PREPARATIFS
Le nombre de ces sangsues monte au plus dans Paris à trois ou quatre cents.
Les partisans démasquez. 1709.
Quelques jours après les événements qui viennent d'être rapportés, le comte de Balandry et le comte de Saint-Germain se rencontrèrent un matin dans la boutique de Susse , le fameux papetier de la place de la Bourse.
Comment trouvez-vous cet arrangement d'un gothique simple et sévère, illus-
tre connaisseur ? demanda M. de Balandry en s'approcliant du comte de Saint-Germain, qui expliquait au commis du magasin de quelle façon il entendait que ses cartes de visite et son papier à lettres fussent bordés de noir, et lui désignant la décoration de la salle dans laquelle ils se trouvaient.
— Pas mal , mon cher enfant ; mais qu'est-ce que vous entendez au style gothique, distinguez-vous seulement le gothique simple du gothique fleuri, et le gothique fleuri du gothique de renaissance ; avezvous jamais ouï parler du Byzantin ?
— Non , répondit le comte de Balandry, j'avoue mon ignorance , et je soumets , en ceci comme en beaucoup d'autres choses , mes faibles connaissances aux vôtres.
— Que de modestie ce matin! Mais peut-
on vous demander ce que vous venez chercher dans ce petit sanctuaire des arts, vous faites-vous amateur de tableaux, collecteur de bronzes , voulez-vous toutes les danseuses de Paris, ou tous les grands hommes du Panthéon; aimez-vous les animaux, ou désirez-vous passer, en grattant quelque bonne signature sur une aquarelle et en y substituant la vôtre, pour uu très-fort amateur? Les magasins , je me trompe , pardon, mon cher Susse, dit-il en se tournant d'un air sérieusement moqueur vers un jeune homme qui remuait tous les cartons à papier, pour aniver à satisfaire la minutie de ses caprices.
Les salons des frères Susse vous fourniront tout ce que vous voudrez , et maintenant servez-inoi vite, monsieur le directeur des salons , car je suis très-pressé.
— Si je SUIS modeste ce matin , mon su-
blime saint non férié, vous êtes non seulement caustique et mordant commeà votre ordinaire, mais encore vous êtes grave orateur à l'heure qu'il est. Quelles phrases, quelle éloquence; pourrai-je savoir, illustre comte , à qui est destinée cette collection de papier de deuil, que vous faites emballer si précieusement ?
— Pour qui ?. . . la demande est bonne, grand évaporé que vous êtes , mais pour moi ; n'avez-vous donc pas vu que je suis en deuil ?
— « Vous en deuil , s'écria le comte de Balandry, oh ! la bonne plaisanterie; et de qui donc, s'il vous plait , feu le comte de Saint- Germain est donc remort ?
— Vous êtes un vilain Chinois, qui parlez sans savoir et riez à tout propos et hors de saison , comme une pensionnaire ; je suis en deuil du duc de Givry, nos deux maisons
sont alliées , répliqua fort sérieusement le comte de Saint-Germain,
Le comte de Balandry ne put retenir un rire fou qui dura plusieurs secondes.
— Pardon , dit-il enfin , quand il se fut un peu calmé; pardon, j'ignorais cette alliance , si je l'avais sue , j'aurais été me faire inscrire à votre porte. Vous devez peu le regretter, ce pauvre duc, un janséniste.
— Chut ! ne parlons pas de cela ici ; et le comte de Saint-Germain baissa la voix ; si vous voulez causer et dire vos folies , venez me voir, ou attendez ma visite.
— Du tout, je tiens essentiellement à causer avec vous, illustre allié, que dis-je, allié ; cousin des nobles ducs de Givry ; je
profite du hasard qui me fait vous rencontrer ; tout ce que je vous accorde , c'est que nous montions dans les salons du premier, nous serons seuls au milieu des tableaux, vous pourrez me professer un cours de science artistique ; ce mot vous blesse , moi j'ai adopté cet adjectif, il me plaît, artistique est ravissant.
Voyons, cher comte, montez, je vous cède le pas , prenez garde de vous accrocher aux armures qui garnissent cet escalier, vous pourriez très-désagréablement vous coiffer d'un casque ou vous perforer d'une épée à deux mains.
Nous voici arrivés ; plaçons-nous dans le salon des Decamps et des ]3onninglon, j'aime la bonne peinture.
— Laissez -moi donc tranquille, archi-
fou , archi-étoiirdi , répondit le comte de Saint-Germain , est-ce que vous vous connaissez en peinture?
— Je vous l'accorde, je ne me connais ni en beaux arts, ni en quoi que ce soit d artistique; trêve aux plaisanteries, j'y consens, nous sommes seuls, parlons raison; que devient votre chère cousine, la duchesse de Givry ?
— En vlà beii d'un autre, quéque ça vous fait, mauvais sujet, laissez-la tranquille; vous savez très-bien que malgré toutes vos peines et malgré votre belle invention de la mettre à la tête d'un salon politique, et toutes vos petites finesses cousues de fil blanc pour vous en faire bien venir, elle ne pense pas à vous.
— Qui sait?
— Comment , qui sait , aifreux petit ser-
pent, mais il me semble que c'est clair; il n'est bruit que d'un Toulousain qui vous a , comme disent les bonnes femmes, coupé l'herbe sous le pied.
— Bah I vraiment l pas possible ?
— Faites donc l'étonné ; comme si vous ne saviez pas que le chevalier, ou le vicomte deCintrac, a eu son domicile à l'hôtel de Givry, jusqu'au jour où le pauvre duc s'est laissé emporter par une apoplexie foudroyante.
— Oui , mais , reprit le comte de Balandry, depuis ce temps-là, qu'est devenu ce héros toulousain?
— Ce qu'il est devenu ? il est devenu qu'il
a été se loger à deux pas de l'hôtel de Givry, et que tous les jours il y fait des visites,
— Vous êtes mal informé , haut et puissant comte de Saint-Germain ; il vient tous les jours à l'hôtel de Givry, mais pour se faire écrire chez le concierge ; la duchesse de Givry ne reçoit que mon excellente amie la duchesse de Royeux; elle ne voit que par ses yeux , ne suit que ses conseils ; aussi faut-il dire que la duchesse de Royeux a été pour elle d'une bonté parfaite ; elle la quitte peu , la console ; demain elle va s'enfermer avec cette veuve affligée dans sa terre de Planquenois ; vous ne connaissez pas la duchesse de Royeux , c'est un ange.
— La duchesse de Royeux un ange ! vous vous moquez, mon cher Balandry; c'est tout au plus un ange furieusement déchu.
— Fi donc ! vous en faites un démon ; et moi qui ai signé une sorte de pacte avec elle, vous voulez que je sois damné.
— Faites des pactes tant que cela vous conviendra , la duchesse de Givry ne veut pas de vous et ne voudra jamais de vous, qui plus est; vraiment vous êtes un merle d'un beau plumage pour lui plaire , laissez-moi donc tranquille.
— Saint - Germain, mon ami, illustre Saint-Germain , j'en suis désolé pour votre famille ; mais j'y entrerais par un mariage de mon archi-main gauche
— Comte de Balandry, vous êtes un bien mauvais sujet.
— Pas tant que vous le croyez, comte de Saint-Germain , je suis tout dévoué aux
intérêts de la charmante duchesse de Givry.
— Tout dévoué aux intérêts de la duchesse de Givry, vous me prenez donc pour un crétin du Valais ; tout dévoué aux intérêts de la duchesse de Givry, vous vous moquez de moi, mon cher enfant.
— Je ne me moque nullement de vous , vénérable et discrète personne; écoutez de toutes vos oreilles et vous me comprendrez.
Le Cintrac est un langoureux et romantique personnage , qui ne vise à rien moins qu'à la main de la duchesse de Givry ; le Cintrac ne serait pas fâché de remplacer sur les armoiries de votre illustre cousine, la couronne de duchesse par une couronne de vi-
comtesse ; puis cela fait , comme un gros Toulousain qu'il est , il l'emmènerait loin des rives heureuses de la Seine, et lui ferait passer des journées tissues d'or et de soie , dans la contemplation de son pauvre Capitole méridional ; enfin , il nous confisquerait , à vous et à moi , notre belle duchesse de Givry.
— Quelle histoire m'inventez-vous là ?
— Je n'invente pas d'histoire , je vous dis ce qui sera, si ma fidèle alliée , la duchesse de Royeux, ne parvient à parer ce coup fatal. Maintenant tout ceci vous paraît-il clair, comte de Saint-Germain; nous combattons le Gintrac , nous lui déclarons une guerre morLoUc ; si nous sommes vainqueurs
— Si vous ôtes vainqueur , h vous , glo-
LA DUCHESSE. i75
rieux Balandry,les honneurs et le profit du salon politique. Je vous devine , profond roué.
— C'est possible, dissimulé comte de Saint- Germain ; mais si vous me devinez , je ne vous ignore pas; si nous sommes vainqueurs
— Eh bien ! si vous êtes vainqueurs ?.
— Nous vous reconnaissons , haut ^t puissant seigneur, pour notre amé et féal cousin. Ainsi donc , plus un mot sur ce sujet ; silence , tace e rispettate. Maintenant , séparons-nous ; la duchesse de Royeux doit venir me prendre ici en sortant de chez madame de Givry. Je ne veux pas lui faire connaître mon nouvel allié.
— Un seul instant encore. Quel intérêt a
donc la duchesse de Royeux à tous vos tripotages?
— Belle demande , le plaisir de patroner et de cliaperouer notre belle duchesse , d'en disposer comme d'un fief de franc aleu, d'être reine en sou salon comme dans le sien même. Enfin , l'hôtel de Givry sera son pied à terre dans le faubourg Saint-Germain, et c'est beaucoup pour elle que cette porte ouverte pour arriver dans un monde qui s'en éloignerait sans cela.
Puis la duchesse de Givrj est un jeune et beau portrait que madame de Royeux n'est pas fâché d'accrocher dans son salon ; la |diplomalie ne s'occupe pas toujours de diplomiitie.
En finissant sa plirase , le comte de Balandry se prit i\ rire sans bruit des lèvres
seulement , et tendit ensuite la main au comte de Saint-Germain , il échangea avec lui un regard d'une singulière ironie , el tous deux se sséparèrent.