DEUX LETTRES
Le temps allait d'uu pied de j.loin!^ M""^ Ch. RtïBAtU.
Elle sera donc bientôt en mon pouvoir cette belle et fière duchesse , se disait M. de Balandryen regagnant son hôtel ; ô vanité des femmes 1 comme tu m'as bien servi ; la voilà où je voulais l'amener 1 Quelle est donc la puissance de ce désir de mystère , l'enivrement de la curiosité; qu'il conduise une noble créature , déjà éprouvée par les orages du cœur, à
se livrer de nouveau avec confiance au premier homme qui accourra vers elle, lui cleniandant tous les trésors de son âme , toutes les saintes amitiés qui y reposent , en échange d'un secret de peine et de misère. Et que ni'at-il fallu pour parvenir au point où je suis arrivé : feindre je ne sais quelle étrange douleur dont je n'ai pas même indiqué clairement le motif, flatter son orgueil de peines cachées, en les exaltant, en lui montrant ces mêmes peines en moi.
Qu'est-ce donc que le cœur d'une femme? qu'une comédie plus ou moins bien jouée , ait le pouvoir de changer ce cœur entièrement, d'en cflacer le passé avec toutes ses passions pour en créer de nouvelles. M. de Ri- Ijecourt est oublié autant que s'il n'avait jamais existé. Mais ce besoin de mystères qui existe ' l)('z madame de Givry ; cette passion du ro-
La duchesse â97
nianesque , il me faudra l'entretenir jusqu'au jour où j vaincue , elle s'abandonnera tout à fait à moi.
Demain je lui écrirai , il le faut ; d'abord pour lui recommander le secret de notre amitié.
Amitié est un mot excellent ; c'est un mensonge que les femmes se font à elles-mêmes , c'est leur pudeur qu'elles endorment ainsi.
Ce secret établit un lien de plus entre nous, puis il me préserve de la clairvo^'ance de madame de Laruns , qu'il ne serait pas facile de surprendre.
Oui demain j'écrirai.
M. de Balandry récapitulait ainsi en habile
général tout ce qu'il avait déjà fait, tout ce qui lui restait à faire. Il calculait d'après la réussite de ses premiers essais , la réussite de ce qu'il tenterait dans l'avenir, et peut-être n'avait-il pas tort.
Ce qui coûte le plus à obtenir dans une intrigue semblable à celle que voulait se ménager M. de Balandry, ce ne sont pas les dernières faveurs , celles-ci ne dépendent plus que de l'opportunité du temps choisi pour les solliciter, de l'habileté à faire naître des circonstances favorables ; mais ce qui est difficile k obtenir, c'est le premier pied du terrain sur lequel on doit combattre; ce qu'il est difficile de découvrir, c'est la partie vulnérable du cœur.
Et M. de lialandry avait déjà obtenu ce premier point ; M. de Balandry savait quels étaient les orgueils attaquables de la duchesse (le; (livry.
Cet liomme n'était cependant ni un Lovelace , ni un don Juan ; les Lovelace et les don Juan n'existent plus ; M. de Balandrj était tout simplement un homme d'esprit , jeune , ardent , forcé par l'inactivité dans laquelle il se trouvait , par les exigences politiques de son parti qui l'emprisonnaient dans \efar niente du monde, de dépenser son activité, son esprit, et toute la verdeur de sa jeunesse en misérables intrigues de salon ; c'était encore un homme qui , quoique jeune , avait beaucoup vécu par les succès qu'il avait obtenus. L'amour, depuis longtemps , n'existait plus en lui ; une femme lui représentait une difficulté à vaincre , une position à gagner, une distraction , une nécessité de sa condition d homme à la mode , et rien de plus.
Etre reconnu l'amant de la duchesse de Givry; avoir la direction de cette femme,
si belle , si élégante , si haut placée , assurait k celui qui y parviendrait tous les honneurs d'un triomphe difficile et glorieux suivant le monde. M. de Balandry n'avait pu se vanter jusqu'alors que de succès ordinaires , tels que vingt rivaux en avaient à lui opposer ; il fallait donc vaincre de toute nécessité pour devenir le premier parmi ceux qui , jusqu'à ce moment, s'étaient tenus ses égaux.
Toutes ces pensées, toutes ces agitations le tinrent longtemps éveillé, et quand il s'endormit, ce ne fut qu'après avoir arrêté dans sa tête, avec le sang-froid d'un ministre charge des graves affaires de l'état, la marche ultélieure qu'il se proposait de suivre.
Toujours résolu et ardent à suivre des projets si bien ourdis, le lendemain il sonna
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son valct-de-cliambre, se tit donner de quoi écrire , et se livra tout entier k la difficile composition d'une lettre qui n'avait point encore été autorisée.
Après plusieurs hésitations et deux on trois brouillons déchirés et recommencés , il s'arrêta enfin à la rédaction suivante, dont chaque mot, chaque point, chaque virgule, avaient été pesés , commentés , discutés , avec un soin et une attention particuliers.
« Permettez , madame , à l'amitié dont vous )) avez bien voulu me donner les droits , dont » vous avez daigné me reconnaître les privi- » lèges, cette liberté, qu'elle s'arroge devons » écrire. J'étais si heureux et si troublé tout » il la fois en vous écoutant hier soir, en vous » entendant me promettre les consolations
«d'une affection qui m'a toujours manqué, » que la moitié des choses que j'avais à vous » dire est sortie de ma pauvre tête. Ce matin, » je me sens trop ébranlé , j'éprouve de trop » vives souffrances pour oser sortir, j'ai d'ail- » leurs besoin d'un jour de solitude pour m'ha- )) bituer à cette heureuse et brusque transition, » d'un état bien misérable à une position plus » calme. Cependant, il fallait que je trouvasse » un moyen quelconque de vous parler. J'ai » donc pris , sans en avoir obtenu la permis- » sion , le parti de vous écrire.
» Puis-je vous demander, madame , de ne » confier à personne au monde le secret de » cette amitié , que vous m'avez accordée ; » puis-je vous demander en même temps de » ne pas m'interroger encore sur les causes » qui me forcent à réclamer ce silence absolu? » Je vous l'ai annoncé hier, madame, mou
» amitié doit être un pesant fardeau , je crains )) toujours qu'il ne vous blesse, j'ai peur de » vous entraîner dans le cercle de mes tour- » mentes. Croyez-moi, je vous en adjure le » cœur navré , mais résolu , reprenez plutôt •» vos consolantes promesses, laissez-moi seul, )) avec la pensée qu'un instant vous vous in- » téressâtes à mon sort , et croyez que mon î) cœur en gardera toujours un souvenir » reconnaissant. M
M. de Balandry relut trois fois cette lettre , et il en fut content ; il la recopia alors sur un papier fort simple, l'enferma soigneusement dans une enveloppe sur laquelle il apposa un cachet insignifiant et la fit porter surle-champ chez le concierge de l'hôtel de Givry, en recommandant de ne pas dire de quelle part elle venait.
Puis, étant débarrassé de tous ces soins, il
demanda ses journaux et se fit servir h déjeûner
au coin de son feu.
— Je veux être le plus damné maladroit de la terre, dit-il en se renversant dans sa causeuse , si cette pauvre duchesse ne me met pas maintenant le couteau sur la gorge pour me faire accepter sa divine amitié ; allons , encore une journée d'arrêts forcés, car je suis trèssou lïrant; personne ne doit me voir dehors.
La lecture des journaux absorba ensuite toute l'attention de M. de Balandry pendant plus d'une heure ; il ne prononça que quelques phrases inachevées, exclamations nées des diverses impressions que lui causaient ses lectures , telles que :
Ah! ail! à la bonne heure; bravo, vieille Espat^ne ! ,; ;
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— Ce soir, Robert le Diable.... Un bal aux Tuileries... Curieux assemblage... J'aurais voulu voir la figure qu'y faisaient nos transfuges.
p Cependant la duchesse de Givry avait reçu la lettre qui venait de lui être écrite. Elle l'avait lue avec un avide sentiment de curiosité : et ce sentiment de curiosité n'avait fait que se fortifier en voulant pénétrer les motifs du secret que M. de Balandry réclamait pour leur liaison qui lui semblait si simple et si naturelle; déjà, avant la réceprion de cette lettre, elle avait projeté d'aller raconter à madame de Laruns tout ce qui s'était passé la veille ; mais respectant les exigences de son nouvel ami , elle se résolut à cache^, même à sa chère Fanny, le sentiment qu'elle avait accordé si
inconsi(l('!vincnt.
Ainsi donc, les prévisions de M. deBalandry se réalisaient; la teinte mystérieuse dont il s'enveloppait , la curiosité, l'amour-propre de se croire l'appui et la consolation d'un homme fort, éprouvé et injustement malheureux l'emportèrent dans le cœur de madame de Givry sur la sainteté des droits d'une amitié plus ancienne , sur toutes les considérations qui devaient militer en faveur de madame de Laruns , sa sœur dévouée , sa seule véritable amie.
Sur cette ineffable tendresse , qui , sans jamais se rebuter , sans jamais se choquer , sans aigreur , pleurait pour toutes les fautes , soutenait dans tous les malheurs , et cherchait sans cesse à ramener un esprit égaré , vers une voie meilleure , vers des espérances plus consolantes.
Pour obtenir madame de Givry, pour la
perdre , il fallt^it l'isoler; M. de Balandry l'essayait , et son premier essai devait lui présager bien des succès. Et puis, la nouvelle amitié devait de toute nécessité l'emporter sur l'ancienne ; il y avait tant à découvrir dans cette liaison née de la veille , il y avait tant de recoins à sonder dans cette àme que l'on ignorait encore. Tandis que l'amitié de madame de Laruns avait tout donné , avait tout prodigué , s'était montrée sous toutes ses faces ; l'amitié de M. de Balandry calculée , habile à s'entourer des éléments qui devaient amener son succès, s'offrait inattendue, fantasque, engendrée par un lien de peine et de mélancolie ; cette amitié comptait en sa faveur l'attrait de la nouveauté , et cet autre puissant attrait qui la colorait d'une inexplicable nuance si séduisante presque semblable à de 1 amour, sans qu'il fût nécessaire de se révolter contre l'invasion de ce sentiment.
Aussi l'amitié de madame de Laruns Succomba-t-elle au premier clioc.
Madame de Givry ne comprit pas qu'en gardant, vis-à-vis madame de Laruns, le secret de sa nouvelle liaison , elle sacrifiait l'amie de toute sa jeunesse , la confidente de sa vie passée, une partie de ses souvenirs, l'expérience de ses jours à venir, et, par conséquent aussi, leur gardienne tutélaire. Elle ne comprit pas ce qu'elle accordait en consentant à la demande de M. de Balandry, l'empire qu'elle laissait prendre sur elle , la dépendance dans laquelle elle se mettait. Cette prière de silence lui sembla si humble, lui parut revêtue de si peu d'importance , elle n'eut pas même un instant l'idée de refuser.
La duchesse dcfjivrysc; trouvait pourtant j
au inr.nieiil de fraitchii' un pas innnense, el
ce moment ne fut marqué, dans sa vie, par aucune pause , par aucune indécision ; rien ne se révolta en elle pour l'avertir du danger vers lequel elle courait, et bien fatalement elle rejeta le seul auge gardien dont elle avait déjà une fois trompé la surveillance.
Elle s'établit devant son écritoire, et par un sentiment de coquetterie qu'une femme n'abandonne jamais, même dans ses plus grandes épreuves, au moment d'écrire la lettre la plus importante, elle choisit son papier le plus parfimié, chercha parmi toutes ses plumes celle qui prêterait le plus de grâces à son écriture, et ses préparatifs terminés 5 elle écrivrit sous l'impression des divers sentiments qui s'agitaient en son cœur; et de la force attractive dont elle ne savait, et; peut-être , ne voulait se défendre.
« Je suis vraiment désolée de vous savoir en-
3iO MADAME
» core malade, monsieur, j'avais espéré que la » soirée d'hier, en adoucissant l'amertume de » vos chagrins , calmerait cette espèce d'irrita- M bilité nerveuse qui déjà vous a fait tant souf- )) frir; mais il paraît que les privilèges de mon » amitié n'ont pas ce pouvoir sur vous; soi- » gnez-vous, et songez que je ne croirai à votre » amitié et aux bons effets de la mienne qu'en » vous voyant moins abattu et moins malheu- » reux.
» Je ne parlerai a personne de nos rela- « tions, elles resteront un secret entre nous,- )) et je respecterai votre silence sur les motifs » qui vous font me demander ce secret. La » confiancj; d'un ami ne se sollicite pas, mon- » sieur, elle s'obtient.
» Je ne répondrai point à la dernière phrase » de votre lettre où vous me jugez bien mal
M OU VOUS me comprenez bieu peu. Si vous » étiez plussoufFrant, vous me l'écririez, n'est- » ce pas ? Car vous ne doutez plus , jeTespère, » de ma sincère affection . »
Dans cette petite lettre , tout empreinte de la grâce et de la délicatesse féminine , madame de Givry crut n'avoir pas dépassé les termes de l'amitié la plus simple ; tandis que chaque phrase la livrait , la décelait entièrement. Ainsi elle réclame d'abord l'influence de son amitié ; elle se plaint de son peu de pouvoir, et pour obtenir ce pouvoir, elle l'offre en compensation sur elle-même.
Puis elle trahit en quelques mots l'ardeur de sa curiosité; elle indique à M. de Balandry la chaîne dont il peut la her, le mors avec lequel il devra la conduire.
M. de Balandry avait indirectement sollicité
]a permission d'écrire; en prenant l'initiative de cette correspondance , elle la lui accorde; elle demande même qu'il en use ; elle offre une occasion , elle indique un moyen.
Aussi cette lettre depassa-t-elle les espérances de M. deBalandry, il n'avait point pensé que madame de Givry dût être si complètement confiante, qu'elle abandonnât ainsi sans discussion tout ce qu'il demandait qui lui fût livré.
« La confiance d'un ami ne se sollicite pas, )) monsieur, elle s'obtient. »
Diable! pensa-t-il en répétant cette phrase, nous avons de l'esprit, nous visons an trait; mais c'est superbe, vous ne solliciterez pas ma confiance, madame la duchesse , alors je n<; vous rabaii(loiiii(i;ii qu'à bonne enseit^ne , ma ((niliiincc
M. de Balandry fut pris d'un rire goguenard et saccadé.
Ma confiance est excellent.... Au fait, que lui dirai-je le jour où il faudra enfin lui rendre compte des motifs qui m'obligent à lui recommander le plus grand silence sur nos relations?
A une autre heure le roman; tout va bien jusqu'ici , le meilleur est de vivre au jour le jour, il y a une providence pour les gens qui ne doutent de rien.
Ainsi d'un côté , madame de Givry pensant avoir trouvé cet idéal que toutes les femmes cherchent une fois en leur vie , l'amitié d'un homme jeune , agréable , spirituel , et qui ne leur demande aucun amour, s'abandonnait, calme et confiante, à cette nou-
velle illusion , dont elle berçait un fantastique espoir d'avenir.
Tant il est vrai que jamais les illusions ne s'éteignent complètement dans le cœur humain; comme jeune fille , comme femme , comme épouse , comme amante , madame de Givry avait vu chaque année se détruire une illusion de bonheur ressuscitée sous une nouvelle forme, elle croyait en avoir compris toute l'impossibilité , pouvoir désormais échapper à ce triste désenchantement que leur fuite avait chaque fois laissé dans son àme , et voilà que tout à coup , trop sur ses gardes pour l'accueillir, revêtue d'une exaltation dont elle avait appris h se défier, elle la reçoit , la réchauilé de nouveau en sa poitrine, parce qu'elle s'est fait humble et qu'elle a pris une apparence si modeste; , qu'il lui semble impossible que ce soit la même.
Puis de l'autre côté , M. de Balandry, jeune homme aux facultés morales énervées, au cœur corrompu par le désœuvrement et les enivrements du monde, méditant de sangfroid , sans y être poussé par la passion , la perte d'une femme , la calculant comme d'habiles ingénieurs calculent la reddition d'une place d'après ses moyens de défense , lui préparant une sorte de publicité, la couvant comme le plus beau fleuron de sa couronne d'homme à la mode.
Mais dans la conquête de madame de Givry, M. de Balandry entrevoit encore plus que le bonheur de la possession , plus que la satisfaction vaniteuse de la réussite. Entre ses mains , madame de Givry deviendra un nistrument dont il se servira pour remuer à son gré la société, par elle, par son influence qu'il dirigera, dont il sera le maître, il se
frayera une route que nul autre ne pourra
aborder.
Pour cette action qu'il médite et qu'il serait permis de nommer infâme , car il se joue des sentiments qu'il cherche à faire naître , il les sacrifie à un but de vanité et d'amour-propre; M. de Balandry mettra en jeu, plus de talent , plus d'esprit , dépensera plus de temps qu'il n'en faudrait assurément pour parvenir aux choses les plus honorables. S'il réussit , lui qui n'a nul amour au cœur, s'il persuade k cette jeune femme de se livrer à cet amour qui n'existe pas, si après l'avoir fl\it tomber dans ce piège abominable ,
Comme des oiseleurs attrapent de pauvres ramiers, par la trompeuse apparence d'une compagne à laquelle à force d'art ils ont prêté les faux semblants de la vie, et qu'ils ont placée près de leurs filclb.
LÀ DUCHESSE. 3it
S'il affiche le succès de sa ruse , il passera parmi les gens du monde pour un aimable roué , et ce titre lui sera presque un honneur, et quelques-uns crieront même :
Bien joué I
Cependant cet homme sera plus coupable ^ sera plus infâme , si l'on examine son action, si on la scrute avec le jugement d'une saine raison, d'une morale dégagée de préjugés stupides; que celui , qui , dans un accès de frénésie amoureuse, aura pris une femme dans ses bras, malgré ses cris, l'aura violée, et pour ce fait passera sa vie au bagne.
Jl sera plus infâme!
Sa victoire sera l'hypocrisie du vice que répriment les galères.