POLITIQUE
Voilà ma pari de royauté.
A> Barbier.
Lbs soirées, les bals et les concerts se succédaient rapidement, et partout la duchesse de Givry apparaissait coquette, gracieuse, vive, enjouée; elle commençait h être citée dans le monde comme une des femmes les plus brillantes et les plus à la mode; la cour de ses adorateurs, des jeunes hommes qui s étaient attachés h son char, grossissait de jour
en jour. Pour tous elle avait de gracieux accueils , mais aucun ne parvenait à se faire distinguer d'une manière particulière.
La jeunesse du faubourg Saint-Germain se divisait alors en plusieurs classes fort distinctes, sur lesquelles il ne sera pas inutile de jeter un coup d'œil d'observation, et sans sortir des bornes imposées par le cadre rétréci d'un roman de mœurs ; il sera possible de faire comprendre la position exceptionnelle du faubourg Saint-Germain , et surtout celle de la jeunesse de ce faubourg , partie intéressante de notre sujet; car sur elle repose tout un avenir, en elle est enfermé le germe d'une ère nouvelle , ou d'une décadence irrémédiable.
Après la révolution de i83o, un nouveau principe politique plaça sur le trône une royauté nouvelle aussi. Sortie des ruines d'un édifice
abattu par un grand mouvement populaire , elle dut nécessairement s etayer sur l'élément auquel elle devait son élévation. Deux questions, non pas neuves , mais plus vivaces, surgirent, pour le faubourg Saint-Germain, de tous ces grands débats , une question de principes, une question de personnes. La famille qui descendait du trône, pour regagner une troisième fois les tristes abris de l'exil , emportait avec elle ses regrets et ses sympathies; mais en quittant la terre de France elle n'emportait pas le principe conservateur, elle ne faisait point que l'élément aristocratique, ou de quelqu'autre nom qu'on veuille l'appeler, ne demeurât fixé au sol et luttant dans l'arène; elle ne faisait pas que le mouvement progressif qui entraînait la nation dût tout à coup se trouver veuf d'une des grandes parties essentielles dans tout contrat d'intérêt national. IMalheureusement le faubourg Saint-Germain, et
par contre-coup d'imitation, presque tout le parti conservateur de France , confondant la question de principes et la question de personnes , se retira liors de l'action constitutionnelle ou gouvernementale , et sembla donner sa démission politique.
Le faubourg Saint-Germain , en perdant ses positions à la cour de la restauration, crut tout perdu, et ce fut une grande faute que celle qu'il fit de se séparer du peuple , qui s'apprêtait à entrer par une porte plus large dans la discussion de ses intérêts politiques.
Le faubourg Saint-Germain , plus que tout autre fraction de la société française, représente la grande propriété; le jour où il s'abstint de se présenter aux élections, la grande propriété dut nécessairement se trouver eu iiiiiiorilé, et ce fut un mal, dont, quels que
soient les événements qui surviennent, la France aura peine à se remettre.
Les chambres, l'armée, la magistrature, l'administration, se dépeuplèrent de tout ce qui , en province , appartenait au parti conservateur, de tout ce qui à Paris appartenait au faubourg Saint-Germain. Puis, tous ceux qui avaient ainsi renoncé k des carrières brillamment commencées ou glorieusement parcourues, revinrent au coin de leurs foyers, se croisèrent les bras et attendirent.
Alors on vit, spectacle étrange, toute une jeunesse vive , ardente , élevée pour factivité et le mouvement des affaires publiques, plongée dans une inaction complète, par la démission que le parti auquel elle appartenait avait cru devoir donner, et qui l'enchaînait
d'un lien d'amour-propre et d'honneur.
Cependant cette jeunesse , ainsi privée des moyens d'employer son activité , même en se jetant dans les débats parlementaires, qui se trouvaient également lui être interdits , chercha, abandonnée à elle-même, ce qu'elle nomma un moyen de tuer le temps ; quelquesuns se mêlèrent de sciences ou de travaux littéraires, se hasardèrent aux discussions périodiques de la presse, et s'y créèrent un nom sur la brèche des débats constitutionnels, ainsi que leurs pères s'étaient créé le leur sur les champs de bataille de la monarchie.
D'autres , et ce fut le plus grand nombre , vinrent former cette phalange brillante et inoccupée dont se trouvèrent inondés les salons du monde ; ceux-ci visèrent aux honneurs du titre d'iiommes h la mode , de causeurs spirituels, et ce hit un déplorable résultat d'un faux point de vue politique que cet amortis-
LA DUCHESSE. 2ii
sèment de jeunes intelligences au profit tie l'intérêt égoïste des salons de Paris. Les femmes du monde purent seules se réjouir de cette nécessité inactive , qui leur renvoyait une cour plus nombreuse d'adorateurs.
A cette époque on vit encore se former des clubes où se casernèrent tous ceux qui, privés de carrières , ne se sentirent cependant ni la volonté du travail littéraire , ni le goût du monde.
Quelques-uns , en petit nombre , se retirèrent dans leurs provinces et, ceux-là, regagnant l'induence que leur nom, leur fortune, leur position devaient y acquérir, comptèrent pour quelque cliose encore dans les luttes djes partis.
L'opinion du faubourg Saint-Germain classait en différentes fractions sa jeunesse , et
le nom de purs par excellence fut accordé à ceux qu'un isolement complet de la chose et des débats publics mit complètement à sa disposition.
Ces purs par excellence eurent pour perspective, la gloire des aventures romanesques, !a célébrité, l'éclat de ce qu'on nomme des bonnes fortunes, l'espoir d'arriver quelque jour au titre de héros de salon , de chef de h/ashion de telle ou telle coterie.
Madame de Givry, avec son nouveau caractère de femme à la mode , avec son brillant extérieur de fine coquetterie, devint bientôt la divinité de ce monde d'intérêts mesquins, le but des hommages de tous ceux
qui , par état , semaient leur cœur sur les tapis
(le tous 1rs sillons.
Ces hommages, ces coquetteries, celte ne-
tivité des riens élégants dont se composait sa vie, lui apportaient, sans l'intéresser, une distraction bruyante dont elle s'étourdissait. Dans le vide où se trouvait son cœur, elle ne prévoyait pas qu'un jour elle piit compter en remords , cette dissipation qui le desséchait. Les déclarations , les billets plus ou moins bien tournés de ses adorateurs", pleuvaient cliaque jour à son lever, et, sans rien accorder , sans rien promettre, elle ne décourageait personne.
La duchesse de Givry, calme dans son imprévoyance, jouait à ce jeu si dangereux, piège séduisant où finissent parse perdre toutes celles qui veulent l'essayer et qui croyent être sures de demeurer toujours maîtresses de sa direction.
Le monde, qui ne demantle pas mieux que
de supposer vraie une calomnie , pourvu que
cette calomnie prête à son amusement ,
nomma bientôt, comme amant déclaré de la
duchesse de Givry, celui de tous les hommes
qui lui faisaient la cour, qu'il sut le plus admis
dans son intimité. Comme le principal, on
cita M. de Balandry, jeune élégant , réputé
homme à bonne fortune , et qui se prêta de
fort bonne grâce au rôle qu'on lui assignait ;
il affecta de garder un silence de bon goût
toutes les fois qu'il fut question devant lui de
la duchesse de Givry ; on le voyait souvent
avec elle, soit aux opéras, soit au bois de
Boulogne, et personne n'ignorait qu'il était
le plus assidu visiteur de l'hôtel de Givry.
M. de Balandry montait remarquablement bien à cheval, et passait pour le plus favorisé des attentifs, parce qu'on l'avait plusieurs fois rencontré accompagnant nia(lam( d'' Givry
dans les courses folles quelle faisait de toute la vitesse d'une excellente jument anglaise, les jours où plus encore qu'à l'ordinaire elle se sentait le besoin d'air et de mouvement. M. de Balandry ne manquait pas de finesse dans l'esprit, il avait de l'instruction, et sa causticité amusante le faisait citer partout comme un homme agréable. La duchesse de Givry lui plaisait , il l'avait étudiée avec attention et sans qu'elle s'en doutât; il était parvenu à surprendre le secret de toute sa conduite et des inconséquences nombreuses auxquelles elle se hvrait. Aussi s'était-il façonné peu à peu à ses manières, à ses inégalités ; il savait tour à tour affecter un air grave et mélancolique, ou passer d'un état voisin de la tristesse à des élans d'une gaieté que rien ne motivait. Enfin , à force d'art et de soins, il fit comprendre qu'une peine secrète devrait être attribuée à la bizarrerie de ses manières. D'ailleurs il ne se plai-
gnait jamais, cherchait peu l'occasion de parler cle lui, et, quand il s'y trouvait comme forcé, il le faisait avec une réserve qui paraissait calculée pour voiler un mystère douloiu-eux à remettre en sa mémoire.
La duchesse de Givry prêta d'abord peu d'attention à ce manège ; sa préoccupation habituelle l'empêcha de s'apercevoir de ce qui était si habilement calculé pour attirer son attention. Mais cependant , peu à peu , elle remarqua les longs silences qui s'établissaient entre elle et M. de Balandry, quand par hasard ils se trouvaient seuls ; puis elle s'étonna des tristesses profondes auxquelles il semblait livré pendant leurs promenades à cheval; plusieurs fois elle lui avait adressé la parole sans obtenir de réponse. Cet homme, si heureux, si nîchcrché, joyeux en apparence, sonfrrc donc aussi , ponsa-t-fUe; lui aussi a donc une
peine secrète , dont son cœur est rongé , et dès ce moment, soit curiosité ou intérêt, elle voulut pénétrer la secret de cette peine.
Lorsque M. de Balandry se fut aperçu qu'il était enfin parvenu à se faire remarquer de la duchesse de Givry, que sa curiosité féminine était éveillée , en habile joueur il resserra son jeu , calcula chacune de ses combinaisons et leurs chances, et tint dès ce moment la partie comme gagnée. Par une habile manoeuvre, il sut porter la société à s'étonner d'absences que tout tendait à rendre inconcevables. Pendant des semaines entières il s'enfermait chez lui , et nulle de ses connaissances ne fut admise à le visiter. Reparaissait-il , il répondait à toutes les questions qui lui étaient adressées sur les causes de son absence d'un air froid et contraint :
— J'ai été très-sonlïrant.
Son air ne démentait pas ses paroles; seulement , la tristesse répandue sur tous ses traits faisait attribuer ses prétendues souffrances à quelque peine de cœur, à quelque chagrin , que l'on s'efforçait d'approfondir.
La duchesse de Givry était-elle Ta cause de cette tristesse; on s'en étonnait, car on les voyait souvent ensemble , et rien n'annonçait qu'il y eût trouble ou disharmonie dans cette liaison, dont la vérité n'était plus mise en doute.
La curiosité de la duchesse de Givry, de plus en plus excitée par tout ce qu'elle entendait raconter sur M. de Balandry, parvint au plus haut point , après l'avoir rencontré trois ou quatre fois le matin, sortant de l'église Saint-Thomas-d'Aquin, tandis que pour toutle monde il était enfermé malade en sa chambre.
Un soir la duchesse de Givry, seule avec son mari , et silencieusement établie au coin de la grande cheminée de son salon , fut toute surprise , en s'apercevant que M. de Balandry occupait presque exclusivement sa pensée.