‹ Madame la duchesseChapitre 16 sur 22 · PERFIDIES · texte numérisé non relu

PERFIDIES

Il fil patle de velours , II Iiaussa le dos.

Acajou et Zyrphile. l-)ii.

XXYIII.

Le lendemain de cette promenade, deux lettres partirent du château de la duchesse de Royeux pour Paris, l'une de la duchesse de Givry au vicomte de Cintrac, Tautre de la duchesse de Royeux au comte de Balandry.

Airtsi 'donc c'en éuût fait , tout allait être rompu , !a destinée eritrahiait vers de fausses

et vaniteuses satisfactions la jeune femme , dont fàme avait été formée pour éprouver de plus nobles émotions.

La lettre de la duchesse de Givry , messagère de chagrins , et qui va détruire en un instant la rêverie de tant de jours de bonheur , a été écrite d'une main calme et assurée , sans un regret, sans un doute. Elle a été écrite avec le soin d'un cœur indifférent.

Et la duchesse de Givry a choisi son papier le mieux satiné , le plus parfumé , elle a cacheté l'enveloppe qui contenait cette lettre d'un petit cachet à devise , sur lequel on voit gravé un roseau battu des vents, et pour légende

Sic.

Et dans cette lettre elle se représente malhciireusr d»' la rupture qu'elle seule ordonne.

Elle veut encore se faire plaindre; elle déplore la fatalité qui empêche la réalisation d'une espérance de bonheur. Et toutes ces phrases sont parfaitement alignées et coquettement disposées, et il faudrait encore aimer la duchesse de Givry après avoir reçu cette blessure , si l'on pouvait s'aveugler sur le manque de cœur qui a présidé à toute sa conduite.

Ce qu'il j a de plus infâme dans cette lettre, c'est qu'elle porte l'empreinte d'un reste d'amour , que la coquetterie seule a dicté ; car la duchesse de Givry çût été fâchée , en rompant avec M. de Cintrac , de ne pas lui laisser un regret , de ne pouvoir penser qu'elle serait la douleur inconsolable de sa vie, que son nom prononcé tn sa présence le ferait toujours tressaillir.

« Mon ami , lui écrivait-elle , comment, en )) réponse k votre lettre si noble et si bonne,

^) puis-J€ me résoudre % porter le désespoir » dans votre cœur ; comment cependant vous » cacher, en vous écrivant , ce que j'éprouve , » etdun*autre côté comment vous le dire?

» Vous me demandez d'abréger le temps » que j'avais fixé pour ma réponse, vous « désirez la savoir. Hélas! mon ami , le bon* )) heur que' vous avez rêvé est impossible ; » faut-il tout vous avouer? j'ai trop souffert » dans lïia vie pour goûter ce bonheur calme » et tranquille qiie. vous m'offrez.. Je ne » serais pas heureuse loin du monde , qvii » m'est devenu nécessaire. J'ai besoin de ma » liberté , j'ai besoin d'agitations , j'ïii besoin » de fatigues; et puis., malgré vous, malgré » moi , le souvenir du, passé reviendrait tou- » jours entre nous.

w Si je vous avais connu , mon ami , avant » ce premier .«moar qui m'-;» tant flétri le

» cœur, vous auriez pu me vendre au boii- ?) hQur. -J'étais jeune alors : oui, j'étais » jeune, car aucune de mes impressions, » aucune de mes croyances, n'avait encore )) reçu d'atteinte. . .

• .» Actuellementje suis vieille de ce premier . y> amour; qui rîi'a déchirée mortellement. En » vous voyant si bien m aimer , j'ai cru être » guérie ,'je me trompais; on ne guérit pas » du mal que nous cause une premièredé- ))ception. Jusqui3 dans vos bras il m'est M revenu un souvenir amer qui m'a bnsée.

» .Je ne me remarierai jai;nais , j'userai ma » vie peu à pevi, lès années s'accumuleront » vite* je n'aurai' personne pès de moi qui «•puisse avoir à rougir de mes* fautes. Oh! )) mon ami,' vous êtes noble et généreux, ^) voiis .éviteriez tout ce qui pourrait me ,) blesser, tout ce qui pourrait me rappeler

)) ce que je voudrais vainement ouHier ; » mais moi je le saurais ; moi j'épierais cha- » cun de Y^s regards ,' chacune de vos paro-. » les f et je me dirais : Il a pitié de moi , il » m'épargne, il ne veut, pas frapper une » pauvre femme d'un coup mortel: Moi je » me dirais : Il ne peut compter sur la -coii- . M stance de Inès affections, car il sait com- )) bien j'ai été coupable.

» Une autre considération vient encore » fortifier ma résolution : je suis supersti- » tieuse comme toutes les femmes faibles , » j'ai peur des influences fâcheuses de cer- » tains événements. Souvenez-vous de la » nuit terrible qui me rendit ma. liberté, et » qui me fit croire à votre- amour. 0^ nous ». fûmes bien criminels! et peutrêtre est-ce » expier que renoncer l'uil A l'autre.

». Le souvenir de oc qui a été entre nous

)) ne s'effacera pas' de ma mémoire , je me » rappellerai les quelques jours d'illusion )> que votre amour m'avait rendus , et que je )) pris pour la résurrection de toutes mes » croyances de jeunesse ; un jour tout ce » passé deviendra pour nous un lien d'ami- » tié , mais actuellement il faut laisser au » temps le soin de cicatriser nos blessures » mutuelles.

» Je refuse, mon ami, votre généreuse )) proposition , parce que ni vous ni moi » n'aurions pu être heureux si je l'avais ac- » ceptée ; croyez bien que Je parti que je )) prends me coûte peut-être autant qu'à )) vous, il me faut la conviction profonde » de la nécessité pour que je m'y résolve.

•» Cette conviction est pleine et en- )) tière en mon àme , elle n'est point née » d'un caprice , c'est la réflexion qui la fait

288 m: AD AME

)) naître. C'est peu" à peu en , descendant en )) moi-mêiTie que je l'ai sentie se former ; si » vous m'aimez encore après Cette lettre , ne » me répondez pas ,' ne me donnez pas le «chagrin de lire les expressions d'une tris- » tesse à laquelle je ne pourrais rien ; renon- )) cez, mon ami, k me- faire revenir -sui* )) ma' résolution ,' je suis affligée en pensant » que je Vais vous iaire Souffrir ; mais.il le

» faut peut-être pour vous, pour mbi ,

» certaineiiient.

' ;> Laisse2-moi vous demander une. dçr- » niérç preuve d'amitié , laissez-moi . vous » donner un conseil avec J'espoir qu'il -sera )) ^uivi : pïirtéz pour Toulouse a-près «avoir .» reçu, ma lettre , retournez dans. votri& fa- )> mille', clrercliez au milieu d'elle une* dis- » traction nécessaire. Vous* êtejp Fait'pour les » affections douces, pour les bonlienrs .de » l'intimité ; bientôt, croyez-moi , vous son-

LA DUGiiESSE. 289

» tirez s'eiîacer de votre cœur l'impression » douloureuse qu'il a reçue ; vous pouvez en- )) core être heureux, vous devez arriver à » l'être, j

» Moi , mon pauvre ami , il ne m'est resté » aucune faculté de bonheur, mon àme est » usée, aucune affection ne peut la conten- » ter; j'éprouve une inquiétude vague, véri- » table maladie morale , qui ne me quittera » jamais. Plaignez-moi , mais ne me haïssez » pas, et souvenez-vous qu'un instant vous » m'avez fait oublier mon triste passé , que » vous m'avez un instant fait entrevoir un » avenir de bonheur possible ; le réveil de ce » songe trompeur est arrivé , et tout a été » détruit.

» Adieu, mon ami, devenez mon frère

» par la pensée ; songez quelquefois à moi ,

>/ comme à une«malheureuse créature , qui M. 19

î>90 MADxVMK

» doit soiiflrii' seule jusqu'à la iin ; quand » vous prierez, prononcez mon nom dans » l'une de vos prières , peut-être reeef » vrai- je quelque bien de cette intercession. » Adieu encore une fois, demain je pars » pour les eaux , que réclame ma santé , lé- » gèrement altérée ; adieu encore , je n ou- » bîierai rien, et croyez que je ne regrette- » rai jamais d'avoir été un moment toute » à vous.

« M. DE GiVRY. »

Qui n'eût cru , en lisant cette lettre , à h sincérité des sentiments qu'elle exprimait, qui n'eût plaint la duchesse de Givry, sji abattue sous le poids d'infortunes irréparables; et cependant, voyez-la heureuse, se liant à l'avenir, appelant de tous ses vœux l'iustiint qui doit la rendre aux salons du monde , car la tiansformatipn est conipK't*',

LA DUCHESSE. a»f

Il ne reste pins rieD, dans madame de Givry, 4e la païye jeune fille , de la femme aimante.

Cédant aux exigences impérieuses de sa vanité, elle a passé par tous les degrés d'initiations, et la voilà maintenant femme du monde bronzée à toutes les émotions, coquette par calcul; elle est devenue |a femme sans cœur, qui doit vivre désormais sous le despotisme de l'amour- propre, et ne peut plus connaître ni les douces relations de l'amitié ni les jouissances passionnées de l'amour.

Désormais dans le monde elle sera la femme sans cœur, elle aura des amants sans amour, et commettra sans entraînement des fautes , dont elle ne sentira jamais de remords.

Désormais elle ignorera ce que sont la confiance et le repentir.

Dieu l'avait créée avec une âme, le monde a tué son âme, et l'a faite ainsi qu'elle est maintenant devenue.

L'autre lettre, qui partit de chez madame de Royeux , était adressée à M. de Balandry par sa fidèle alliée , qui lui rendait compte dp tout ce qui pouvait l'intéresser, et des espérances fondées de réussite , qu'elle et lui pouvaient concevoir dans leurs projets respectifs sur la duchesse de Givry.

« Que devenez- vous , le plus inconstant » des hommes ; que faites-vous, tandis qu'en- » fermée à la campagne , bien solitairement » avec notre duchesse, j'emploie mon es- » prit et ce que vous nommez ma diplomatie » h faire réussir vos beaux projets; avouez T) qu'il faut que je sois la plus indulgente » des amies pour vous aider à perdre ou 7) plutôt i\ reconquérir une pauvre femme,

» qui jjeut-être après tout ne demande pas » mieux.

» Applaudissez de vos bravos les plus re- » tentissants , tressez-moi des couronnes de » laurier, ou dressez-moi des statues, je vous » laisse le choix de l'espèce d'ovation que » vous croirez la plus convenable.

» Le Cintrac est décidément enterré d'au- » jourd'lîui , mais enterré avec des masses » d'indifierence pour pyramide , enterré à ne » pouvoir ressusciter à l'heure du jugement. )) Depuis quelques jours je m'apercevais » qu'il était malade; hier il est mort, au- » jourd'hui nous aVons procédé à son inhu- » mation; cela veut dire tout bonnement, )) mon cher allié , qu'il n'est plus traces du » Cintrac dans le cœur de notre duchesse.

» Aussi commentée maladroit Toulousain

» s'avise-t-il de proposer un mariage, décidé- » ment le pauvre homme était fou, il n'avait )) pas bien sa tête à lui en faisant cette proposi- » tion. Nous l'avons remercié et congédié ce ii matin ; la lettre qui lui est destinée part en » même temps que celle-ci ; j'ignore en quels » termes M. de Cintracest congédié; mais je » peux vous répohdre, d'après ce que je sais » maintenant du caractère de ma chère Ma- » thilde , qu'il est congédié sans rémission.

» D'heure en heure j'arrive à être plus de » votre opinion sur le compte de madame » dfe Givrj ; nous en ferons tout à fait une » femme du monde j elle a de bonnes dis- » positions. La vanité est chez elle un mobile » dont on peut user en toute occasion, t) pourVu qu'on le fasse avec délicatesse.

» Elle brûle du désir d avoir un salon » tn vogue , renomtiié, enfin tel que vOus

LA UUCriESSE. i95

» lui avez persuadé qu'elle devait en avoir » Un, c'est-à-dire un salon politique; je » l'encourage fort dans cette voie , je l'aide- » rai même de toute mon influence auprès » de notre brillante diplomatie; car votis » savez qu'il me faut absolument un salon » au faubourg Saint-Germain , et celui de » la duchesse de Givrj aura poUr moi tous » les avantages que je veux y trouver.

)) Je n'ai pas dit un mot de vous, j'ai » seulement aidé à tuer votre rival , qui , je » le crois, serait mort tout seul de sa belle » mort dans le cœur de madame de Givry. )> Maintenant c'est k vous de vous présenter, » et je vais vous en fournir le moyeti.

» Nous J)artons ces jours-ci polir les edui » de Baden. Ne troUvez-vous pas le lieu )) bien choisi pour deux feiiimes qili se sont » engagées \\ passer leur éU'* dans \\\\v rc-

» traite et une solitude complète ? Mais nous » avons besoin des eaux, et justement des » eaux de Baden. Là nous retrouverons , il » est vrai , toute notre société de l'hiver, tous » les diplomates du monde , tous les étran- » gers qui apparaîtront dans quelques mois , » présentés par leurs ambassadeurs. Ceci » n'est pas la solitude, que voulez-vous, » c'est un malheur auquel nous sommes » résignées.

» Les eaux de Baden , comprenez-le bien, » seront pour notre chère petite duchesse un » baptême nouveau, qui la séparera du » passé , et croyez qu'elle en est déjà fort » loin; enfin Baden , son monde , son bruit, M sa gaieté, éclairciront aussi le deuil exté- )) rieur, Baden sera une transition entre la » retraite et le monde, et cet hiver madame » de Giviy ira tout naturellement partout. » D'aill(!urs, qui se soiivient des morts peu-

» dant un an? c'est bien assez quelquefois » de se souvenir des vivants.

» Comprenez - vous, actuellement, rusé » comte de Balundry, qu'il faut h l'instant » vous mettre en route, et crier à vos pos- » tillons : Biiden , Baden , jusqu'à ce que » vous y soyez ; ne perdez pas une minute , J) nous partons , je vous le dis , dans trois » ou quatre jours ; nous voyagerons à petite » journée, tâchez d'arriver avant nous.

V Madame de Givry déploie une activité M extraordinaire dans tous les préparatifs de )) voyage ; elle est d'une gaieté folle ; chut ! » ne répétez pas ce mot , une veuve d'une » gaieté folle . mais c'est abominable !

M Fournissez-vous, avant de partir, de li- » vres nouveaux, de papier h dessin, de «crayons, et surtout d'un nombreux choix

m Madame

» d'histoires liouvelles, de petites médi- » sances anodines , toutes choses dont nous » serons avides , ou qui nous manqueront. » Ayez donc de tout cela pour être » tiotre ProvideJice , pour que nous puis- )) sions dire vingt fois par jour : Mon Dieu ! » quil est heureux pour nous d'avoir ren- » contré le comte de Balandrj !

)) Me voilà bavardàiit avec vous , et ma » femme de fchàmbre m'assassine de ques- » tions, elle veut que je lui dise quels bonnets, »» quelles robes elle doit emballer; d'un autre h côté, Mathilde, votre Mathilde, ma Ma- M thilde, m'adresse cinquante fois la parole îi pour feavoir si aux eaux, hors de son pays, » après trois ïilois de veuvage , elle peut faire » fléchir la sévérité du noir. C'est une posi- » tion qui ti'ést pas tenable. Je ne sais ce » que j'écris, je vais donc vous dire adieu )) en vous exhortant à faire vite vos malles ;

i) charmant comte de Balandry, la plus » ancienne de vos passions vous aime en- » core, et vous souhaite toutes sortes de ri Succès.

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