ALLIANCE
En ce temps prophelisoit Hieremie.
Le registre des ans passés, iSSï.
A.Jvll.
Peu après la voiture de la duchesse de Royeux s'arrêta à la porte du magasin des frères Susse, un domestique vint demander si le comte de Balandry se trouvait dans les salons d'exposition ; le comte tut prévenu , et bientôt la portière de la voiture s'étant refermée sur lui, la duchesse de Royeux lu; rendit compte de sa visite du matin.
— . Avouez , mon cher Balandry, lui ditelle , qu'il faut que je sois la meilleure femme de la création pour consentir à me mêler de vos afi'aires et de celles de la petite ducliesse de Givry.
— Vous êtes non-seulement la meilleure des femmes, mais la plus habile de toutes les ambassadrices. Dites-moi, est-ce demam que vous conduisez la jeune veuve dans la solitude de votre beau château ?
— Non , ce ne sera pas encore demain ; demain elle attend quelqu'un, le seul parent qu'elle ait ici , et auquel il faut indispensablement qu'elle dise adieu.
— Quel est ce parent , madame la duchesse ?
— Comment , vous ne devinez pas ? Pré-
parez-vous à supporter une rude atteinte. Demain la duchesse de Givry attend le cousin de son mari , l'ami qui lui a fermé les yeux , qui l'a fait enterrer, qui a présidé à toute cette cérémonie, le vicomte de Gintrac, enfin. Elle ne l'a pas revu depuis la mort de ce pauvre duc , et vous comprenez à merveille qu'elle lui doit au moins des remercîments.
— Comment, si je le comprends, madame la duchesse , je n'y vois même aucun mal ; qu'elle le garde toute la journée àe demain si elle le juge convenable ; qu'elje le remercie,-qu'elle le choyé, qu'elle .l'adore même, je n'y mets aucun obstacle. Tout demain lui appartient encore. Pourvu qu'elle ne l'épouse pas demain
— L'épouser ! bon , quelle folie 1 Vous n'y songez pas ; notre ambitieuse duchesse échan-
gérait son titre, dont elle est^ilière, pour un mau-vais titre de .vicomtesse , vous avez perdu k'tçte^ '. ^ '
-^ Je connais' parfaitement l'ambitieuse duchesse de Givr;^; eli bien! quelque ambitieuse qu'elle . soit', dan& un nioment de romantisme , dont elle ^e repentirjjit ensuite-, elle, est femme à donner scii coeur ei.sa main au-vicornt^de Cintràc. Elle a du-goût pour lui , et croit avoir pluS que cela ; lui l'adore comme" un' Aniadis ou. comme- un Roland. Je' né fais auclin doute que l'entrevue' de demain ne. soit curieuse en' sentimentàlitcs-.
—- Après - demain* 410US lanternons,, mon cher Balandrj; et sojez 'sans'hiquiétiide , au- bout d'un mois elle n'teHvisagerà pas sarfs dégoût une .chtiumière et son cœur.
. — Je suis sans aucune espèce cj- inquiétude',
madame la duchesse ; je la remets entre vos mains. Où peut-elle être mieux pour prendre en dégoût tes fadeurs élégiaques de la simple nature.?
Le ton avec lequel M. de Balandry prononça ces^ mots avait quelque chose de puissamment sardonique.
— Vous" -serez donc toujourà méchant , •même avec vos amis les "plus intimes? répondit madame de Rojeùx. .
* — Moi, méchant', madame la duchçsse, vous me voyez confus dé .vos bontés;, et, s'inclmartt avec ^âeé , le Conite de Balandry baisa une' m^ain' qui lui fut t^due.*
— "Vous .savez- ce doiù nous sommes- con- .Venus , monsieur de Balandry; pendant le
premier mois de' notre retraite il np .sera
pas question de vous, pas plus que si vous n'aviez jamais e:xisté. Il faut laisser ce temps aux larmes, aux regrets.
— Je crois surtout , madame la duchesse, qu'il faut le laisser à votre talent de persuasion.
— Soit, à mon talent de persuasion; faire oublier le duc de Giyry .est peu de chose , je crois, mais faire oublier le vicomte de Gintrac, vous avez afiaire à forte partiç.
— Dites,. nous vivons aflfaire à fotte partie , car sans vous , .madame la duchesse , que sui^-je?
— Tout de bon, vous reconnaissez ma supériorité , mon cher ]5alandry ; il fut un temps cependant....
— Ne parlons pas de mes erreurs passées, de mes foUes présomptions.
Faut-il donc vous pardonner, tout le
passé ?
— Comme je vous le pardonne à vousmême, madame la duchesse.
— Yoici ma main en signe d'alliance et de réconciliation.
Le comte de Balandry la saisit d'un anheureux, et de ses lèvres , comédiennes habiles, il en pressa, avec un ralhuement de voluptueuse délicatesse, les charmants contours.
Quelles relations avaient jadis existé eptre la duchesse de Givry et le comte de Balandry? Personne ii'en savait rien, per-
sonne ne se souvenait d'histoires- fabriquées sur leur compte, soitpar la médisance ou la calomnie, et cependant il fallait qu'un lien plus fort qu'un simple lien de relations so-^ ciales,.eût été. noué entre eux; quel hasard l'avait formé? quelle intrigue l'avait dénoué? c'est, ce qui n'a jamais été su , c'est ce qu'aucune investigation n'a jamais pu approfondir.
Ils «e défendaient mutuellement contre tous, et se déchiraient souvent dans leurs conversations '"particulières; souvent ils se lançaient, à travers Une discussion piquante, des mots qui renfermaient dés allumions, dont. personne ne pénétrait le sens. Cepen^ dant, malgré cette petite guerre continuelle, leurs relations restaient constamment sur le même pied.
-— Vous verfai-je avant votre départ ,
madame la duchesse? demanda le comte de Balandr3\
— Gela dépend de vous entièrement, lui fut-il répondu ; si vous voulez venir demain soir, nous pourrons causer imeî bonne heur? avant la soirée de la marquise de Clairfons > mais nous voici à ma porte , je vous dis adieu, car j'attends ce matin l'ambassadeur de Russie ; je suis bien aise de m'entretenir quelques instants seule avec lui , et vous savez qu'à quatre heures mes portes sont ouvertes à ïa foiile ; adieu donc.
■ — Vous faites de la diplomatie ce matin, ma belle alliée, est-ce de la question d'Orient," de la ligitimité espagnole oïl de l'alliance française que voiis allez traiter ?
— Peut-être du rétablissement de la Pologne , (Questionneur éternel ; pour peu
que cela vous tente , je vous proposerai comme vice-roi , répondit en souriant la duchesse de Roy eux.
• — Mille fois merci de votre bonté , je préfère, comme madame de Staël, les sales ruisseaux de Paris aux merveilles, étrangères; je ne vous fais plus une question et je me sauve..., je vous souhaite toutes sortes de succès ; €t le cbmte de Balandry s'éloigna en ricanant.
Ainsi tout se préparait autour de la duchesse de GiVrj, pour l'envelopper d'un réseau qui rendît maître de ses volontés ; ainsi alhit a'écouler pour elle sa dernière journée de véritable liberté. Elle avait accepté l'offre, que lui avait faite madame de Royeux de venir passer à la campugncles premiers mois de son deuil. A. défaut de proches parents chez lesquels elle pût se retirer d'une ma-
nière conyenable , le château de madame de Royeux' était pour elle un séjour qu'on ne pouvait blâmer, il avait été décidé qu'elle ne verrait personne, qu'elle userait dans la solitude lés noirs crêpes, de son veuvage.
Un instant la pensée lui vint d'aller retrouver en Languedoc son amie la comtesse de Laruns; déjà même elle s'apprêtait à lui écrire , quand la duchesse de Rojeux la circonvint de tant d'amitiés , de semblants de bienviellant intérêt et d'offres de service , qu'elle crut ne pouvoir refuser d'allé? avec •elle habiter sa terre située dans la ptiftielaplus retirée de la Normandie. Alors elle régla ses affaires et se disposa au départ qui devait être très-prochain.
Depuis la mort du duc de Givry elle n'avait pas revu M. de Cintrac , l'étiquette des biçhséances l'exigeait ainsi. Mais, au moment
de xjuitter Paris pcu.\r quelques mois , elle ne voulut pas se séparer de lui. sans lui Jaisser une • espérance , un adieu, et toute. la reconnaissance-dé son cteiir, poiir la tendre, sollicitude dont il lui givait donné des' preuves.
M; de Giritrac seul avait veillé* aux tipr prêts- du convoi du duc de Giviyj >1 avait, comme proche parent^ "tout réglé et tout ordouiié dans l'iiôtel , de Aianière à" érviter à la duchesse de . Givry les tristes détails- et les ennuis d'un^ pareil moment. '
La duciiesse de G'wty, se 'décida k" lui
* * ■ ■ écrire; elle fut d'abord. embarrassée de. savoir comment elle lui parlerjait dans cette lettre qu'olle craignait de l'aire trop tendre, et qu'elle n'aurait pas voulu rendre froide. Jille aimait vraiment le vicomte de Cintrac, elle croyait éprouver pour lui une de ceS aflecùons fortes et durables que le ^émps rend •
plus solides en les éprouvant ; elle était encore sous le charme de la nouveauté de son amour , la solitude dans laquelle elle avait vécu depuis la déclaration de cette passion , la solitude dans laquelle elle allait vivre, lui rendaient plus puissant le besoin d'épancher encore une fois son cœur dans un cœur ami, d'entendre encore une fois de ces assurances d'inaltérable tendresse , qui la soutinssent pendant ces jours d'absence.
« Mon cher cousin , lui manda-t-e!le , je » sais tout ce que je vous dois , combien vous » avez été bon et obligeant pour moi , com- » bien vous avez veillé sur tout ce qui pou- » vait m'intéresser pendant les heures cruel- )) les qui viennent de s'écouler. Au moment )) de quitter Paris pour quelque temps , » j'éprouve , non le besoin devons remercier, » entre nous un remercîment serait presque » delà froideur, mais celui de vous dire toute n. 13
» l'affection véritable de mon cœur, puis je )) veux aussi vous consulter sur mon ave- » nir.
» Vous viendrez demain , je vous le de- » mande, car je pars après-demain ; j'ai be- )) soin de vous voir, il me semble que nous » avons mille choses dont il faut que nous par- » lions, et je ne voudrais pas m' éloigner, sans M vous avoir dit encore une fois que mon » affection vous est à tout jamais acquise.
«M. DE GlVRY.»
« Venez après votre dîner, nous passe- » rons notre soirée ensemble , si vous n'avez » rien de mieux à faire , et nous aurons tout » le temps de causer ; vous acceptez , n'est-ce » pas ? »
A la réception de cette lettre , le vicomte
de Cintrac éprouva tout à la fois un bonheur immense et une affliction profonde. Mathilde l'aimait encore, il n'en pouvait douter, mais elle allait le quitter, et cette séparation le plongeait dans l'inquiétude. Une soirée lui était accordée, soirée de tristes adieux, il l'accepta comme une entrevue décisive, comme une entrevue dans laquelle il se résolut à faire fixer son sort.
(( Ma chère Mathilde, répondit-il, vous » partez et vous m'accordez à peine quelques )) heures pour causer avec vous de tout ce qui » nous intéresse , c'est bien peu. N'importe, je » serai exact à votre rendez-vous, nous nous » entretiendrons de votre avenir; croyez bien » qu'il m'intéresse vivement. Croyez bien sur- » tout que mon amitié, mon affection, vous )) accompagneront partout où vous serez. J'ai » le cœur si plein , que je ne puis vous écrire )) plus longuement, votre départ m'a telle-
» ment bouleversé , que je puis à peine coti- » duire ma plume. A demain soir, de bonne » heure ; adieu , Mathilde , adieu , à vous » toutes les tendresses de mon cœur.
» Vicomte de C. »