‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · UN AMI · texte numérisé non relu

UN AMI

Le pauvre homme!

MOLIÈRS.

M. DE J3 VLAN DRY avait pour ami un des hommes les plus extraordinaires que Paris renfermât dans son sein , un de ces êtres que l'on ne rencontre jamais doubles dans la même société, et qui, une fois qu'ils v sont acclimatés, y occupent une place qu'eux seuls peuvent créer; cet ami se nommait le comte de Saint-fieriuiiiii ; ci: n'était plus un jeune

homme, et ce n'était pas un vieillard; nul n'aurait pu raconter ce qu'était ni ce qu'avait été le comte de Saint-Germain; un mystère profond régnait sur toute sa personne , et ce mystère, il l'augmentait encore avec esprit par la réserve dans laquelle il se tenait sur lui-même et sur tout ce qui lui appartenait. Ses manières étaient celles de la bonne compagnie; son langage celui d'un homme élevé dans les meilleurs salons du monde. On le recherchait pour son esprit, on le craignait pour sa causticité; il ne valait rien, même pour l'homme le mieux établi dans la société, d'être son ennemi, et personne ne pouvait se dire complètement son ami , car tour à tour il frappait ou caressait toutes ses connaissances.

Peu de gens avaient l'apparence d'une inslruclion plus variée et plus profonde , le diclionuaire de ses conversations possédait la no-

LA DUCHESSE. 2i7

menclature de tous les mots de science , et il avait l'art de les appliquer à propos. Son assurance imperturbable, sa mémoire riche et féconde , lui assuraient l'avantage dans toute discussion; il était difficile de rétorquer des arguments , qu'il appuyait toujours d'un texte magistral connu ou inconnu, dont il débitait les paroles mêmes avec aplomb.

Il connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait, au moins de nom; sur chaque famille il savait une histo're qui embrassait quatre ou cinq générations, parlait de votre père et de votre grand-père avec des détails incroyables , et finissait par vous prouver que votre parenté lui était plus familière qu'à vous-même.

Son origine, disait-on, était étrangère, et lui en convenait , en ne reconnaissant pour

alliée aucune des diverses branches de Saint- Germain que l'on rencontrait dans le monde, quelque excellente que fût leur noblesse. Enfin, adopté par la bonne compagnie, on l'y voyait rarement , si ce n'est le matin , chez deux ou trois des notoriétés les plus remarquables du faubourg Saint-Germain.

Ce qui avait causé sa liaison avec M. de Balandry, ce dernier lui-même ne se le rappelait pas positivement ; un concours de circonstances insignifiantes, des rencontres répétées dans les mômes maisons les avaient établis sur le pied d'un commerce assez intime. Le comte de Saint-Germain, soit en raison de son âge, soit par un motif de patronage qu'il n'était pas fâché d'étabhi-, prit bientôt sur M. de Balandry une sorte d'ascendant, souvent contesté, mais auquel il fut impossible à ce dernier de sesoustrauc entièrement; il aiu ail voulu romj)reavcc

]\ï. de Saint-Germain , que cette rupture n'aurait pu avoir lieu , tant il l'avait laissé entrer avant dans ses habitudes , dans le secret de ses liaisons , dans toute sa vie.

M. de Balandry supportait les conseils et les sermons de ce tuteur bénévole, quelquefois impatiemment, quelquefois avec gaieté, suivant les circonstances ; il en prit la fréquente répétition en patience, comme un amusement, un refrain obligé.

Du reste , M. de Saint-Germain lui avait été utile trois ou quatre fois par sa science des moindres mystères de la société; aussi le consultait-il dans les occasions importantes, ainsi que l'on consulte un livre de notes , un agenda de renseignements.

Jusqu'à ce jour la causticité de M. de Saint-

Germain avait épargné M. de Balandry, il l'avait même prôné comme un homme d'esprit et de bon goût, comme un homme agréable à connaître et à recevoir.

Les gens , qui cherchent toujours un motif d'intérêt à toutes les actions humaines , usaient leur perspicacité à découvrir la raison de cette mansuétude inaccoutumée. La duehesse de Chalux s'avisa de prétendre qu'elle n'était que l'exception obligée , dont il se croyait obligé de confirmer sa malignité , ou peut-être un cierge brûlé comme expiation, pour se racheter de la noirceur de toutes ses philippicjues.

Quoiqu'il en soit, au moment dont il est ici question, M. de Saint-Germain et M. de Balandry se trouvaient dans les liens d'une intimité assez grande, et 1(; matin delà soirée (|iii vit introduire l'homme à la mode dans le salon

solitaire de madame la duchesse de Givry, M. de Saint-Germain entra, suivant sa coutume, sans se faire annoncer, dans la chambre à coucher de M. de Balandry.

— Eh bien I mon cher enfant, kii dit-il d'un air doux et paternel , vous êtes donc souffrant; pourquoi ne me le faisiez-vous pas savoir, je serais venu vous soigner?

— C'est que ma maladie n'est rien , absolument rien , répondit M. de Balandry; un peu de fatigue , un grand mal de tête et peutêtre de la fièvre.

— Voyons donc ça ; en effet , vous avez le tour des yeux battu, votre peau est sèche et fébricitante.

Et M. de Saint-Germain s'était emparé du

bras du prétendu malade et lui tàtait le

pouls.

— Votre pouls est intermittent, vous devriez boire quelque chose; vous êtes comme un véritable enfant, il faut que ce soit moi qui veille à votre santé.

M. de Balandry se prit à sourire.

— Mais c'est que c'est vrai aussi , continua M. de Saint-Germain, vous vlà empêtré comme un Normand qui n'a pas de procès ; voulez-vous bien tout de suite envoyer chercher de la bourrache et des quatre fleurs , que nous sucrerons avec du sucre candi ; savezvons, mon cher enfant, que vous n'avez pas le sens d'un escargot.

— Je vous assure, mon cher comte , que je n'ai nul besoin de toute cette pharmacie.

— Voulez-vous bien vous taire , vilain magot de la Chine , répartit M. de Saint-Germain ; laissez-moi faire.

Et il sonna ; un domestique vint aussitôt.

— Jean, lui dit-il, allez-vous-en chez le pharmacien , et rapportez de la bourrache et des quatre fleurs; puis vous tiendrez de l'eau bien chaude, comme pour le thé.

Jean sortit et s'empressa d'exécuter les ordres du comte de Saint-Germain.

Le comte; de Saint-Germain affectait, dans ses moments de bonne humeur et d'intimité , un langage d'une famiharité plaisante , assaisonné de mots et de comparaisons k lui seul appartenants, etqui semblait un souvenir des minaud(Miesdc la régence, enrichie de locutions

prises aux conversations que les vieilles femmes tiennent à leurs chats , ou aux autres animaux dont elles s'entourent avec délices; et cependant jamais il ne perdait, en les débitant, un certain air sérieux et grave, plaisant contraste, bouffonnerie inimitable et presque intraduisible.

Quand la bourrache et les quatre fleurs eurent été apportées, le comte de Saint-Germain les fit infuser avec une attention doctorale, et, sucrant ensuite cette tisane, il en présenta une tasse à M. de Balandry.

— Je me tue de vous répéter, vertueux et sapientissime doctor, que je ne suis nullement malade , voulez-vous m'étouffer avec vos sudorifiques; i"aut-il vous épeler lettre à lettre, que moi, Ernest-Gustave de Balandry, liaut et puissant seigneur de Bezoux , coseigncur

de Mémicourt et autres lieux , pour parler suivant vos us et coutumes, je ne me suis jamais si bien porté , mais qu'il plaît à ma puissante seigneurie de me laisser croire mourant , est-ce clair?

— Parfaitement clair, mauvais sujet; nous vous devinons, c'est donc bien sérieusement que vous visez à la mélancolique duchesse de Givry ?

— Qui vous a si bien instruit, mon digne Mépliistophélès?

— Et , mon cher garçon , tout le monde vous accuse de la compromettre à plaisir, avec vos airs langoureux de carpe frite.

— Pardieu ! je voudrais bien la compromettre tout à fait.

ûôd MADAME

— « Fi donc, horrible petit monstre, cela n'arrivera jamais; car elle vous déteste, elle vous exècre ; vous êtes vraiment une belle merlette pour plaire à une duchesse , et à une duchesse qui ne va pas aux Tuileries encore. Allons donc, voulez-vous nous débaucher ce qui nous reste de grandes dames?

— Oui, mon illustre moraliseur, si cela m'est possible.

— Malheureusement pour vous vous n'y parviendrez pas, nous avons une peine secrète qui nous défendra contre toutes vos roueries?

— Comment, une peine secrète ? demanda M. de Balandry en se relevant brusquement sur son coude.

— Faites donc l'étonné, comme si vous reveniez du Congo ou du pays des Namaquois ; vous verrez qu'il faudra que je lui apprenne notre vieille passion pour M. de Ribecourt, notre rupture , nos chagrins et notre haine pour notre mari , qui , comme un gros Flamand qu'il est, s'est réintégré violenter dans ses droits matrimoniaux.

— Quoi, vraiment! vous ne faites pas du roman; vous ne brodez pas, ainsi que de coutume ?

— Laissez-moi donc tranquille avec vos broderies, vous êtes un plaisant museau; la duchesse de Givry a été folle du petit Ribecourt, et elle en est encore un peu timbrée.

— Gomment savez - vous cela , délicieux buvard ?

«— Comment ne le savez-vous pas, insipide soupirant; et maintenant allez donc vous y frotter, que je vous y voie.

— Pourquoi pas? vous me rendez l'espoir , vous m'apprenez tout ce que je voulais savoir; pour se hasarder auprès d'une femme qui n'a pas eu d'amants , il faut plus que de l'assurance , et il est douteux que l'on réussisse ; mais une femme qui a déjà aimé

— Eh bien, une femme qui a déjà aimé.

— C'est certain, mon tout-puissant Saint- Germain ; ô quel grand saint vous faites! Si je savais une belle oraison , je vous la débiterais en guise de remercîments pour la bonne nouvelle que; vous m'apportez.

— Allons donc! mais a-t-on jamais vu un pareil fou; vilain écervelé, voulez-vous bien vous taire.

— Répondez -moi un peu, illustrissime cornes Sancti-Germani , elle a donc bien aimé Ribecourt, votre duchesse qui ne va pas aux Tuileries ?

— Croyez-vous qu'elle ait attendu votre permission pour ça ?

— Mais ce Ribecourt n'a rien de remarquable ; c'est un blondasse fade et ennuyeux , mal tourné , mal bâti.

— Queque ça me fait à moi , le Ribecourt lui plaisait, ils roucoulaient ensemble comme deux chardonnerets de Saintonsfes. Vilain

jaloux.

— Oh \ je ne suis pas jaloux du tout , vous vous trompez fort; et, voyons, éclairez un peu les ténèbres dans lesquelles je suis plongé ; y a-t-il longtemps que cet amour est euterr^

— Il y a trois mois que madame d'Â.rsperg a supplanté la duchesse dans le cœur de M. de Ribecourt.

• — Mais c'est donc un don Juan que cet enragé-li< ?

— JjOu, vous via tout ahuri comme un abitant de Ghaillot , parce qu'un petit Ribecourt est encore plus mauvais sujet que vous; que vilaine engeance que tous ces enfants-là ! Allons , mon cher Balandry, soyez donc raisonnable une fois en votre vie , laissez en repos madame de Givry, et soufirez que ce mafïlé de duc dorme en paix sur ses deux oreilles.

— Jean , prévenez mon coiffeur pour ce soir, je m'habillerai i» huit heures.

— Allous, s'écria M. de Saint-Gernutin , il

a le diable au corps , le s; là qui pense à s'habiller et à sortir ce soir ; et où voulez-vous aller, mon cher enfant? vrai, vous avez la mine fiévreuse.

— Tant mieux, tant mieux 1 c'est la mine qu'il me faut; je n'ai pas de temps à perdre, car peut-être demain aurais-je la meilleure figure du monde.

— Ne criez pas comme un hiirtubrelu, et répondez-moi ? où comptez-vous porter cette figure malade dont vous vous glorifiez?

— Et parbleu , chez la duchesse dcGivry.

— Vous me faites de la peine , une peine profonde , mon cher enfant , dit en se levant de son siège le comte de Saint-Germain ; vous m'aflligez tout à fait; et sa tigurc revêtit une grimace (le componclion, et ses yt-'ux expri-

nièrent une réprobation froide et chagrine

qui firent éclater de rire M. de Balandry.

— Je vous fais de la peine , honnête et trois fois canonisé Saint-Germain ; laissez donc , ce sera , si je réussis , une histoire de plus à inscrire sur vos tablettes , et qui plus est , si je réussis vous serez enchanté ; vous avez , je ne sais pourquoi , toujours détesté le duc de Givry ; que vous a-t-il fait ?

— Son père était un méchant janséniste , répondit gravement le comte de Saint - Germain.

— Ah ! la bonne histoire, le beau motif de haine ! parce que le père était janséniste, ce qui , d'ailleurs , iw me parait pas prouvé , vous détestez le fils, qui de sa vie, peut-être, lia cutfîndu parler de jansénistes.

— Mon cher garçon, ne parlez pas de ce que vous ne savez pas, reprit le comte de Saint-Germain d'un air mystérieux , en baissant les yeux et mettant un doigt sur sa bouche ; quand je vous affirme que toute cette famille est une affreuse couvée de vipères jansénistiques , croyez-moi.

— J usqu'à la charmante duchesse ?

— Non , elle a été élevée dans de bons principes; si ce n'était rien qu'une vilaine janséniste, je vous fabandonnerais de bon cœur, et ce serait bien fait , mais

— Allons, allons, je la tiens pour janséniste alors , archijanséniste , et c'est une conversion que je vais entreprendre.

— Je vous quitte , car vous vlà dans vos folies , et vous allez dire mille sottises.

fi64 MADAME LA DUCHESSE.

Le comte de Saint-Germain prit son chapeau et sortit comme il était entré , sans bruit, sur la pointe du pied , les yeux à demi fermés , et saluant d'un geste familier de la main.

Ce fut à la suite de cette conversation que M. de Balandry se iit annoncer chez madame de Givry.

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