CONSEILS
Mortellement atteint d'une flèche empennée. Lafontaihe.
M. DE Balandry prit peu à peu l'habitude de venir tous les jours k l'hôtel de Givry ; mais il y vint k des heures où il savait ne devoir y rencontrer personne. Il ne voulut pas, avant de s'être assuré un succès complet, compromettre ses savantes combinaisons par une révélation anticipée; et sa présence quotidienne
eût trahi ses espérances si elle eût été sue. Il I. 21
lui aurait fallu combattre l'influence de tous les amis de madame deGivry; il lui aurait même fallu combattre les indifférents qui , pour le plaisir de donner un conseil, se seraient rangés contre lui.
Avant le jour où il pourrait, sûrement, se parer de sa conquête, il lui fallait, pour que rien ne la lui pût ravir, la mettre entièrement sous sa domination, l'arracher à ses habitudes, à ses relations ordinaires , pour la transporter dans un monde où tout lui fût nouveau, où elle n'eût d'autre appui que lui. Il fallait arriver aussi à transformer en amour cette amitié qu'on lui avait accordée. M. de Balandry entreprit cette tâche diflicile avec une certitude de succès qui semblait devoir lui présager une réussite indubitable.
Outre ces visites de chaque jour, il établit cutn.' la duchesse do (iivrv et lui un conniicrce
de lettres qu'il eut soin (Ventietenir, pour œ pas laisser à cette imprudente jeune femme une heure dans chacune de ses matinées sans une occupation qui le rappelât à sa mémoire ; quelquefois il exigeait d'elle le sacrifice d'une soirée, ou, s'il ne demandait pas qu'elle lui consacrât les heures d'un bal , d'un spectacle , d'un concert , alors c'était dans le choix de sa toilette qu'il exerçait son pouvoir naissant ; tantôt il la voulait simple , tantôt , au contraire , il la désirait pleine de recherche et de coquetterie.
Madame de Givry, confiante en l'amitié qui lui avait été promise , accordait tous ces légers sacrifices, ne pensant pas ainsi forger, tremper elle-même l'habitude qui devait lui en faire accorder de plus grands.
Depuis quelque temps, quand ils se trouvaient seuls , M. de Balandry appelait madamQ
324 iMADAME
de Givry par son simple nom de Matliilde; mais cette transition du mot madame , du nom dépouillé de tout cortège d'étiquette, de toute formule de réserve, au nom de baptême s'était opérée si insensiblement , avait pris naissance dans des instants si bien choisis, que madame de Givrj y fit peu d'attention; cette familiarité lui parut probablement autorisée par l'intimité de leur amitié.
C'est un grand pas de fait que d'amener une femme à se laisser appeler par son nom de baptême; c'est une position prise sur l'extrême limite de la familiarité amicale, ou plutôt sur ce terrain neutre, indécis, entre l'amour et l'amitié.
jNon-souleincnt eu causant avec elle, M. d(,' lial.iudry disiiità ni;ul;iiii(; de Givry, ÎNlathilde, et multipliait ce )M(»L (huis ses phrases, comme?
LA DUCHtSSE. 325
pour s'en assurer k propriété; mais encore, en lui écrivant, il y ajoutait l'épitliète de chère ^ précédée du pronom possessif ma. Toutes ces nuances, graduations habiles, passaient pour ainsi dire inaperçues, elles étaient tolérées, elles ne révoltaient pas madame de Givry, et chaque jour diminuait la distance qui séparait encore leurs relations d'un rapprochement plus intime.
« Ma chère Mathilde, écrivit un jour M. de » Balandry, vous avez autorisé les^conseils » que mon amitié bien sincère croirait devoir » à votre inexpérience du monde; vous avez » cru pouvoir compter sur l'intérêt que j'au- » rais ci veiller à votre bonheur, à votre repos, » que vous avez presque faits mieus, tant vous » m'avez habitué k ne vivre que de votre vie. » Aujourd'hui je viens, comme uu luteui » soigneux, vous parler de vos irlalion.s , de
» votre avenir; écoutez-moi quelques instants , » et pesez ensuite avec réflexion les avertisse- » ments de mon attachement sincère. ,
)) Vous n'avez pas une position dans la so- » ciété , chère Mathilde , vous n'avez su jusqu'à » présent vous y faire qu'une pauvre petite » place parmi les jeunes femmes agréables et » élégantes, sans songer le moins du monde à » votre avenir , sans vous inquiéter de la so- » lidité de vos relations. Votre salon est une » agréable lanterne magique , mais il ne » compte point au nombre de ces quelques » salons, sur lesquels la mode ne peut rien M et qui sont au-dessus de ces petites ré vol u- » tions sociales si communes à notre époque. )) Rappelez-vous que vous portez le nom de )) Givry, qu(; vous êtes duchesse et duchesse » de la bonnt! l'oche; consitlérez aussi (out ce » «juc; vous commande, pcrmetlez-nioi de vous
M le dire , la nullité de votre mari et votre » jeunesse ; vous êtes trop spirituelle et trop » agréable pour que l'envie et plus tard la )) calomnie ne s'attachent à vous poursuivre , M mettez-vous de bonne heure en défense » contre leurs atteintes.
M Aucune coterie n'est attachée à votre exis- )) teuce, de même que votre existence n'est » attachée à aucune coterie, et voilà le mal » que je voulais vous signaler ; car il faut de » toute nécessité , dans notre faubourg Saint- » Germain , compter par soi ou par les autres » dans l'une des catégories qu'il renferme. Il » est une position qui vous convient sous tous » les rapports, qui vous pose au-dessus de » toutes les attaques, et cette position, chère » INIathilde, fintérêt profond que je vous )» porte me fait ardemment désirer vous la » voir prendre.
m MADAME
)) Au lieu d'ouvrir votre salon à toutes les )> nullités élégantes que nous comptons par » centaines , malheureusement pour notre » parti , soit dit entre nous : transformez vos » réunions hebdomadaires en réunions politi- » ques ; je ne prétends pas assurément faire » du coin de votre feu une tribune semblable à » celles de nos deux chambres; non , il n'est pas » même nécessaire qu'il soit le moins du monde w question de politique dans vos réceptions. » Pour acquérir à son salon le titre de salon )) politique, il suffit d'y acclimater certains » noms, d'y faire prendre droit d'aristocratie )) à certaines illustrations de parti, aux di- )» plomaties de certaines puissances , et d'af- » fecter en quelques rares occasions une ré- )) serve , un mystère , qui laissent beaucoup à » penser. Que l'on sache , une fois ou deux par » hiver, que l'on se dise : Madame la duchesse » de Tiiviv n'a pa.s iccu (cl jour, elle avait
» seulement un petit comité , composé du
» duc de Nangis , du marquis de Berté et du
)) duc de Fargé ; que le bruit se répande que
» l'ambassadeur de Russie ou celui d'Autriche
» y ont assisté , comme par liasard','et nous
)) avons partie gagnée. Ne souffrez jamais
)) qu'un membre influent de l'une des deux
» chambres se dispense d'être présent à vos
» soirées, si ce membre influent appartient à
» l'opinion dont vous déclarez votre hôtel le
» quartier - général ; donnez deux ou trois
)) dîners par hiver, dîners d'opposition mo-
» narchique; faites enfin , ce qu'on nommait
)) jadis de la haute politique de ruelle, et vous
» aurez établi votre tranquillité et votre im-
» portance dans une citadelle inexpugnable.
» Je vous révèle ici tout le secret de mes-
» dames de Saldaw et de Falacé au faubourg
» Saint-Honoré.
, » Nos hommes d'état actuels ambitionnent » tous le patronage de quelques femmes hau- )) tement placées, et , s'ils trouvent une femme » belle et tout à la fois spirituelle qui con- » sente à les recevoir dans sa ciientelle, ils s'ha- » bituent bientôt à penser haut dans son inti- » mité, k la considérer pour ainsi dire comme » un des leurs , chacun d'eux voudra être plus » avant dans ses bonnes grâces , qu'aucun de » ses collègues , et pour obtenir cette faveur, » sa lourde galanterie lui fera l'hommage » d'une confiance politique plus entière , d'un » secret qu'il livrera comme preuve de pas- » sion platonique, d'estime extraordinaire; » son amour se montrera , se déclarera, se dé- » vcloppera en conversations de métaphysique » sociale , et de cette façon, par un peud'habi- » leté et beaucoup de cet esprit lin et péné- )) trant que vous possédez à un si puissant » dc.'gré , une femme parviendra à sonder
„ pUis profondément les affaires politiques qui „ s'agiteront devant elle, que par un des raem- „ bres de son congrès européen, dont elle pos- » sédera toutes les confidences.
„ Vous comprenez maintenant, chère Ma- „ tWlde, pourquoi je veux vous voir adopter ce ..parti, pourquoi je t.ens à classer votre salon ..parmi les salons politiques. Je ne désire pas ,. simplement faire de vous une de cescanti- „nières diplomaUques , qui connaissent ,. pour toute science le goût culinaire de tel „ou tel ambassadeur. Non, votre espnt „vous appelle à jouer un rôle plus noble. „ Ce n'est point pour de misérables futi- „ lités, recouvertes seulement d'un verms de «profondeur, que je vous demande la ré- „ forme, ou plutôt le cliangement complet „ de vos relations et de vos habitudes. Prenez ., une inlluence tyraimique sur la société ,
» rendez cette influence incontestable, puis en- » suite vous dirigerez à votre gré cette même » société , vousla régénérerez, en la flagellant. )) sans qu'elle ose souffler le moindre mot ni )' se plaindre. Faites- vous considérer comme » une femme supérieure, en accaparant les » supériorités politiques reconnues, quelle que » soit d'ailleui's leur nullité. C'est en se pla- » cant le plus loin possible de sa sphère, en » se lançant dans les routes les plus habituel- » lement interdites à son sexe, qu'une femme » parvient h se créer une position , non pas » seulement indépendante , mais encore do- » minante.
)) Et pourquoi donc perdriez- vous, ma » chère pupille , votre temps et votre esprit h )) vous attacher au ratclicr commun, pour- )» quoi donc nous lieriez - vous au i)oteau » des insignifinucps vulgaires!' Votre espril
» na-t-il pas rêvé un plus noble emploi de » ses facultés , n'avez-vous pas entrevu la nul- » lité , le vide que laisse après soi le travail )) fatigant , par lequel vous le torturez et » vous l'amoindrissez chaque jour au profit de ))je ne sais quelles prétendues convenances » sociales , dont personne ne vous sait gré ? » La politique envahit tout aujourd'hui, et » quelle politique , bon Dieu ! que celle que » nous cuisinons , passez-moi ce mot , sans » profit pour le présent, sans valeur pour » l'avenir; c'est une politique bien misérable, )) mais enfin telle qu'elle , prenons-la comme » un moyen seulement , n'en faisons pas un » but.
» Vous me pardonnerez de m'associer » ainsi à vostlestinées , de me mêler à vos es- » pérances de succès ; ce que vous rêvez je le » rêve; ce que vous entrevoyez je l'entrevois.
» Quelle que soit la difficulté de l'entreprise, )) je ne vous abandonnerai point à l'œuvre. Ne » nous sommes-nous pas rencontrés, chère )) Matlîilde , comme deux pauvr.es blessés de )) la même armée, sur le même champ de M bataille ; ne nous sommes-nous pas confié » le secret de nos blessures ; ne nous devons- )) nous pas le secret des mêmes guérisons ?
» Ce que je ne fais que vous indiquer ici en » peu de mots, vous le comprendrez plus » largement et vous le développerez avec plus )) de finesse ; mais croyez-moi , pour agir sur » notre société il faut la dominer, et pour la » dominer il faut profiter de la science de ses )) faiblesses. Que l'on vous sache, seulement, » possesseur d'une ménagerie politique, et » toutes les curiosités vous feront la cour pour » obtenir la vue de ces quelques lions que vous » tiendrez dans vos cages dorées. Que l'on vous
» croie initiée aux oracles de leurs mugisse- » ments , vous deviendrez une femme remar- » quable, puissante, recommandable , dont )) l'empire ne pourra plus être contesté.
» Alors usez de cet empire , frappez , dé-
» truisez, édifiez, tout sera matière à louan-
» ges ; alors marchez vers votre propre but.
» Mais d'abord croyez-moi , chère Mathilde , re-
» formez votre entourage actuel , séparez-vous
» de la partie brillante inutile de votre monde,
» reprenez les perles que vous prodiguiez aux
» sangliers vulgaires qui ne peuvent les ap-
)) précier. Vous portez un titre et un nom
» qu'il est inutile de jeter aux combats du
» cirque d'un peuple en décadence.
» Adieu , si vous approuvez mon idée , si » ma manière de voir est la vôtre , si cette fois )) je vous ai devinée, nous causerons ce
» soir de tout ceci vous serez seule probable-
)) ment, car je ne vous suppose pas l'intention
» d'aller dépenser une heure ou deux en pa-
» rôles creuses chez madame de Verneuilj
» il ne faut point user son acier sur une aussi
)j misérable meule. Adieu, je vous aime bien
» sincèrement , vous le savez. »
A la lecture de cette lettre, madame de Givry sentit se réveiller en elle ce désir de pouvoir, ces rêves de haute position et d'influence morale, auxquels elle avait cru renoncer sans retour ; elle entrevit tout un avenir de puissance dans la conquête de cette influence dont M. de Balandrj lui indiquait le secret , et elle lui sut i^réde l'avoir jugée capable de le comprendre. Toute son ambition de femme se réveilla , et, dans le vide qu'éprouvait encore son cœur, elle prit pour du bonheur ce qui n'était que de l'ai^itation.
Subissant , sans l'apercevoir, l'influence de M. de Balandry, ses amitiés , ses liaisons lui parurent tout d'un coup de pauvres distractions dont elle avait pu jusqu'alors supporter la pesante monotonie par le manque même où son âme se trouvait d'occupations sérieuses ; et , première et fatale illusion de son amour-propre , elle se dit :
Fanny ne m'a jamais comprise ainsi !
Il lui sembla , dès ce moment , inutile d'instruire madame de Laruns de ses nouvelles idé(îs , des résolutions nouvelles qui allaient décider de toute sa vie; la duchesse de Givry prévoyait des objections, des réflexions, des conseils , et dans l'enthousiasme qui l'animait elle ne se sentait pas disposée à leur prêter la moindre attention.
Puis, se disait-elle encore en chejcchant
l'impartialité : Fannv est prévenue contre M. (le Balandry, elle le déteste et le méconnaît entièrement. Elle s'eiïraierait à tort de son amitié; et cependant de quelle façon no^ ble et généreuse s'exprime-t-il ! Il me veut un avenir heureux , lui ; il veut que j'occupe dans le monde une position qu'il a rêvée pour moi, dit-il, quand il m'a connue. Tout m'a trompée jusqu'ici , tout ! excepté lui , dont je trouve l'amitié , l'attachement, tels que je les avais espérés ; il ne blâme point une juste ambition , et sa confiance relève la mienne.
Ainsi tout ce que M. de J3alandry avait prévu s'accomplissait ; tout ce que son expérience du monde et du caractère des femmes lui avait promis de réussile , il le recueillait ep s'adressant à l'ainour-propre d(; madame de Givry . M. de Jjalandry avait bien deviné quelle puissance il exercerait sur elle en lui faisanten-
trevoir une position influente, en lui découvrant clans l'avenir, et dans un avenir rapproché, les honneurs d'une sorte de magistrature sociale accordés par la société dans laquslle elle vivait; il avait prévu combien cette jeune femme serait flattée que les imaginations exaltées de sa tête se trouvassent prises au sérieux. Puis il faut encore ajouter qu'il ne croyait pas impossible de créer à la duchesse de Givry, à l'aide des mille séductions dont i se proposait de développer le germe déposé en elle, une sorte de dictature de cotterie, dont il dirigerait l'emploi sous l'apparence modeste d'un premier ministre.
Quant aux idées de régénération ou de réformation qui fomentaient dans la tête de madame de Givry, iM. de Balandry ne les partageait pas; il en savait l'inutile folie, mais il ne ci'ut pas nécessaire de décou-»
rager sa jeune pupille ; elles furent son levier, sa plus grande force persuasive, si tant est qu'il en eût besoin pour décider la duchesse de Givry à s'avancer vers un but où d'ellemême elle se sentait entraînée.
Dès sa première attaque il lui fait comprendre le besoin d'un entourage nouveau ; il la fait consentir à cet isolement qui lui est nécessaire , à lui , pour laccomplissement de ses projets de séduction ; sans nommer madame de Laruns, il ébranle son pouvoir de telle sorte qu'il reste seul appui , conseil , inlluencc, de madame de Givry.
L'ambition de M. de 'lialandry n'était point de CCS ambitions vulgaires, qui ne veulent dans une ii);iî(;<'ss{' ([u une renunc plus ou moins agr('':il)!(; et spirituelle, j)lus ou moins eo(|U('lle, ]>]us ou moins (''h'-ganle. lM.de lia-
LA DCCHESSE :Hi
latidry voulait que son intrigue avec inaclame de Givry lui fût comptée comme titre d'honneur ; qu'elle fît du bruit ; qu'elle eût de l'éclat ; qu'elle attirât sur lui l'attention , et le plaçât au plus haut de l'échelle des roués de bonne compagnie : pour cela il fallait d'abord sortir la duchesse de Givry de la foule de toutes les femmes élégantes et coquettes ; il fallait lui donner une suprématie , lui assurer une prépondérance qui la rendissent une conquête importante, difficile et glorieuse.
M. de Balandry jouait ainsi le rôle de ces sacrificateurs de l'antiquité, qui paraient leurs victimes de bandelettes et de flcuis avant de l'immoler.
Il voulait que la duchesse de Givry , jeune , belle, spirituelle, devînt aussi une illustration 5 une des éminences les plus saillantes du faubourg Saint-Germain , que.'^on hôtel , don(
342 MADAME LA DUCHESSE, il ouvrirait ou fermerait la porte à sa guise , n'admettant que ceux qui lui conviendraient , fût une sorte de sanctuaire où Ton solliciterait avec instances l'honneur d'être admis; il voulait enfin lui faire prendre une position politique en lui organisant un salon politique, parce qu'il se proposait de profiter, dans un but d'importance personnelle , de toutes ces créations.
Mais il ne devait se poser dans le monde comme amant de madame de Givry que le jour où toute la position qu'il lui voulait serait reconnue ; que le jour où , enivrée de son succès, il lui demanderait le payement des obligations par elle souscrites; que le jour où, poussée par la reconnaissance même, elle se trouverait enchaînée d'un lien de gratitude.
L'amour de M. de Balandry ('•tait une opération mathématique très-compliiiuéc.