UN LENDEMAIN
Que laisse-t-il après soi dans ton âme?
PlRJIT.
Le lendemain matin la duchesse de Givry, assise sur son lit, que le sommeil n'avait pas visité, attendait dans une morne immobilité que le jour vînt à paraître ; le souvenir de la faute qu'elle avait commise l'agitait d'un trouble indéfinissable , elle ne songeait pas sans terreur au nouveau lien qu'elle venait de contracter, son entraînement , sa fai-
blesse revenaient en sa mémoire, sans qu'elle
pût comprendre l'invincible fatalité qui lui
avait ôté toute possibilité , toute volonté de
résistance.
C'était surtout avec une véritable douleur qu'elle se disait :
Mon Dieu ! aujourd'hui il peut me mépriser , je lui ai donné le droit de me traiter sans pitié , de me regarder sans considération, car c'est moi, moi seule , malheureuse que je suis, qui l'ai entraîné dans cette faute , que tous deux nous avons commise. // peut penser que je suis une de ces femmes perdues qui se livrent par coquetterie , il doit croire qu'habile comédienne j'ai joué toute cette fail^lesse , ces larmes , cette fatale inertie, qui m'ont livrée sans combats.
Je me suis donnée , donnée, c'est le mot,
comme une misérable créature , c'est à peine si j'ai attendu l'aveu de son amour. 0 mon Dieu î je me sens décline , me voilà plus humiliée qu'après la scène fatale , où je subis , comme une punition, les caresses flétrissantes de M. de Givry.
Toutes ces pensées et d'autres non moins pénibles passaient et repassaient , tantôt confuses , tantôt poignantes , dans la tête de k duchesse de Givry.
A cet état de crise , succédait par intervalles un abattement qui la privait presque de sentir et de comprendre.
Puis elle sortait de cette prostration de ses facultés par une crise nerveuse, dont tout son corps ressentait l'agitation.
Alors dans cet instant elle se relevait froide
et les yeux fixes , parcourait sa chambre k pas précipités , et voulant rendre de l'air k sa poitrine oppressée , elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait au vent frais du matin.
Au dehors régnait le plus grand calme ; à l'orient une lueur légère annonçait la prochaine venue du jour. Quelques voix joyeuses indiquaient par leurs chants que bientôt toute la ville allait reprendre son mouvement habituel ; mais la nuit régnait encore et son froid glacial frappait douloureusement les yeux brûlés par l'insomnie, de la duchesse de Givry.
Elle succombait sous la fatigue du sommeil et de la douleur.
S'il allait ne plus m'aimer! et dans cclU: interrogation elle résumait toute la série de ses inquiétudes , s'il allait ne plus
m'ilimer , si sa passion s'était éteinte à me trouver si faible !
De quoi pourrais-je me plaindre ?
Et de nouveau elle s'arrêtait , pleine d'angoisses et de tristes pressentiments.
Jamais, jamais une femme dont l'âme est tant soit peu bien placée, ne se réveille calme et sans remords , de l'enivrement de sa faute , il reste accroché au souvenir de ses bonheurs les plus doux , quelques lambeaux de sâ conscience , qui crient plus haut en son cœur , que toutes les voix de la séduction.
Il siège sur son front brûlant une noble pensée de honte , qui la fait rougir quand sa mémoire se réveille.
m MADAME
Sainteté de la pudeur, vous vous révoltez (le votre défaite , et vous venez pleurer sur vos voiles déchirés , sur votre couronne arrachée et flétrie.
Oh ! combien est pardonnable la femme qui verse des pleurs véritables sur la trace de ses erreurs, qui paie les folles joies de ses nuits d'amour par les sanglots du repentir !
Combien seront accessibles les voies de la réconciliation divine , h celles-l'i qui auront péché , pour avoir trop aimé , mais qui n'auront pas mis en oubli les paroles de la prière, ni l'infinie miséricorde de la providence.
Malheureusement pour madame de Gi- \ry , son orgueil se révoltait plus en elle , que que tout autre sentiment ; à la pensée de sa facile défaite, elle regrettait, non pas tant
de s'être donnée , que de s être donnée si promptement , et cependant, inconcevables mystères du cœur ! malgré ces froissements de l'orgueil révolté, il y avait autre chose que de la coquetterie dans l'amour qu'elle avait voué à M. de Cintrac , elle se sentait heureuse de lui appartenir , elle éprouvait de la joie à lui avoir confié son bonheur.
Le monde disparaissait à ses yeux dans ces premiers instants mêlés de toiles ivresses et de doutes amers. C'était seulement de lui à elle qu'elle redoutait de rencontrer un regard de dédain, c'était d'elle à lui qu'elle tremblait de se sentir humiliée.
Quand le jour eut tout k fait chassé les ombres , la lassitude , le besoin de sommeil et l'inquiétude , la plongeant enfin dans un assoupissement lourd et fatigant, elle demeura ainsi accablée jusqu'à l'heure où sa
femme de chambre entrait ordinairement chez elle.
A ce moment on lui remit une lettre da vicomte de Cintrac ; elle se sentit tout émue en la recevant, mille pensées traversèrent en un instant son esprit. Que lui mandait-il, pourquoi cette lettre, puisqu'il pouvait la voir et lui parler ?
Enfin elle se décida à rompre le cachet , k faire cesser les incertitudes de son âme, à s'avancer courageusement au-devant des chagrins ou des joies que lui apportaient les quelques lignes tracées par son amant.
« Mathilde, ma bien aimée, lui écrivait-il, )) dans l'enivrement du bonheur où tu m'as » plongé, il m'est impossijjle dr chercher )) le sommeil que trop de joies ne me per- » mettraien t pas de goûter. J 'ai besoi n de me
» recueillir pour penser à toi , d'apaiser les » battements cle mon cœur pour savourer ce ,, calme si plein de félicités que ton amour ,) m'a donné. Penses-tu, ma bien aimée, ), que nous serons deux maintenant, deux » forces, deux volontés, deux âmes, deux ), amours réunis pour lutter contre les » orages de notre existence ? ^
), Comprends-tu, mon ange terrestre, tout » ce que cet amour m'apporte de bonheur ; à » lui je dois de pouvoir marcher près de toi ), dans toutes les routes de l'avenir, de pou- » voir te soutenir quand tes forces foibhront, ,, te consoler quand tes peines surmonteront . ton courage; à lui je dois de pouvoir « t'entourer d'une affection plus grande que » toutes celles que tu as connues.
„ Je t'aime, parce que ton àme est une ), sœur que l.i mienne cherchait depuis long-
i3G MADAME
» temps , parce qu'ainsi que moi tu as souf-
» fei t , parce qu'il y a des larmes dans le
» passé de ta vie , et que les plaies de ton
» cœur que je cicatriserai seront autant de
)) liens qui rendront notre afïection indisso-
)) lubie. Quelquefois j'ai peur de ne pas sa-
» voir assez bien t'aimer, et cependant je
» t'aime de toute mon âme , de toutes mes
» facultés , de toutes mes pensées.
. * )) Tu n'es pas ma maîtresse , dans le sens » grossier de ce mot , non , ma bien aimée, » c'est l'amour de ton cœur que j'ai voulu » tout entier ; dans un amour tel que le » nôtre, les sens appartiennent au cœur, )) leur délire n'est que son langage ; il n'est » que l'expression la plus haute de cette pas- » sion qui l'emplit, et que les paroles sont in- » suffisantes à faire comprendre.
» Tu es à moi parce qu(; tu as voulu que
» l'homme que tu aimais connût par l'é- » tendue de tes sacrifices l'étendue de ton » amour. Tu es venue dans mes bras sans » combats de coquetterie , sans vaines rési- » stances ; en livrant ton cœur , tu n'as rien » réservé de toi-même.
» Si le monde considère ton amour )) comme une faute, c'est du moins une )) noble faute : merci ; tu m'as fait heureux » par dessus tous les heureux de ce monde ; » si tu crains , si tu redoutes l'envie qui s'at- » tache aux gens heureux, la médisance » qui va fouillant leur bonheur pour leur » en faire un voile de réprobation , dis un » mot et je pars ; et partout où tu m'en- » verras j'irai sans me plaindre , emportant M avec moi la certitude de ton amour, et » le souvenir ineffaçable de cette nuit que » les premiers rayons du soleil commencent )) à dissiper.
» Dors , ma bien aimée , dors jusqu'au » jour , jusqu'à l'heure où ma lettre viendra » te dire que tu es aimée par dessus toutes » choses , et au delà de toutes les puissances » du cœur humain. »
Après cette lecture qui remplit le cœur de la duchesse de Givry des plus douces émotions, elle se sentit délivrée des inquiétudes au milieu desquelles elle avait passé la nuit ; M. de Gintrac l'aimait d'un amour véritable; sa faiblesse ne lui avait inspiré ni mépris ni présomption; il se vouait à elle, il lui apportait une tendresse noble , confiante ; c'était un amant , un mari , un frère qu'elle trouvait en lui , c'était tout ce qui manquait à sa vie , tout ce qui manquait à son cœur.
La fatii^ue et les inquiétudes de son insomnie s'elliicèrent , le jour apparaissait pur et Jji illaiit à travers les carreaux de ses fené-
très. On était arrivé à cette époque de l'hiver, qui déjà est presque le printemps. Epoque où l'on sent le travail intérieur de régénération, qui s'opère dans la nature; les bourgeons des arbres semblent s'entrouvrir, les nuages ont au ciel une teinte plus riante , les oiseaux voltigent sur les branches des arbrisseaux, l'air est plus doux, l'homme se sent plus attaché à l'existence , il retrouve
plus de force, son sang bat plus chaud,
à flots plus précipités dans ses artères;
ce temps est un temps de renaissance et
d'amour.
La duchesse de Givry en éprouva l'influence , sous le charme de la lettre du vicomte de Gintrac , elle se sentit heureuse de vivre , elle conçut de rêveuses et suaves espérances ; et comme une musique inconnue, une harmonie de bonheur et de calme descendit dans son àme.
Elle voulut répondre à cette lettre qui venait de lui mettre au cœur tant de joie ; mais sa main tremblait, mais son agitation heureuse ne lui permit pas de réunir en sa tête la suite de ses idées ; elle voulut se calmer, le calme lui fut impossible; alors coupant une des longues boucles de sa chevelure , elle l'enferma dans une boîte et l'envoya au vicomte de Cintrac , sans y joindre un seul mot.
Il me comprendra , pensa-t - elle , s'il m'aime véritablement ; il comprendra cette réponse muette.
Et la duchesse, enveloppée de son peignoir du matin , resta rêveuse et pleine de félicités à relire la lettre qui lui ouvrait les portes dorées des espérances heureuses.
Elle ne fit point attention , tant elle était absorbée par cette U'cture vingt fois rccom-
niencëe , au mouvement , k l'agitation inaccoutumée, aux bruits et aux conversations sourdes, qui remuaient tout son hôtel ; elle ne fut point frappée de l'espèce de terreur , que toutes les figures de ses gens portaient empreinte sur leurs traits.
Quand elle voulut sortir de sa chambre k l'heure du déjeuner, elle fut seulement à cet instant surprise de l'air étrange , avec lequel sa femme de chambre lui dit :
— M. le vicomte de Cintrac a fait demander tout à l'heure , si madame la duchesse était visible , il la prie de l'attendre chez elle, il est très-important qu'il la voie avant qu'elle n'en sorte.
A ce singulier avertissement de sa femme de chambre, h sa physionomie émue, à cette demande d'une entrevue faite par le vicomte
de Cintrac, avec une sorte de solennité, la duchesse de Givry comprit que quelque mystère fatal pesait autour d'elle ; le sentiment de sa faute lui revint comme une honte, elle se prit à rougir et sans oser faire une question , elle rentra dans son boudoir en proie à une vive agitation.
Que s'était-il passé, pourquoi cette tristesse , pourquoi cette réserve et cette agitation étouflée , dont elle commençait à entendre bruire les rumeurs dans son hôtal ?
La première crainte fut pour la sûreté de cet amour, dont elle venait de bercer si délicieusement ses rêveries , mille terreurs plus absurdes les unes que les autres l'assailHrent.
Si tout était su , si M. de Cintrac venait pour un adieu , Ibrcé de quitter l'hôtel de Givry,
Elle croit avoir lu dans la contenance de sa femme de chambre, la réalisation de ses craintes.
Elle marche , elle s'agite , elle attend avec une impatience dévorante , elle éprouve un supplice moral effroyable.
C'est que la faute ou le crime le mieux caché , le plus sûrement enseveli , jettent dans l'âme de ceux qui en emportent le secret , une crainte , une inquiétude rongeuse, qui les fait tremlaler et se cacher au moindre bruit , qui bouleverse leurs cœurs d'insurmontables frayeurs au son inusité d'une voix étrangère , qui leur montre des juges sévères dans tous ceux dont le regard les fixe.
Ce sentiment n'est pas le remords , c'est la terreur , c'est la honte , c'est la crainte de la révélation.
Hi VFADAHE LA DUCHESSE.
Oh! si tous ceux qui Ibntla loi et ceux qui l'appliquent , savaient de quels supplices le crime s'entoure lui-même , ils auraient plus souvent pitié de lui.
Les souvenirs de la faute ou du crime, sont des épées dont le fer traverse la poitrine, la main d'un enfant peut les agiter dans les plaies profondes qu'elles ont creusées, le souffle du vent rend leurs déchirures plus mordantes , les rêves de la nuit les rougissent comme de l'acier dans la fournaise.
L'épéedela loi tue, ces épées-lii torturent.
Madame de Givry souffrait de crainte, d'incertitude et d'attente.
Que de femmes ont vu leur chevelure blanchir dans de telles angoisses !