‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Le duc et la duchesse de Givry revenaient tous deux silencieusement vers leur hôtel , livrés à des pensées différentes. Contre sa coutume, le duc ne sommeillait ni ne parlait de son wistli ; de temps en temps il regardait sa femme , qu'éclairait à demi une des deux grosses lanternes placées sur le devant de la berline , et semblait vouloir lui

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adresser la parole; mais cette parole expirait toujours sur ses lèvres. De son côté la duchesse, immobile , les yeux fermés , paraissait plongée dans un sommeil tranquille , tandis que, bien éloignée du repos qu'accusait toute son attitude , son cœur dévorait en secret la plus terrible des peines!.... l'orgueil humilié.... l'amour méprisé.

C'était donc pour l'amour d'une autre femme qu'Eugène de Ribecourt avait rompu le lien qui depuis trois ans les unissait; c'était pour l'amour d'une autre femme qu'elle s'était vue abandonnée sans ménagement , sans délicatesse , qu'elle avait été livrée aux sarcasmes d'un monde railleur. Son àme froissée se révoltait vainement contre sa propre douleur, elle cherchait vainement h s'ailranchir de l'empire de ses regrets; malgré elle , malgré toiilc l;i (orcc de son amour-propre si

profondément blessé, la duchesse de Givry ne venait point à bout de chasser le souvenir du passé , il flottait par - dessus toutes ses résolutions , par -dessus toutes ses colères , comme un rêve doré , dont la fuite navrait son cœur d'amers regrets.

Et pourtant Eugène de Ribecourt l'a indignement trompée, l'a trahie sans délicatesse ; les quelques paroles que la malheureuse duchesse de Givry a entendues indiquent une intimité très - avancée , une intimité que des journées , des semaines , peut-être des mois, ont formée, pour laquelle il a fallu plus d'une conversation, plus d'un rendezvous, et deux jours se sont l\. peine écoulés depuis l'heure qui vit M. de Ribecourt s'arrachant de ses bras comme un ^ amant heureux.

Cette pensée d'une trahison que l'on a sup-

portée sans la connaître est horrible , lorsqu'elle vient torturer un cœur délaissé.

Non-seulement il faut vivre avec l'idée que l'amour que l'on inspirait s'est éteint , qu'il a été remplacé par un autre amour; mais encore il faut songer que l'on a reçu des caresses menteuses , des preuves d'un faux amour, que l'on s'est donnée soi , que l'on s'est livrée tout entière contre les grimaces et les faux semblants d'une comédie infâme, que l'on a prodigué les plus suaves trésors de son amour pour n'éveiller aucun écho, que l'on a eu hâte de quitter vos bras pour courir en des bras plus aimés , pour dire , avec de véritables transports de ces mots passionnés, mentis pour vous.

Cette douleur est du nombre de celles qu'aucune expression ne peut rendre , tout à la fois physique et morale , elle énerve ,

elle broie les organisations les plus frêles comme les plus fortes; elle est du nombre de celles qui entrent profondément dans l'âme , la dépeuplent de croyances , et impriment sur la figure ce cachet indébile , qui accuse la trace et les ravages des grandes passions.

Dans son paroxisme de souffrance , la duchesse de Givry , dont les forces et le courage étaient épuisés par toute une soirée de contrainte et de combats , comprimait les sanglots qui l'étouffaient en froissant ses lèvres de son mouchoir , dans lequel ses dents s'imprimaient convulsivement. Ses yeux ne versaient aucune larme , mais tout son corps tremblait comme agité d'un frisson de fièvre. Elle repassait en sa mémoire les moindres faits, les paroles les moins importantes de sa dernière entrevue avec M. de Ribecourt, et

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chaque souvenir faisait monter à sou front de ces sueurs froides, de honte et de colère, pendant lesquelles la vie semble prête à s'exhaler.

Puis tout d'un coup elle se souvint que son bracelet renfermait des cheveux de l'homme qui l'avait si grièvement outragée ; cette pensée la fit tressaillir , comme atteinte par une commotion électrique; elle se redressa, ouvrit sur-le-champ la plaque d'or qui couvrait ce gage d'amour , et , baissant aussitôt la glace de la voiture par un mouvement prompt comme la pensée, elle l'abandonna sur le pavé aux vents de la nuit.

Et ces quelques cheveux, maintenant si méprisés , avaient fait longtemps sa joie , elle les avait cent fois couverts de ses baisers et de ses larmes, ils avaient reposé sur son sein, elle-

même les sépara de la tête de son amant , et ce fut un jour de bonheur, un jour heureux , dont la date se trouvait consacrée sur l'or du bracelet.

Mais ces cheveux ne sont plus à elle seule , une autre femme en a peut-être aussi coupé quelques-uns dans un jour de bonheur ; une autre femme les porte peut-être, et les presse de ses lèvres , et les baigne de pleurs voluptueux.

Et cette autre lemme est aimée , tandis que la duchesse de Givry , trompée , délaissée , soufî're et s'agite dans les tortures de l'amour humilié.

— Avez-vous trop chaud? demanda \v. duc de Givry quand il vit sa femme baisseï- la glace de la voiture; prenez garde, ce vent

vous enriluniera. La duchesse ne répondit

rien et remonta la glace.

Puis le silence régna de nouveau , jusqu'à l'hôtel de Givry. En descendant de voiture , le duc mit une galanterie inusitée à offrir le^ bras à sa femme. Il releva même , pour le replacer sur la tête de la duchesse , le capuchon d'une pelisse, qui en tombant laissait exposée à l'air froid de la nuit la tête de sa jeune femme.

Si madame de Givry avait pu remarquer les attentions et les soins de son mari , elle en eût été fort amusée, et pour le moins aussi étonnée; car ils formaient un contraste extraordinaire avec sa manière d'être habituelle. Mais la duchesse de Givry ne voyait rien, ne sentait, ni ne percevait rien des choses extérieures. Toute retirée en elle-même, elle

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nourrissait sa douleur et sa colère des aliments propres à les augmenter.

Le duc et la duchesse de Givry montèrent le grand escalier de leur hôtel sans se dire une seule parole , seulement , arrivés sur le palier qui séparait leurs deux appartements, ils s'arrêtèrent, et le duc dit d'une voix basse, et qui parut sinistre à la duchesse , réveillée de ses méditations par l'étrangeté de la demande :

— Renvoyez vos femmes aussitôt que vous serez déshabillée , j'ai à vous parler.

Vingt idées différentes passèrentpar la tête de madame de Givry à cette injonction faite à cette heure et avec un son de voix si mystérieux. Il sait tout, pensa-t-elle; oh ! mon Dieu ! fautil encore que je boive ce calice, que j'ajoute

cette douleur à l'amertume de mes autres douleurs ! faut-il que je subisse cette lionte , d'avoir à rougir, à trembler devant le duc de Givry, pour une faute dont je ne suis que déjà que trop punie! Je lui avouerai tout, se disait-elle à elle-même , en tâchant de prendre une résolution désespérée; je ne veux point mentir comme un laquais pris en faute; il me frappera , il me chassera s'il le veut ; mais je ne me dégraderai pas au point de vouloir racheter une faute par des faux semblants de vertu indignée.

Et la duchesse de Givry était, en se déshabillant, dans un tel état d'agitation, que sa femme de chambre crut devoir lui demander si elle se trouvait souffrante.

Non, lui fut-il répondu , je n'ai rien, laissez-moi , vous pouvez vous coucher.

La femme de chambre sortit et la duchesse de Givry demeura seule, étendue dans un fauteuil, attendant Vexphcation terrible qu'elle croyait imminente. Chaque minute qui s'écoulait ajoutait à ses inquiétudes et à ses agitations; tantôt son sang montait rapidement vers son cœur et produisait une sorte d'étouffement spasmodique; tantôt, au contraire, il fuyait du cœur vers les extrémités; alors un froid mortel glaçait sa poitrine, puis les pulsations de ses artères se succédaient avec une telle force et une telle rapidité, quelles s'entendaient comme la marche des secondes dans une horloge. Un quart d'heure s'écoula dans cette inquiète attente, un quart d'heure entier la duchesse de Givry souffrit cette agitation de l'incertitude; le courage lui arrivait tout d'un coup , et l'abandonnait ensuite pour la laisser plongée dans une faiblesse, contre

laquelle sa force morale était impuissante à se révolter. Elle passait alternativement clu teint le pli|s coloré au teint le plus pâle.

Enfin les pas flu duc de Givry se prent entendre dans les salons qui précédaient la cliambre à coucher de la duchesse; alors il y ei^t çjans le cœur de cette femme si éprouvée comme une suspension d'existence, comme une cessation de douleurs, il y eut ce moment de calme lourd et étouffant qui, à l'approche des grands orages , se répand sur la nature.

Orages de la vie , il en est ainsi à votrp approche , vos plus violentes tempêtes sont annoncées par des jours d'un câline et d'ui^ i)onli('iir lVaj)pés (fune sorte de vague inquiétutle, comme une seule note triste tlaps une harmonie de fête.

LA DUCHESSE. |ff

Quand le duc de Givry eut ouvert la port^ de la chambre à coucher, il éteignit la bougie dont il s'était éclairé, et vint s'asseoir sur une chaise , à côté du fauteuil dans lequel sa malheureuse femme, sans forces, sans courage, décolorée, comme une belle statue de marbre sur un tombeau, demeurait incapable du moindre mouvement; elle eût vainement essayé de soulever ses bras et ses mains alourdis, ils étaient fixés , par une faiblesse mortelle , aux bras du fauteuil qui leur servait d'appui. Ses lèvres, faiblement agitées, n'auraient pu trouver de paroles.

II y eut un moment de silence.

— N'êtes vous pas étonnée, madame, dit le duc de Givry en parlant presque bas , de me voir ici à cette heure?

Madame de Givry voulut répoudre un mot,

mais il lui fut impossible de se faire entendre.

Le duc continua.

— Depuis trois ans l'entrée de votre chambre m'est interdite, j'ai dû respecter votre santé compromise, me disiez- vous. Cette séparation volontaire m'a beaucoup coûté.

Et le duc de Givry s'empara de la main de sa femme qu'il voulut serrer entre les siennes, mais elle la retira par un mouvement brusque et saccadé , et leva ses yeux effrayés vers son époux.

— Oui, Matliilde, cette séparation m'a beaucoup coulé; elle a mis du froid entre nous, elle a rompu des habitudes, dont le charme était un des bonheurs de ma vie. Pendant trois ans j'jii vaiiuMiient attendu qii'uiK,' parole de vous lit cesser l'exil dans

lequel vous me teniez, et cependant votre santé allait chaque jour se raffermissant; chaque jour j'admirais comme vous vous embellissiez d'un éclat nouveau. Aujourd'hui , chère Mathilde,la sohtude dans laquelle vous m'avez relégué doitcesser ; jamais je ne vous vis si belle, si fraîche et si animée que pendant tout ce bal, que nous venons de quitter. Et me voilii près de vous, heureux de m'y retrouver, oh, bien heureux!!

La duchesse de Givry , dans le profond étonnement que lui causaient les paroles de son mari, ne put d'abord eu croire ses oreilles ; ainsi donc, tout ce qu'elle avait redouté , tout ce à quoi elle s'était préparé, n'existait pas, n'avait jamais existé que dans son imagination inquiète; ainsi donc, toutes les tortures de son attente ne lui avaient pas offert la perspective «le hi réalité. Il lui fallait font

à coup passer, d'une crainte dont elle avait subi la poignante préface, à la crainte d'un aiiti'e danger qui pour elle se montrait comme uiie flétrissure , comme un malheur plus grand que tous les malheurs qu'elle avait rêvés.

Elle ne put, au premier instant, rien répondre à cette demande de son mari; elle ne put repousser cette revendication de ses droits, qu'il faisait si positivement; mais quand elle sentit les lèvres du duc de Givry s'appuyer sur sa main, quand enfin elle eut bien compris la situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux , elle se leva de sou fauteuil, prompte, et décidée à employer le peu de forces et de raisons qui lui restaient h se défendre contre des volontés qui lui faisaient horreur.

La duchesse fie Givry n'ignorait pas

que M. de Givrj, d'un caractère faible dans l'habitude de la vie, devenait tenace, violent et résolu, quand ses goûts, ses passions ou ses volontés , se trouvaient compromis , elle savait que dans ces occasions toute son éducation d'homme de bonne compagnie pouvait disparaître , pour faire place à la rudesse de l'homme guidé seulement par ses instincts ou ses appétits grossiers. Aussi essayat-êlle d'abord une défense qui pendant trois ans lui avait réussi.

— Je ne suis vraiment pas bien , je sounre , monsieur le duc ; cet air de gaieté et de force que vous avez cru remarquer en moi pendant la fête de l'ambassade d'Autriche n'était qu'iihe excitatiori momentanée , mais je souffre vraiment.

En finissant ces dernières pâibies, lé son

de sa voix trahissait une émotion <3t une terreur profondes.

Le duc de Givry demeurait calme et souriant.

— Vos souffrances, clière Matliilde, sont vapeurs de jeunes femmes, folles imaginations; vous vous montez la tête à propos de rien, puis vous vous croyez souffrante; et pourtant vous allez partout, vous courez les hais, les soirées, et vos joues sont fraîches, et nulle fatigue ne vous arrête.

— Non , monsieur, non , mes souffrances ne sont point de folles imaginations; regardez comme je suis pâle et comme je trcmhle en ce moment.

La duchesse de Givry commençait à Hiv

vivement alarmée , elle se tenait debout devant son mari , et en efifet son visage était pâle d'un blanc mat, et ses lèvres et tout son corps tremblaient presque convulsivement.

— J'aperçois, répondit l'impassible duc, une femme effrayée, mais je ne saurais vous croire ni malade ni même souffrante. Cbère Mathilde, pourquoi cette terreur à me voir ainsi près de vous? Quel enfantillage, ajoutat- il, prenant la résistance que sa femme apportait à ses caresses les plus inoffensives pour une timidité exagérée.

Et il s'avança vers elle d'un air souriant et heureux.

— Laissez-moi , laissez-moi , monsieur le duc, cria-t-elle d'une voix entrecoupée.

Le duc s'avançait toujours et saisit sa main.

■ — Laissez-moi donc, monsieur le duc, répéta-t-elle , voulez-vous que je sonne nia femme de chambre, que je fasse un éclat. Oh ! laissez-moi.

Surpris de cette résistance opiniâtre , irrité de ce qu'il considérait comme un caprice de sa femme , le duc de Givry quitta le ton calme qu'il avait conservé jusqu'alors, et peu à peu la colère s'empara de toute sa personne.

— Vous voulez sonner, Mathilde, vous avez dit que vous vouliez sonner, appeler votre femme de chambre , faire un éclat , me rendre la fable de nos gens , vous n'y pensez pas, Mathilde, vous oubliez donc qui je suis

— Non, monsieur le duc , non , je n'oublie rien , mais laissez-moi seule dans ma chambre ;

il est bien tard, je suis lasse , je suis souffrante ;

oh! laissez-moi, je ne veux pas que vous

restiez ici cette nuit.

— Vous ne voulez pas, madame? répondit le duc de Givry, en se levant ; ali ! vous ne voulez pas?

— Non , monsieur le duc , non, non , je ne veux pas. Et sa tête se perdait à force de souffrances et de craintes.

— ■ Vous ne voulez pas, madame, et moi, de mon côté , je ne veux pas céder à ce que je considère comme un caprice hors de saison , croyez-moi , Mathilde , ce caprice a été assez respecté par moi pendant trois années, il est temps d'y mettre un terilie.

Et M. de Givry, saisissant les deux mains

de sa femme, l'attira vers lui, malgré toutes

ses résistances.

— Ecoutez-moi au moins, monsieur le duc , écoutez-moi , lui criait-elle ; laissez-moi un instant que je vous parle; car il faut absolument que je vous parle.

— Je n'écouterai rien, répondait le duc de Givry, qui avait repris un air tendre depuis qu'il voyait l'impossibilité de résistance de sa femme, je n'écouterai rien, chère Matliilde.

— Oh ! si , vous m' écouterez , vous voudrez entendre ce que j'ai à vous dire ; laissezmoi un instant, un seul moment, vous voyez bien que je suis en votre pouvoir, je ne sonnerai pas , monsieur, je ne chercherai

point li m'échappcr, d'ailleurs à quoi cela

nw servirait-il?.... Demain, après-demain,

tous les jours , vous pourriez me punir d'avoir mal tenu ma promesse.

— Que pouvez-vous avoir à me dire , Matliilde, que vous ne m'ayez déjà dit ?

La duchesse de Givry reprit quelque espérance en voyant son mari vouloir discuter avec elle ses moyens de défense.

— Ce que je puis avoir à vous dire , monsieur, mon Dieu , je veux vous dire que véritablement je ne suis pas bien, que je souffre, que c'est peu généreux à vous de tourmenter ainsi une pauvre femme qui vous supplie

— Vous savez, ma clière, répondit M. de Givry d'un air souriant, que je ne crois point à vos souffrances; jamais, ma paiole d'hon-

neur, vous ne me parûtes ni si forte. . . ni si jolie , ajouta-t-il , en donnant à ses yeux une expression qui rendit à madame de Givry toutes ses craintes.

Et de nouveau , comprimant ses faibles efforts, il l'attirait vers lui.

— Encore quelques jours , murmura-t-elle dans l'agonie de son inquiétude.

— Pas une heure, chère Mathilde, si vous n'avez autre chose à m'opposer, que les faibles raisons que vous venez d'employer.

Il y eut alors un moment de lutte ; la jeune duchesse, rassemblant toutes ses forces pour un dernier efibrt, s'échappa des bras de son mari, et se réfugiant à l'autre extrémité de S£^ chambre.

Oh ! vous m'écouterez , lui dit-elle d'une

voix mourante ; vous me forcez à tout révéler,

vous me forcez , monsieur le duc , à nous

briser le cœur à l'un et à l'autre vous le

voulez vous êtes bien cruel pour moi

Restez à votre place je vous parlerai

Puis , si vous voulez ensuite prendre une malheureuse victime, vous la briserez

vous en ferez ce que vous voudrez, je ne

me défendrai pas.

— Calmez- vous , si cela est possible , Mathilde , calmez- vous et parlez , je vous écoute ; et le duc de Givry retomba assis sur le fauteuil qu'il venait de quitter.

— Que je me calme.... que je me calme... Les hommes ne comprennent rien , ne devinent rien ,....oli! mon Dieu ! mon Dieu!... mais c'est horrible.

Quelques secondes s'écoulèrent, les sanglots de madame de Givry se faisaient seuls entendre; le duc attendait toujours , impatient et calme tout à la fois.

— Monsieur le duc, que diriez-vous, demanda enfin madame de Givry en venant se placer désespérée , mais résolue , devant lui ; que diriez-vous , monsieur le duc, si votre femme vous avait trahi ?

— Cela n'est pas possible, Mathilde, s'écria-t-il , et par un mouvement d'une violence subite il s'était levé, s'emparant des bras de sa femme, qu'il serrait horriblement dans ses mains contractées.

— Eli bien 1 monsieur, chassez-moi, tuezmoi, couvrez-moi d'opprobre et de mépris; mais ce que je vous dis est vrai , je vous ai

LA DUCHESSE. Ml

trompé , j'ai donné mon cœur et ma personne à un autre homme.

De ces deux êtres si différents , l'un plein de forces et de courage jusqu'alors, l'autre faible et indécis , presque sans caractère dans les circonstances ordinaires de la vie ; la position était bien changée.

La résolution qu'avait montrée madame de Givrj, pour faire un si triste aveu k son mari, s'évanouit; une fois qu'elle eut tout dit , elle trembla devant la juste colère qu'elle avait excitée , et , s'atfaissant sur ellemême, elle tomba, moitié assise, moitié à genoux, devant fhomme auquel elle reconnaissait le droit de se montrer juge sans pitié ; un gémissement sourd sortit de sa poitrine , et toutes ses forces l'abandonnèrent. La fureur du duc de Givry n'eut d'abord aucune

borne ; elle se montra terrible et lâche dans son expression, elle accabla la maîhqiireuse, étendue presque sans connaissance sur le parquet, des ëpitliètes les plus violentes et les plus grossières. L'homme de bonne compagnie n'existait plus. L'insouciance et le défaut d'énergie, qui distinguaient habituellement le duc de Givry, avaient fait place à un emportement qui manquait de mots pour s'exhaler. Il se sentait profondément malheiK reux , mais son malheur fut sans dignité , saiis noblesse ; il ne lui vint pas à l'esprit une pensée généreuse , il ne lui vint pas à la bouche un mot de pardon ou de pitié, il abusa du pouvoir dont il se sentait revêtu , et en abusa en homme dénué de caractère et de délicatesse. Il ne frappa point la duchesse (1(3 Givry, mais, la soulevant rudement de terre, il la froissa cntie ses mains ciispées par la rage.

— Vous êtes une ignoble créature, vous êtes une malheureuse, lui criajt-il; mais vous payerez par toute une vie de douleurs la honte que vous imprimez à mon nom. Vous m'avez trompé, vous avez abusé de ma confiance; dites donc maintenant, dites donc quel est votre complice ; vous comprenez bien qu'il faut que je le sache- La duchesse de Givry ne répondit pas.

— Le nommerez-vous , Mathilde, le nommerez-vous , femme perverse; et les éclats de la voix du duc de Givry retentissaient de manière à réveiller tout l'hôtel.

— Monsieur, répondit enfin madame de Givry, je vous ai trompé , je vous ai trahi , mais tout est fini ; mais celui que vous appelez mon complice m'a lâchement abandonnée.

— ■ Oh ! tant mieux, vous souffrez du moins , vous êtes punie par le mépris que vous inspirez.

A ce moment le duc et la duchesse de Givry se trouvèrent face à face, et tous deux tremblaient sous l'impression des passions diverses qui luttaient en eux. La duchesse de Givry s'était attendue à toute la fureur de son mari; cependant celle qu'il laissa éclater la brisa comme un vent d'orage brise un roseau. L'homme faible, qui s'abandonne aux mouvements d'une colère , même juste dans ses motifs , dépasse bien vite toutes les bornes ; il n'a pas en lui cette force dont l'homme de caractère dispose en de pareils instants, pour ne pas descendre jusques à d'ignobles fureurs, il s'enivre de l'abus d'une vigueur factice, dont son Ame se revêt en se dégradant, et ne s'arrête que lorsqu'épuisé

LA DUCHESSE. igj

il sent l'impossibilité de plus de violences.

— Vous croyez, madame, vous croyez être quitte de moi pour cet aveu dont vous m'avez flétri; non, non pas, s'il vous plaît; moi aussi j'ai à vous parler, et il faut que vous m'écoutiez, que vous subissiez votre honte. Je vous ai épousée, madame, parce que mon nom réclamait un héritier, parce que je me faisais vieux, et que je ne voulais pas mourir sans enfant; vous m'avez accepté, vous, méprisable créature, pour mon titre de duc, et vous lavez déshonoré. Livrez-vous comme une courtisaneà tous vos amants, ma^ dame, mais moi aussi je vous traiterai en véritable courtisane

—Oh ! monsieur, dit faiblement la duchesse de Givry avec un mouvement d'horreur.

— Oui , madame , en coiutisanc , reprit

son mari en riant d'un rire guttural plus effrayant que toute sa colère , vous êtes entrée dans riia maison pour lui fournir un héritier; eh bien, cet héritier, je îe veux; jusqu'à ce que vous ayez réalisé mon espoir, vous me subirez, nous nous subirons tous deux; après, madame, après, vous serez maîtresse de vous ; mais je vous garderai , je veillerai sur vous , tant que l'avenir de ma famille ne sera point assuré ; révoltez-vous , débattez-vous, montrez-moi toute la haine que je vous inspire , à vous permis, madame.

Alors il saisit la malheureuse duchesse pâle et inanimée dans ses bras, et l'emporta comme une proie , en lui criant à l'oreille :

— Vous êtes k moi, madame; vous vous êtes abaissée inutilement.

Les Ibrces et le courage de la duchesse de

Givry étaient épuisés par cette horrible lutte ; elle ferma ses yeux pour ne point voir la figure irritée de son mari, mais il ne lui échappa pas une plainte , elle ne résista plus.

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