‹ Madame la duchesseChapitre 7 sur 22 · UN REMORDS · texte numérisé non relu

UN REMORDS

Quant Joncq' ilz auront déclairé «pertement-Ieur infenlion. Lt Boutefeu des Calvinistes. i584.

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Après un grand quart d'heure de cette anxiété , le vicomte de Cintiac se fit annoncer chez madame de Givry ; sa contenance était profondément triste ; une pâleur terne couvrait son visage; ses lèvres paraissaient agitées d'un tremblement douloureux; les yeux de la duchesse le fixèrent un seul instant, et, par un mouvement aussi prompt

que la pensée , elle se leva, vint k lui, et , sans l'interroger, elle se tint debout, Tin te rrogeant de toute son attitude, aussi pâle et aussi tremblante qu'il l'était lui-même; pendant quelques secondes, aucune parole ne sortit de leur bouche ; l'un craignait de parler, l'autre avait une profonde terreur de questionner.

La duchesse de Givry avait compris à la figure bouleversée du vicomte de Cintrac qu'il venait lui faire une pénible révélation, et, quelqu'afFreuse que fût l'incertitude, elle l'accepta d'abord, comme un instant de répit qui lui était accordé pour préparer son courage et ses forces ; quand elle se crut sûre d'elle-même, alors elle releva son regard, qu'elle essaya de rendre calme, puis, assurant sa voix autant que son agitation le lui permit.

— Qu'est-il arrivé ? parlez, dit-elle.

— Calmez-vous, Mathilde , répondit le vicomte de Gin trac, calmez-vous d'abord, je vous en supplie.

■ — Mais je suis calme, ne le voyez-vous pas, plus calme que vous ; parlez.

— Vous n'êtes pas calme , ma chère Mathilde, le son de votre voix dément votre assurance factice; votre main est froide et tremblante, ne restez pas ainsi debout; asseyez-vous, et je parlerai ensuite.

Et , comme il avait pris une de ses mains dans les siennes, il la conduisit vers un fauteuil.

La duchesse de Givry se laissa conduire , sans résistance, jusqu'au fauteuil, dans lequel le vicomte de Cinlrac la fit asseoir; elle s'y

assit, ou plutôt elle y tomba roide et froide comme une statue ; ses joues et ses lèvres avaient perdu leur couleur, les veines de son beau cou apparaissaient bleuâtres et gonflées, ses yeux s'étaient entourés d'un cercle noir et vergeté de sang.

Le vicomte de Cintrac tenait toujours sa main, dont les doigts se contractaient violemment.

— Qu'y a-t-il? répéta-t-elle d'une voix palpitante , qu'y a-t-il ? Oh î ne me tenez pas plus longtemps sous cette torture d'incertitude.

Puis elle s'arrêta quelques instants , et, comme le plus grand malheur qu'elle pût entrevoir était l'abandon de M. de Cintrac , elle ajouta en fondant en larmes , et avec des '^nglots nerveux :

LA DUCHESSE. Ut

— Me quitteriez-YOus ?...

Ses deux bras étreignirent le vicomte de Cintrac , et ce fut d'une voix qui s'entendaiî à peine qu'elle murmura à son oreille :

— M'abandonnerais-tu ?

— Non , non , bien chère Matliilde , répondit-il en la soutenant sur son épaule où elle s'était penchée , comme un épi incliné par l'orage. Non , Mathilde , je ne vous abandonnerai jamais; je suis à vous pour maintenant et pour l'éternité ; je suis à vous pour vous aider à supporter les peines et les douleurs qui vous sont destinées. Rappelezvous que je dois avoir ma part de toutes vos souffrances.

Au milieu de ses larmes , la duchesse trouva un faible sourire et serra le vicomte

de Cintrac dans ses bras d'une étreinte plus forte. Elle crut à l'impossibilité d'un malheur en se voyant si bien aimée.

— Mais qu'avez-vous donc h m'annoncer de triste? dit-elle.

Le vicomte de Cintrac se dégagea doucement, et, la replaçant sur son fauteuil :

— Le duc de Givrj est très-mal ce matin, Mathilde.

Comme frappée de stupeur, la duchesse de Givry sentit ses larmes s'arrêter subitement ; elle ne put que répéter :

— Très-mal !

Sa poitrine était haletante ; elle voulut se

lever, mais ses jambes ne purent la soutenir, elle regarda fixement le vicomte de Cintrac, et cette interrogation du regard disait :

« Apprenez-moi tout , instruisez-moi de ce que je dois craindre ou espérer ; ne me torturez pas plus longtemps. Vous le voyez, mes forces sont à bout. »

— Votre mari est très-mal. J'ai vu ses médecins tout à l'heure, comme ils sortaient de chez lui , et.... je dois vous le dire, ils en désespéraient.

— Alors conduisez-moi sur - le - champ près de lui; je dois le voir, je veux le voir. Qu'a-t-il , comment est-il tout à coup arrivé à cet état inquiétant, terrible ?

— Calmez-vous , au nom du ciel ! ma

chère Mathilde. La faiblesse de mon pauvre cousin est telle , qu'il ne saurait sans danger voir qui que ce soit au monde. Ses médecins ont recommandé de lui éviter toute émotion.

— Mais moi je veux le voir, je veux aller près de lui , répéta madame de Givry. Comment n'ai-je pas été instruite plus tôt?

En finissant ces mots, elle se leva chancelante et se dirigea vers la porte de son appartement. Le vicomte de Cintrac la suivit et voulut s'interposer entre elle et la porte, dont elle touchait déjk le bouton.

— Laissez-moi passer, dit-elle d'une voix aiguë et silTlante ; vous me cachez quelque chose..., je veux tout savoir.

— Ne sortez pas de votre chambre , Ma-

thilde, je vous en supplie, ne sortez pas; je vous dirai tout ce que vous voudrez savoir.

La duchesse de Givry abandonna le bouton de la porte, que jusque-là elle avait tenu violemment, et sa parole devint brève et assurée.

— Monsieur de Gintrac , la vérité , je la veux. Le duc de Givry

— Eh bien! le duc de Givry

— Est-il encore vivant? demanda-t-elle impérieusement. .

Un court instant de silence suivit cette demande ; puis, d'une voix creuse et grave, le vicomte de Gintrac répondit :

— - Il est mort !

A cette terrible réponse madame de Givry tomba à genoux ; elle ne trouva pas un mot, pas une larme; sa terreur l'avait changée en statue. Son cœur lui-même, contracté par une douleur navrante , ne battait plus ; la vie avait comme cessé ; et pendant quelques instants elle crut qu'elle allait mourir.

Mais tout à coup le sang s'élança à flots précipités vers son cœur et sa tête; elle poussa un grand cri et se cacha le front dans ses deux mains.

— Mort , répétait-elle , mort Quand

est-il mort , monsieur de Gintrac ?

M. de Gintrac répondit d'une voix encore basse :

— Gette nuit , Mathilde.

— Cette nuit , reprit madame de Givry, oh I je suis une bien misérable créature; cette nuit, murmura-t-elle, et ses forcesl'abandonnèrent, elle perdit connaissance.

Hélas ! madame de Givry venait de connaître, outre le remords de sa faute , la force d'un lien qu'une femme ne rompt jamais complètement.

Puis cette froide pensée de mort jetée au milieu des enchantements de son amour, cet efîroj-able contraste d'un lien sacré qui se rompait au moment où elle s'enchaînait d'un lien adultère; toutes ces idées traversèrent son esprit et frapprèrent son cœur d'un désespoir qui le navra; elle voulut lutter contre ce coup qui la frappait, mais elle fut impuissante à soutenir cette lutte.

Faut-il le dire , à la honte du cœur humain, le vicomte de Gin trac, bon, généreux, ayant

une âme noble , un esprit élevé , resta froid devant tant de douleurs, l'égoïsme de l'amour triompha de toutes ses bonnes qualités ; il fut jaloux de ce désespoir, de ces regrets donnés à un mari , que la duchesse de Givry n'aimait pas, cependant; il fut jaloux des larmes répandues, et peut-être, inconcevable inconséquence , eût-il été révolté , si cette douleur n'avait pas éclaté.

Il contempla avec un sourire amer la malheureuse femme étendue à ses pieds, puis enfin la glace de son cœur se fondit, des larmes vinrent abondantes à ses yeux ; pardonne , pardonne , INIathilde , s'écria-t-il , et il la releva dans ses bras tremblants.

La duchesse de Givry fut longtemps sans reprendre connaissance ; ses femmes la déshabillèrent et la mirent au lit; une fièvre opiuiùtre succéda i\ cette première crise , et

dura quelques jours. Pendant toute cette période de souffrance, sa bouche ne s'ouvrit pas pour prononcer une parole, pour proférer une plainte ; elle demeura des journées entières l'œil fixe, frissonnant au moindre bruit, elle semblait avoir perdu la mémoire.

M. de Gintrac avait quitté l'hôtel de Givry, mais chaque jour il y revenait plusieurs fois pour savoir des nouvelles de sa cousine; il interrogeait les médecins, les femmes qui la veillaient , et ce n'était qu'avec beaucoup de peine qu'il se confiait à l'espoir que l'on voulait lui donner, en lui assurant que la crise nerveuse dont souffrait la duchesse de Givry n'avait rien d'inquiétant, qu'il fallait l'attribuer à la surprise du malheur imprévu qui l'avait frappée, et qu'enfin elle en serait quitte pour quelques jours de faiblesse, qu'occasionnerait une abondante saignée à laquelle on se résolvait.

L'enterrement du duc de Givry se fit pendant la maladie de sa femme; ceux qui accompagnèrent son convoi le regrettèrent à peine le temps de le suivre au cimetière.

La duchesse de Givry le regrettait-elle encore , songeait-elle avec amertume à cette mort inattendue, qui furtivement , pendant la nuit, était venue frapper à la porte de son hôtel et lui enlever son époux?

Hélas 1 Dieu seul le sait , Dieu seul sait la vérité de toutes ces douleurs qui s'étalent fastueusement au soleil ; il sait si les calculs de l'avenir n'occupent pas plus un cœur, qui semble encore tout meurtri de la perte d'un époux ou d uji frère , que les regrets et le désespoii.

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