II
a26 MADAME
.amour, et je l'ai trompée; cette pauvre femme s'était livrée à moi avec confiance, et je l'ai lâchement abandonnée ; non , il ne l'osera pas, Mathilde^ car lui seul fut coupable, lui .seul mériterait le reproche et le •blâme qu'il voudrait déverser sur vous. •
— Mais vous, vous, mon ami bieh-aïmé, vous quelque généreux que vous' puissiez être, ne vous souviendrez-vous jamais, ne me fcriezvous jamais souvenir de cette faute si chèrement payée, n'auriez-vous jamais aucune parole de jalousie ou de reproche à faire entendre à mon pauvre coeur ?
— Je vous l'ai déjà dit , Mathilde , il me semble qu'à moi seul doit être imputée votre faute; je devais vous chercher, aller. au-de-* vant de vous, j'avais été créé pour être votre ange tutélaire, et je n'ai pas su vous trouver, et nous avons marché séparément. Mais au-
LA DUCHESSE. 22t
jourd'luii je vous prends sous ma garde, vous que je n'avais pas encore rencontrée, nous nous enfermerons dans notre amour comme dans une sainte solitude ; les propos, les médisances , les calomnies du monde expireront à la porte de notre paradis ; que nous feront alors les envieuses amertumes qui s'agiteront loin de nous ! Vous viendrez dans ma famille, ma bien-àimée, vous y trou-' verez des cœurs qui vous chériront, qui apaiseront et calmeront ces tristesses du vôtre* Dites , Matliilde, dites que vous voulez bien être ma femme , que vous consentez à me confier votre avenir.
— Je ne puis ainsi consentir, mon ami , je ne puis ainsi accepter votre généreuse indulgence ; non , je vous aime trop réellement pour profiter de ce premier élan de votre amour; je neveux pas non plus vous refuser, ce serait briser mon cœur et le vôtre j
permettez -moi donc de ne pas vous répondre en ce moment , nous allons être séparés pendant quelques mois , attendez de me revoir pour fixer notre destinée ; réfléchissez pendant ces longs mois , mon ami , puis quand je reviendrai vers Paris , quand je me dépouillerai de ces crêpes noirs qui me semblent un reste de ma chaîne cruelle , quand je quitterai ce deuil qui me rappelle trop de pénibles souffrances , alors, mon amour bien-aimé , revenez près de moi , et si vous persistez à me vouloir pour femme , alors , oh ! alors je serai bien heureuse !
Le vicomte de Cintrac tenta vainement d'ébranler cette résolution , madame de Givry demeura ferme dans sa volonté , rien ne put la faire consentir ni à abréger la durée (le son absence ni à avancer le moment ou ell<' répondrait ;i la demande de son «imant.
Cette conversation dura longtemps , tous deux avaient mille choses à se dire , tous deux prolongèrent autant qu'ils le purent ces délicieux instants passés si vite en douces et pénibles confidences , en propos d'avenir, en rêveries de riantes espérances.
Mais enfin il fallut se séparer; au moment de quitter madame de Givrj, le vicomte de Cintrac lui dit , comme l'expression d'une dernière crainte :
— Pourquoi , chère Mathilde , pardonnez-moi cette question , pourquoi n'allezvous pas chez votre père ?
— Encore de finquiétude , mon ami , rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre de cette duchesse de Royeux qui vous elfraie. Je ne vais pas d'abord chez mon père parce que
j'ai quelques affaires qui me forcent à ne pas m éloigner trop de Paris.
Cependant dans deux mois au plus tard je compte m'y installer, serez-vous plus rassuré , aurez-vous encore des craintes ?
— Non , non , je me fie à toi , chère Matliilde!
Madame de Givry inclina son beau front jusqu'aux lèvres de M. de Cintrac; un cliaste baiser y fut déposé, puis ils se séparèrent le cœur plein d'amour.