‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · VU · texte numérisé non relu

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Le vendredi de chaque semaine , l'hôtel d^ Givry réunissait dans ses salons toute la bonne compagnie du faubourg Saint-Germain ; être admis à l'hôtel de Givry était pour ainsi dire une distinction flatteuse qui classait un homme dans le monde. Lk se rencontraient les membres les plus distingués des grandes ambassades , les étrangers voyageurs appartenant à

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la plus liaute aristocratie des différents pays de l'Europe, quelques artistes remarquables, et deux ou trois littérateurs , que leurs ouvrages avaient mis à la mode. Outre ces soirées fixes , l'hôtel de Givrj avait encore ce que l'on nommait les petits jours , cercles restreints , conversations d'intimité pour un petit nombre d'amis, de connaissances plus appréciées.

Ces réceptions , ces jours adoptés dans chaque semaine, étaient devenus une habitude , depuis la scène mémorable qui avait eu lieu entre le duc et la duchesse de Givry, à leur retour de la fête de l'ambassade d'Autriche. Le duc murmura d'abord de ce bruit, de ce mouvement, que la duchesse avait trouvé moyen d'introduire jusque dans son hôtel ; mais bientôt il le supporta patiemment, et finit enfin j^ar l'apprécier plus qu'un autre, parce que son ch(T wisth fut un des éléments

indispensables de ses soirées ; il s'habitua même à cet essaim de jeunes gens dont il voyait sa femme entourée, et sa jalousie, orage d'un instant que son manque de caractère ne lui permit pas de prolonger longtemps, s'évanouit , usée par l'habitude des mêmes excitants.

Le duc de Givry n'était ni un méchant homme ni un homme violent dans l'habitude de sa vie; c'était, loin de là, un homme faible, sur les lèvres duquel il ne pouvait venir un mot blessant que dans un moment de colère. Encore fallait-il, pour amener un de ces moments d'emportement , une perturbation profonde ou une contrariété bien vive. Le duc de Givry avait un genre d'égoïsmetout particulier; il se cramponnait aux coutumes qui lui étaient faites , et les adoptait comme tiennes, s'y installait en en tirant tout le parti I. 1$

possible dans son intérêt; puis, une fois qu'il s'y était ainsi acclim'até , les meilleures raisons du monde eussent été insuffisantes à les lui faire abandonner.

Cela me trouble , répondait-il à ceux qui tentaient de le persuader, cela me dérange.

Le salon de madame de Givry lui fut donc bientôt une nécessité ; il en vint à attendre les vendredis avec une sorte d'impatience enfantine; quant aux jours de petite réception, il en faisait peu de cas , et n'y paraissait jamais , ne trouvant pas à y organiser son wistli nécessaire.

La comtesse de Laruns n'avait vu qu'avec peine le salon de son amie transformé en salon à la mode, en bazar d'élégance, ouvert à toutes les célébrités de médiocrité. Tu es bien jeune encore, ma pauvre Matliilde, lui dit-elle un jour, pour prendre ce patronage de

la société ; c'est te mettre en butte à cent inimitiés jalouses ; c'est attirer sur toi l'attenticn, provoquer la malignité de la médisance et de la calomnie ; dans ta position , avec les antécédents que le monde t'a créés , cela est fâcheux ; puis , examine avec moi quels gens tu te vois peu à peu forcée de recevoir. Ne t'a-t-on point amené dernièrement le comte de Lancrenay ?

— Oui , répondit la duchesse de Givry ; eh bien ! que trouves-tu à redire à cette présentation ; le comte de Lancrenaj est un homme de bonne compagnie , parent de tout ce qu'il y a de mieux dans le faubourg Saint-Germain; il est spirituel , il est même très-amusant ; ses observations, sur toutes les personnes que je reçois, sont de délicieuses critiques, auxquelles tu ne saurais t'empécher de sourire.

— C'est possible , chère Mathilde , mais le

comte de Lancrenay est profondément méchant, immoral, sans délicatesse; son âge, plus que mûr , ne le préserve pas du ridicule de la fatuité ; il aime à se faire remarquer près des jeunes femmes, surtout près de celles qu'on accuse d'être coquettes; alors ses narrations perfides, ses confidences hypocrites , et tout son talent d'intrigue , lui servent à les compromettre ; il a eu quelques aventures qui lui font peu d'honneur , et d'ailleurs, si tu tiens à ne recevoir que despitrs , le comte de Lancrenay s'abonne aux partis politiques par trimestre , disait dernièrement le vieux prince de Sentan, et il ne renouvelle pas toujours son abonnement avec le même : c'est un fin matois.

— J'ai pris la résolution de ne point m'occu])er des médisances de la société, et quant à l'opinion du comte de Lancrenay, les purs le reçoivent; je ne veux pas être moins indul-

gente que les purs ; d'ailleurs , Fanny , il me distrait par son bavardage , c'est tout ce qu'il me faut.

— Prends garde , Matliilde, ta confiance en tes propres forces te perdra .

— Ne îe suis-je pas déjà?

— Non, ma pauvre amie, tu u'esencoreque compromise; pardonne-moi de te parler si franchement, mais tu sais toute mon amitié, elle me sert d'excuse; j'ai encore peur pour toi de M. de Balandry, ses assiduités se font remarquer et cadrent d'une manière fâcheuse pour ta réputation avec l'étrangeté actuelle de ses manières.

La duchesse de Givry ne répondit rien.

— M. de Balandry, continua madame de

Laruns , est jeune , agréable , sa réputation d'homme à la mode, d'homme à bonnes fortunes, ne permet pas qu'on le reçoive indiftéremment, et tu l'as admis dans ton intimité la plus restreinte ; il est de ces gens , ma bonne Mathilde, qui par leur présence seule,

sont comptés comme une faute dans la vie d'une femme.

— Mais tu es vraiment méchante aujourd'hui , Fanny; toi si douce, si indulgente ordinairement.

— Tu te trompes, ma chère amie, mon intérêt pour tout ce qui te touche me rend clairvoyante , je ne te répète que ce que je tiens de M. de Laruns, dont tu ne révoqueras, j'espère, ni lu loyauté ni Texpérience.

Une visite interrompit cette conversation, qui commençait à devenir pénible pour ma-

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dame de Givry. La personne qui se fit annoncer entra bruyante, évaporée, criant d'un ton nasillard, plutôt qu'elle ne parlait, ce qu'elle avait à dire ; s'annonçant dès la porte par des affectations de tendresse et des rengorgements de petite maîtresse, d'un ridicule de mauvais goût. Tout son extérieur prouvait un manque de bon sens remarquable.

Petite, peu jolie, ayant déjà passé Tàge qu'avec la meilleure volonté on n'aurait osé appeler la jeunesse; la marquise de Malingreville se faisait cependant la copie des femmes les plus jeunes et les plus élégantes ; aveuglée par son amour-propre , elle pensait pouvoir porter avec avantage les toilettes qui n'admettent qu'une excessive fraîcheur, et se croyait à l'abri du ridicule pour avoir calqué ses moindres chiffons, sur les fantaisies aventurées de deux ou trois jeunes femmes.

La marquise de Malingreville avait un inconvénient plus désagréable que la bêtise', elle était sotte, ne se doutait jamais de la valeur d'un mot, et, gazette ambulante, elle allait répétant tout ce qu'elle entendait dire, sans s'inquiéter du mal qui en pouvait résulter.

— Bonjour donc , ma belle duchesse , criat-elle en minaudant horriblement, vous êtes ravissante ce matin ; ô mon Dieu , vous regardez ma capote, elle est tout ce qu'il y a de plus simple. Madame Guichard s'est surpassée, ne trouvez-vous pas ; les capotes blanches du matin me paraissent du meilleur goût.

— Votre capote est délicieuse , répondit la duchesse de Givry, je la trouve charmante , rien ne vous va mieux.

— Que dites-vous, madame de Laruns , de

mon mantelet ? Madame de Moiancé et moi , sommes les seules pour qui Minette en ait encore fait de semblables ; j'aime assez cette alliance de broderie de mousseline et de dentelles.

- Je suis contente de la forme de votre mantelet, madame, il est fort joli. Madame de Laruns, qui ne parlait jamais toilette, ne put se prêter à une flatterie plus grande.

La duchesse de Givry, voulant gazer la froideur de madame de Laruns, parcourut d'un coup d'œil prompt la toilette de madame de Malingreville, cherchant quelque détail qui lui fût une occasion de compliment.

— Vous êtes vraiment d'une élégance , ma chère marquise, lui dit-elle , qui passe toutes les élégances. Qui vous a fait cette charmante

redingote et qui a imaginé de la garnir ainsi d'élégants brandebourgs ?

— C'est madame Camille, répondit la marquise de Malingreville ; vons ne sauriez croire combien elle a de ressources daus l'imagination ; elle est toujours nouvelle et jamais de mauvais goût.

— Mais vous nous parlez d'une merveille ; je la connais , dit madame de Givry , c'est elle qui me fait mes robes de bal.

Pendant près d'un quart d'heure encore , la conversation roula sur la toilette et les chiffons.

— Ah ! mais à propos , ma chère duchesse , reprit madame de Malingreville, passant brusquement h un autre sujet de conversation, savez-vous la grande nouvelle : M. de Balandry est , dit-on , à la mort ; il n'a pas paru hier

chez la duchesse de Chavanges , où il était attendu pour une visite au Musée, et quand on a envoyé chez lui pour savoir le motif de son manque de parole , son valet-de-chanibre a répondu qu'il était très-malade.

' Sait-on , demanda la duchesse de Givry,

quelle est sa maladie ?

O ! mon Dieu non , s'empressa de répondre la bavarde marquise ; son médecin luimême l'ignore ; il prétend que c'est un nouvel accès d'humeur noire; il est tout à fait insupportable depuis quelque temps ce M. de Balandry. Figurez-vous qu'il y a quinze jours il a fait manquer un quadrille à l'ambassade d'Angleterre; c'est fort désagréable. Les uns disent qu'il est amoureux , d'autres aflirment que ses tristesses proviennent d'un dérangement de fortune.

— Je ne crois pas, dit madame de Lariins, que M. de Balandry puisse jamais être malade sérieusement pour un chagrin de cœur; le sien est à l'épreuve.

Cette causerie prit bientôt une autre tournure , et se reporta de nouveau sur les chiffons, la toilette, et toutes les futilités de la mode; et quand la marquise de Malingreville eut débité tout son fastidieux répertoire de ridicules élégances, elle se leva pour partir. — Vous verra-t-on ce soir au concert de madame de Riancourt , ma toute belle ?

— Non , Je ne sors pas ce soir, répondit la duchesse de Givry, je reste chez moi , je suis fatiguée , je me repose. La marquise de Malingrevill(? partit eniin , et de nouveau madame de Laruns et la duchesse de Givry se trouvèrent seules.

— Tu restes donc ce soir chez toi , ma chère Mathilde , tu sens donc quelquefois le besoin de te reposer du bruit et du mouvement dont tu parais en d'autres instants si avide ?

— Oui, Fanny, j'ai mes jours de tristesse , d'ennui; ces jours-là j'éprouve un accablement qui ne me permet pas de goûter mes distractions ordinaires; alors je reste seule, et je m'abandonne à des souvenirs qui me brisent le cœur et me soulagent tout à la fois, car je finis par pleurer comme une enfant, je me désole toute la nuit; le lendemain l'accès est passé , et je reprends mon train de vie ordinaire.

— Tu te tueras ainsi, chère amie....

— Je ne sais, répondit la duchesse de Givryj mais je ne puis être autrement; si tu as

un instant dans ta soirée , viens me voir, nous parlerons du passé, tu me laisseras me désoler à mon aise , ta présence me fera du bien.

— Je ne sais si je pourrai venir; M. de Laruns me conduit chez une de ses vieilles tantes, au Marais; ne m'attends pas passé neuf heures, je ferai ce qui me sera possible pour venir vers ce moment-là; mais, si je n'étais pas arrivée à neuf heures , c'est qu'il n'y aura pas eu moyeu que nous nous voyions. Et la comtesse de Laruns embrassa son amie, et lui dit adieu.

La duchesse de Givry resta seule jusqu'au soir : elle ne vit même pas son mari à dîner; le duc de Givry étaitsouffrant, et se faisait servir dans son appartement. Alors elle eut le loisir de se livrer à ses rcllexions, de se bercer de toute la mélancolie de ses souvenirs. Elle se

plongea avec une voluptueuse tristesse dans la douleur qu'elle avait amassée ; prit plaisir à récapituler tous les cliagrins dont son existence s'était trouvée assaillie depuis quelques années.

Puis elle songea encore à ces trois années de bonheur, que l'amour de M. de Ribecourt lui avait fait rencontrer. Son cœur revint avec une peine rêveuse vers les beaux jours de ces trois années ; il lui semblait qu'elle avait vécu seulement alors, pendant leur durée, et vécu d'une vie toute d'enchantements et de félicités.

Ces souvenirs , pleins de regrets et d'amertume, jetèrent la jeune duchesse de Givry dans un état d'abattement désespéré ; elle s'attendrit sur elle-même : si jeune, etdéjà déshéritée des illusions de sa jeunesse. Ce fut un

cri déchirant et navré de son âme que ces paroles qui sortirent de sa bouche : '

— Je suis seule, toute seule au monde.

Après plusieurs heures passées dans un état d'angoisses et de trouble, l'accélération et l'inégalité de son pouls , ainsi que la coloration de ses joues, indiquèrent l'invasion de la fièvre : auxfrissons-^q^céda unetiédeur nerveuse, qui acheva d'ôter le peu de vigueur qui restait à son corps. Ses idées éprouvèrent aussi le contre-coup de ce malaise ; sa tète se trouva prise comme par une sorte d'enivrement.

A huit heures du soir elle sentait en elle un singulier trouble, une impossibiHié de repos qui la mit dans une grande agitation. Sa peau devint sèche et tout à fait brûlante; l'attente dans laquelle elle était de l'arrivée de la

comtesse de Laruns se changea en un vrai supplice.

Pour abréger le temps , elle se mit à son piano. Ses doigts en parcoururent d'abord le clavier machinalement , sans chercher à produire d'accords suivis : peu à peu, cependant, ils se ralentirent, se posèrent sur les touches avec plus d'ordre et de mesure , et exécutèrent quelques mélodies courtes et tristes , souvent interrompues, souvent jouées plus lentement encore que la mesure ne l'indiquait.

La duchesse de Givry avait les yeux 'fermés, et semblait écouter, comme l'accompagnement de sa pensée, les sons plaintifs qu'elle tirait de l'instrument placé devant elle. Telle note vibrait plus fortement en son cœur, et lui causait une sorte de défaillance

morale, qu'elle prolongeait en s'y livrant; tandis qu'en d'au très moments, une note sourde et pleine de la basse, opposée aux notes vives et retentissantes du chant, la faisait tressaillir et pâlir subitement, de même qu'eût pu le faire une douleur dont elle aurait senti l'atteinte.

Tout à coup le roulement d'une voiture retentit. C'est Fanny, pensa la duchesse de Givry sans se déranger de son piano; cette bonne Fanny ne m'a point oubliée.

La porte du salon fut ouverte, et un domestique annonça M. de Balandry.

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