‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · ROUERIE · texte numérisé non relu

ROUERIE

Sa inailresse «nivrêe est prèle à consentir. Kli: de Musset.

L'étonnement de la duchesse de Givry fut grand en voyant entrer dans son salon le comte deBalandry qu'elle croyait mourant, tandis qu'elle s'apprêtait à passer une soirée de tristes confidences avec son amie , madame de Laruns ; elle ne put retenir un premier mouvement de surprise à cette apparition inattendue.

— Quoi, c'est vous, monsieur de Balandry ? lui dit-elle. On m'avait annoncé ce matin que vous étiez très-malade.

— En effet , madame la duchesse , j'ai été bien souffrant, répondit le comte de Balandry en s'inclinant; mais ce matin j'ai secoué toutes mes douleurs dans l'espoir de vous rencontrer chez vous; pourquoi cette solitude complète, je pensais qu'aujourd'hui était un de vos petits jours ?

M. de Balandry savait bien le contraire , seulement il avait besoin d'un motif, d'un prétexte à sa visite inusitée.

— Non, monsieur, non ; ce que vous appelez mes petits jours ont lieu les mardis; ce soir je suis absolument seule, M. de Givry ne se porto pas bien et n'a pu sorlii-, et moi j'ai rel'usr le

concert de madame de Riancourt. Y étiez-vous engagé ?

— Non, madame. M. de Balandry faisait encore im conte , son invitation était restée ouverte sur sa cheminée , et il eût été chez madame de Riancourt si ia duchesse de Givry n'avait pas reçu.

— Vous étiez à votre piano , madame , ajouta-t-il. cherchant une conversation qui hii permît de s'installer ; est-il permis de jeter un coup d'œil sur la musique dont vous occupiez votre solitude ?

— Ce sont quelques nouvelles mélodies de Schubert que j'essayais ; vous devez les connaître , monsieur de Balandry, car vous vous occupez, dit-on, beaucoup de musique.

. — Te suis fou des mélodies de Schubert ,

c'est une musique que j'apprécie, madame, plus qu'aucune autre , elle convient à toutes les dispositions de l'âme , elle renferme une sorte d'harmonie magnétique , bien puissante sur le cœur de ceux qui souffrent. La miusique de Schubert est pour moi une passion , je la sais toute par cœur, et il me semble que je ne l'ai jamais apprise, qu'elle est, comme ma parole , l'expression la mieux sentie de ma pensée.

— J'aime beaucoup aussi la musique de Schubert , mais je n'ai pu me procurer encore tout son œuvre , je n'ai que quelques morceaux détachés.

— Connaissez- vous l'orage ?

'— Non , je ne l'ai pas dans ce qui m'a été envoyé ; on m'en a beaucoup parlé , jamais il n'a été exécuté devant moi.

— Je suis persuadé , madame , qu'il vous plairait, si toutefois vous aimez la musique qui trouble, qui émeut, celle dont on ne trouve rien à dire après l'avoir entendue , mais qui porte à pleurer.

— Vous qui savez tout Schubert par cœur, monsieur de Balandry, vous seriez bien aimable de prendre ma place et de me jouer l'orage.

— Je suis un bien mauvais musicien , madame , quoique je m'occupe beaucoup de musique , cependant j'essayerai ce que vous me demandez.

M. de Balandry se leva , s'installa au piano, après avoir mis sur un fauteuil éloigné son chapeau et ses gants ; il avait obtenu ce qu'il voulait , il était installé.

Jl ne chercha point à se délier les doigts

comme tous les musiciens qui veulent se faire remarquer, en exécutant d'un air dégagé quelques gammes brillantes en manière d'ouverture ; il n'était pas venu pour se faire valoir devant un piano, une entreprise plus difficile occupait toute sa pensée.

Un silence de quelques secondes s'établit ; la duchesse se plaça sur un fauteuil, à l'une des extrémités du piano; une lampe brûlait loin d'elle sur une table, et sa lumière, affaiblie par la distance , laissait tout le coin occupé par le piano dans une demi - obscurité.

Enfin M. de lialandry commença , et l'instrument résonna sous ses doigts sans éclat , sans prétention, assourdi par la puissance d'une pédale d'harmonie. Quelquefois par un savant ct\lcul du joueur; il se luisait loul à coup ; puis

reprenait ensuite ; mais si doucement , avec des tons si affaiblis , qu'on eût cru entendre l'écho d'une musique éloignée; dans d'autres instants , il se réveillait comme le roulement plus rapproché du tonnerre, déchirait l'espèce de silence , le murmure lourd et mélancolique des notes précédentes qui avaient à peine vibré.

C'était un cri d'effroi , une plainte douloureuse jetée par une voix au milieu de la tempête.

La duchesse^ de Givry, émue, et rêveuse, échappait par sa rêverie même à la pensée du présent. L'influence de cette musique, en harmonie avec l'agitation maladive de son cœur, lui semblait une voix prêtée à sa tristesse; elle s'enivrait de ses pleurs voluptueux de souffrance morale, qu'elle crovait

entendre tomber goutte à goutte ; sa poitrine respirait à peine , elle ne se sentait aucune force , et c'était avec peine cju'elle retenait des sanglots qui s'agitaient dans sa poitrine.

M. de Balandry continuait toujours; lui aussi paraissait vivement impressionné, lui aussi semblait écouter les sons plaintifs qu'il arrachait à toutes les voix de l'instrument , comme un écho de ce qui se passait en lui , comme un retentissement de ses propres impressions.

Cependant la mélodie touchait à sa fin , les notes plus lentes mouraient en se prolongeant, leurs clameurs s'éloignaient, semblables à ces bruits sinistres de la nuit, emportés par le vent dune tourmente; bientôt elles ne produisirent plus qu'une sorte de tintement monotone, puis tout cessa , le piano se tut.

Pour la duchesse de Givry , il y avait encore autour d'elle comme un bruit de phrases musicales, rompues, tristes et errantes , dont elle percevait à intervalles inégaux les vibrations qui se cherchaient dans 1" espace. Tout le morceau à peine achevé, voltigeait, puissant de souvenirs, dans sa mémoire , agissait sur ses nerfs délicats , la brisait en l'étouffant.

M. de Balandry comprit l'état dans lequel se trouvait la duchesse de Givry, il se plut à le prolonger, à le rendre plus poignant encore , en le laissant s'empreindre lentement dans son cœur. Il ne chercha point maladroitement à augmenter par la persuasion de sa parole, l'eifet que son jeu avait produit. Pendant plus d'un grand quart d'heure, il abandonna la jeune duchesse à ses propres réflexions , et se tint immobile et paraissant méditer profon-. dément, assis devant l'insUument muet,

Quand il reprit la parole , ce fut avec l'apparence d'une triste émotion, qu'il se hasarda d'abord à prononcer quelques mots.

— N'est-ce pas , madame , dit-il d'une voix basse et presque tremblante , que cette mélodie de Schubert remue et agite bien tristement les douloureux souvenirs du passé que l'on porte en soi ? Il ^ a dans ces quelques phrases musicales, comme une plainte qui semble sortir du tombeau de toutes les espérances que l'on regrette , de toutes les illusions que l'on pleure.

■ — Oh ! vous avez raison , répondit madame de Givry échappant à sa rêverie , cette musique a un singulier pouvoir, (^llc vient vous trouver désespérante (,'t cependant pleine de charme; c'estun cauchemar quivous étoullè,... et pouilaiiton le voit luu- à regret.

LA DUCHESSE :27'r

— Combien j'ai à me reprocher, poursuivit M. de Balandry , d'ctre venu attrister la solitude de votre soirée; je m'en veux de mon égoïsme , qui vous a associée à mon besoin d'émotions pénibles.

Et replaçant ses doigts sur les touches du piano , il parut faire un violent effort sur luimême , pour ajouter ce qui suit :

— Permettez-moi de chasser les sombres nuages que je vois descendre sur votre front ; voulez-vous quelques fragments de la partition du Barbier?

— Non , je ne puis plus rien entendre après cette mélodie de Schubert; vous m'avez attristée, mais je ne m'en plains pas. N'éprouvez-vous jamais le désir de ces souftrances vagues; d(.' cet étal (rauéaut.i.ssemeiit pendant

lequel il semble que l'on vive plus de la vie intérieure , pendant la durée duquel on se recueille avec plus de puissance , pour se replonger dans le passé ?

— Et quel besoin avez-vous , madame , de ces souffrances vagues , de cet anéantissement, de ce recueillement intérieur qui vous rep^ ngent douloureusement dans le passé , vous si heureuse qu'il ne vous faille que marcher joyeusement vers l'avenir , toute couronnée des fleurs du présent ?

La duchesse de Givry laissa errer sur ses lèvres un sourire amer.

— Si vous vous trompiez ! murmura-t-elle.

— Si je me trompais , niiidanie! oh ! alors, je vous plaindrais de toute mon àmo; mais

c'est impossible, quel succès manque à vos vœux; enivrée , admirée, courant de plaisirs en plaisirs; jamais la douleur, jamais le regret, n'oseront approcher de vous; partout où l'on vous voit, vous semblez un beau jour de fête.

Ne cachâtes-vous jamais les secrets de votre pensée sous un air riant et heureux , n^nsieur de Balandry ?

Que trop souvent, madame ;lespeinesde cœur se voilent presque toujours ainsi. Nayez jamais de souffrances qu'il vous faille cacher de la sorte, car vous connaîtriez, alors, ce qu'il y a d'amertume au fond de toutes choses.

— Les amertumes du cœur ne sont pas ce qui manque à ma vie, répondit la duchesse de Givry , entraînée comme malgré elle à découvrir ce qui agitait son àme, et contenant à peine l'expression de son désespoir.

ine iait éprouver ce que vous me h

'« je sa,s vous plaindre, „,ada„,e.

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Oh! je vous plains bien sincèrement, répétait-il , en prenant dans ses mains, qu'il avait su rendre tremblantes , une des mains de la duchesse de Givry.

Cette pauvre femme, dupe de ce jeu si admirablement joué , émue de cette amitié quelle rencontrait soudainement, émue de toute cette soirée , pendant laquelle les diverses agitations qu'elle avait éprouvées ne lui permettaient pas le libre usage de sa réflexion , ne songea point à retirer sa main que M. de Balandry pressait dans les siennes , et fondit en larmes.

Elle pleura d'abord à sanglots , sa poitrine se soulevait par bonds nerveux, tout son corps frêle et délicat tremblait sous la violence du spasme, puis, peu à peu, ses larmes plus calmes coulèrent plus abondantes, mais moins péni-

blés ; on n'entendait que sa respiration pressée et sèche , qui produisait une sorte de sifflement en passant par sa poitrine.

M. de Balandry tenait toujours sa main et la pressait avec l'effusion d'une amitié bien vive et bien sentie.

Un long temps s'écoula sans que ni l'un ni l'autre s'adressassent la parole. La duchesse de Givry, de la main qui lui restait libre , couvrait ses yeux de son mouchoir, et soutenait sa tête appesantie.

Enfin, les pleurs de la duchesse de Givry s'arrêtèrent , le calme revint, et une conversation triste et amicale commença ; sans jamais aborder le sujet de leurs peines , ils se les racontèrent, ou plutôt ils retracèrent la physiologie de leurs souflrances, ils se complurent H mettre leur cœuv à nu.

Madame de Givry se laissa entraîner au charme d'être plainte, écoutée et appréciée; elle crut à l'amitié qui lui était offerte, et se livra de bonne foi à l'expression de ce sentiment , si doux à rencontrer, pour une femme, dans le cœur d'un homme jeune. Elle ne put croire, tant M. de Balandry paraissait sincère, qu'un piège lui fût tendu sous des apparences si pures et si fraternelles.

Sans aimer M. de Balandry, la duchesse de Givry éprouvait pour lui une aflfection dont elle ne se rendait pas bien compte; elle lui savait gré d'avoir su deviner ses peines secrètes , d'avoir su découvrir son cœur, sous son enveloppe de légèreté et de coquetterie. Et puis, une pensée de coquetterie féminine se mêlait encore à tous ces motifs. La duchesse de Givry, qui n'aurait peut-être pas voulu de M. de Balandry pour amant, était

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niour, madame de Givry les comprenait à merveille; ils ne lui paraissaient point un calcul malséant dans la situation où elle se trouvait.

En reconnaissant M. de Balandry si différent de ce qu'on le lui ayait toujours représenté , en croyant lui découvrir un cœur plem de sensibilité, tandis qu'on avait toujours nié qu'il en eût un ; elle ressentit pour lui une sincère amitié, et s'il y entra peut-être même à son insu de la coquetterie, c'est qu'il est de toute impossibilité qu'il n'en entre pas dans tous les sentiments des femmes.

Après avoir bien épanché sa tristesse, avoir pressuré son àme , pour en faire sortir aux yeux de son nouvel ami toute la douleur qui l'accablait, la duchesse de Givry voulut ii son tour connaître les secrètes misères qu'elle avait a soulager en échange des consolations qu'elle

avait reçues; elle voulut approfondir le myatère dont s'enveloppait M. de Balandry.

Parlez-moi avec confiianee , lui disait-elle , comme à une amie qui vous rendra cette douce pitié , dont vous avez adouci ses souffrances; parlez, il y aura peut-être dans mes paroles un baume que j'ignore, et qui vous fera du bien.

Alors , après celte demande de confidence faite si instamment par madame de Givry, M. de Balandry, semblable à un blessé dont on sonde la blessure, parut faire un violent eifoit sur lui-même, et d'un air triste, mais résigné, il se prépara à satisfaire la curiosité qu'il avait eu Vait d'exciter.

Le roman qu'il débita, liabilemcnt accidenté , pour ainsi dire modelé sur les impres-

sions de la duchesse de Givry, calculé de manière à surprendre ses sympathies, atteignit facilement son but. M. de Balandry se dit la victime d'une sorte de fatalité qui s'était attachée à lui, presque dès son enfance : il montra cette fatalité le poursuivant dans toutes ses affections, lui enlevant les douces joies de la jeunesse , empoisonnant ses relations les plus simples , les plus naturelles, lui faisant trouver de l'amertume à chacun des repos de sa vie , trompant ses espérances et frustrant ses illusions. Il déploya en cette rapide narration tant d'habileté , il parvint à se représenter si malheureux, si accablé de toutes sortes de misères et d'infortunes morales , et en même temps si grand, si fort, si généreux dans son malheur, que madame de Givry eut honte de ses pleurs, de ses plaintes, de l'importance qu'elle avait donnée k ses propres infortunes.

Elles ne passèrent plus dans son esprit que pour des accidents ordinaires et inséparables de l'existence. Dès ce moment, madame de Givrj se résolut à s'effacer ellemême , pour ne songer qu'au soulagement de celui que le sort avait tant accablé; elle s'y attacha plus en proportion de ce qu'il avait éprouvé; sa confiance s'en accrut; son intimité en redoubla , et ce fut avec tout le romanesque de son caractère qu'elle accepta la tâche de consolatrice.

— Vous avez bien souffert, lui dit-elle enfin quand il eut achevé son merveilleux conte, et vous vous plaignez à peine , vous renfermez en votre cœur vos tribulations les plus poignantes ; n'avez-vous donc jamais eu d*amie?

— Vous êtes la première personne dont Voreille ait entendu ce que je viens de racon-

ter, vous êtes la première personne dont j ai consenti à souffrir la pitié. Je ne sais pourquoi je me suis senti attiré vers vous , j'ai deviné votre angélique bonté en devinant vos douleurs , car Dieu n'envoie d'épreuves qu'aux âmes généreuses : mais actuellement, madame , je dois, plus que jamais , renoncer aux ineffables consolations de votre amitié, je dois, plus que jamais, me rejeter dans ma solitude.

— Pourquoi , monsieur de Balandry ? qui vous oblige à me fuir? demanda la duchesse de Givry avec une sorte d'inquiétude.

— Hélas! madame, mou malheur a toujours été contagieux pour ceux qui m ont entouré , et je craindrais que vos malheurs ne s'en augmentassent.

— Non . monsieur de Balandrv, non ! vous

ne me fuirez pas ainsi , nous ne nous priverons pas tous deux d'une amitié qui s'est si vite et si bien comprise ; je ne crains pas la contagion.

Madame de Givry s'arrêta un instant , et un faible sourire vint errer sur ses lèvres.

— Mais peut-être la craignez-vous ?

— Moi , madame !

Il y avait dans ce moi un reproche si empreint d'amertume, que la pauvre duchesse de Givry craignit d'avoir blessé M. de Balandry ; elle se le reprocha de toute son àme , aussi lui tendit-elle la main en signe de réconciliation et de prière.

— Rest(r/-moi donc ! ajouta-t-clle.

M. de ]3alandry ne répondit rien, mais il

s'empara de cette main qui lui était ainsi tendue , la pressa contre ses lèvres , puis comme minuit vint à sonner :

— Adieu , madame , adieu 1 lui dit-il bien bas , je vous remercie ! désormais je serai moins malheureux, adieu î Si vous savez prier, dites un mot pour moi dans vos prières, car je n'ai plus la croyance qu'il faut avoir pour être écouté.

Madame de Givry lui serra la main , répondit par un signe de tête à son adieu , et ils se séparèrent.

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