REFLEXIONS
Quel hideux otéaii est ce donc ({ue la vie? Alf. de Musset.
Cette nuit fatale fut , dans l'existence de la duchesse de Givry, un de ces moments décisifs dont le souvenir ne se perd jamais ; son âme en demeura assombrie, et toutes ses joies comme paralysées. La pensée de l'abandon qu'elle avait subi devint moins poignante auprès de la nouvelle douleur dont l'idée seule lui était une torture ; ou plutôt tous ses cha-
grins, fondus en un seul faisceau , s'aigrissaient entre eux , se prêtaient une excitation mutuelle. L'idée d'avoir eu à rougir devant M. de Givry, de s'être humiliée vainement , la révoltait contre lui et contre elle-même. Elle se rappelait, avec un affreux sentiment d'orgueil outragé, les épitliètes injurieuses dont il l'avait accablée , le mépris dont il l'avait couverte , et cette fureur devant laquelle elle était restée muette et tremblante.
Elle s'en voulait surtout d'avoir pu un seul moment compter sur la générosité de l'homme qu'elle avait choisi pour époux, et ces caresses méprisantes, et cette violence brutale sous laquelle elle se sentait encore frémir, tous ces souvenirs achevaient de la briser.
Unelémme peut tout supporter, pardonner tout, (.'t trouvera tic iJiKkilgeucc! en son cœur
pour toutes les fautes , pour tous les emportements de l'homme qui fera croire k son amour; elle excusera souvent les choses les moins excusables; une trahison infâme peut même quelquefois se faire pardonner, car le cœur des femmes est un abhiie de miséricordes dans lequel elles aiment à puiser. Mais aucune puissance, ni divine ni humaine , aucun repentir, n'auront la possibilité d'effacer en leur âme le souvenir d'un mépris qu'on leur aura jeté à la lace. Jamais elles ne pardonneront à l'homme qui les aura humiliées , qui les aura souffletées d'une désfradation méritée ou non méritée.
Car elles comprennent parfaitement que le jour où elles sont forcées de subir le joug de l'humiliation , ce jour-là tout leur éclat s'évanouit , leur puissance morale , la seule qu'elles exercent, est morte, tous les repentirs du monde ne pourront leur rendre ce prestige
qu'une parole de mépris leur aura ôté. Si des liens impossibles à rompre les attachent à l'homme dont la colère sera tombée sur elles en offensantes paroles, alors commencera une guerre envenimée de tous les jours , de toutes les heures , de tous les instants. Alors la paix de l'intérieur, cette paix, qui fait la vie calme et heureuse, disparaîtra pour jamais.
Il ne se trouvera plus dans ce ménage, ainsi souillé par un emportement quelquefois peu généreux, souvent irréfléchi, que deux camps ennemis, où se forgeront des armes acérées à l'usage d'une haine désormais incessante.
La duchesse de Givry, pour la première fois de sa vie , sentait Je besoin de la haine , elle comprenait le bonheur d'une vengeance calculée ; non de ces vengeances qui se résolvent par le poison ou par un coup de poi-
^nard ; la civilisation profonde du XIX« siècle a répudié ces moyens que les classes inférieures de la société emploient , seules encore , dans leurs passions énergiques. Mais la duchesse de Givry calculait sa haine en vengeances mordantes, acérées, de toutes les minutes; il lui aurait paru monstrueux de se défaire de son mari , qui l'avait si mortellement offensée , par un assassinat ; mais elle souriait à l'idée d'empoisonner chacun de ses jours par des doutes et des soupçons sans cesse renouvelés. Il m'a traitée comme une fille, se disait-elle, il a abusé de l'aveu que je lui faisais dans l'amertume de mon âme , et par cela même il m'a dégagée de l'obhgation du repentir, il a étouffé en moi les derniers sentiments d'affection qui survivaient entre nous.
Puis la malheureuse duchesse de Givry se faisait honte k elle-même, elle sentait quel
joug flétrissant elle avait rivé sur elle en avouant sa faute au duc de Givry, qui n'avait compris dans cet aveu que la possibilité d'en abuser. Maintenant il lui faudra subir la volonté des désirs, sans amour, sans affections, de son mari.
Et rien au monde ne corrompt plus le cœur d'une femme que cette soumission passive , cette abjecte condition d'esclave de harem , à laquelle parfois elles se trouvent contraintes.
Quant au duc de Givrj, son énergie, sa colère , ses fureurs , s'étaient éteintes , il aurait voulu revenir sur toute cette scène nocturne, rétracter des expressions dont sa femme , il le sentait bien, avait dû se trouver blessée. Il lui semblait l'avoir reconquise, il désirait que le calme et la paix revinssL'nt , aussi se sentait-il disposé à foubli des conlidences qu'il avait reçues.
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Toutes ces tentatives en réconciliation échouèrent devant la froideur impassible de madame de Givry ; ni les attentions , ni le silence de son mari sur le passé , ni le som qu'il prenait d'éviter toute récrimination, rien n'eut le pouvoir de calmer l'ulcération profonde de cette jeune femme, aigrie et malheureuse.
— Vous êtes le maître de ma personne , monsieur le duc , lui répondait-elle quand il la suppliait de jeter un voile d'oubli sur le passé ; vous êtes maître de ma personne, et vous le savez , vous m'avez convaincue de vos droits, vous m'avez menacée de me traiter en courtisane; j'attends, monsieur, l'effet de votre menace ; je suis soumise, monsieur; c'est une justice que vous devez me rendre, je ne murmure contre aucune de vos volontés, aucun de vos ordres; que désirez-vous de plus?
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Une figure froide et sérieuse avait succédé, chez la duchesse de Givry, à une physionoipie vive et anmiée. Quand M. de Givry et elle restaient par hasard seuls dans leur hôtel, il s'établissait de ces silences de plomb que l'oiî ne trouve ordinairement que dans la maison des trapistes; les repas se passaient également en silence, ou si le duc de Givry adressait la parole h sa femme, celle-ci répondait par Tui simple monosyllabe.
De cet état de choses il finit par résulter que tous deux fuyaient leur intérieur, et que le duc se trouva le plus malheureux des deux , parce qu'il fut la victime d'une guerre à mort qu'il aurait voulu détourner.
i^a comtesse de Laiims , conlidente des peines les plus secrètes de son amie , s'ellorca delà rajnener à plus d'indulgence; elle cher-
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cha (Ips excuses à la conduite du duc de Giyry, dans )a douleur qu'avait dû lui causer la révélation des torts de sa fer^ime ; elle le montra reypnu à des sentiments généreux , et pour en faire foi, elle s'appuya du silence qu'il avait gardé, depuis la terrible nuit, sur les erreurs dont il avait reçu l'aveu.
— Songe , disait-elle , ma bonne Matliilde , que c'est ton mari qui aurait le droit d'être irrité, car tu fus coupable envers lui; s'il a eu des torts, ils n'ont été que passagers, et leur pycuse est dans la douleur mênie que tu lui as capsée, dois-tu lui garder de la haine pour l'emportement d'une exaspération qu'il n'a pu retenir? Je sais que ses paroles et sa conduite ont eu quelque chose dhumiliant pour toi; mais le duc de (livry, ma chère, est un homme faible , sans énergie , sans caractère , sa colère est comme un torrent , il fuit qu'elle brise ce
qu'elle touche, elle ne sait point garder de juste mesure; ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, il se le reproche amèrement quelques heures plus tard , je le parierais. Peux-tu donc lui demander qu'il conserve dans son langage la dignité et les ménagements que la femme la plus coupable est encore en droit d'exiger ? Tu es dans une mauvaise voie, ma chère amie ; arrête-toi \ n'écoute pas ta folle tête , ne te prépare pas de nouveaux repentirs.
— Tu ne me comprends pas , Fanny, lui répondait madame de Givry, tu ne comprends pas la cause de la haine mortelle que j'ai vouée à M. le duc de Givry, qu'elle soit juste ou injuste suivant le monde, peu m'importe; je soiillre, Fanny, je souflre honiblement, ne ine demande pas un calme que je ne puis avoir, ne me parle pas raison comme vous
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l'entendez, vous dont rien ne trouble la vie.
Vous qui ne fûtesjamais coupables, vous avez gardé toutes les illusions de votre cœur, toutes les vertus de votre âme , vous avez toutes vos croyances; moi, Fanny, je suis une malheureuse femme que l'on peut humilier sous le poids de sa faute; moi je suis une malheureuse femme qui , depuis le jour de son fatal mariage , a vu détruire une à une toutes ses illusions , toutes ses croyances. J'ai trompé mon mari , c'est vrai , je le lui ai avoué à luimême ; mais de quelque nom d'indignation que tu veuilles me nommer, rien ne m'empêchera de te dire que je ne peux pas avoir de repentir de ma faute.
— Oh, Mathilde! tu ne descends pas de bonne foi dans ta conscience.
— Si , Fanny, ^i , j 'iuteiiogc ma conscience ;
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elle me dit que j'ai commis une grande faute; d'un autre côté j'interroge mon cœur, ... et voistu, pauvre amie , ... si tout ce qui s'est passé était à recommencer, je le recommencerais, je consentirais à toutes les douleurs , à toutes les humiliations que j'ai souffertes , pour ces trois années de bonheur que rien ne peut ôter de ma pensée.
Tu commences peut-être à comprendre mantenant pourquoi je hais le duc de Givry; ce n'est point parce qu'il m'a laissé voir tout son mépris, ce n'est point parce qu'il m'a forcée à m'humilier par l'aveu d'une faute , non ; il aurait pu me battre, et plût à Dieu qu'il l'eût lait, je ne me serais point récriée, (.'t je crois en vérité que je le lui aurais pardonné.
Mais ce qui est odieux, ce qui est infâme, ce qui révolte mon cdin.^ ce qui me remplit
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de haine, Fanny, à ce point que le rappeler seulement est une véritable torture ; c'est qu'il m'ait pnse,moi, moi brisée par la honte, par la douleur, par une lutte cruelle, et qu'avec des paroles flétrissantes à la bouche il ait abusé de sa force et de ma faiblesse pour reprendre ses droits d'époux, quand il savait qu'un autre que lui avait possédé mon cœur et toute ma personne , quand il savait , par ma répugnance même , l'horreur que m'inspiraient les tendresses dont il m'accablait.
Ohî vois-tu, Fanny, cet homme-là est infâme, il m'a ravi le triste bonheur de mes mélancoliques souvenirs; je n'ose plus penser, je n'ose plus revenir vers le passé , parce que , entre ce passé et tnoi, se trouve la fatale nuit, la nuit exécrable; si je n'avais pas le besoin d'une vengeance de tous les jours , si je ne sentais pas le bonheur de haïr, mais , mon Dieu !
il n'y aurait plus rien en moi; cet homme a tout détruit; il me faut du bruit, le mouvement , l'enivrement du monde , il ne faut pas surtout que je m'abandonne à mes pensées.
Il n'y a plus rien de bon en moi , je le sens, Fanny ; ce n'est pas ma faute, tous mes rêves de jeune fille et de femme ont été brisés; pour que je me sente vivre, laisse-moi haïr. M. de Givry a bien mérité ma haine, il a corrompu mon cœur, il l'a changé. Seulement, quand tu me verras folle, inconséquente, coquette, prends-moi en pitié , et pense que ton amie souffre , que son âme est navrée.
*— Mais, chère Mathildc, sais-tu que tu te perdras tout à fait dans le monde , sais-tu que tes coquetteries et tes inconséquences com- UM'iiccul à faire le Mij<.'l iU'> couvcrsalioiis.
Et que me fait le monde! répartit la
duchesse de Givry en fondant en larmes;.... garde-moi ton amitié, Fanny, et ne méjuge pas trop mal.
— Qui , moi , INIatliilde , oh 1 sûrement , je t'aimerai toujours, car tu es ma sœur, tu es une pauvre enfant bien malheureuse.
— Oui , bien malheureuse , Fanny , aimemoi et sois indulgente; près de toi je puis pleurer, et voilà les premières larmes que je verse depuis la nuit....
— Tais-toi, tais-toi, n'en parlons plus; silence, vous êtes malade , madame, laissez-moi vous soigner.
Et la comtesse de Laruns se mit en effet h entourer de lantde soins et de t;iiil de preuves
202 MADAME LA DUCHESSE, de tendresse la duchesse de Givry , qui s'était renversée sanglotante sur un canapé , qu'elle apaisa peu à peu la crise nerveuse à laquelle elle était en proie.
On eût dit, à les voir toutes deux , une mère berçant son enfant bien-aimée, sa fille tendrement chérie , et cherchant à endormir ses douleurs.