunies. Il réside à Modène,avec une partie du conseil des ministres, tandis que l’autre siège à Bologne et que le baron Ricasoli, garde, en fait, le pouvoir à Florence.
C’est là qu’il a préparé les fameux votes du 11 et du 12 mars, pour l’annexion à la Sardaigne. Honteuse et détestable comédie qui met le comble aux désastres et aux turpitudes qui accablent ITtalie centrale !
Un mot seulement sur ce scrutin. C’est le triomphe de la violence et de la peur.
Nul contrôle n’a présidé à la formation des listes. En huit jours, tout a été combiné, rédigé, lixé sans recours possible, autre que de dérisoires appels à des autorités privées d’indépendance.
Aucune liberté de presse et de parole n’a été laissée: trois jours seulement avant le scrutin, un décret, ajoutant l’ironie à l’arbitraire, a accordé aux jour-
naux qui n’existaient point le droit de dire une pensée qui ne pouvait pas môme se produire sans péril.
Les bulletins pour l’annexion ont seuls été imprimés : on ne trouvait point d’imprimeries qui pussent ou osassent en livrer d’autres. Ces bulletins, sur papier tricolore, étaient distribués à profusion par des agents répandus dans les villes et les campagnes, imposés par la menace et par la force. Des bandes armées, portant au chapeau « cette cocarde de l’annexion, » parcouraient les rues et les routes en poussant des cris de < mort aux traîtres séparatistes ! vive l’annexion I »
Les jours du vote, les paysans enrégimentés étaient conduits au scrutin par les gardes nationaux, les syndics, les conseillers municipaux, ils ne pouvaient recevoir ni se procurer d’autres bulletins que ceux de l’annexion, et étaient obligés de les déposer publiquement et sous l’œil vigilant des chefs de la révolution.
De la sorte, on est arrivé à des chiffres qui seuls sont la condamnation de cet étrange suffrage. A Plaisance, il a eu six voix contre une. De telles unanimités sont jugées.
Les abstentions n’ont pas manqué cependant. Dans la province de Parme, sur 74,169 inscrits, il y a 20,222 abstentions (1).
YoiUt le scrutin que le roi Victor-Emmanuel n’a pas hésité à accepter, consommant ainsi la plus redoutable violation de la souveraineté et du droit public, qui se fût vue en Europe depuis soixante ans.
Par un décret du 19 mars 1860, Parme n’est plus
(1) Gazette officielle du 15 mars 1860.
qu’une province piémontaise, et sa capitale à peine un chef-lieu d’intendance !
Pauvre pays, naguère si libre et si prospère, en possession d’une autorité douce, ferme et respectée, en voie de progrès moral et intellectuel, jouissant des bienfaits de l’indépendance, régi par une législation presque française et sans cesse améliorée, se livrant en paix aux réformes utiles, aux grands travaux d’intérêt général, à l’activité du commerce et de l’agriculture, aimant les arts, les études et les lettres, recueillant les fruits d’une administration vigilante et économe de la fortune de l’État, voyant ses impôts allégés, ses ûoances restaurées, sa magistrature et ses savants en honneur, estimé de l’Europe et éclairé du doux reflet de celte majesté qui entourait sa Souveraine : à quel degré de faiblesse, de misère et d’asservissement n’est-il pas descendu !
La force publique a été désorganisée: plus d’armée nationale, une brigade perdue dans ces divisions factices d’une ligue dont le général Fanti est le chef et dont le général Garibaldi est le héros ; quelques régiments mal instruits, plus mal équipés, commandés par des étrangers, égarés dans des postes lointains, sur la Cattolica, par exemple; des conscrits appelés^ par centaines, et préférant au service les hasards de la vie de réfractaires; enfin, une garde nationale dans les villes, aussi prête à devenir l’instrument des factions qu’incapable de maintenir l’ordre matériel.
La magistrature a été envahie par des choix tels que les sait dicter l’anarchie victorieuse. Le Trésor épuisé ne se remplit point du produit des emprunts onéreux, souscrits par quelques juifs et employés à la
solde des rebelles de toute Tltalie. L’administration est livrée en proie aux créatures dictatoriales. Les lois sont devenues un chaos inextricable où se heurtent pêlemêle, le droit ancien et le droit nouveau, le Code français adapté, par la sagesse de Marie-Louise et des Ducs, aux besoins de leurs sujets, les lois piémontaises importées de force et sans discernement, les décrets dictatoriaux basés sur le pur arbitraire. Les juridictions sont bouleversées ; les règlements se contredisent ; l’exception est devenue la règle.
Les fonctionnaires, les serviteurs même de la Maison royale, ont été, en cinq mois, astreints à quatre serments différents, sous peine de perdre leurs emplois, le pain de leur famille (1). Que peut valoir une fidélité mise à d’aussi fréquentes épreuves? et que veut-on qui demeure debout flans la conscience d’une population habituée à d’aussi scandaleux specta-^ des?
Toute activité est suspendue. Le tambour qui résonne dans les places publiques en a banni le travail et la sécurité. L’anxiété est partout ; l’incertitude, la honte, le regret se disputent les esprits.
Enfin, le sentiment le plus respectable chez un peuple, le sentiment national, est profondément froissé. Les Parmesans ne peuvent se le dissimuler, et ils en rougissent : ils ne sont que les sujets des Piémontais, sujets exploités avant même d’avoir les tristes avantages de la servitude.
Eh bien! rien, au fond, cependant, ne saurait ré-
(1) Un des valets de chambre de Son Altesse Roj'ale, nommé
Boi'ghi, a refusé le serment et a été mis en prison.
voiler davantage leur juste fierté que cette pensée. Le Parmesan a d’ordinaire le légitime orgueil de s’appartenir et d’être maître chez lui; d’ordinaire, il tient à son autonomie locale, et il a raison ; mais, surtout, il ne saurait tolérer d’être sous le joug de ces étrangers qui méritent à peine, à ses regards, le titre d’Italiens, qui parlent un idiome dont se moquent les enfants de ses écoles, qui lui paraissent rudes et grossiers auprès de l’élégance artistique et de l’exquise délicatesse dont il se fait honneur. Jamais, pour lui, l’indépendance ne revêtira les livrées de la Savoie. Il souhaite que Parme demeure capitale ; il désire avoir ses libertés, ses coutumes, ses traditions; il veut garder ses droits anciens, sii belle langue, son Université ; il est jaloux de la renommée de ses artistes, de la gloire de ses musées ; il entend vivre de sa vie.
Telle est la résolution profonde, arrêtée, du bourgeois comme de l’artisan, du noble comme du prêtre. £t, certes, qui donc oserait les en blâmer? Eh bien 1 à Parme comme à Florence, la Révolution a porté à ce sentiment vivace, dominant, universel, un coup qui ne lui sera pas pardonné.
Ajoutons un dernier trait, spécial à la population du Duché. La population tout entière est encore sous l’impression de l’horrible meurtre du comte Anvili ; elle en déleste les auteurs, elle en repousse la responsabilité. Cette responsabilité retombe comme un poids vengeur snr la Révolution. C’est une tache dont la Dictature ne se lavera pas 1
Voilà l’état vrai, voilà la disposition réelle des populations à l’heure où nous sommes. Que l’Europe interroge les esprits calmes et impartiaux : elle ne re-
cueillera pas d’autre témoignage que celui que nous apportons.
Et maintenant que nous venons de tracer le tableau de ces événements, tableau malheureusement nécessaire pour que l’enseignement soit complet et que le contraste conservât son éloquence, détournons nos regards et reportons-les dans l’exil, reportons-les sur cette noble femme, qui n’oppose à l’invective que la dignité du silence, à la force brutale que la conscience du droit, à l’usurpation et à l’anarchie que les protestations de Injustice et l’espérance en Dieu. Suivons-Ia dans sa douloureuse retraite. ^
Le 10 juin. Madame, au sortir de Parme, avait rapidement traversé Mantoue pour gagner le Tyrol et la Suisse. La hèvre ne l’avait pas quittée ; elle ne se donna pas un instant de repos; il lui tardait d’atteindre un terrain neutre.
La chaleur était accablante et redoublait encore la souffrance physique de Son Altesse Royale. Quant à la torture morale qu’elle éprouvait, il n’est pas nécessaire de la décrire. Que si la pensée de revoir ses enfants bien-airaés venait, de temps à autre, émouvoir son cœur de mère, jeter comme une éclaircie sur ses sombres réflexions, elle retombait bientôt sous l’impression des circonstances qui avaient commandé sa retraite. Elle songeait au fatal déchaînement des passions dont son départ ne pouvait manquer d’être le signal, aux hasards de cette lutte où elle avait tout fait
pour ne pas engager son peuple. Elle pensait aux audaces de la révolution, dont, hélas! elle n’avait que trop connu déjà l’implacable violence, à cette couronne qu’elle avait si noblement gardée pour son fils et qui peut-être allait lui échapper, à l’aveuir enfin, si rempli d’anxiétés, de périls, de ténèbres.
Pendant quelques heures, Madame put croire que la maladie ne lui permettrait pas de se réunir à ses enfants. Elle étouffait, et l'afifreuse perspective d’une séparation, la crainte de laisser seuls sur la terre ces pauvres orphelins fugitifs et détrônés, traversa son âme comme un glaive, plus amer que celui de la mort elle-même. Dans ce moment, elle appelle à son aide le secours de toute sa foi et de toute sa piété. Presque , aussitôt une réaction s’opère : la fièvre tombe. Madame s’assoupit dans un sommeil réparateur. Le lendemain malin, elle était guérie.
Le jour suivant, S. A. R. louchait Saint-Gall, et là elle recevait dans scs bras le jeune duc Robert et le comte de Bardi. Qui pourrait peindre cette entrevue? Partagée entre la joie et Iq douleur. Madame laissait échapper des larmes abondantes én couvrant de ses ■ baisers ces c chers trésors. » Le Duc reçut^ avec une énergie au-dessus de son âg'e, le récit des événements qui avaient forcé sa mère à quitter ce « pauvre Parme • que' nous aimons tant,» disait-il. Son intelligepce, singulièrement réOécHie déjà, — le malheur mûrit vite,
— calcula J’étenduè des chafices contraires qui" s'ouvraient devant lui. Il ne se dissimula rien et se montra résigné à tout et plus fier que sa fortune. Le comte de Bardi, moins en étqit de se reüdre compte des faits et des destinées^ était extrêmement soucieux, malgré
Diyiiizcd by CjOOglc
la vivacité de son caractère. Il souhaitait par dessus tout savoir quel sort avait été réservé à l’armée, et notamment à ses artilleurs, qu’il chérit passionnément, dont il portait habituellement l’uniforme, et sur les rôles desquels il est inscrit comme maréchaldes-logis.
> Les princesses Marguerite et Alice ne tardèrent pas à venir embrasser leur mère, dont elles sont la joie et l’orgueil. Famille infortunée, pour laquelle cette douce réunion ne s’achetait qu’au prix de la proscription et de l’exil !
C’est à Saint-Gall que Madame apprit la suite des événements accomplis à Parme et dans le Duché. Sa grande âme s’indigna, sans s’étonner. Elle fut consolée par de nombreux et d’admirables témoignages de dévouement et de respect qui lui vinrent de toutes parts.
L’Europe qui l’avait admirée dans l’exercice de son pouvoir réparateur, l’Europe qui avait applaudi à son retour triomphal, continuait à lui offrir les marques de la plus affectueuse sympathie.
La reine d’Angleterre, les cours de Russie et de Prusse, l’Espagne, plusieurs puissances de second ordre, lui firent tenir les meilleures assurances. L’opinion publique avait devancé les souverains : en Italie, dans les pays que n’avait.pas encore subjugués l’esprit révolutionnaire, en Allemagne, dans tout le Nord, en Belgique, dans la ' Grande-Bretagne, en France surtout, ce fut un concert unanime de regrets et de douleur à la nouvelle de son départ, d’approbation pour la dignité et la noblesse de sa conduite (1).
(1) Ou mtus pvrmettra de rappeler ici quelques extraits des pria-
La presse révolutionnaire n’osa pas même faire exception ; si elle se réjouit d’événements qui semblaient présager la chute d’un trône de plus, èlle ne put rëfuser à l’auguste Souveraine l’involontaire et non suspect tribut de son estime et de son respect.
cipales feuilles publiques d’Angleterre, de Belgique et de France . Voici ce que disait le Times :
« La Duchesse-Régente de Parme a agi fort bien à une époque où il y a des hommes qui ont agi fort mal. Nous défions les hommes d'État les plus prudents et les plus prévoyants de suggérer quelque chose que la Régente de Parme n’ait pas fait pour conserver le trône de ses enfants, pour se conformer aux règles de la bonne foi et pour sauver des horreurs de la guerre civile et de l’invasion le petit duché qu’elle a gouverné depuis quelques années. Elle s’est retirée d’une lutte où son aide ne peut être utile à aucun parti, non pas dans le camp des combattants, mais dans un pays neutre. Avant de partir, elle a mis ses Affaires en ordre, et elle a pris des arrangements qui permettront au peuple du duché d’établir l’ordre sans préjudice d’aucun intérêt et sans délai.
O 11 est agréable, au milieu des annales des gouvernements de l’Italie, de trouver un tel exemple de courage, d’humanité et de bon sens. Il serait inutile de vouloir prévoir le sort final qui attend la Régente et scs enfants; mais, bien certainement, Louise-Marie de Parme s’est montrée digne de régner. »
Les correspondants du même journal lui écrivaient, de Turin et ‘ de Florence, dans des termes qu’il faut conserver :
« La Duchesse de Parme, dit le premier, a quitté ses États avec dignité, et il y a lieu de croire qu’elle emporte avec elle l’affection et le respect de tous ses sujets. Ses arrangements et sa proclamation portent un cachet de sagacité, de prévoyance, de respect et de sollicitude pour le bien de sou peuple. Elle a la réputation d’être une femme éclairée et à vues libérales, une femme supérieure {an enlightened and superior tcoman, of liberal views). Sa dépossession et son départ commandent la sympathie ; et il faut espérer que justice finira par lui être rendue par les grandes puissances de l’Europe, dans lesquelles, après la Providence, clic déclare avoir mis sa confiance. »
Ainsi s’exprime le correspondant de Turin ; celui de Florence est plus explicite encore :
« Ce n’est, dit-il, que justice de signaler la conduite de la Dame de Bourbon {the Bourbon Ladt/), qui vient de quitter Parme, sa ca-
Une seule voix s’éleva eu discordance dans cet ensemble si impartial et si mérité. Cette voix, ce fut celle du cabinet de Turin. Le ministère piémontais, principal auteur des infortunes de Madame la Duchesse de Parme, voulut essayer sinon une justiiica-
pitale, pour la seconde fois. Mariée dans la maison d’une autre branche de Bourbon, Louise, sœur du duc de Bordeaux, fut muette et résignée pendant le régne de Charles II, son beau>père. et de Charles III, son mari, c’est-à-dire pendant neuf ans à peu près.
fl A la mort de Charles III, elle n’hésita point à lancer une proclamation par laquelle elle annonça sa régence, au nom de son âls aîné le duc Robert.
■ Depuis la mort de Charles III, le gouvernement de Parme, et je ne crois pas que personne ose le nier, a été aussi bon qu’il était possible pour un gouvernement italien, dans toutes les circonstances, et le mérite moral en doit étro très-décidément attribué aux bonnes intentions et aussi au discernement et au caractère de la Duchesse- Régente.
« Elle appela dans ses conseils des hommes bien intentionnés, sages, modérés et libéraux. Le ministre des finances Lombardini, dont l'équité, la sincérité et le mérite moral étaient proverbiaux dans le pays ; le secrétaire d’Etat de l’intérieur CattunI, homme pris dans les rangs des plus sincères patriotes; le marquis PallaviciuO, homme qu’on dit être aristocrate, mais uniquement parce qu’il ne pouvait empêcher qu’il n’eht dans les veines quelques gouttes du meilleur sang de l'Italie.
« Tous leurs efforts, pendant ces quatre ou cinq dernières années, tendaient à émanciper leur petit État. Leurs efforts furent couronnés par des succès partiels, mais signalés. Sous le rapport commercial et militaire, iis secouèrent le joug, et ils firent également de leur mieux pour se soustraire à l’ascendant politique de l’Autriche.
« La Duchesse eût pu se maintenir si elle n’avait pas craint un conflit: mais, ne voulant pas quo le sang coulât, et n’ignorant pas l’état précaire de sa position ni l'enthousiasme excité par le canon de Magenta et par l’insurrection de Milan, elle se décida encore une fois à quitter Parme, et elle le fit avec une dignité et un empire sur elle-même plus grand que son sexe ne le faisait espérer ou que les circonstances ne semblaient le permettre. Elle releva ses soldats de leur serment de fidélité et eut soin de chercher un asile dans un pays neutre, en Suisse, après y avoir déjà envoyé, depuis quelques semaines, son aîné et son héritier, le duc Robert, et le comte de Bardi, frère de Robert, ne voulant pas les laisser courir, sans nécessité,
tion de sa condaite, au moins une explication qui atténuât ses torts et préparât, pour ses violences présentes comme pour ses avidités futures, une sorte d'apologie.
C’est tout le fond de deux pièces diplomatiques qu’il ne nous est pas possible de passer sous silence : l’une
des dangers qu’elle avait assez de courage pour affronter elle-même. Quoi qu’il en soit de l’avenir, toujourspourra-t-on dire, à la louange et à l’honneur de Louise, duchesse de Parme, qu’elle emporte avec elle l’estime et la bienveillance de son peuple, qu’elle était digne, ainsi que les hommes auxquels elle avait conflé le pouvoir, de présider aux destinées d’un Ëtat plus grand et d’être placée dans une position indépendante.
• Il y aurait grandement lieu d'être surpris si les grandes puissances ne trouvaient pas quelque moyen d’indemniser, en quelque manière et dans quelque proportion, cette branche de Bourbon. »
De ce cêté du détroit, voici les paroles du Journal des Débats :
« Parmi les souverains italiens dont la guerre actuelle devait néceasairement ébranler le trône, le plus digne d’intérêt, à coup sûr, était la Duchesse-Régente de Parme, qui, depuis la mort de son mari, avait gouverné ce petit Élat avec tant de sagesse, de douceur et de fermeté. On pouvait espérer avec raison qu’aucun mouvement spontané de la population ou de l’armée du Duché ne renverserait un gouvernement si modéré et, on peut le dire, si national, puisqu'il avait su résister à l’influence autrichienne aussi bien qu’aux ennemis intérieurs de son pays. » (Prévost-Paradol.)
Le Pays, journal de C Empire, dit dès le premier jour :
■ M~' la Duchesse de Parme, depuis son avènement à la Régence jusqu’û son départ volontaire, a donné à toute l’Italie l’exemple de la dignité la plus parfaite et des plus hautes vertus.
« Son Altesse Royale emporte dans sa retraite le respect de tous.* (A. Vitu.)
Le Constitutionnel , au milieu d’appréciations inexactes ou Incomplètes, a cependant des accents de justice et d'impartialité :
■ A Parme, une femme, une mère, prit un jour en main le pouvoir et, l’une des premières, se résolut k donner à des Italiens un gouvernement véritablement italien. Elle crut avec Bossuet, avec Fénelon, que les rois étaient créés « pour le bonheur des peuples, et non pas les peuples pour l’orgueil des rois. » Elle mit, en cette
est une dépêche du comte de Gavour au marquis d’Azegiio, ambassadeur de la Sardaigne à Londres ; l’autre est une circulaire du même ministre aux re-
présentants de S. M. Victor-Emmanuel près les cours Européennes.
Dans le premier de ces documents, on remarque.
occBsioa, au-dessus de ses deroirs de famille, ses devoirs envers le pajfs.
■ « C’était la digne petite-fille de cet Henri IV, qui remerciait autrefois le parlement de Rouen de ce qu’il ne lui avait point permis de séparer scs intérêts des intérêts de la France. •
« La Duchesse de Parme, dit-il encore, une femme, une souveraine qui met sur pied quatre mille cinq cents hommes en temps de guerre, a su prendre une attitude plus digne'et concilier avec les sj’mpathies de ses sujets pour la cause italienne, les nécessités d’une situation délicate au milieu du conflit,' do deux puissantes nations. Elle a placé son gouvernement en état d’expectative; elle a déclaré sa neutralité, et elle a su la faire accepter par ses sujets, qui l’aiment à cause des témoignages qn’elle a donnés de fermeté et d’indépendance à l’égard de l’Autriche. »
« Le gouvernement ducal, ajoute le Constiiuiionnel, n’a jamais laissé échapper l’occasion d’accuser ses tendances exclusivement italiennes. On connaît les déclarations successives de la Gazette offlcielle de Parme, lors de la déclaration d’une banque nationale, lors de la concession d’un chemin de fer à la frontière sarde, et lors surtout de l'augmentation des troupes autrichiennes de Plaisance. » (A. Grandguillot.)
' Une lettre publiée par la Patrie contenait les détails suivants sur le moment même du départ de Son Altesse Royale :
« Son Altesse s’est rappelée qu’elle était princesse et Française, et bientôt, cette descendante de nos anciens rois, si éprouvée par les grandes crises humaines, a retrouvé tout son sang-froid pour arrêter et prescrire les dispositions du départ ; elle a, dès le soir, fait appeler le syndic de Parme et le directeur de la police, et, hier matin, elle a publié une proclamation empreinte de modération et de tristesse.
« La Duchesse-Régente reconnaît avoir été placée, par la Providence, dans la nécessité de se retirer sur un territoire neutre, loin du thé&tre de la guerre^ et de se consacrer exclusivement à ses enfants. Elle charge la municipalité de former une commission gouvernementale pour maintenir l’ordre intérieur, et elle confie ses enfants à la protection de Dieu. Vous savez le reste : elle déclare
avec une satisfaction qui fait grand honneur au cabinet britannique, le blâme énergique que le ministère présidé par le comte de Derby, avait infligé à l’agression du Piémont. Il faut en montrer la trace dans la réponse du comte de Gavour :
« Sir James Hudson, dit ce ministre, par ordre du
ses troupes déliées de leur serment de fidélité par cas de force mejeure. »
La chronique politique de la Revue contemporaine, rédigée par M. Édouard Boinvilliers, maître des requêtes au conseil d’État, se termine, dans le numéro du 15 juin, par l’appréciation suivante sur la Duchesse de Parme :
« Son Altesse Royale la Duchesse de Parme a quitté ses États. Cette résolution, inspirée sans doute h Son Altesse par les difficultés de la situation dans laquelle elle se trouvait placée, ne loi a été imposée par aucune pression intérieure. Si ses États sont ultérieurement occupés par des forces militaires pendant le cours de la guerre, il ne peut y avoir là rien d’alarmant pour la famille ducale de Parme. Ce serait faire injure au gouvernement de l’Empereur que de supposer qu’il veuille porter la moindre atteinte aux droits d’une souveraine qui a su joindre aux vertus privées une modération et une sagesse que l’Europe est unanime à reconnaître. >
L’Ami de la Religion s’écriait à la nouvelle de la retraite de Madame :
« En attendant que l’avenir se découvre, nous ne serons pas le témoin muet de la spoliation d’une souveraine qui a fait l’admiration de l’Europe.
« Dans une récente et solennelle occasion, on a entendu rappeler, au milieu de nous, avec une vérité touchante, ce qui est dû « à une « femme et à un enfant, » et les convoitises piémontaises ne se sont pas arretées devant les droits sacrés d’une mère et d’un orphelin. ■ (Poujoulat.)
Voici ce qu’écrivait la Goutte de France :
« Tous ceux qui avaient pu apprécier la haute intelligence et le grand cœur de la Duchesse de Parme, se sont profondément affiigés d’apprendre que la meilleure des souveraines a dft céder devant la révolution, et abandonner une nation qui, grâce à son administration habile et à son énergie, pouvait marcher à la tète des Etats italiens. » (Janicot.)
comte de Malmesbury, m’a donné lecture et copie de la dépêche ci-jointe ayant trait aux affaires de Parme.
c Dans cette communication, le principal secrétaire d’État aux affaires étrangères de S. M. britannique, s’attache à établir que, par le fait de la Sardaigne, le gouvernement de Parme se serait trouvé dans l’impos-
Enfin, le Nord de Bruxelles s’exprime ainsi :
« Nous avons reproduit un article du Constilutionnet qui apprécie, avec assez d’impartialité et de justesse, la conduite et le gouvernement de Son Altesse Royale la Duchesse de Parme, depuis les tristes événements qui l’appelèrent, en 185é, à la Régence. Le Journal français fait ressortir tous les gages que cette auguste Princesse a donnés de son indépendance i l’égard de l’Autriche et de son dévouement è la cause de l’indépendance de l’Italie, son empressement à dégager le gouvernement de son fils des traités particuliers d'alliance et de douanes conclus avant son avènement au pouvoir en 1848, et, en 1 853, son insistance pour amener l’évacuation de son territoire par les troupes que l’ iiiiriche y avait fait entrer en vertu de ces traités; sa résistant/, enfin, aux mesures répressives et rétrogrades que le parti autric’.ien voulait lui imposer.
« Quand on songe, en effet, à la position de ce petit État, placé sous la main de l’Autriche par sa situation territoriale et par les droits d’occupation que les traités généraux avaient donnés à l’Autriche dans la ville forte de Plaisance, aujourd'hui évacuée par ses troupes, on ne peut que s’étonner que l’Autriche ait trouvé, dans le gouvernement de la Duchesse*Régente, une opposition si résolue et si persévérante à ses desseins les plus chers, et on doit en tenir grand compte, ce nous semble, pour le présent et l'avenir.
• Le Cons(t(u(ionne/ croit voir, cependant, dans les derniers actes de la Duchesse-Régente, ce qu’il' appelle une défaillance maternelle, et il regrette qu’elle n’ait point essayé « de comprimer la faction de « l'Autriche ■ et do « diriger le grand parti italien. » Le Constilutionnel est peut-être injuste en ce point. Que voulait-il que fit cette noble mère, Régente d’un petit Ëiat de cent douze milles carrés de terrain, d’une population de nmiiis de cinq cent mille Ames et d’une force militaire de cinq mille Iremmes, au milieu du grand conflit dont l’Italie est le thé&tre ? En mettant ses enfants à l’abri des chances de la guerre, en résignant elle-même le pouvoir, elle a cédé à la nécessité, et n’a pas mis, comme on le lui reproche à tort, les considérations de famille au-dessus des considérations nationales.
« Que pouvait-elle faire de plus 7 Se jeter elle-même, avec ses cinq mille soldats, au milieu de ces batailles gigantesques, eût été
sibilité de protester contre l’entrée des troupes autrichiennes dans le Duché, elles avaient tenté de le faire, ne pouvant plus fonder sa protestation sur le caractère neutre du Duché. Le comte de Malinesbury ajoute que le gouvernement de Parme ne s’est jamais départi de la ligne de la plus stricte neutralité, et que l’Autriché n’a pas donné l’exemple de n’en pas tenir compte, d’où il conclut que l’intervention de la Sardaigne ne saurait être envisagée que comme un cruel et injustifiable emploi de la force contre un faible et petit État. > Rien de plus juste et de plus vrai que cette manière de voir du comte de Malmesbury, manière de voir qui était inspirée par les rapports très-nets et très-sincères de sir James Hudson, ministre à Turin, et de M. Scarlett, ministre à Parme, lesquels étaient si parfaitement en mesure d’être exactement renseignés.
une résolution contraire à la sagesse qu’on veut bien lui reconnaître, et dont elle a, selon nous, donné, dans cette circonstance, les preuves les plus signalées. Le Siècle, qui juge avec un peu trop de partialité les événements qui s’accomplissent en Italie, approuve la remise qu’elle a faite à ses soldats de leur serment de fidélité, parce qu’elle évite une collision entre l’armée et les citoyens; mais il y voit & tort la preuve qu’elle refuse de s’associer au mouvement italien, et qu’elle aime mieux se retirer qne de combattre les Autrichiens. C’est plutôt le contraire qu’il faudrait y voir. »
On comprendra que nous ne répétions pas ici ce que nous écrivions dans VVnion.
biais on nous permettra de redire que les journaux de province de toutes ies nuances ont été unanimes nour l’hommage qu’ils se sont empressés de rendre à la Régente de Parme.
Rappelons notamment les appréciations si élevées et si respectueuses de la Guyenne, de la Gazelle de Lyon, de la Gazelle du Midi, de V Espérance de Nantes, de la Chronique de l'Ouest, de {'Indépendant de l’Ouesl, A^\' Emancipation de Cambrai, de la-France centrale, de VAmi de l’Ordre, de la Foi bretonne, de l'Echo de l’Aveyron, du Vteu national de Metz, et tant d’autres.
M* de Cayo^r n’eçsaye p|as j^’y répondre d’abord. II se plaint seulement « du ton peu amical » de la communication. Puis il se rejette aussitôt sur l’argument que nous lui avons déjà vu mettre en réserve, à savoir : que les Autrichiens avaient eu dans Plaisance < la base principale » de leurs opérations. Et comme s’il sentait que cette allégation se réfutait d’elle-même par la position exceptionnelle que les traités européens avaient assurée à l'Autriche, il prétend que le gouvernement de Parme n’a j pas prononcé un seul mot pour arrêter, autant qu’il était en son pouvoir, les opérations militaires de son ahié contre un État voisin et avec lequel il affirme qu’il désirait entretenir des relations amicales. * Bien plus, M. le ministre des affaires étrangères ajoute :
« Lorsque les hostilités étaient imminentes, les convenances aussi bien que les devoirs internationaux auraient au moins exigé qu’une communication quelconque fût faite ^ la Sardaigne pour donner des explications sur la ligne de conduite que le gouvernement de Parme seproposait de suivre dans les circonstances exceptionnelles où il allait se trouver placé. Rien ne nous a été dit.
c Ce n’est que lorsque les plans de l’ennemi eurent échoué, ce n’est que quand les armées alliées du Piémont et de la France, ayant à leur tour pris l’offensive, les Autrichiens étaient à la veille d’évacuer les Duchés, ce n’est qu’alors qu’on a parlé du désir de maintenir la neutralité.
< Il est évident qu’après tout ce qui s’était passé, cette prétention ne pouvait être accueillie.
t Le comte de Malmesbury, dans sa dépêche, n’a
voulu que constater un fait, c’est-à-dire qqg Ig gouvernement de Parme n’avait jamais manqué au$ devoirs de la neutralité, et que l’Autriche l’avait toujours respectée. Pour détruire ces allégations, je n’ai qu’à rappeler les opérations militaires qui ont eu lieu depuis le 29 avril; elles prouvent que les informatipQS parvenues au comte de Malmesbury étaient complètement inexactes.
Si le ministre des affaires étrangères britanniques eût porté la discussion sur un autre terraip et invoqué en faveur du gouvernement de Parme des fraités antérieurs qui le plaçaient dans une position exceptionnelle, il m’aurait été aisé d’y répondre d’une manièrg aussi satisfaisante. Ma dépêche circulaire du 16 courant vous met à même de traiter cette question s’il eq est besoin. >
On est vraiment confondu en lisant de telles paroles.
Gomment le comte de Gavour peut-il supposer les ministres de la reine d’Angleterre assez mal éclairés sur les faits pour supposer quMls opt publié, comme nous l’avons répété plus haut et comme il faut le redire, que le 29 avril môme. Madame la Régente avait résisté aux officiers qui lui demandaient de ne pus garder l’attitude de neutralité qu’elle s’était prescrite, et que cette résistance avait été le prétexte de la première révolution ? Que le 1" mai, Madame avait solennellement annoncé cette neutralité, au moment de son départ, et que le jour de son retour, elle l’avait de nouveau proclamée? Que la cour de Turin avait reçu notification de ces déclarations avec le Mémorandum du 12, relatif aux événements de mai?
Comment M. de Cavour a-t-il méconnu la réalité des dates, à ce point de prétendre n’avoir reçu aucune communication avant les défaites des Autrichiens, lorsque c’est, au contraire, pendant leurs premiers succès, le 12 mai, que le commandeur Coëllo recevait ordre de demander à M. de Cavour lui-même son opinion sur la neutralité, déjà connue et déclarée ? Comment a-t-il donc pu articuler cette accusation étrange : « Rien ne nous a été dit » El que peut valoir sa conclusion : « Après ce qni s’était passé, la prétention de maintenir la neutralité ne pouvait être accueillie?
En terminant, M. de Cavour se réfère à la circulaire du 16 juin. On va voir qu’elle n’a pas plus de solidité dans l’argumentation ni plus de vérité dans l’exposé des faits que le document qui l’a suivi.
XXYI.
Il y a d’abord, dans cette circulaire, l’établissement d’un principe absolument nouveau dans le droit public de l’Europe : c’est le principe de < dédition « par lequel les populations des Duchés se seraient données au Piémont en 18A8, et dont elles auraient seulement renouvelé l’application en 1859 ; comme si, d’abord, ce principe avait une valeur quelconque en face des traités européei^s, et comme si celle valeur, eût-elle jamais existé, n’avait pas été annulée par la rentrée des Princes en 18A9 et par les traités de celte année, traités qui stipulaient, de la part de la maison de Sa- . voie, une renonciation expresse à toute extension de
territoire due à l’état révolutionoaire que ces traités attéantissaient.
M. le comte de Cavour vient ensuite à ce qu’il nomme la « position exceptionnelle » du duché de Parme. Â ce propos, il n’attend même pas qu’on lui oppose le droit de neutralité de cet Etat; il va au devant et nie le droit :
« 11 est évident, dit-il, qu’au commencemnt de la guerre le Piémont n’aurait pu reconnaître la neutralité des Duchés, lors même qu’elle eût été proclamée d’une manière formelle. En elTet, les ducs de Modène et de Parme étant liés par des conventions particulières qui, au mépris des traités généraux, livraient le terri» toire de leurs États aux armées autrichiennes, et, par» tant, établissaient, entre l’Autriche et les Duchés, des rapports obligatoires incompatibles avec les devoirs d’une véritable neutralité.
t Ainsi, inutile que le gouvernement ducal essayât de se couvrir de la neutralité. Cet avantage lui était interdit ; les traités le liaient indissolublement à la fortune militaire de l’Autriche? »
« Cela est évident! » s’écrie M. de Cavour.
Au contraire, et nous l’avons surabondamment démontré, le bon sens et l’équité veulent que des circonstances indépendantes de la volonté d’un souverain ne lui fassent pas perdre un droit qui est un des plus sacrés attributs de sa couronne. Voilà pour le
droit. En fait, sans doute, si la neutralité du duché de
Parme ne pouvait être absolue comme celle de la Grande-Bretagne ou de la Russie, elle était de celles que reconnaît le droit des gens, et que l’histoire et la jurisprudence internationaleontconsacrées. Les traités
eux-mêmes, loin de s’y opposer, l’admettaient implicitement, puisque l’empereur d’Autriche comme le duc de Parme restaient libres d’en invoquer le bénéfice, puisque les circonstances où l’alliance était nécessaires et la communauté obligée, étaient prévues catégoriquement.
• M. de Cavour aurait-il pensé que le texte de ces traités était inconnu à l’Europe? Cela est peu supposable. Comment, alors, n’a-t-il pas vu que le premier examen détruisait ses assertions?
Il dit que « les traités du 24 décembre 1847 et du" 4 février 1848 portent expressément que les États de S. A. R. le duc de Modène et de S. A. R. le duc de Parme entrent dans les lignes de défense des provinces italiennes de l’empereur d’Autriche, et que, par conséquent, ce dernier a le droit de faire avancer des troupes sur les territoires de Modène et de Parme, et d’y faire occuper les forteresses toutes les fois que ses intérêts pourraient l’exiger. Par une disposition de ces mêmes traités, qui donne la mesure de la prévoyance du gouvernement autrichien, ajoute-t-il, les souverains de Modène et de Parme se sont engagés à ne conclure, avec aucune autre puissance , une convention militaire quelconque, sans le consentement préalable du gouvernement impérial de Vienne.
Mais, d’abord, M. de Cavour oublie le premier des traités, celui de 1817. Ce traité, qui n’est point intervenu entre l’Autriche et Parme seulement, mais qui a été conclu sous la garantie des puissances européennes, ne pouvait être rompu ou déserté que de l’aveu de ces puissances. Or, c’est ce traité qui, par des considérations de politique supérieure, a placé Plaisance dans
c la ligne de défense de l’Italie. » Cette $tipu)atidn, dont l’Europe avait le secret alors, ne se rapportait qu’à des conditions dont elle demeurait seule arbitre et dont le souverain de Parme ne pouvait être le juge. Madame la Duchesse de Parme était bien résolue à en respecter les clauses; mais elle ne voulait, elle ne pouvait aller au delà.
Voilà ce que M. de Cavour aurait dû se rappeler et ce qui est conforme au traité de 1817, base de tous les autres.
Quant aux traités postérieurs, le ministre des affaires étrangères les interprète dans un sens que repoussent à la fois et leur texte et leur esprit.
Ce traité de 1822 n’est pas la conséquence pure et simple du traité de 1817.
Le traité de 1848 n’est nullement un traité d’alliance offensive et défensive ; il ne garantit la de-r mande de secours réciproque des deus; parties contractantes que dans des circonstances parfaitemept déterminées. Il réserve donc et le libre arbitre des deux cours et les cas où ce libre arbitre aura le droit de s’exercer.
La première de ces hypothèses, ainsi que le prouve l’article l®!", est celle où l’Autriche se verrait attaquée du dehors dans ses possessions italiennes. Alors elle pourrait réclamer le concours armé du duché de Parme. Or, en fait, l’Autriche n’a pas réclamé ce concours, qui lui eût été refusé par la Duchesse-Régente; car, en droit, l’Autriche n’était pas attaquée; c’est elle, au contraire, qui, par des motifs qu’il ne s’agit pas d’apprécier ici, avait cru devoir attaquer le Piémont et franchir ses frontières.
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Deux autres hypothèses sont prévues par ce même article l«*^du traité de 18A8. C’est celle où le Duché, attaqué soit du dehors par la guerre étrangère, soit au dedans par une insurrection armée, réclamerait le secours de l’Autriche. Ces deux hypothèses se sont vérifiées dans l’affaire de Pontremoli ; il y avait émeute des habitants, il y avait invasion des troupes piémontaises. Eh bien! ni contre l’une ni contre l’autre le gouvernement de la Régente n’a voulu se prévaloir du traité. A cette époque, comme au 1*' mai, Madame la duchesse a refusé de demander assistance à une puissance étrangère.
Comment donc peut-on lui opposer une convention dont, de propos délibéré, elle a entendu ne pas profiter, préférant au secours de l’Autriche les chances d’une révolution intérieure ou la nécessité d’une retraite volontaire?
M. de Cavour s’aventure donc singulièrement quand il affirme que : « Ces stipulations si claires et si précises ne permettaient pas aux Duchés de conserver la neutralité. >
C’est le contraire qui est vrai, et le ministre des affaires étrangères le sent si bien, qu’il raisonne immédiatement dans le sens de la neutralité et qu’il trace aux souverains la conduite qu’ils auraient eu à tenir, selon lui, pour «conserver cette neutralité.
« Les ducs de Parme et de Modène, dit il, auraient dû les dénoncer, ces traités, préalablement aux hostilités, afin de replacer leurs États dans les conditions voulues pour prétendre et obtenir les Immunités des neutres. Or, rien de semblable n’a eu lieu ; au contraire, les Duchés ont été ouverts aux troupes impé-
riales qui se massaient sur la^frontière du Piémont, et ils sont ainsi devenus une des bases des opérations de l’ennemi. Les hostilités étaient commencées, le Piémont était envahi par la frontière d’un de ces deux États, sans qu’aucune protestation s’ensuivît de la part des princes qui, en fait, prêtaient la main à l’attaque. Les convenances, aussi bien que les devoirs internationaux, auraient au moins exigé qu’une communication quelconque fût faite à la Sardaigne pour donner des explications snr les intentions et la conduite de ces gouvernements dans des circonstances aussi extraordinaires. Aucune communication ne nous a été faite dans ce sens. La Sardaigne se trouvait, par conséquent, en droit et en fait, en état de guerre avec des États qui étaient devenus parties intégrantes du système militaire de l’Autriche. »
Dénoncer les traités 1 M. de Cavour n’y pense pas. Celui de 1817 était européen; celui de 18A8 laissait ouverte une faculté : il suilisait de n’en point user. C’est ce qu’a fait la Duchesse de Parme. Autre a été la conduite du duc de Modène ; tant il est vrai que le choix subsistait.
Protester contre les opérations militaires! Mais à quoi bon, quand une protestation plus haute et plus générale avait dégagé la responsabilité du cabinet parmesan ; quand, dès le début, sa neutralité avait été proclamée et notiliée.
Ici encore nous voyons avec un vif regret la Sardaigne prétendre qu’elle n’a reçu aucune communication. Le IG juin, avoir déjà oublié les démarches et les dépêches du 13 mai, du 21 mai, du 25 mai, du 30 mai, aiusi que la mission du commandeur Cattani,
c'est s’exposer au reproolie d’aTOir la mémoire bien courte et bien peu fidèle.
Vainement, — est-ce un remords? est-ce un reste de franchise? — vainement le cabinet sarde croit se faire pardonner en insérant les lignes snivantes à l’honneur particulier de la Duchesse. Ce témoignage, tontefois, ne manque pas de valeur dans la bouche d’un adversaire :
« S. A. R. la Duchesse de Parme ne se trouvait pas dans les mêmes conditions; sa naissance, les qualités personnelles qui l’honorent inspiraient un intérêt bien sincère. »
Mais il ajoute tout aussitôt ;
c Son gouvernement aurait dû suivre une ligne de conduite plus digne et plus conforme à ses devoirs internationaux. Malheureusement le cabinet de Parme a été entraîné sur la pente où il glissait ; il n’a pas voulu sortir de la position qu’il avait volontairement acceptée vis-à-vis de l’Autriche. C’est sur le territoire de Parme que l’invasion du Piémont a été préparée ; c’est de là que les troupes impériales sont parties pour envahir nos provinces. Plaisance était devenue la base des opérations offensives du comte Giulay.
< On a dit qu’un traité européen avait conGé ù l’Autriche le droit de tenir garnison dans cette ville. Nous ne contestons pas le fait; mais cette servitude militaire n’avait qu’un but défensif, comme il est expressément dit dans le traité auquel on fait allusion, et les puissances signataires ont eu soin de déclarer que tous les droits régaliens du souverain territorial
étaient réservés. Or, c’est par une convention spéciale et yolontaire ^ntre l’Autriche et Parme que celte dernière a abdiqué les droits les plus essentiels de la souveraineté^ en lui laissant toute la liberté d’étendre les ouvrages de fortifications dans Plaisance et d’en construire de nouveaux, en promettant toute aide et assistance au génie autrichien, lui adjoignant des ouvriers et fournissant les matériaux nécessaires ( article 7 de la convention du là mars 1822 ). C’est enfin par un traité particulier et librement stipulé que les souverains de Parme ont donné le droit à l’Autriche de pénétrer sur le territoire de leurs États toutes les fois qu’elle le jugerait à propos. La Sardaigne a protesté contre l’extension des fortifications de Plaisance, qui changeait la nature et le but de l’occupation ; elle a protesté contre le traité du à février 1848. Le gouvernement de Parme a-t-il déclaré qu’il subissait la loi du plus fort? a-t-il au moins témoigné quelques regrets de ce qui se passait sous ses yeux? Tout se disposait à Plaisance pour l’invasion des États du Roi ; l’ultimatum de Vienne arrivait à Turin ; les corps de l’armée autrichienne s’ébranlaient; ils entraient en Piémont. Voghera, Tortone étaient occupées, Alexandrie était menacée, nos communications avec Gênes compromises, elle cabinet de Parme s’est tu; il ne s’est nullement soucié du sort d’un État voisin et avec lequel il entretenait des relations amicales. Ce n’est que lorsque les plans de l’ennemi eurent échoué, ce n’est que lorsque les armées alliées du Piémont et de la France, ayant pri$ l’oQ'eosive à leur tour, les Autrichiens étaient à la veille d’évacuer les duchés de
Parme et de Plaisuoce, ce n’est qu’alofe qu’on a parlé
de neutralité et du désir de prendre des concerts mi-^ litaires avec la Sardaigne à l’égard du Parmesan et du Plaisantin. Il était trop tard. »
< Il était trop tard! » Et M. de Cavour a commencé et il va ûuir par dire que « le duché de Parme n’avait pas même le droit de parler de neutralité. ■
Mais non, M. de Cavour sait bien, et les faits et les actes l’ont suffisamment prouvé, que le gouvernement de Parme est demeuré dans une ligne de conduite parfaitement digne , parfaitement conforme à ces devoirs que lui < imposait » une situation qu’il n’a< vait pas faite, qu’il n’avait pas « librement acceptée » dont il ne pouvait être délivré que par l’Europe.
I M. de Cavour n’ose pas nier le caractère européen ; du traité de 1817. Il essaye de prétendre que le duc de Parme a abdiqué les «droits régaliens» que lui réservait ce traité. Cette assertion est absolument contraire h la vérité. La convention de 1822 n’a trait qu’au règlement et à l’exécution du traité de 1817 pour l’occupation de la citadelle de Plaisance. Elle règle et elle lixe les mesures d’application de cette occupation. Le traité de 1848 n’a nullement le caractère général que la circulaire voudrait lui attribuer ; nous l'avons établi tout à l’heure.
La Sardaigne soutient qu’elle a protesté contre le traité de 1848. Nous serait-il permis de lui demander où et quand?
Ce que la Sardaigne oublie d’ajouter, c’est que, malgré ses prétendues protestations, elle a signé letraité du 0 août 1849 conûrmatif de celui du 1^*' mars 1848, par lequel (article 4) : « S. M. le roi de Sardaigne, tant pour elle que pour ses héritiers et successeurs.
renonce à tout titre comme à tonte prétention quelconque sur les pays situés au delà des limites désignées aux paragraphes 3, üi et 5 de l’acte final du congrès de Vienne, en date du 9 juin 1815, » ne se réservant que le droit de réversibilité sur le duché de Plaisance. La Sardaigne oublie d’ajouter que S. Â. R. l’infant-duc de Parme a été invité à accéder à ce traité, par l’art. 5, et que cette accession a eu lieu. Par conséquent, la Sardaigne avait engagé sa parole, et il est assez étrange de la voir invoquer des protestations qu’elle aurait couverte par une renonciation aussi positive et aussi solennelle.
Ce défaut de souvenir est aussi pénible à constater en ce qui regarde les déclarations de neutralité sur lesquelles revient M. de Cavour. Il l’est plus encore quand on remarque que, loin d’avoir attendu que c les pians autrichiens aient échoué, » pour manifester son attitude, le cabinet de Parme l’a prise et notifiée précisément au moment où l'Autriche semblait être en pleine voie de succès, où ses troupes campaient en vue d’Alexandrie.
Comment, encore un coup, le comte de Cavour peut-il terminer sa circulaire.en ces termes?
* Ces faits et ces raisons qu'il importe de faire bien connaître et comprendre; expliquent et justifient la conduite du gouvernement du Roi. Quel que fût l’intérêt qu’il portait à la Duchesse de Parme, il ne pouvait faire aucune distinction entre Parme et Modène. La neutralité de ces Duchés était impossible en droit et en fuit; ils devaient suivre le sort de la puissance à laquelle ils avaient volontairement confié leurs destinées. »
Donc, ni les faits ni les raisons ne justifient la conduite du gouvernement de S. M. Sarde. Il n’a pas le droit de se prévaloir de l’intéfét dont il fait montre envers la Duchesse de Parme. La neutralité de celte Princesse était légitimée en droit; elle a été scrupuleusement observée en fait. Loin de s’attacher au sort de l’Autriche, loin de lui avoir confié volontairement le soin de sa destinée, la Régente de Parme a constamment distingué sa cause de la sienne ; elle a gardé son indépendance et sa liberté.
L’Autriche ne l’a pas oublié à Villafranca!
Au surplus, les allégations de M. de Cavour ne demeurèrent pas sans réponse.
D’une part. Madame la Régente s’empressa, du fond de sa retraite, de publier une protestation solennelle contre les actes révolutionnaires du Duché et contre l’invasion des autorités piémontaises; de l’autre, M. Pallavicino adressa à S. Exc. M. Mon, ambassadeur d’Espagne, une Note desiinée à être communiquée au souverain français et à réfuter les assertions du cabinet sarde.
Voici la première de ces pièces :