CONFIDENCES
Lui-même de nos jours avait mêlé la trame, Sa vie était ma vie et son àmemon àrae. A. DE Lamartike.
La comtesse de Laruns et la duchesse de Givry, toutes deux assises dans de vastes bergères , au coin du feu , paraissaient absorbées par l'intérêt douloureux de leur conversation; l'heure qui s'enfuyait semblait incomprise pour elles, dans ses avertissements sonores, la lumière de la lampe avait sensiblement perdu de son éclat, le plus grand
calme régnait , soit k l'extérieur , soit à l'intérieur de l'hôtel, et n'était légèrement troublé à de longs intervalles que par le roulement lointain de quelque voiture, ramenant , d'un bal qui finissait, ses maîtres à moitié endormis.
A Paris le silence de la nuit a quelque chose de grave et de solennel , qui prédispose l'àme à plus d'épanchement , tout en lui donnant une certaine vigueur d'exaltation qui la porte k des résolutions souvent extrêmes.
Ceux qu'une forte douleur , ou une riante espérance tiennent éveillés pendant ses longues heures, connaissent seuls les baumes ou les tortures qu'elle verse k flots sur les joies ou les plaies humaines; être seul k souffrir d'une peine présente ou k s'enivrer d'une félicité que l'on espère, c'est en quelque sorte s'élever au-dessus de sa nature , agrandir sa
{)uissance , lutter sans témoins , sans secours , sans second, dans ce grand duel des passions, admirable et rude combat , dont le Créateur a voulu que toute vie fût éprouvée.
La ville fait silence ; le mouvement a disparu : tout ce qu'il y a de vulgaire dans la vie sommeille ; Dieu , lui seul qui ne sommeille jamais, reste en présence de ceux dont il contemple la lutte; il les juge en les voyant ainsi face U face , avec la tentation : il secourt ceux qui invoquent son nom, et suspend souvent sa justice pour donner, à ceux qui l'ont oublié , le temps du souvenir.
Mais à d'autres il envoie le secours de l'amitié ; il accorde la consolation des épanchements ineffables, la douceur inconuneiisurable de la plainte; à d'autres il envoie un cœur compatissant, une àme généreuse €%
toute pleine de miséricorde, qui prend sa moitié des peines, qui adoucit des amertumes pleines de fiel, qui aide le combat, pleure vos pleurs, souffre vos souffrances, et partage , comme une condition de son admirable tendresse , les épines de la couronne de vos passions.
Ceux-là , par quelque trésor d'amour , par quelque reste de pureté première , par quelque dernière étincelle de foi , qui lutte encore dans leurs cœurs contre les mauvaises passions, ont mérité l'indulgence de celui qui attend toujours le pécheur repentant avec une nouvelle robe d'innocence.
L'amitié qui les réconforte, qui prie, pleure et espère avec eux.
C'est la main de Dieu qui leur est tendue pour franchir les mauvais pasdes mauvaisjours.
C'est le souffle divin qui cherche à rallumer la lampe chrétienne qui va s'éteindre.
C'est un ange descendu du ciel pour les soutenir, pour rafraîchir leurs lèvres desséchées, pour rendre la force à leur cœur abattu.
Malheur h ceux qui ne saisissent point la main qui leur est tendue, à ceux dont la foi ne revit point sous le souffle divin , à ceux qui méconnaissent l'ange descendu du ciel, et que l'on nomme amitié.
Comprends-tu, Fanny, ma bonne Fanny?
disait la jeune duchesse d'une voix toute pleine de sanglots et de douleurs ; comprendstu l'horrible abandon dans lequel // me laisse ? Conçois-tu quelque chose d'aussi lâche? A-t-// quoique reproche à me liure? Sa jalousie a-
98 MADAME t-ellc! été alarmée? L'aimais-je moins, non; //sait la force de mon amour, il sait que, loin d'avoir diminué, il s'est emparé de toutes mes facultés, et maintenant il a le courage de m'écrire qu'il serait indigne de lui de me tromper; qu'il aurait voulu me le faire deviner, mais que mon empire sur lui n'existe plus. Mon empire, Fannj, c'est son amour qu'il veut dire; mon empire , hélas ! j'étais sa servante, son esclave; je vivais par lui , je respirais par lui !
— Calme -toi, ma pauvre amie, reprenait la comtesse de Laruns; calme-toi, Eugène de Ribecourt se conduit mal , il est vrai ; mais crois-moi , chère Mathilde , cette rupture que tu déplores comme un malheur, je la bénirais si elle ne te causait pas un si profond chagrin. Tu ne peux te figurer le tort que cette liaison te lésait dans le monde.
— Tu la savais donc, Famiy?
— Si je la savais? Penses-tu que mon amitié puisse demeurer ignorante de tous les bruits qui attaquent ta réputation ? M. de Ribecourt mettait trop peu de mystère dans ses relations avec toi. Sans t'en douter, peut-être, tu étais horriblement compromise.
— Oh non ! je m'en doutais , Fanny ; mais mon amour m'était cher, bien cher. J'en étais heureuse, j'en étais fière; je me croyais aimée comme j'aimais, pour l'éternité ; je me persuadais que le monde, dont nous vivions entourés, savait deviner qu'il se trouvait quelque chose de plus puissant que la volonté d'un caprice dans le lien qui nous unissait. Et d'ailleurs, Fanny, faut-il te parler franchement, si je pouvais croire de nouveau à son amour^ si son amour devait être à ce prix, je
jOO MADAME
consentirais à ce qu'il me compromît autant qu'il le voudrait ! . . .
— Tu l'aimais donc bien , malheureuse enfant?
— Si je l'aimais ?. . . Et la duchesse ouvrit ses grands yeux, jusque-là à demi fermés , et, les fixant d'un air de profond étonnement sur la comtesse de Laruns, elle répéta :
— • Si je l'aimais, Fanny? si je l'aimais d'un amour immense, peux-tu en douter? Tu ne sais donc pas que j'étais h lui , toute k lui ; et crois-tu, Fanny, que ton amie se serait donnée par coquetterie? Tu es une femme vertueuse , toi ; tu méprises les pauvres femmes égarées , perdues , comme moi ; tu ne comprends pas la faute qui m'a fait tomber.
\.;\ comtesse do Laruns mit sa main sur la bonclM' dr- l;i duchesse.
LA DUCHESSE. lOl
— Tais-toi, Matbilde, tais-toi; car tu ne penses pas ce que tu dis. Je te plains de toute mon âme, je t'aime comme ma sœur, je souffre de te voir souffrir. Tout cela est-il du
mépris ?
Merci, merci, chère Fanny, tes paroles
me font du bien. Merci, et pardonne-moi mon injuste défiance. Oui, j'aimais M. de RilDecourt , et je l'aime encore , malgré l'indignité de sa conduite. INIais que veux-tu, Fanny, il est le seul homme que j'aie jamais / aimé ; il est mon seul amour : et puis je l'avais placé si avant dans mon cœur ; c'était ma consolation , ma joie, mon espérance !
Il y a une chose que ton àme ignore, Fanny,
que tu ne peux pas savoir, et qu'il îiuit que je
\ te dise. La femme qui aime le moins son
mari ne se donnc^ pas à un autre homme sans
remords, sans combats; il lui faut surmonter ses propres résistances pour commencer cette vie de tromperies, de craintes et d'agitation : elle comprend sa faute, elle connaît toute la lourdeur de son poids ; mais , d'un autre côté , Fanny, elle aime ; il faut qu'elle aime comme vous n'aimez pas , comme vous n'avez jamais aimé , vous qui êtes heureuses , vous qui avez de l'amour pour vos maris , vous qu'on nomme des femmes vertueuses.
La voix de la duchesse, en prononçant ces derniers mots, avait un accent d'amertume et d'exaltation produit par un profond déchirement du cœur.
— Comment sais-tu , Mathilde , que nous n'aimons pas nos maris d'un amour aussi grand, nous autres que tu nommes des femmes vertueuses? répondit avec douceur la comtesse; do Lanms.
—Comment je le sais, Fanny ? Vous n'êtes pas descendues jusqu'au plus bas d'une faute pour vous donner à lui; vous l'avez épousé avec le consentement de tous : le jour où vous vous êtes mises en ses bras , ce jour a été un jour de fête pour votre famille. Vous pouvez montrer votre amour, et cet amour se nomme une vertu ; vous n'avez donc fait aucun sacrifice à l'homme que vous aimez? Voyons, Fanny, réponds-moi franchement; aurais-tu commis une faute, un péché , un crime, pour appartenir à ton mari ?...
La comtesse de Laruns hésita quelques instants.
— Tu hésites, Fanny ; tu doutes , alors tu ne connais pas l'amour, tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer. Mon amour, à moi , vois-tu , était plus qu'une faute , plus qu'un péché,
c'était un crime , car j'ai choisi mon mari , je Tai pris librement , volontairement , et pourtant je me suis donnée à un autre homme avec toute la conscience de ma faute ; je me suis donnée à un autre homme , et pour cela il m'a fallu descendre , il m'a fallu renoncer à ma propre estime. Je l'ai fait, Fannj, non pas sans remords ; mais je l'ai fait et je le ferais encore aujourd'hui. J'aimais cet homme pardessus toutes les convenances sociales, pardessus toutes les vertus que l'on m'avait enseignées, par- dessus toutes celles qui étaient innées en moi.
— Pauvre Mathilde ! je te plains du fond de mon âme ; tu as dû bien souffrir.
La duchesse de Givry releva sa tête , agitée par un inexprimable sentiment d'orgueil et (.le désespoir. La pitié que lui témoignait hi
comtesse de Laruns , la certitude d'avoir fait comprendre toute l'étendue de ses cliagrins , l'énormité de sa misère, lui donnèrent la force de sonder plus avant la plaie qui venait de lui être faite , de la mettre à nu devant son amie. Elle espéra; elle voulut une pitié, une consolation plus grandes encore ; et , pour acheter cette pitié et cette consolation, elle prit une sorte de triste plaisir à se torturer elle-même.
— Oui , j'ai souffert , et je soufïre de cet amour au delà de ce que tu^peux concevoir de souffrances , permets-moi de t'en parler une fois , une seule fois. Hélas ! je n'ai que toi au monde qui puisses m'écouter et qui saches me plaindre , parce que tu me connais , parce que devant toi je ne crains pas de paraître ce que je suis réellement , une pauvre femme bien faible et bien malheureuse ; je
ne veux pas devant toi affecter une force et un courage que je n'ai pas; je ne rougis point de mes larmes. 0 , Fanny ! laisse-moi pleurer, puisque je le puis sans craindre une sévère inquisition.
Et madame de Givry demeura quelque temps la tête inclinée sur ses deux mains , ses yeux répandaient des larmes nombreuses et ' pressées, comme l'eau qui s'échappe goutte à goutte d'un vase trop plein. \
La comtesse de Laruns , presque aussi émue que son amie , lui adressait de douces et consolantes paroles , dans lesquelles la raison se mêlait à la pitié et à la tendresse ; elle cherchait à rappeler à elle-même , à ses devoirs , sa jeune amie si brisée par imk; première faute. Elle ne lui reprochait pas son amour, et ne se montrait armé(; d'aucune sévérité pour
le passé ; mais elle cherchait à l'entraîner vers l'avenir, en le lui faisant entrevoir plus calme et meilleur.
Je suis une bien malheureuse créature , Fanny, ma bonne et douce Fanny ; je ne mérite pas ton amitié. Pardonne-moi de répondre si mal aux preuves que tu veux m'en donner ; mais, écoute, je ne puis regretter le passé , je ne le puis et ne le veux pas.
L'avenir dont tu me parles , dont tu veux me faire une réhabilitation , l'avenir sera pour moi le songe , la rêverie de tout ce qui a été. Cet amour, dont je te parle , était trop beau pour pouvoir être oublié ; il emphssait toute ma vie , il n'y avait rien de triste dans mes jours ; je n'entrevoyais pas m malheur, je n'en craignais pas un. Cet amour me défendait contre tout et contre tous. Que m'impor-
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tait le monde, et sonopinion,et son blâme, j'étais aimée.Penseï à l'amour d'Eugène, chercher en mon cœur une nouvelle manière de l'aimer plus encore , était pour moi une double félicité dont l'idée seule me fait à présent tressaillir de souvenirs et de regrets. Eugène était mêlé à toutes mes pensées , à celles même qui avaient le moins rapport à lui ; et maintenant tout ce que je vois, tout ce qui arrive à mon esprit, me paraît couvert d'un deuil que rien ne peut dissiper. Je suis bien malheureuse, ma bonne Fanny ; je suis seule , toute seule au monde.
— Et moi , chère Mathilde , et moi , dit la comtesse de Laruns en lui tendant ses deux mains, et mon amitié, la comptes- Lu pour rien? Penses-tu que je t'abandonne ; pensestu que je te laisses seule à souffrir ta douleur ? Non , tu me verras sans cesse près tle toi, je
serai le médecin de ton âme. Oli ! je veux te guérir, je te guérirai, Matliilde, ma chère Mathilde; tu es bien jeune encore , tu peux tout réparer
— Quoi réparer , Fannj , me guérir de quoi?. .. Je ne veux rien réparer, je ne veux pas guérir; le souvenir de ce qui fut sera un souvenir sacré; oublier'.... ce serait infâme. Oh!
si j'oubliais, Fanny si j'oubliais ton
amie serait perdue...
— Vous oublierez , je l'espère , madame la duchesse, et vous ne serez point perdue, répondit en essayant de sourire la comtesse de Laruns.
— JN'on, Fanny, je n'oublierai pas; si malheureusement, la plaie de mon cœur se cicatrisait , ce serait horrible ; car il n'y a plus en moi rien d'un peu bon que ma douleur ; je ne suis
plus telle que tu m'as connue ; il avait détruit, // avait remplacé tout ce qui n'était pas lui , Fanny ; crois-tu qu'à mon gré je puisse reprendre ce qui s'est envolé de mon àme , ce qui s'est effacé de mon cœur? Voici le premier jour passé sans lui depuis bien des jours ; c'est une horrible cliose que des heures sans espérance ; c'est une chose étrange, et que je n'ai jamais éprouvée ; c'est une sensation douloureusement physique que cette longueur de temps que l'on mesure indéfiniment sans le repos de l'attente, sans la satisfaction profonde d'un souhait unique accompli.
Le temps ne marche plus pour moi, Fanny ; ma montre, que je regarde sans cesse, n'a plus de promesses àme faire. En vain je voudrais m'occuper, mais ma pauvre tête est dans un état déplorable : je relis les lettres d'Eugène etje les relis de nouveau; tout est là,
tout mon avenir est renfermé pour moi dans cette cassette qui ne s'ouvrira plus pour rien recevoir.
— Comment t'es-tu mariée au duc de Givry , chère Mathilde ? Comment as-tu choisi cet homme, qu'avec ta tête exaltée, ton cœur si plein de passion, il était impossible que tu aimasses ; je crains que tu n'aies joué ton bonheur et ton repos contre les fausses satisfactions de l'orgueil.
— Non , Fanny , non, ce n'est pas l'orgueil, ce n'est point la vanité qui m'ont fait contracter ce mariage, ou plutôt ce n'est point le désir d'un titre de duchesse qui m'a rendue la femme du duc deGivrv; jeté dirais mes motifs à toi , si indulgente et si bonne, mais je crains bien qu'ils te paraissent aussi misérables que la vanité dont je me détiends.
La duchesse de Givry , émue et embarrassée, ^ s'arrêta quelques instants, il lui était pénible de révéler les secrètes faiblesses de son âme ; ses regards n'osèrent d'abord se lever sur son amie, puis peu à peu, s'animant à parler, ses yeux la fixèrent, et toute sa timidité disparut.
— Mon mariage , tu le sais , date de i83 1 ; depuis un an, retirée du couvent, je vivais chez mon père , au milieu d'une société royaliste , d'une société froissée par la révolution qui venait d'avoir lieu; j'entendais chaque jour déplorer la perte du passé, j'entendais chaque jour des espérances qui s'attisaient , qui se nourrissaient des plus faibles aliments; mon père répétait sans cesse, en parlant de la noblesse française , qi^BP n'était plus ce qu'il l'avait connue, mi' elle était dégénérée, qu'elle se laissait enlever les derniers ileurons de sa couronne sans chercher à les disputer.
LA DUCHESSE. il3
Oh ! disait-il , si j'avais le bonheur d'être quelqu'un de ces gentilshommes placés, par leur naissance, leurs titres, leur position et leur fortune, à la tête de toute notre noblesse, je voudrais lui rendre son éclat, son importance ; je voudrais la remettre dans l'état au rang qu'elle doit occuper; que te raconterai-je , Fanny, je fus séduite par l'idée d'accomplir ce que rêvait mon père, par l'idée de jouer un rôle, misérable vanité pour une femme, n'estce pas? sur le théâtre du monde : ma jeune tête s'emplit du désir de coopérer à cette restauration de l'aristocratie. Je m'enivrais des rêves que chacun faisait autour de moi , je croyais leur accomplissement facile.
enfant ! murmura la comtesse de Laruns.
— Oui, Fanny, alors je croyais cela , je n*ai- I. 8
niiiis personne, jamais je n'avais rencontré personne pour qui mon cœur sentît quelque chose qui ressemblât k de l'amour; j'étais libre, mais mon cœur inoccupé avait, hélas ! besoin d'exaltation; et ce fut avec fanatisme que je me dévouais secrètement à ce rôle qu'am- jÊk bitionnait mon perc.
Le duc de Givry vint passer l'automne chez un de nos voisins ; je lui plus, Fanny, il me demanda à mon père , et je l'acceptai avec joie. Je crus voir toutes mes ambitions réalisées. Le jour de mon mariage fut un beau jour. Peu de temps après, M. le duc de Givry et moi nous quittâmes la Bourgogne; l'idée de me séparer de ma famille ne m'inspirait aucune tri-^tesse; je peisais être appelée vers l/*aris pour remplir une sainte mission. Aussi, avant de monter en voiture, j'emmenai mon ])ère dans son cabinet, et, me mettant i»
LA DUCHESSE. ItS
genoux devant lui : Bénissez votre fille, lui dis- je, mon bon père , il y aura désormais parmi ces grands seigneurs que vous accusiez un gentilhomme qui voudra mériter votre estime et celle de toute la noblesse.
Mon pauvre père me regarda d'un air étonné ; je ne sais s'il me comprit, mais, me prenant dans ses bras et me couvrant de ses baisers et de ses larmes : Sois heureuse , me répondit-il, ma chère fille; c'est tout ce que je demande à Dieu.
— Aimais-tu ton mari , Mathilde ? occupait-il dans ton cœur la place qu'il devaity occuper?
— Je ne l'aimais pas d'amour, Fanny ; mais je l'aimais pour ce que j'espérais de lui, pour l'avenir que j'entrevoyais parlui. HélasJ
lie MADAME
cette illusion fut de courte durée ; le duc de Giviy, je le sus bien vite, était un homme nul , il ne comprenait dans la vie, de bonheur que celui procuré par une incurie et une tranquillité profonde. L'égoïsme chez lui ne pouvait être appelé un vice , il était bien plutôt le résultat de toute son éducation.
Lé duc de Givry s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui ; pourvu qu'il pût jouir de sa fortune sans trouble , qu'il trouvât chaque soir à faire son wisth, le reste lui était indifférent : et cependant tout le faubourg Saint-Germain le considérait comme un bon royaliste, parce qu'il parlait avec respect du roi CharlesX,donl il avait eu l'honneur de faire le wisth quelquefois. Mais le faubourg Saint- Germain est ainsi, tu le sais,Fanny; ses croyances et ses opinions se résument en paroles inutiles : facile dans ses amitiés et ses
inimitiés , il se fait volontiers le soutiea des nullités , des médiocrités.
' — Que t'a fait le faubourg Saint-Germain pour en parler de cette façon , ma chère Mathilde ? Pourquoi te le créer ennemi ?. . . Tu lui fais tort , tu le calomnies, pardonne-moi de te le dire. Parmi ceux qui font partie du faubourg Saint-(iermaiii , tu trouverais de nobles caractères , des cœurs droits , dont l'opinion n'est point une parole dénuée de sens , une parole vaine, et que Ton puisse traiter avec mépris.
Le duc de Nangis et le marquis de Berté à ia chambre des pairs , le duc de Fargé à la chambre des députés, puis encore d'autres noms que je pourrais te citer parmi les gens du monde , tels que ceux du jeune prince de Morey , du marquis d'Islun et du comte de Pomaret. Crois-moi, n'accuse point le fau-
bourg Saint-Germain en masse, il serait trop facile de te convaincre d'inimitié.
— Je veux bien , Fanny, avouer que j'ai eu tort. Les gens que tu me nommes, et d'autres encore, méritent les éloges que tu en fais; mais la masse, mon amie, qu'est-elle? que fait-elle? Elle existe, elle végète à Paris; rien n'a d'empire sur elle. Ce fut une amère déception, Fanny, quand je vis qu'il fallait renoncer à mes rêves dorés ; alors j'aperçus le malheur de mon mariage : mon exaltation tomba. Je me trouvai face à face avec la réalité , et cette réalité me montra l'impossibilité du bonheur dans les liens que j'avais formés.
Tu ne saurais croire tout ce que la perte de cette première illusion laissa d'amertume dans mon cœur. J'avais pensé que M. de Givry comprendrait les nobles rêves il(; mon
père , qu'il applaudirait aux pensées généreuses que j'espérais communiquera ses volontés; j'aurais voulu être morte, Fanny, lorsqu'il me répondit presque d'un ton d'effroi, après une longue explication : Vous êtes folle, vraiment, ma clière Mathilde. Pourquoi voulezvous que je trouble mon existence du soin et de la conduite de tout ce tracas, inventé par votre belle petite cervelle? Vivons en paix, jouissons de notre fortune sans nous inquiéter de ce qui se passe autour de nous. Vous avez là des idées qui ne devraient jamais venir dans la tête d'une femme.
— Ton mari avait raison , ma chère exaltée , tu te fais vraiment mal à plaisir ; tu sortais de ton rôle de femme.
— Et toi aussi, Fanny, tu me blâmes. Ohl tu ne me comprends pas; cette idée était ma
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vie , tout mon avenir ; en la repoussant , le duc de Givry brisa le lien qui m'attachait cl lui ; il rompit l'enveloppe sacrée de mes illusions , puisque c'étaient des illusions , et je me suis sentie malheureuse parce que j'ai senti mon cœur vide.
J'ai vainement cherché une occupation pour mon cœur, pour mon esprit, dans la position où je m'étais placée; mais j'ai bien vite dû renoncer à toute espérance , la tendresse de M. de Givry était quelque chose de froid et de ponctuel , comme l'accomplissement d'un acte judiciaire. Il y avait désharmonie complète entre nos deux manières de voir et de sentir entre nos deux personnes. Il ne comprenait jamais aucune de mes idées , et je ne comprenais que trop la vulgarité des siennes. L'espèce d'affection que j'avais eue pour lui s'évanouit bien vite et se changea en inie sorte de répugnance.
Quand nous allions ensemble dans le monde, il s'éloignait aussitôt de moi pour se livrer tout entier à son cher wistli; le matin je le voyais rarement, non qu'il n'en cherchât les occasions, mais je les rendais les plus rares possibles.
^ J'avais épousé le duc de Givry sans
amour, sans vive ailection, sans sympathie , et chaque jour le besoin d'afiections et de sympathies se faisait sentir k mon cœur. Un an après mon mariage, je rencontrai M. de Ribecouvt. H s'occupa de moi, me dit qu'il m'aimait, et me le dit avec cette puissance de persuasion>n ne permet pas le doute.
Ce fut une faute, ce fut un crime, ce fut tout ce que tu voudras , Fanny; mais, sentant que je l'aimais aussi de toute mon àme, je lui
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donnai toute ma personne. Pendant trois ans je fus bien heureuse : Eugène comprenait l'amour comme je le comprenais , ardent , exalté, pur jusque dans sa faute à force de dévouement. Si tu lisais ses lettres , Fanny, tu saurais si j'ai été aimée, et s'il était possible de résister à cet amour. La délicatesse des procédés d'Eugène était presque celle d'une femme. Il y avait encore une timidité pleine de charmes dans les expressions les plus emportées de son amour.
Pourquoi tant de félicités devaient-elles finir si vite? 11 y a huit jours il était Ih, k la place où tu es en ce moment ; j'écoutais fharmonie de ses paroles , j'étais tellement absorbée par le bonheur de l'entendre, par le charme de cette ineffable musique de la voix qu'on aime, que je n'attachais pas mon attention au sens de ses paroles, je n'aurais pu répéter ce qui! venait de dire.
Hier encore il était près de moi; hier encore il m'a serrée dans ses bras, et je me suis crue la plus heureuse des femmes. Dis donc , Fanny, dis donc que sa conduite est infâme. On n'abandonne pas ainsi une pauvre femme que l'on a horriblement compromise , qui vous a donné toutes ses affections , qui n'a que vous, et n'espère qu'en vous au monde.
— Calme-toi, ma pauvre M athilde , reviens à plus de raison. Tu fus bien coupable , mon amie ; répare autant qu'il est en ton pouvoir la faute que tu as commise. Cherche à vaincre l'ardeur de ton imagination, qui t'entraîne et t'égare. Tu as autour de toi des amis, un mari, occupe-toi d'eux; crée-toi des obligations, des devoirs; entoure ta vie, emphs-la de manière à n'avoir pas un moment dans tes journées pour des regrets criminels , pour des pensées funestes. Tu avais de la re-
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ligion au couvent , tu croyais avec ferveur, tu aimais la prière. Pourquoi n'y as-tu pas recours ?
— A la prière, Fanny ? répondit la duchesse.
— Oui, Mathilde, à la prière. Aurais-tu perdu ta croyance ?
— Le sais-je encore bien moi-même. Hier j'aimais à prier, j'étais heureuse de prier, parce que ma prière c'était lui, parce qu'à Dieu je le nommais sans crainte, avec amour, en implorant un pardon pour l'obtention duquel j'ai bien pleuré. Je voulais que lui aussi priât : nous disions les mêmes paroles à Dieu , nous lui demandions un avenir dans sa miséricorde. Souvent , la nuit, je me suis jetée à genoux sur mon lit, et j'ai prié, aveclarmes,
pour lui et poui- moi. Son nom, que je prononçais à Dieu , me causait un ravissement sans fin. Tu ne sais pas la volupté que l'on éprouve à prier pour un amour coupable , à s'imposer des sacrifices, à subir des peines avec joie pour les oftrir en holocauste.
Comprends-le, Fanny, ma religion, ma croyance, ma foi, c'était lui; quelle prière veux-tu que je fasse? Je n'en sais pas une dans laquelle son nom ne reviendrait malgré
moi. Et puis que demanderai-je à Dieu?
de me guérir ; je ne veux pas guérir.
— Tu as besoin, chère Mathilde , de calme, de réflexion; tu as besoin d'une main habile qui sache sonder les plaies de ton âme pour les guérir. Moi , je ne puis que t'aimer, cliercliei h relever ton courage abattu ; je ne puis que m'aflliger avec toi quand tu es triste. Il
te faut un ami plus expérimenté , dont la parole ait plus de poids que la mienne. Consens à voir notre bon abbé Barthélémy , c'est un ange de douceur et de miséricorde ; je ne doute pas qu'il n'amène le calme en ton âme troublée. Vois -le, chère Matliilde ; lui seul peut quelque chose aux maux que tu souffres.
— Je le verrai si tu veux, Fanny; mais, crois-moi , ton amie est trop profondément blessée pour qu'aucun adoucissement puisse guérir sa blessure. Je suis bien jeune encore , et cependant j'ai déjà connu le désenchantement dans tous les rêves de mon imagination ou de mon cœur. Puis , je veux bien que tu sois confidente de ma douleur, de mes peines , de toutes mes faiblesses; mais le monde, Fanny, le monde n'en doit rien savoir. Je désire porter, au milieu de ses salons, le même
visage riant et calme; je ne veux des sarcasmes ni de la pitié de personne ; je ne veux que personne puisse dire en me regardant : Cette pauvre duchsÉJse 1 Déjà ce soir, en ne me voyant pas paraître àfl concert de la baronne de Wormser, on se sera demandé quel motif me retenait ainsi chez moi ; j'ai peur que l'on n'entrevoie la vérité. Demain je me rendrai au bal de l'amibassadrice d'Autriche ; tu m'y verras plus brillante et tout aussi gaie qu'à l'ordinaire. Tu me plaindras, ma bonne Fanny ; car toi tu sauras ce qu'il me faudra d'efforts pour paraître ainsi , et pour surmonter le deuil auquel mon cœur est en proie.
— Encore un peu d'orgueil, Mathilde, prends garde, prends garde!...
— Oui, Fanny, de l'orgueil; oui, je te
l'avoue, blâme-moi ; mais cela est ainsi. Avec toi ce soir j'ai pleuré , je me suis affligée , je t'ai laissé voir le fond de mon âme. Demain j'enferme toutes mes douleurs en moi-même ; je serai de nouveau la belle, l'heureuse duchesse de Givry, comme dit ce mauvais M. de Saint-Maxens.
La duchesse accompagna ces derniers mots d'un sourire triste etsardonique.
— Je te verrai demain , ma belle duchesse , je viendrai te demander h déjeuner ; nous causerons encore. Ce soir il est horriblement tard , et je te quitte. Tâche de te calmer un peu , prends quelque repos ; puis demain nous raisonnerons de tout ceci à tête reposée.
— A tête reposée , murmura madame de Givry.
Enfin, les deux jeunes femmes se dirent adieu ; il était près de quatre heures du matin.