VISITE D'ADIEU
El si confirment leur dire mieux que ne sçauricï faire le vostre. Double d'une lettre envoyée à un certain personnage. |584.
La duchesse de Givry, retirée dans son boudoir, et toute vêtue de deuil, attendait avec impatience le vicomte de Gintrac. L'amour, qui lavait fait se jeter pour ainsi dire dansles bras d'un homme qui lui était si peu connu venait de subir, pendant les quelques jour écoulés depuis la mort du duc de Givr)
une altération , dont elle-même ne s'apercevait pas encore.
Elle n'avait pas sondé son cœur, elle ne lui avait pas demandé quelles transformations il avait subies en présence d'une position différente.
Pourtant elle ne sentait plus en elle-même ce besoin de soutien et de protection que lui faisait naguère éprouver sa soumission forcée aux lois du mariage , elle n'éprouvait plus cette espèce de désespoir rongeur que donne l'incompatibilité d'affections mal accouplées, elle se voyait libre dans le présent comme dans l'avenir, libre d'actions et de volontés ; son âme, dégagée des tristes entraves de la feinte , pouvait sans crainte se livrer à ses propres impressions.
Le poids d'un joug ne pesait plus sur
elle. Elle apercevait son existence future si couronnée des fleurs d'une incommensurable liberté , qu'il s'élevait de toutes les parties de son être un enivrement qui l'étourdissait.
L'amour qu'elle ressentait pour le vicomte de Gintrac ne reposait plus sur une nécessité d'épancliements tristes et douloureux, sur l'impossibilité qu'elle s'était faite d'un bonheur calme dans son intérieur ; les liens qui enchaînaient l'indépendance de son existence venaient d'être rompus, la plus grande partie des causes qui lui avaient fait regarder l'amour de M. de Gintrac comme un amour libérateur, s'étaient effacées par cette rupture.
La duchesse de Givry n'avait point encore fait ce retour complet sur elle-même, il fallait que cette expérience de l'instabilité
des affections humaines lui fût apportée peu à peu par le cours même des événements. M. de Cintrac se présentait encore à son imagination avec tous les cliarmeS; toutes les séductions de sa première victoire.
L'heure qui s'approchait de plus en plus où elle allait le revoir lui semblait lente à venir. Vingt fois ses yeux consultèrent la pendule, et vingt fois son impatience l'accusa de lenteur dans -sa marche régulière.
Vers sept heures un domestique annonça le vicomte de Cintrac ; elle le vit s'approcher, et son agitation se calma , pour faire place à un trouble non moins grand , mais d'une nature plus voluptueuse qu'inquiète.
L'un et l'autre restèrent quelques moments sans s'adresser la parole, ils ne savaient par où commencer tout ce (ju'ils
avarent à se dire , ils ignoraient quel langage. ils devaient prêter aux sentiments de leurs cœurs.
— Vous partez donc , murriiura d'une voix troublée le vicomte de Cintrac.
— Oui , je pars , répondit madame de Givry; ne trouvez-vous pas qu'il est plus convenable que les premiers mois de mon deuil se passent loin du monde et du bruit j une amie m'a offert la solitude de son cbâteau ,. j'ai accepté.
— . Peut-on vous demander à quelle amie vous accordez la faveur de cette visite ?
' — ■ Je croyais vous l'avoir mandé , la duchesse de Royeùx a fextrême bonté de vouloir bien être mon chaperon pendant ces premiers temps, si diiïiciles pour une jeune
femme , pour une jeune femme complètement isolée.
— La duchesse de Rojeux ! Chère Mathilde, peusez-vous que cette femme soit un chaperon bien convenable ?
La duchesse de Givrj répartit à cette interruption dubitative du vicomte de Gintrac avec une imperceptible teinte d'impatience.
— Avais-je le choix, mon cher cousin, que pouvais-je faire , abandonnée comme je le suis? D'ailleurs je pense que sur madame de Royeux, comme sur tout le monde, la calomnie s'est plus souvent exercée que la médisance. Mais vous ne devez pas l'aimer, je ne sais ce qu'il y a entre vous, elle ne vous aime i5uère. Que craignez-vous pour moi?
Ce que vous venez de m'apprendre
me rend égoïste, Mathilde; maintenant je crains plus pour moi que je ne crains pour vous.
Il y avait dans l'expression dont M. de Cintrac prononça ces mots un accent si vrai d'amour , d'inquiétude et de tristesse , que madame de Givry en fut émue, aussi ce fut d'une voix douce et pleine de tendresse qu'elle lui répondit :
— Pour vous ?
— Oui, pour moi, bien chère Mathilde!
pardonnez à mes craintes , j'ai peur de cette inimitié que vous m'annoncez , et que j'ignorais avoir méritée. J'ai peur des influences journalières que cette inimitié pourra exercer sur vous. Vous me connaissez encore bien peu ; vous pouvez douter de
moi , de mon cœur, de mon amour, dit-il en baissant la voix.
Madame de Givry ne put résister à cette naïve inquiétude, dont le langage trouvait encore un écho harmonieux dans son cœur. Elle tendit la main au vicomte de Cintrac , et la lui laissa abandonnée dans les siennes.
— Ne parlez pas de votre amour, mon ami , ne réveillez pas des souvenirs bien tristés ; songez-vous combien nous avons été coupables ? Oh ! ne parlez pas de cette tendresse que vous m'avez donnée dans un moment si cruel !
Il y eut entre eux un instant de silence , puis le vicomte de Cintrac reprit en la fixant de son regard où brillait toute la passion qui le dominait.
— Pourquoi ne parlerai-je pas de mon amour, ISIathilde? pourquoi craindrai-je de réveiller un souvenir , triste il est vrai, calnous avons été coupables, je l'avoue , et malheureusement coupables par un douloureux hasard; mais aujourd'hui nous pouvons tout effacer. C'est la sincérité de notre amour qui doit nous absoudre de ce qu'il eut de criminel. Vous partez demain, vous allez être quelques mois sans que je puisse vous voir, il faut bien que je vous ouvre mon cœur pendant les seuls et courts instants que vous me laissez !
La duchesse de Givry, tremblante d'une émotion vraie, ne répondit rien; elle demeurait immobile sous la puissante fascination des paroles de son amant , leur suave harmonie la jetait dans une vague rêverie quelle suivait avec délices.
— Mathilde, chère Mathilde! dites une
seule parole , et toutes mes craintes s'effaceror>t ; rassurez-moi contre les fantômes de mon imagination ; dites que vous me défendez de craindre; parlez, ma bien-aimée.
— Que craindriez - vous , mon ami, dit enfin en remuant à peine les lèvres la duchesse de Givry , que craindriez-vous? répé^ ta-t-elle avec un doux et angélique sourire, et en levant ses beaux yeux humides de larmes heureuses vers le vicomte de Cintrac.
— Rien , Mathilde , si vous m'aimez encore.
Elle pencha sa tête sur sa poitrine ; et les joues couvertes de rougeur, elle répondit :
-— Ne redoutez rien , mon ami.
Le vicomte de Gintrac éprouva à cet instant une joie , un bonheur qu'il eût vainement cherché à exprimer ; tout son avenir se colorait, ses craintes disparaissaient pour faire place à la certitude d'une afifection sur laquelle il avait concentré ses espérances les plus chères.