UNE NUIT
L'irréparablfî.*!. hélas , savez-vous ce que c'est P Saikte-Beuve-
M. DE Ctntrac remarqua bien vite le changement qui s'était opéré en madame de Givry ; au lieu de la vivacité et de la coquetterie qui lui étaient habituelles, comme les dons de sa propre nature , elle devint tout à coup plus sérieuse, plus réfléchie; souvent elle semblait tellement absorbée par ses pensées , qu'elle se laissait entraîner bien loin de tout
ce qui se passait autour d'elle, et qu'il fallait lui adresser deux ou trois fois la même question avant qu'elle la comprît.
Souvent le seul son de la voix du vicomte de Gintrac lui causait des tressaillements qu'elle ne pouvait surmonter ; se voyait-elle forcée de prendre la parole , elle rougissait sans cause , s'embarrassait dans ses phrases , et quelquefois s'arrêtait comme ayant perdu le fil de ses idées.
Un soir le vicomte de Gintrac avait été obligé de dîner au Marais chez un vieil oncle, le duc de Givry sommeillait après une journée d'accablement, et avait voulu que personne ne restât auprès de lui , son valet de chambre seul épiait de la chambre voisine h; moment de son réveil.
La duchesse de Givry s'était placée devan
son piano , et ses doigts cherchèrent d'abord à tirer de cet instrument les harmonies accoutumées , ils parcoururent une fois tout le clavier , puis ils s'arrêtèrent et laissèrent mourir les sons qui vibrèrent longtemps avant de s'éteindre tout à fait ; la tête de la musicienne s'inclina sur sa poitrine , ses mains restèrent posées sur les touches d'ivoire, et dans cet état id'abattemeûl rêveur et de mol abandon , elle se laissa aller à la mélancolie de ses souvenus , à l'incertitude de ses espérances.
Le vicomte de Gintrac l'aimait, elle croyait en être sûre, il ne le lui avait pas encore dit ; mais chacune de leurs conversations était accompagnée de ces aveux tacites, poison plus séduisant peut-être , pour un cœur entraîné à l'amour, que le dernier aveu lui-même. Elle cherchait à remettre dans sa mémoire toutes les preuves délicates qu'il lui avait
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données de sa passion ; puis elle suspendait ses souvenirs , ses pensées , toute l'agitation de son âme , pour prêter l'oreille aux moindres bruits, pour saisir du plus loin qu'elle le pourrait le roulement de la voiture qui devait lui annoncer le retour du vicomte de Cintrac.
De temps en temps un mouvement nerveux venait agiter ses mains , alors une note isolée vibrait dans la solitude du salon comme un cri plaintif, et ajoutait à l'émotion mélancolique de madame de Givry.
Cependant les heures s'écoulaient sans amener le retour du vicomte de Cintrac; il était près de minuit, et depuis neuf heures la pauvre duchesse attendait, et depuis neuf heures la souOVance de son cœur allait toujours en augmentant , et son émotion croissante et son irritation nerveuse plus intense
et plus impressionable. Elle était parvenue à un état d'absorption complète, qui lui avait fait perdre la faculté de ses sens extérieurs ; ses yeux ne voyaient plus, ses oreilles n'entendaient plus , tout son sang s'était retiré vers son cœur , par lui seul elle vivait et elle souffrait. De grosses larmes tombaient de ses paupières , mais sans effort , sans convulsion de sanglots, semblablement à ces calices de fleurs, qui, en se penchant sous les rayons du soleil , répandent les gouttes de rosée dont ils se sont rafraîchis au matin.
Elle fut réveillée de cet état d'un magnétisme douloureux , par la voix tendre et pleine d'inquiétudes du vicomte de Cintrac, qui lui disait : — Qu'avez-vous, Mathilde?
Jamais il ne lui avait ainsi parlé avec ce ton de tendresse familière.
m MA»AME
La ducliesse de Givry voulut répondre : Je n'ai rien ; mais, vaincue par la surprise et l'émotion , ses lèvres s'entr'ouvrirent sans pouvoir proférer une parole , et des pleurs furent sa seule réponse.
Le vicomte de Cintrac presque aussi ému, et ne sachant h quoi attribuer cette douleur subite , se plaça à genoux devant elle , et lui prenant les mains il les serrait dans les siennes, cherchant à la calmer et k deviner la cause de ses larmes.
. — . Chère, bien chère Mathilde,lui disait-il, qu'avez-vous , quel chagrin vous oppresse , quelle douleur secrète enfermez-vous eu votre pensée; parlez, confiez la-moi. Ne suis-je pys pour vous comme un frère, comme votre ami le plus tendre et le plus dévoué ?
Madame de (iivrj ne lui répondait qu'en
étreignant à son toui* ses deux mains dans l'une des siennes.
— Oh ! parlez, je vous en conjure 1 parlez, ne me laissez point voir un chagrin que je ne puisse partager ; quelle peine du cœur craignez-vous de m'avouer! Hélas! j'ai deviné plus d'une fois les misères intérieures de votre ménage.
Je vous ai plainte, Mathilde , pauvre Mathilde I Au nom de tout ce que vous avez eu de douleurs , au nom de ce que vous pouvez entrevoir d'espérances, parlez-moi, épanchez votre âme dans la mienne I
— Oh! je n'ai rien;..... je suis folle; c'est ma solitude de ce soir qui m'a porté sur les nerfs; et puis, vous arrivez à l'improviste, — vous me réveillez d'une sorte de cauchemar qui me faisait horriblement souflrir; alors , la surprise , le..,.,
— Ce n'est pas tout cela, Mathilde , qui vous a mise dans l'état où je vous vois , ce n'est pas tout cela qui vous agite à ce point, que vous tremblez encore au milieu de vos larmes , et que vos artères sont agitées de pulsations violentes.
— Si , je vous l'assure ; et quelle autre
cause voulez-vous qui m'agite ?
— Je ne sais , Mathilde , mais ce n'est pas celle que vous venez de m'indiquer.
Le vicomte de Gintrac se releva tout à coup , et, abandonnant les mains de la duchesse qu'il n'avait cessé de tenir en ses mains tremblantes, il ajouta d'une voix basse et triste :
— ,lr sollicite voUv louliancc ; mais à quel titre robtiendrai-j<', vous me connaissez peu
encore ; j'ai eu tort , Mathilde , de vous la demander ; j'éprouvais le besoin de vous aider à supporter vos peines; pardonnez cette présomption d'une amitié bien vive , il est téméraire à moi de réclamer une conliance que je n'ai rien fait pour mériter.
La duchesse de Givry releva vers lui ses grands yeux humides, et ne fit entendre qu'un seul mot plein d'un reproche douloureux .
— Vous !
Puis elle le répéta plus lentement et comme s'interpclant elle-même, comme ayant peine à croire à ce qu'elle venait d'entendre.
Cette exclamation de madame de Givry révélait toutes les ai^itatious de son âme ,
us MADAME
et la cause de ses pleurs, et les tristesses profondes, et les rêveries dont elle avait été subitement atteinte. Cette exclamation, deux fois répétée avec un ton de reproche , fut comme une sorte de vertige qui troubla M. de Cintrac ; il sentit ses jambes flécbir sous lui , sa vue s'obscurcit, il retomba à genoux sans parole devant sa belle cousine , sur le coussin qu'il venait de quitter.
D'abord il demeura devant elle , comme un homme dont la raison se serait subitement aliénée; puis, peu à peu comprenant tout ce que ce seul mot de reproche,
Vous!
Lui annonçait de mj'stérieuses félicités , il se pencha sur une main, qu'aucun eflbrt ne chercha à retirer, et la sentit frémir sous un chaste embrassement.
— Mathilde , est-il bien vrai, vous ne doutez ni de mon amitié ni de ma sympathie bien sincère; dites, dites une seule fois que vous voulez avoir confiance en moi.
La voix du vicomte de Cintrac en prononçant ces mots, résonnait, douce et harmonieuse , comme les derniers accords d'une musique et répétée par les échos des bois. C'était dans la lenteur de sa parole, dans l'accablement qui l'accompagnait , ce quelque chose indéfinissable, qui ne peut être comparé qu'à ces parfums cV Orient qui vous accablent de leur volupté enivrante.
— Mathilde, m'entendez - vous ? répéta le vicomte de Cintrac, en approchant ses yeux éteints et voilés des yeux encore chargés de pleurs de madame de Givry.
Elle fit un violent effort pour répondre :
iûQ MaD^VME
Oui , mon ami ; et l'on eût dit , tant cet effort décelait de faiblesse , qu'elle allait perdre connaissance.
Puis elle laissa s'incliner sa tête sur l'épaule du vicomte de Cintrac.
Il plia d'abord sous ce léger fardeau , par un sentiment de crainte et de doute, il eut comme une sorte de terreur du bonheur qui lui arrivait.
— Mathilde , murmura4-il à l'oreille de madame de Givry, vous croyez donc en moi!
11 s'arrêta quelques secondes, et, la serrant dans ses bras , il ajouta :
— Vous m'aimez donc comme je vous aime!
Madame de Givry regarda son heureux amant d'un regard qui disait par son expression :
Si je ne vous aimais de tout l'amour de mon âme, serais-je ainsi en vos bras !
Puis, par un sentiment de délicate pudeur, sentiment qui n'abandonne jamais une femme , même à l'instant de sa défaite , elle couvrit sa figure de ses deux mains.
— Mabien-aimée Ma tliilde, pourquoi vous voiler ainsi de vos mains ; n'aurez-vous pas un regard , un mot , un signe de vos yeux , pour me dire : Oui, je vous aime comme vous m'aimez?
La nuit s'avançait , nul bruit ne troublait plus sa tranquillité , le silence était complet , un feu mourant répandait par ses dernières
braises une douce chaleur dans le vaste salon de la duchesse de Givry ; des grands vases remplis de fleurs étaient disposés dans l'appartement, comme autant de cassolettes dont les émanations chargeaient l'air de volupté ; la lampe envoyait de moment en moment moins de lumière, les ombres grandissaient, et les glaces, comme de fantastiques lueurs , répétaient en les affaiblissant les dernières flammes du foyer , les derniers éclats de la lampe.
Les paroles d'amour empruntaient une puissance de plus à cet entourage corrupteur.
— Mathilde, dis-moi : Oui, je t'aime ! oh! dis-le-moi l
Mathilde répondit cette fois avec une sorte d'exaltation concentrée :
— Oui , je t'aime 1
Et dans l'ombre qui grandissait toujours , deux lèvres brûlantes trouvèrent les siennes, qui subitement devinrent froides , et son beau corps se pencha, et toutes ses forces l'abandonnèrent.
On entendit encore une fois le nom de Matliilde jeté à travers l'espace, comme dans le délire de la fièvre; puis on n'entendit plus rien.
Les lampes s'éteignirent; le feu éclaira d'un ton rougeâtre tout le vaste salon ; une dernière flamme , une dernière étincelle moururent après un vif éclat.
Deux heures sonnèrent.
Et comme un long cri d'épouvante, le vent passa sur le toit de l'hôtel en hurlant de sa grande voix.