LES TUILERIES
Où Paris tout enller.
Vient s'«iitas5er en long dans un petit sentier. Casimir Oblavigre.
aA.1A.*
La promenade des Tuileiies, ce grand salon sablé , ombragé d'arbres immenses, les seuls qui bientôt resteront dans Paris, présentait, commede coutume, vers quatre heures, le spectacle d'une foule assez nombreuse degens inoccupés , comptant leurs pas et les tours d allée auxquels ils se condamnent pour tuer lennui de leur paresse journalière.
3i!6 MADAME
La matinée avait été brûlautc, pas une feuille ne remuait sur les msuMonniers, le teirain , chargé d'un sable fin et caillouteux , couvrait les jiiecls tles aiarcheuis d'une poussièiT; ai'dcule.
Tout autre qu'un Parisien eût subi comme une condamnation la torture de ce lieu de délices'^ mais le Parisien, slokjue dans ses jouissances, courageux dans ses amusements, ne faisait nulle attention à ce désagrément, dont il a l'habitude, et continuait, haletant de chaleur, à liénir le ciel de lui avoir octroyé ce large fossé, plus semblable à une fournaise qu'à un jardin , pour ses ébattements de (ous les jours.
Près i)iunQt.ente enbois, peinte couleur de coutil, ornée de portes à serrures et de fenêtres \i carreaux de verre , tente fort extraordinaire, comme on peut le jnger, chel-d œu-
vrede goût, àécov^ïon élégante, destinée à servir de bureau de location pour les journaux; deux chaises, adossées contre un immense marronnier, venaient de recevoir deux promeneurs fatigués; dont la conversation avait lieu à haute voix, comme s'ils se fussent trouvés seuls, ils semblaient ne tenir aucun compte des passants qui pouvaientles entendre, ni de leurs voisins , locataires mo^ mentanés des chaises qui les entouraient.
- Il fait vraiment aujourd'hui une chaleur étouffante , dit le plus âgé des deux promeneurs. Vous n'êtes pas allé au bois, monsieur de Balandrj ; un élégant comme vous consent à user sur un caillou brûlant la semelle de sa chaussure : il se contente d'être un smiple piéton comme moi.
- Un simple piéton comme vous, monsieur de Jumié^^es? Eu fait d'élégance, je
vous cède le pas. Vous ne montez pas à cheval, il est vrai, mais vous voulez sans doute que je vous fasse des compliments sur votre nouveau phaéton. Il est de fort bon goût et très-bien attelé , pour un modeste piéton comme vous.
I Vrai 5 le troiivez-vouB bien ?
— Parfaitement; il vierit de Londres, n'est-ce pas ?
— ' Oui , je l'ai fait venir de Londres ; dites-moi, monsieur de Balandry, connaissez-vous cette petite femme qui s'avance de notre côté ?
— Est-ce celle qui a un chàle vert et une capote blanche ?
— Précisément.
— Gomment, vous ne la connaissez pas?
Mais c'est la nouvelle baronne de IMaugrelait; son mari l'adore, il en est prodigieusement jaloux ; aussi son bonheur consiste à la garder, à la veiller de tous ses yeux , et il pleure de n'en avoir que deux : de toutes ses facultés , malheureusement elles sont très- bornées.
— On ne parle point encore de cette petite baronne? demanda M. de Jumiéges.
— Non, pas encore. Elle ressemble beaucoup à ces prisonniers du jeu de barre , qui font mille signes aux coureurs de leur camp pour obtenir que fon vienne les délivrer.
— Elle me semble fort piquante de physionomie, cette petite prisonnière. Comment, vous , mon cher Balandry, n'avez-vous pas
cherché à la mettre à la mode, en réputation ?
— Pour mille raisons , mon cher comte , dont je ne vous dirai qu'une seule, que vous comprendrez : beaucoup de peine et peu de profit. La baronne de Maugrelart est très-peu connue; elle ne reçoit point , et n'a point encore fait parler d'elle. Lui consacrer son temps et ses soins serait donc une sorte d'exil.
— Bravo, vous êtes nourri des principes les plus purs , de la science du monde. Pardon de vous avoir fait une sotte question ; j'oubliais que vos prétentions s'élèvent beaucoup plus haut.
— Quelles prétentions ?
— Comment se porte la duchesse de Gi-
vry? Avez-vous de ses nouvelles depuis sa retraite chez la duchesse de Royeux ?
— Vraiment, monsieur de Jumiéges, vous me supposez des prétentions que je n'ai pas. Je ne suis point en correspondance avec madame de Givry.
Un sourire d'une protonde satisfaction erra sur les lèvres de M. de Balandry en disant le peu de mots qui précèdent.
— Vous n'êtes point en correspondance avec la duchesse de Givry, reprit M. de Jumiéges ; mais je supposais que par votre amie, la duchesse de Royeux , vous auriez pu savoir de ses nouvelles. Quant à vos prétentions, je les vois marcher, grandir; mais il y a sur leur route un certain vicomte de Cintrac...
— Le vicomte de Cintrac, répéta M. de
Balandry; le vicomte de Cintrac Sans
doute , il peut réussir.
— Le croyez-vous ?
— Pourquoi pas?
— Vous avez raison , mon cher Balandry; pourquoi pas est un argument irrésistible, je l'accepte , et qui plus est je le comprends. Pourquoi pas m'explique beaucoup de choses , et je n'en demande pas plus. Viendrez-vous chasser, cette année, chez Bricourt ?
— Je ne crois pas que cela me sera possible, car je vais passer quelque temps à Baden, et de là
— • A Baden ! vous allez à Baden ! L'action s<' complique.
— Je ne sais en quoi , répondit d'un air souriant M. de Balandry, mon voyage à Baden peut compliquer l'action que vous vous plaisez à dramatiser.
— Je vous le diiai cet hiver. Quand partez-vous ?
— Demain.
— Alors recevez mes souhaits de bon voyage , et je vous quitte , car j'aperçois madame de Chalux , à laquelle il faut que je parle.
— Prenez garde , comte de Jumiéges, vous compromettrez cette pauvre duchesse.
— Soyez sans crainte , comte de Balandry , et ne compromettez pas plus notre belle veuve que je ne compromets la du-
chesse de Chalux. D'ailleurs , on ne la compromet plus. Adieu.
— Adieu, adieu.
Et le comte de Balandry resta seul , nonchalamment assis sur deux chaises , dont l'une servait d'appui à son coude. Pendant une demi-heure il demeura immobile , réfléchissant à ce qui s'était déjà passé entre la duchesse de Givry et lui , et cherchant l'arrangement de l'avenir dans sa science du passé.
Il ne faisait nulle attention à la foule des promeneurs oisifs qui passaient et repassaient devant lui. Retiré en lui-même , il y calculait les chances probables de son voyage , et sa situation de l'hiver prochain.
Quatre heures et demie venaient de son-
LA DUCHESSE. MÏ
ner à la grosse horloge du château , la promenade se garnissait de plus en plus , les voituresafïluaientà la grille du jardin du côté de la rue de Rivoli , les élégants de tous les quartiersde Parisse heurtaient dans la foule.
L'élégant du faubourg Saint - Germain et celui du faubourg Saint -Honoré marchaient côte à côte ; et, se donnant le bras , il semblait , à les voir causer et marcher , queux seuls fussent les maîtres, les propriétaires de ce jardin royal ; ils s'occupaient peu d'être vus ; ils se promenaient , cherchaient à se rencontrer , s'agitaient et tuaient le temps : les Tuileries sont leur terrain intermédiaire , sur lequel ils sont certains de se retrouver.
Les élégants des autres quartiers viennent exposer leurs toilettes et leurs personnes, auxquelles on fait peu d'attention ; leurs
tournures sont guindées, leurs attitudes sont gênées, leur promenade est un devoir de position qu'ils accomplissent , une fonction dont ils s'acquittent.
Quant aux femmes , de quelque quartier qu'elles soient , qui se promènent aux Tuileries , il est permis de déclarer , avec conscience , que le but de leur promenade est un but de coquetterie , qu'elles viennent à un rendez-vous , ou qu'elles cherchent l'occasion d'en accorder un.
La promenade d'une femme , à moins qu'elle n'ait lieu à la campagne et très-solitairement , a toujours un but intéressé. La promenade d'une femme , à Paris surtout , est de la chevalerie errante de coquetterie , une sorte de pas d'armes à tous venants, où elles mettent leurs grâces en jeu au profit de la masse.
Toute femme qui se promène à Paris est une comédienne sur le plancher d'un théâtre, elle met son rouge en sortant de sa porte cochère, et saisit l'esprit de son rôle en sentant l'air de la rue la frapper au visage.
M. de Balandry ne voyait rien; son attitude rêveuse était celle d'un amoureux; il ne saluait personne , cette inattention le 6t remarquer bientôt de tous ceux qui le connaissaient et qui n'en avaient point été reconnus. Chacun en passant devant lui éditait [une épigramme, chacun se livrait k ses conjectures.
Les uns prétendaient qu'il avait perdu à la bourse.
D'autres qu'il avait reçu un congé de la duchesse deGivry, à laquelle il s'était adressé un peu trop prématurément.
La duchesse de Clialux ne voulut croire ni au désespoir ni aux pertes d'argent.
— M. de Balandry ne risque jamais son cœur ni son argent , dit-elle ; il faut que l'attitude et l'expression de figure qu'il a en ce moment lui rapportent quelque chose , soyez en sûr; il n'est pas homme à se prodiguer inutilement en spectacle.
Et ces conjectures étaient fausses , M. de Balandry attendait le comte de Saint-Germain, qui tous les jours, méthodiquement, faisait, avant son dîner, un certain nombre de tours d'allées aux Tuileries ; il avait à lui parler : envers lui seul , il voulait faire parade de la profonde science avec laquelle il avait conduit toute fintrigue qu'il préparait.
Depuis une demi-heure M. de Balandry contenait son impatience, et M. do Saint-
Germain ne paraissait pas ; enfin , il le vit venir comme il se décidait à partir.
Le comte de Saint-Germain s'avançait d'un air grave et compassé, les coudes au corps, marchant à petits pas, les yeux baissés comme une religieuse forcée de traverser une populace en plein jour.
H aperçut le comte de Balandry et s'approcha de lui.