‹ Madame la duchesseChapitre 14 sur 22 · EVE ET LE SERPENT · texte numérisé non relu

EVE ET LE SERPENT

Kve pril U pomme que lui présentait le serpent. Genèse,

Depuis ."près d'un mois la duchesse de Givry se trouvait établie chez madame de Rojeux; toutes deux passaient leurs longues journées dans l'intimité d'une causerie amicale , le nom du vicomte de Cintrac n'avait pas été prononcé uue seule fois; madame de Givry ne voulait pas faire de confidence , et madame de Royeux était

trop habile pour les provoquer, elle avait reconnu que pour renverser une idole il vaut mieux s'attaquer à sa base, au piédestal sur lequel elle repose , qu'à la statue même.

Aussi jamais uiie allusion , même indirecte , ne réveillait d'une façon quelconque son souvenir. .

]\ïais chaque jour, dans des conversations habilement conduites , la duchesse de Royeux se plaisait à présenter à madame de Givry le tableau de son indépendance, à lui étaler avec séduction les avantages de sa position de jeune femme , riche , veuvp et duchesse.

Laissons dire les envieux, les sots et les jacobins, ma chère petite, un titre de tjuchcsse a bien son prix ; quand oi\ est 4h-

chesse et duchesse de vieille souclie , comme vous et moi, on est une grande dame partout, au faubourg Saint-Germain surtout, on domine quand on veut dominer , on est choyée , courtisée , on a son cercle , sa coterie , dont on est le chef.

Une duchesse , pour peu qu'elle ne soit ni sotte ni laide, et Dieu merci vous n'êtes ni l'une ni l'autre, ne saurait être éclipsée par personne; croyez-moi, ma chère belle , vous avez de toutes les positions celle qu'une femme doit le plus envier.

Je vous dirai , entr-e nous et très-bas , que, malgré notre siècle démocrate , il faut un titre de duchesse pour avoir maison , pour être à la tête d'un salon cité. Des parvenus donnent des fêtes , et nous y allons même; toutes les femmes du monde reçoivent , mais bien peu ont ce que j'appelle

un salon. On aime encore à pouvoir dire : Je vais tel jour chez madame la duchesse de

Les femmes sont aujourd'hui ou niar-quises ou comtesses ; on prend en se mariant un de ces deux titres , comme on prend un appartement, comme on choisit un nom pour un enfant. On a jusqu'à ce jour respecté nos prétentions ducales.

C'est enfin une position que d'être duchesse , et, croyez-moi , une bonne position quand on sait la faire valoir ; une duchesse mariée c'est beaucoup , mais être duchesse et veuve , c'est tout.

Et puis , veuve et duchesse , qui peut, qui ose vous presser, vous solliciter de vous remarier; qui ose faire une obligation à une jeune iemmc, dans cette situation, de

choisir un nouvel époux ; elle se doit à ellemême , à la mémoire de celui qui surmonta son blason de jeune fille d'une couronne ducale, de ne jamais troquer le nom qu'elle en reçut.

Quand je fus mariée , ma clière amie, une vieille parente que j'avais alors , femriie fort expérimentée des choses du grand monde , vieux souvenir de la cour de Louis XV , me dit, en me prenant à part : Ma charmante petite, vous voilà duchesse, rappelez- vous toujours ce que je vais vous dire :

Si votre mari meurt avant vous , et que vous ayez besoin d'amour, prenez des amants, mais, sous peine de ma malédiction, ne vous remariez jamais !

Je suis bien folle de vous parler ainsi ; qui songe h vous marier , qui s'offre ; vous

avez dû faire une rude épreuve du mariage,

tous se ressemblent au bout de quelques

années; que l'on se marie, comme on dit, par

inclination , ou que l'on fasse un mariage de

raison.

En conservant sa liberté , une femme qui a le bonheur d'être veuve devient une vraie puissance. Il y en a qui se font veuves du vivant de leur mari, c'est assez vous dire toute la séduction du veuvage.

D'autres fois la duchesse de Royeux arrivait à parler du monde , de la vie de Paris , de l'impossibilité de s'habituer à une autre vie , quand on avait goûté les séductions de l'existence dans la bonne compagnie.

Comprenez- vous qu'après avoir vécu au milieu de tout ce que Paris possède de plus élégant , de plus spitiLucl , après avoir connu

ce monde où viennent se fondre les illustrations de tous les pfiys; après avoir été habituées au bon goût , aux conversations , aux manières délicates de notre société, comprenez-vous , IMatliilcle , le malheur de ces femmes qu'un événement quelconque rejette pour le reste de leur vie , loin de tout ces enchantements , dans le fond d'une province , maîtresse d'un triste château , ou directrice d'une coterie de petite ville.

Nous n'avons point à craindre cette infortune , vous et moi nous tenons par trop de liens à notre beau Paris; nous sommes deux de ses autorités mondaines , ma chère enfant , nous exerçons sur lui une sorte de puissance par l'influence de notre salon ; savezvous que le prince de Sentan me disait dernièrement : Si j'étais femme , je voudrais être madame de Givry, et alors je ressusciterais dans Paris le beau temps des salons , cette

magnifique époque de' la so.ciété française , oùJesfe'mmes gouvernaient tout du fond de leurs boudoirs. Si j!étais la -duchesse de (jivry, j'arracherais nipn siècle à ce. funeste penchant qui précipite toute la société dans les clubs. Je voudrîus . être' citée comme une restauratrice de- la société française ;. mais ajoutait-il : . . '

Pardonnez-moi de vous le répéter, iiia belle petite.

JNous ne sommes plus au" temps des restaurations, et la duchesse de G ivry ne voudra jamais avoir le courage et la cofistance qu'il laudrait pour un pareil rôle.

— Pourquoi ne les aurai-je pag ? répondit madame; de Givry .cvidemaient un peu piquée.

— Oh ! pourquoi ? parce que, prétend-il , vous devez avoir, soit maintenant, soit plus tard, des affaires de cœur qui emporteront votre jeune tête , et feront échouer vos résolutions les mieux formées , si tant est que

vous ayez jamais l'idée d'entreprendre cette tâche.

Les femmes se perdent toujours en écoutant ce qu'elles croient être la voix de leur cœur; si elles voulaient se persuader que leur cœur est un fou malhonnête qu'il faudrait mettre à Charenton , elles n'en vaudraient que mieux , finit-il par me dire de l'air fin et sardonique que vous lui connaissez , traî nant un peu ces mots :

Tenez, marne de Royeux , je ne me suis jamais connu de cœur, et je ne m'en trouve pas plus mal ; il est vrai que je ne suis pas femme.

Toutes ces conversations portaient peu à peu leur fruit, arrivaient insensiblement à leur but. Déjà madame de Givrj avait douté de son bonheur futur dans l'union que lui proposait le vicomte de Cintrac ; revenue de l'étourdissementoù l'avait jetée l'amour dont il l'avait entourée, elle s'aperçut que cet amour n'avait point de fortes racines dans son cœur, que la coquetterie et le vide de son existence avaient eu plus de part à sa naissance qu'une véritable sympathie.

Quitter son titre de duchesse, suivre un mari dans le fond d'une province, renoncer au monde ! étaient les efforts d'une passion qu'elle n'éprouvait pas.

Madame de Givry se laissait toujours séduire par l'impression du moment, elle s'abandonnait alors aux mouvements d'une exaltation qu'elle prenait pour la vo-

lonté réelle de son âme , pour la mûre et durable réflexion de sa pensée.

En quittant le vicomte de Cintrac, elle avait cru l'aimer d'une affection égale à celle qu'il lui avait montrée , elle s'était noblement accusée devant lui, elle lui avait ouvert tout le passé de sa vie , avec l'imprudence généreuse de qui aime véritablement. Enfin, la duchesse de Givry avait pris une émotion passagère pour une passion profonde.

Elle se demandait quelquefois : Comment me suis-Je donnée à M. de Cintrac, quelle séduction, quel aveuglement me poussait ainsi.

Puis elle s'arrêtait après des minutes de réflexion.

Je l'ai aimé cependant, il est bon , noble , généreux, mais....

L'épouser, me le donner pour maître , et celui-là serait lemien !.... et je lui ai livré tous les secrets de ma vie!.... c'est impossible.

Elle arriva même à penser, et elle rougit de sa pensée^, que , s'il avait voulu rester son amant , elle y aurait peut-être consenti.

La duchesse de Royeux a raison , que serai-je remariée au vicomte de Cintrac , quel rôle jouerai-je dans ce monde, quels ennuis irai-je chercher dans sa ville de Toulouse, où je ne connais personne, et cependant je ne pourrais rester à Paris,...

Quand on est arrivé à recueillir en soi les raisons que l'on voudrait avoir de rompre un lien qui semble lourd , on est bien près d'une désaflection complète; jetez seulement un regard de regret en arrière, donnez un soupir à ce que vous êtes au moment de sacrifier, et

l'édifice entier s'écroule, et le lien est rompu , pour ne pouvoir jamais être reformé.

Madame de Givry était une de ces femmes passionnées, qui cependant ne franchissent jamais certaines limites dans l'entraînement de leurs passions, et la limite que voulait lui faire franchir le vicomte de Cintrac était de celles qui la sortaient tout à fait des habitudes de sa vie, qui détruisaient une position à laquelle elle avait tout sacrifié jusqu'alors.

Elle comprenait à merveille qu'il lui serait impossible de vivre heureuse, même près d'un mari qu'elle aimerait, reléguée loin de Paris, et emportant en son cœur le souvenir vivant et le regret éternel de cette vie d'un monde qu'elle ne devait plus retrouver.

D'abord , pour elle-même , madame de Givry chercha les mille raisons qui devaient

s'opposer aux désirs, aux projets de M. de Cintrac , et quand elle en eut bien pénétré son esprit, alors, comme une sorte de justification de son inconstance , elle voulut se persuader que, dans l'intérêt même de M. de Cintrac, et par un sentiment de véritable affection , elle devait le refuser ; qu'il y aurait une sorte de générosité à rompre avec lui , en lui en expliquant les raisons , en étant vraie, en ne cachant rien, en lui expliquant les contradictions de son cœur, en lui démontrant l'impossibilité de bonheur qu'une union entre eux devait nécessairement amener à sa suite.

Hélas I combien sont souvent fausses les larmes que l'amour semble faire répandre; combien ont peu de durée les ailéctions dont le langage même paraît le plus sincère!

Page 1