PROMESSES
Et sans rien reprocher aux cieux , Ud jour de la terre où l'on aime , Évanouissons nous de même , En un soupir mélodieux.
A. UE Lamartine,
Lé vicomte de Gintrac était de ce petit nombre d'Hommes qui ne font point de l'amour une volupté passagère , dont ils repoussent la coupe avec mépris après y avoir puisé l'enivrement et y. avoir trouvé la satiété. 11 était encore de ces rares créatures qui n'abordent un sentiment aussi puissant , qu'avec une religieuse et sainte vénération.
Ces hommes , ces créatures privilégiées peuvent rechercher les jouissances d'un amour coupable ; mais ils en rachètent les erreurs par la foi profonde avec laquelle ils aiment , par la sublime naïveté de leur faute , par les pleurs nombreux de leur impénitence repentante.
— Merci, merci , ma bien aimée, prononça au bout de quelques instants , d'une voix entrecoupée, le vicomte de Cintrac . merci ; c'est que voyez-vous , chère Mathilde,
je craignais je ne sais quelles folles
craintes j'avais , vous venez de les dissiper. Je ne vous aime pas seulement pour ces quelqnes années que nous avons à passer ici-bas , Mathilde , je veux vous aimer pour l'éternité; j'ai besoin de tout ce que la pcnsé(; peut entrevoir de temps , je peuple tout cet espace de notre amour. M'aimezvous ainsi , Mathilde , répondez ?
La duchesse de Givry aussi émue que son arnant , répondit :
— Oui, je t'aime ainsi.
— Songes-tu, ma bien-aimée , à la sainteté de ces promesses d'amour; songes-tu qu'elles s'écrivent dans le ciel , que les anges des amours véritables en sont les gardiens ?
— Oui! oui, mon ami, l'ange du véritable amour veillera sur ta bien-aimée.
— Ecoute-moi , Matliilde , ma bien-aimée Mathilde, murmurait M. de Cintrac en pressant de ses lèvres les mains de madame de Givry; écoute-moi, nous avons été coupables une fois, gardons-nous de retomber dans cette fgute, respectons le deuil de celui que
vivant nous avons offensé ; mais quand ce deuil sera fini , laisse-moi venir te réclamer comme ma femme.
— Votre femme ? s'écria la duchesse de Givry.
— Oui , ma femme , ne le veux-tu pas , Mathilde?
Madame de Givry était violemment émue, tant cet amour si sincère , si profond l'avait agitée , avait fait vibrer en son cœur les cordes délicates des sentiments vrais, que le monde n'avait point encore entièrement rompues; elle comprenait ce qui était grand, ce qui était noble, ce qui était vertueux ; en cet instant il se trouvait en elle toute la sainte et pudique noblesse de la femme.
LA DUCHESSE. 2i1
— Oh ! je serais trop heureuse d'être votre femme , mon ami ; mais peut-être n'en suis-je pas digne?
— Vous, Mathilde, vous, oh! cela est impossible!
— Vous me désirez pour femme, mon ami ; laissez-moi tout vous dire , et la duchesse glissa de son siège k genoux, devant M. de Cintrac, qui voulut la relever.
— Non, non, dit-elle , laissez-moi ainsi, je suis bien misérable ; quand vous saurez tout , vous me repousserez ; je vous aime , et je vous le dis du plus profond de mon àme , je vous aime de toutes les puissances de mon cœur ; mais je ne puis être votre femme.
— Pourquoi, pourquoi ne pouvez-vousêtre
ma femme , Mathilde? demanda M. de Cintrac tremblant et respirant à peine.
— Pourquoi? vous voulez le savoir, et ne faut-il pas d'ailleurs que vous le sachiez , car je ne veux point usurper un amour dont je ne suis pas digne.
Alors elle se mit à lui raconter sa vie passée tout entière , depuis ses rêves de jeune fille jusqu'à ses folles ambitions de femme ; elle ne lui cacha rien , elle ne chercha point une excuse , elle s'accusa avec une vérité naïve et douloureuse. Elle lui dit tout ce qu'elle avait souffert par sa faute , comment sans amour, sans aucun autre entraînement que celui de la vanité , elle avait épousé le duc dcGivry; comment elle avait sacrifié toute sa jeunesse au seul titre de duchesse. Elle raconta avec une amertume désespérée
les heures de son existence passée dans la maison paternelle.
Oh ! si vous m'aviez connue alors! . . . ajoutât-elle.
•^T- Si je yous avais connue alors, Mathilde, je ne vous aurais , certes , pas aimée mieux ni plus qu'aujourd'hui ; mais vous seriez devenue ma femme , et votre vie entière eût été heureuse.
— Votre femme, votre femme, répéta la duchesse de Givrj avec une explosion de douleurs. Vous ne méconnaissez pas, mon pauvre ami ; non , je ne serais pas devenue votre femme alors , car vous n'auriez pas eu de titre de duc à m'ofhir. Je vous l'ai dit , je ne mérite pas d'être aimée ; plaignez-moi si vous êtes bon , et vous l'êtes , mais ne m'aimez pas.
— Ne pas vous aimer , parce que vous avez, comme tant déjeunes filles cédé à l'ambition d'une fausse vanité ; qui donc ne s'est jamais trompé , Matliilde ? Je vous aime, ma bien aimée; croyez-moi. Vos larmes rachèteraient les fautes les plus graves : elles sont pour vous un nouveau baptême d'innocence,
—..Vous faites du bien à mon pauvre cœur. Vous êtes bon et généreux; vous ne voulez pas accabler une femme humiliée devant vous ; mais je ne vous ai pas tout dit, je ne vous ai pas dévoilé tous les secrets mystères de mon cœur : écoutez encore , et ne me cachez pas le mépris que vous ressentirez à m'cntendi'e quand je vous aurai tout dit. Je n'espère rien, ainsi ne craignez pas de me blesser; ne m'abusez point par une fausse pitié qui serait cruelle.
— Dites donc tout, Mathilde; et puissé-je
trouver un jour auprès de Dieu autant d'indulgence pour mes fautes que vous êtes sûre d'en trouver en mon cœur pour vos égarements.
— C'est une bien cruelle punition pour moi , croyez-le bien, d'avoir à détruire votre amour; je le dois, cependant; il serait indigne de vous tromper ! 0 mon Dieu ! expiai-je assez !.....
La duchesse de Givry s'arrêta quelques instants; son émotion la suffoquait; elle tremblait comme les feuilles d'un saule battu par le vent.
Le comte de Cintrac , non moins agité qu'elle, cherchait à la calmer par les assurances Ips plus vives de son amour; mais, d'un geste de sa .main , elle lui imposa silence.
2ââ MADAME
— Que diriez-vous si, avant de vous con* naître, je m'étais donnée à un autre homme, si , comme une insensée , j'avais abandonné mon amour à un homme qui en était indigne, car il m'a trompée ?
La duchesse de Givry prononça cette phrase lentement et en fixant M. de Cintrac; ses larmes s'étaient subitement arrêtées, ses yeux rouges à force d'avoir pleuré , sa poitrine haletante , l'agitation qu'elle n'avait comprimée que par un effort dont sa souffrance s'était augmentée, lui donnaient l'apparence d'une femme que la folie ou la mort vont délivrer des misères de la vie.
Elle attendait un mot , un signe de M. de Cintrac pour renaître h fespérance , ou pour s'abandonner toutJ» lait au désespoir.
M. de Cintrac se pencha sur elle, et mettant chastement un baiser sur son front, il lui dit :
Relevez-vous, ma femme, relève-toi, ma femme bien-aimée, pourquoi te repousserais-je , ou t'aimerais-je moins , parce que tu as plus souffert ? Si tu as commis une faute, je ne puis te la pardonner, car je n'avais , quand tu l'as commise , aucun droit sur toi , mais je ne me la rappellerai que pour t'en faire oublier les tristesses par plus d'amour. Sèche tes larmes , viens près de moi , nous prierons ensemble quelque jour et tu trouveras miséricorde devant Dieu ponr cette faute, et pour celle que nous avons commise.
Comment un homme que tu aimais a-t-il pu t'abandonner, ma douce Mathilde; oh!
viens près de moi, pauvre enfant , j'ai à te faire oublier bien des douleurs.