RÉPONSE A UNE QUESTION
Dans l'abîme sans' fond mon regard a plongé. A. DE Lamartine.
Puisque nous nous sommesconstitués en
assenciblée délibérante , dit la duchesse de Givry en s'adressant à M. Brevier , il nous faut de toute nécessité un président pour régler l'ordre de la discussion, voire même un vice-président pour le suppléer, dans le cas où il croirait devoir prendre la parole. Soyez donc notre président, M. de
Givry nous remplacera , si vous consentez à mêler un peu d'éloquence à nos bavardages.
La proposition de madame de Givrj réunit tous les suffrages, M. de Jumiéges réclama , avec une dignité comique , l'emploi de messager d'état, et s'installa sur une sorte de grand tabouret.
M. Brevier, se prêtant avec esprit au rôle qu'on lui assignait , prit possession d'un fauteuil , réclama le silence , et d'un son de voix grave et plein , il annonça que la parole était accordée au vicomte de Cintrac.
Alors ce dernier, affectant dans son langage lout(,' la pliraséologiiî pesamment sura- Ijondanle de certains orateurs s'entourant
LA riUCHÈSSE. 6^
avec affectation des précautions oratoires usitées par ces vanités ambitieuses qui visent à l'effet, s'adressa ainsi qu'il suit à la noble assemblée j qui lui prêtait son attention :
— Si je me trouvais devant un tribunal moins éclairé, si j'avais à fairepasser mes convictions dans des esprits moins convaincus de l'importance du sujet que nous nous préparons à traiter, je croirais devoir réclamer, non-seulement une attention qui me permette de suivre la logique de mes raisonnements, mais encore une indulgence dont je sentirais le besoin, pour la forme, peutêtre un peu abrupte,dont je revêterais mes idées. Heureusement il n'en est point ainsi, je parle devant l'assemblée la plus éclairée du pays le plus policé de l'univers , je m'adresse à des esprits sérieux et convaincus de toute la difficulté de la position qui m'a été faite et que j'ai acceptée , je ramasse \m défi
que l'on a jeté devant moi , comme le gant d'une lice courtoise , et si je n'ai le bonheur de gagner ma cause , du moins tàcherai-je de me rendre digne du sujet que je vais discuter.
' — C'est parfait, dit M. de Sallery.
— Au fait, s'écria M. de Balandrj , au fait, arrivons au point essentiel.
— JN'oublions pas le verre d'eau sucré , le verre d'eau sucré classique , et M. de Jumiéges apporta une tasse de tlié à l'orateur.
— Les interruptions sont interdites, et
comme président je prie la chambre
M. linivier se reprit, je demande au salon de conserver son calme et sa dignité. La parole est à l'orateur.
•>— Vous désirez savoir, noble et grave réunion , illustres représentants de l'aristocratie parisienne , l'opinion de l'aristocratie provinciale , de la société de province , sur votre puissance , sur l'influence conservatrice et tout à la fois civilisatrice dont vous pensez jouir. Ici je solliciterai la permission de scinder la question , de diviser la proposition de manière à la rendre plus claire.
— Oui , oui , scindez la question , divisez la proposition , s'écria M. de Givry dans l'intention de venir en aide à son parent.
— Je réclame de nouveau le ip\us profond silence , dit le président.
— Nous aurons donc à examiner deux faces importantes , deux divisions bien tranchées de la question mise k l'ordre du jour.
Le faubourg Saint-Germaiii est -il une puissance politique?
Le faubourg Saint-Germain est- il une puissance sociale?
Quelques légers murmures et une agitation comprimée interrompirent cet exorde.
Le président frappa sur le bras de son fauteuil avec le manche d'un couteau de vermeil.
— Le faubourg Saint-Germain est-il une puissance politique ? je répète ma phrase : et d'abord qu'est-ce qu'une puissance politique? Quels éléments constituent la puissance politique?
La Ibrce d'une conviction , l'habileté qui la met en œuvre, les hommes, les iTiîIsSes qu'elle entraîne à sa suite, qu'elle coiidiiil \('\-<, soil but (l'un pas assuré.
Qu'est-ce qu'une puissance politique ? c'est une religion , dont ceux qui l'exercent sont les prêtres.
Maintenant je deriianderai si le faubourg Saint-Germain a des dogmes politiques certains, une foi ardente dont il se fasse le prédicateur , l'apôtre zélé , le martyr.
Le faubourg Saint-Germain a des superstitions; mais quant à une religion politique , je ne lui en connais pas.
— Ceci est un peu fort , s'écrièrent quelques voix; le faubourg Saint-Germain est royaliste , c'est une chose reconnue , incontestable I
~ J'entends dire autour de moi , continua le vicomte de Cintrac sans s'émouvoir de toutes ces interruptions, que le faubourg
Saint-Germain a la religion du royalisme , qu'il est royaliste; je vais examiner cette assertion , erronée à mon sens , et dont les faits passés et les faits présents démontrent mieux que moi encore la nullité.
Le faubourg Saint-Germain, c'est la grande propriété, et déplus il veut être ce qu'en Angleterre on appelle le parti tory, le parti conservateur , dénomination que lui-même il a adoptée. Eh bien! que conserve-t-il , quelles fractions de la nation tient-il sous son patronage? de quelle portion d'autorité dispose-t-il ? Il estgrand propriétaire, il est vrai, mais il n'exerce aucune influence dans ses propriétés, où il est presque inconnu; il se refuse aux fonctions civiles , il se refuse aux charges qui lui donneraient action sur les masses, il s'isole de l'action commune, il possède ,mais il ne jouit pas; il est propriétaire, il ignore la licliesse morale de sa pro-
priété. On apprend clans l'histoire les noms de ses aïeux. Lui , à quelques exceptions près , on ne le connaît pas sur sa terre de France ; il nous laisse , nous autres pauvres gentilshommes de province , le soin de défendre un principe dont le nom seul est inscrit sur ses bannières ; il se proclame notre chef et ne nous conduit pas ; il nous toise du haut de sa grandeur factice , et malgré notre pauvreté nous sommes plus puissants que lui, car nous vivons sur nos terres, nous y exerçons nos droits au milieu de gens qui nous connaissent, et nous y remplissons cette magistrature de la propriété, qui est la véritable , la grande souveraineté aristocratique.
— Nous voici dans les pauvretés de la province , grommela M. de Balandry; nous avons entendu cela mille fois : piètre orateur!
— Le faubourg Saint-Germain , c'est Tégoïsme doré par Richelieu sur toutes les tailles, galonné par Mazarin sur toutes les coutures; le faubourg Saint-Germain, comme aristocratie indépendante , avait ébranlé le trône, comme cour, elle le détruisit aux jours des révolutions.
Que put-il jamais dans sa large prison de Paris ?
— . Ceci, monsieur de Cintrac, est du jycobisme toutpur, objecta la duchessede Rpjçux.
Le président ne songea point à Vappeler à l'ordre l'interruptrice , cette discussion avait piis pour tous une tournure intéressante, les formes puériles dont on l'avait entourée d'abord étaient totalement oubliées.
— Non , madame la duchesse , non, répondit \v vicomte dv Cintrac avec \c ton
d'une parfaite politesse, ce que je viens de dire n'est ni subversif, ni révolutionnaire , car personne plus que moi ne regrette que le faubourg Saint - Germain s'efface ainsi de lui-même, qu'il refuse les armes, qu'il pourrait encore avoir si belles et si fortes ; mais depuis bien des années il confond l'intérêt de sa position à la cour avec l'intérêt de la royauté , il croit tout sauvé quand il se constitue fantôme de pouvoir, et tout perdu quand cette apparence de pouvoir lui échappe.
— Mais, monsieur, comment nieiezvous qu'il soit royaliste? demanda le grand fuseau de chanvre , le fade comte de Loigny.
— Comment , monsieur , mais je vous demanderais comment yQus pourriez établir qu'il est royaliste , ce qu'il entend par ce mot; alors, si vous parvenez à trouver dix hommes qui soient complètement d'accord.
qui comprennent toutes les conditions du royalisme , j'avouerai l'erreur de mon assertion. Le faubourg Saint-Germain est une aggrégation d'honorables individualités, usée comme force collective par l'énervement de son existence parisienne , ce qu'il pourrait il ne veut pas l'entreprendre , ce qu'il voudrait il ne peut l'exécuter, c'est une puissante machine qui s'est elle-même démontée , les roues , les leviers , tout est là , tout possède encore Me la force. Qui lui rendra le mouvement maintenant?
— Le vicomte de Cintrée ne vous rappelle-t-il pas un peu notre ami Gérard de Stolberg , que l'on n'a plus revu? dit le comte de Jumiéges , en se tournant vers la duchesse.
— Oui, un peu, mais il n'est pas aussi amusant.
— AlLcuiIcz, madame la (hichcbsc , je
vais lui faire chanter son second couplet, et vous le trouverez tout aussi amusant.
Alors , prenant un air grave et réfléchi , le comte de Jumiéges se tourna vers le vicomte de Cintrac.
— Je comprends parfaitement, monsieur, votre manière de juger politiquement notre faubourg , et je vous accorderai même qu'il y ait du vrai dans votre appréciation. Mais pourrez-vous nier également son influence sociale ?
l^ — Nier son influence sociale, répondit M. de Cintrac , non-seulement je la nierai , mais encore je nierai qu'il existe comme société dans l'ancienne acception du mot.
— Mais vous nierez l'évidence , vous vous refuserez à reconnaître ce qui est patent , irréfragable , s'écria M. de Sallery au comble de la stupéfaction.
■ — Non , monsieur , continua M. de Cintrac , le faubourg Saint-Germain a donné sa démission ; même comme autorité sociale , il ne fait plus les honneurs de Paris , il laisse ce soin à des étrangers , il se fait donner des bals et des fêtes par de riches voyageurs qui s'arrêtent à Paris pendant une ou deux saisons , il courtise les entrepreneurs de fêtes ; mais citez -moi un de nos grands seigneurs qui tienne ce qu'on appelait jadis maison ouverte. Le faubourg Saint-Germain imite et imite mal , il contrefait les clubs anglais ; là c'est un club de l'union , ici le club des jockeys , partout le jeu et l'isolement des femmes jeunes ou vieilles , la proscription des femmes ; vous me direz où Von joue , vous me direz où l'on dîne, où on parie , où
on se ruine, où on discute Dites -moi
aujourd'hui où on causé!
— L'attaque était vigoureuse, pcni lué-
nagée , dix voix répondirent ensemble, et ce fut une confusion de mots, une Babel de langage véritablement assourdissante.
Deux personnes seules gardaient le silence, M. Brevier, qui paraissaitfort amusées de tout ce débat, et la duchesse de Givry , recueillie et méditative , regardant parfois M. de Gintrac, dont la chaleureuse argumentation avait intéressé son esprit. Elle aimait en lui cette ardeur et cette franchise de discussion , cette vivacité d'impression , en même temps que cette facilité de langage qu'il possédait à un degré éminent , comme presque tous les Méridionaux ; mais il avait sur eux l'avantage de parler sans aucun accent , ayant été élevé à Paris.
S'il avait eu de l'accent dans la prononciation, la duchesse de Givry n'eût peut-être pas fait attention à lui.
Cette soirée resta gravée dans la mémoire de madame de Givry, et avec le souvenir de cette soirée s'emprégnit le souvenir de celui qui en avait été l'acteur principal , de celui qu'elle avait voulu soumettre à une épreuve.
Dans la partie opposée du salon, le comte de Jumiéges causait avec la duchesse do Chalux.
■ — Notre paysan du Danube a donné sou coup de boutoir , ne vous l'avais-je pas bien dit, madame la duchesse ?
— Aussi, lépondit la duchesse , va-t-on faire la curée ; tenez, voilà M. de Balandry qui le serre de près, et la diicliesse de Royeux le pousse dans ses derniers retranchements du hiiutdescs airs les plus impertinents; savez-
vous que ce nouveau débarqué nous a frappés au vif?
— Pas tout à fait , madame la duchesse , nous sommes trop bien cuirassés pour cela , et le pauvre garçon a perdu son temps et son éloquence.
Cependant peu à peu les conversations se turent ; deux heures venaient de sonner , et chacun demanda sa voiture; M. de Balaudry offrit son bras à la duchesse de Rojeux pour la conduire jusqu'à la sienne, qu'un valet venait d'annoncer.
— Nous nous sommes fait battre comme des enfants, monsieur de Balandry.
— Nous prendrons notre revanche , madame, je vous la promets bonne.
— En passant près du vicomte de Gintrac, M. Brevier lui dit, en lui serrant la main : Vous êtes un brave fou , mon cher ami , plût à Dieu que votre voix réveillât le noble faubourg , mais vous vous perdrez inutilement ; savez-vous que demain vous serez signalé comme un affreux jacobin ?