‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · TORTURE · texte numérisé non relu

TORTURE

C'e'it une empoibonnciise , en silence accroupie. Au revers d'un fossé, qui de loin vous épie. Boiteuse retenant son souffle avec sa voix , Et crainte de faillir , s'y prenant à deux fois.

Ai.r. BE Musset.

Le lendemain, les salons de l'ambassade d'Autriche virent arriver successivement tout ce que le faubourg Saint-Germain contient d'aristocratie; c'était une foule brillante et pressée, ^ laquelle l'ambassadrice faisait les honneurs de son hôtel avec cette politesse gracieuse et noble, que bien peu de femmes possèdent à un si haut degré. De tous les sa-

Ions de Paris , celui de l'ambassadrice d'Autriche est peut-être le seul où se soient conservées celte exquise urbanité, cette fine fleur de sociabilité ^ dont la France se vantait jadis d'offrir les modèles à l'étranger.

Vers onze heures , la foule était compacte dans les salons destinés à la danse ; les valses l'emportaient sur la contredanse française , et les valses resserraient les spectateurs dans de fort petits espaces , dans des embrasures de portes ou de fenêtres. A ce moment , la duchesse de Givry fit son entrée, accompagnée par la comtesse de Laruns. Quant au duc , il avait été saisi presque à son arrivée pour faire un quatrième dans une partie de wisth.

Certes, personne en voyant la duchesse de (jivry,'ne se fût douté que la nuit précédente

s'était écoulée pour elle dans les larmes et le désespoir ; son teint était animé , ses joues colorées et ses yeux vifs et brillants ; toute sa personne respirait un air de contentement et de gaieté ; elle était belle , et à la voir ainsi parée, rieuse et presque coquette, on aurait pu la croire heureuse. Elle se vit contrainte à demeurer debout dans l'embrasure d'une porte en attendant la fin de la valse, le groupe d'hommes, au inilieu duquel elle se trouva comme prisonnière , l'entoura d'un cercle dans lequel elle put s'arrêter sans être ni froissée ni étoufiëe ; et quelques jeunes gens profitèrent de l'occasion qui leur était offerte, pour solliciter une contredanse ou une valse. M. de Jumiéges s'approcha de madame de LariftiS, et commença avec cette jeune femme une conversation insignifiante , à laquelle la duchesse de Givry ne parut d'abord faire aucune attention.

— Avez-voLis eu bien Iroid ce matin au bois? demanda-t-il. Votre calèche découverte, quelque beau que fût le soleil, me gelait pour vous, madame.

— Comment, vous nous avezvues, monsieur de Jumiéges? à quel moment? madame de Givry et moi ne vous avons pas aperçu.

— Je le crois , madame , vous étiez toutes

deux fort animées par une conversation sans doute très - intéressante , car vous n'aperceviez personne.

— Pouvez-vous dire que nous n'apercevions personne , nous avons rencontré une foule de gens de connaissance.

— Alors nous autres , et le comte de Jumiéges appuya sur ce mot; nous autres, pauvres malheureux que vous n'avez pas daigné apercevoir , nous dcvous èlrc très-choqués.

— Sans aucun doute, répondit en souriant la comtesse de Laïuns ; et, à votre place, j'en garderais une mortelle rancune. Mais qui donc composait ce nous autres , dont vous faites une association offensée par notre inattention ?

— Ce qui composait ce nous autres, madame, n'en parlez point avec un air si profondément ironique. Car si je vous nommais les gens dont le salut n'a pas été honoré d'un regard , vous comprendriez f[uelle faute vous avez commise.

— Nommez donc , nommez , que nous sachions au moins le nom de nos ennemis.

Tout ce qui précède fut dit avec un air de

joyeux persiflage, et lancé comme un de

es parlages futiles , au moyen desquels la

plupart des soirées sont remplies dans le monde. La duchesse de Givry n'avait point pris part à cette petite guerre, dans laquelle son amie s'était engagée; elle ne s était même point retournée , et continuait à inscrire quelques invitations pour des valses sur le bord de son éventail.

— Vous voulez savoir les noms, madame, continua M. de Jumiéges en élevant un peu plus la voix; sachez donc qu'il y avait d'abord le grand beau marquis du Martelet , le héros de la valse , et vous risquez fort qu'il ne vous invite plus; c'est une célébrité.

Ce serait un vrai malheur, un horrible malheur, répondit la comtesse de Laruns; car le marquis du Martelet est la valse par excellence, mais je ferai ma paix avec lui.

— Je vous le conseille charitablement, re-

prit M. de Jamiéges. Il y a ensuite le comte de Rochelair.

Pour celui-là il peut être fâché s'il le veut , car il ne sait pas même valser 1

— Il est toujours très - élégant et de fort bon goût.

— Tant mieux pour son tailleur. Mais, voyons, qu'y a-t-il encore?

— Moi d'abord, madame.

— 11 y a longtemps que nous sommes en guerre, monsieur de Jumiéges; vous ne pouvez donc pas m'être plus ennemi. Puis après vous...

Après moi , c'est encore une puissance , car c'est Eugène de Ribecourt.

Le comte de Jumiéges s'arrêta, scrutant d'un œil observateur quel effet ce nom, ainsi jeté, produirait sur les deux femmes qu'il tenait eu ce moment sous la domination de sa causticité. La comtesse de Laruns éprouva une vive inquiétude que ce nom , prononcé si près de la duchesse de Givry, n'eût été entendu par elle. Aussi donna-t-elle un autre tour à la conversation.

— La duchesse de Givry avait tout entendu. Cependant elle fut assez maîtresse d'elle-même pour ne point se retourner quand M. de Jumiéges prononça le nom de M. de Ribecourt , mais un tressaillement nerveux parcourut tout son corps, et ses lèvres pâlirent.

— Comment nommez-vous , monsieur d(; Jumiéges , cett(; jolie femme qui s'avance du côté de l'ambassadrice?

— Laquelle , madame ?

— Celle qui lui parle maintenant, qui a une robe blanche avec un bouquet jeté sur le côté, de beaux cheveux noirs nattés avec du velours ponceau.

— . C'est la charmante comtesse d'Arsperg.

— Et qui est, s'il vous plaît, cette charmante comtesse d' Arsperg , car c'est la première fois que je la vois ?

— Vous m'embarrassez beaucoup , en vérité , madame ; la comtesse d' Arsperg est une étrangère fort gracieuse ; sou mari est recommandé et présenté par son ambassadeur.

Yoilà plus qu'il n'en faut pour être bien accueilli partout. K'allons pas chercher plus loin , ce ne serait pas de bon goût.

— Mais, enfin, monsieur de Jumiéges, quelqu'un la connaît-il? chez qui va-t-elle ?

— Je ne saurais , en vérité , répondre à vos questions, madame; mais voici M. de Ribecourt qui passe. Voulez -vous que je vous l'amène , il est plus en état que personne de satisfaire votre curiosité , car il est le plus assidu de ses adorateurs. Je né sais comment fait ce diable d'Eugène, mais il est toujours mieux que personne auprès des beautés à la mode.

La duchesse de Givry ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement plein d'impétuosité. Elle se retourna brusquement; elle était devenue subitement fort pâle, et sa poitrine se gonflait d'une agitation impossible à réprimer. Ses regards se portèrent sur la comtesse d'Arsperg, et pendant quelques moments il ne la quittèrent pas : il y avait dans ces regards une liai ne et une douleur profondes.

La valse finissait , les groupes se séparèrent; la comtesse de Laruns en profita pour entraîner la duchesse de Givrj dans un autre salon.

— Est-ce là , lui disait-elle , cette force et ce courage que tu t'étais promis, ma chère MathildePM. de Jumiéges a dû être surpris de l'émotion que tu as montrée.

— Surpris , lui , M. de Jumiéges. Non ,

Fanny, non ; il m'a tendu un piège , et je ne l'ai pas vu. Non, il n'a pas été surpris ; il l'eût été bien davantage si j'étais demeurée impassible. En n'apercevant pas M. de Ribecourt auprès de moi , il a voulu savoir si nous étions jjrouillés. Sois bien certaine que toute cette soirée il va nous observer; tu ne le connais pas, Fanny : son désir de tout savoir, d'être mieux informé que personne , le rend

quelquefois cruel. Mais maintenant je vais me tenir sur mes gardes , et tâcher de dérouter son observation.

En effet , M. de J umiéges suivit pendant toute cette soirée chacun des pas et des regards de la duchesse de Givry. Il fut profondément étonné de la trouver calme et enjouée comme à l'ordinaire. Seulement, au moment où l'on se rendait dans la salle du souper, elle ne put encore une fois réprimer un mouvement nerveux en voyant passer M. de Ribecourt donnant le bras à madame d'Arsperg.

— C'est cola, se dit-il à p;ii( lui; ils sont Ijiouillés, je m'en doulais; qui nminlenant se mettra sur les rangs pour obtenir le cœur de cette bel!*- (Iiiclicssc ; une rcnmie ne se lance qu'après soM picmirr amant, que l'on

pourrait presque nommer le deuxième volume d'un mari. Il fliut absolument que je me tienne au courant de ce qui arrivera ; et la duchesse de Chalux qui a parié que cette passion durerait encore un an : je vais réclamer le gain de mon pari.

Le comte de Jumiéges chercha la duchesse de Chalux , et , quand il l'eut trouvée, il lui fit part de ses observations , de ses suppositions , de tout ce qu'il savait , de tout ce qu'il ne savait pas. Pendant le souper, les regards du petit groupe qui entourait madame de Chalux se portèrent alternativement de la duchesse de Givry à M. Ribecourt.

Madame de Givry soutint à merveille

cette sorte d'inquisition : elle reprit toute son

éneigieet tout son courage en se; voyant l'objet

d'une attention aussi marquée ; elle fut gaie , I. 10

elle fut causante. Elle étonna ceux cjui avaient cjeviné le petit drame qui s'était joué entre elle et le comte de Ribecourt.

— Cette jeune femme promet , dit le comte de Jumiéges.

— Que promet-elle ? demanda malignement la duchesse de Clialux, croyant embarrasser M. de Jumiéges.

— Oh ! madame la duchesse , répondit-il , elle promet cette noble fermeté qui vous distingue; ces qualités de prudence et de force de caractère que vous avez à un si haut point ; puis, faisant un salut gracieux , il s'éclipsa dans la foule pour aller écouter le plus fécond de nos romanciers, le plus agréable de nos conteurs , que sept ou huit jeunes femmes t'iitouraieut à une petite table. Joyeux souper,

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causerie intéressante, pendantlaquelle posaient les modèles les plus gracieux et les plus coquets.

Après souper le bal reprit de nouveau , et se termina par l'interminable cotillop.

La duchesse de Givry resta jusqu'à la fin , jusqu'à la fin son courage et son feint enjouement se soutinrent; elle combattit noblement. M. de Jumiéges fut obligé de lui rendre justice.

Enfin , vers trois heures du matin , enveloppée dans sa pelisse , elle attendait , retirée dans un coin obscur d'une antichambre faiblement éclairée , que sa voiture lui fût annoncée. Croyant n'être plus aperçue de personne, elle se laissait aller à ses réflexions; elle pensait pouvoir reprendre les bonheurs de

sa tristesse, quand tout à coup une jeune femme, sortant des salons qui achevaient de se dégarnir, et s'enveloppant de ses fourrures, s'approcha du coin où la duchesse se tenait inaperçue , et dit rapidement , à un jeune homme qui passait près d'elle : Demain à deux heures , Eugène.

C'étaient madame d'Arsperg et M. de Ribecourt!...

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