MADAME DE POMPADULR ET L'ALLIANCE AVEC L'ALTRICHE
Le traité de paix d'Àix-la-Chapelle , quelles que fussent la solennité de ses formules et la gravité de ses causes, n'avait été considéré que comme une trêve dans Tesprit de certaines puissances qui ne signaient la paix qu'avec la pensée de la rompre au plus tôt; l'Angleterre, par exemple, en Lons rapports officiels avec la France, faisait continuer par ses officiers de terre et de mer, dans l'Inde et le Canada, des hostilités désavouées par l'ambassadeur : la popularité du traité était au reste, chaque jour, attaquée dans le parlement et les journaux de l'opposition (I).
Le roi Frédéric de Prusse à son tour n'était pas complètement satisfait du traité d'Aix-la-
(1) Dépêches du marquis de Mirepoix, ambassadeur de
France en Angleterre.
Chapelle qui n'avait réalisé ses projets que d'une manière imparfaite : Frédéric avec son génie ardent, les économies de son trésor , son puissant état militaire, se trouvait à l'étroit dans les limites que le traité avait fixées ; il n'aspirait qu'au jour où il lui serait permis d'agiter l'Allemagne pour s'en assurer encore quelques lambeaux (1). Déjà d'intelligence avec les Anglais, Frédéric s'assurait une autre force bien puissante alors, l'appui du parti philosophique qui préparait la popularité à toutes ses entreprises, même les plus étranges, les plus injustes. Les calvinistes, les jansénistes pamphlétaires réfugiés à Londres, Amsterdam, Berlin avaient voué à la France et à ses rois une haine implacable : tous jouèrent un rôle infâme durant ces guerres du xviiie siècle, pour susciter des ennemis à leur patrie. Voltaire se plaça résolument à la tête de cette faction qui se vendit au roi de Prusse. Longtemps agenouillé devant la fortune de madame de Pompadour, il l'avait adulée avec son goût et son esprit charmants. Dans les bosquets de Bellevue, Voltaire improvisait ces vers :
L'Amour entouré des Ris^ Jouait avec la pomme accordée à sa mère Par le berger Paris.
Cl) Voir mon Louis XV.
Sa main folâtre et légère La jetait, l'attrapait, la rejetait en l'air; Quand tout à coup l'oiseau qui porte le tonnerre S'élance, la saisit et fuit comme un éclair : L'Amour désespéré parcourt toute la terre :
Vénus ne le verra jamais Qu'il n'ait trouvé le prix qu'obtinrent ses attraits.
L'aigle planant sur nos rivages L'avait laissé tomber dans ces riants bocages
Où nos Rois ont fixé leur cour.
Un héros parcourant cet auguste séjour La voit, la prend, il lit ces mots : A la plus belle. Cette pomme, dit-il, regarde Pompadour,
Il la lui porte devant elle.
A l'instant se montra l'Amour ; A peine il aperçoit cet objet qui l'enchante, Que, transporté de joie, il se jette à son cou : Maman, maman, s'écrie-t-il, vous êtes bien méchante De m'avoir fait chercher si longtemps ce bijou (î).
Depuis, ce poétique enthousiasme s'élait calmé. Il y en avait plusieurs causes : Voltaire n'avait pu supporter la rivalité de Crébillon, ni les faveurs dont le vieux poëte avait été l'objet; il s'en était blessé profondément. Ensuite Voltaire espérait un rôle politique dans le département des affaires étrangères; sous l'aile de M. d'Argenson et de la marquise de Pompadour il avait été attaché à ce département comme écrivain rédacteur, et on lui attribuait quelques pièces importantes et confi-
(1) Ce sujet a été gravé en 175/î. C'est à tort qu'on a attribué ces vers à Bernis.
(Jentielles. Voltaire ensuite ne put obtenir tout ce qu'il demandait^ et de dépit il se retira à Girey chez madame du Châtelet (la sèche et ennuyeuse Emilie), où il subit la nouvelle disgrâce de se voir délaissé pour un bel officier de dragons, Saint- Lambert, poète philosophe comme lui (1).
Madame du Châtelet résidait une partie de Tannée à la cour du roi Stanislas, prince pieux, mais d'une faiblesse extrême, et dont la cour était un peu le refuge de tous les philosophes. Le défaut des élèves des jésuites , des princes placés sous leur influence, avait toujours été cette faiblesse, cette tolérance extrêmes qui ouvraient les plus larges voies à toutes les opinions; et la plus grave erreur historique a été de leur attribuer cette dureté inflexible des idées et des jugements, ce qui était dans le caractère des jansénistes. A la cour de Stanislas il régnait donc une grâce facile, une douce faveur pour tous les beaux esprits, une galanterie qui faisait la fortune et la renommée
(1) Le marquis de Saint-Lambert était né en 1717, lorrain d'origine. C'est en faisant allusion à sa triste mésaventure que Voltaire écrivait :
Les Heurs dont Horace autrefois Faisait des bouquets à Glycère, Saint-Lambert, ce n'est que pour toi Que ces belles fleurs sont écloses :
Et les épines sont pour moi.
aussi bien de madame de Boufflers(l) que de madame du Chàlelet. Ce fut à cette cour, après la mort de l'infidèle Emilie, que Voltaire passa décidément au service du roi de Prusse aux conditions que voici : il recevait la grand'croix de l'ordre du Mérite, la clef de chambellan, la promesse d'une baronnie avec vingt mille livres, pension attachée à son titre. Voltaire ainsi naguère gentilhomme de la chambre du roi Louis XV devenait chambellan du roi de Prusse; il prit dès lors toutes les petites passions, toutes les haines implacables des réfugiés contre la France. A ses yeux les Français ne furent plus que des Welches (2).
(1) Madame deBoufflers était née de Beauveau-Craon. Soq raari, le marqnis de BoufQers, était capiiaiue des gardes de Stanislas. Voltaire faisait allusion encore à cette situation lorsqu'il écrivait à madame de Boufflers :
Vus yeux sont beaux, votre âme eucor plus belle, Et sans prétendre à rien, vous triomphez de tous; Si V0U5 eussiez vécu du temps de Gabrielie,
Je ne sais pas ce qu'on eût dit de vous, Mais on n'aurait point parlé d'elle.
(2) Cependant Voltaire faisait toutes sortes de démarches pour rentrer dans les bonnes grâces de madame de Pompadour \i\ écrivait au maréchal de Richelieu : a Ne pourriezvous pas avoir la bonté de persuader à madame de Pompadour que j'ai précisément les mêmes ecinemis qu'elle; si elle souhaite que je revienne, ne pouvtz-vous donc pas lui dire que vous connaissez mon attachement pour elle ; qu'elle seule pourrait me faire quitter le roi de Prusse, et que je n'ai quitté la France que parce que j'y ai été persécuté par ceux qui la haïssent, etc. ? s
Vollaire accueilli, felc à Berlin par Frédéric qui voulait avoir cette grande popularité à son service, y acheva le poëme immonde, anti-français de la Pucelle d'Orléans, écrit en Thonneur des Anglais. Dans ce poème où tout est livré aux baisers impurs de l'Anglais Jean Chandos, Voltaire pour servir la politique de la Prusse qui voulait renverser madame de Pompadour, écrivit ces vers honteux contre la belle prolectrice qu'il avait naguère si servilement louée :
Telle plutôt cette heureuse grisette
Que la nature ou l'art forma
Pour le sérail ou bien pour l'Opéra;
Qu'une maman avisée et discrète,
Au noble lit d'un fermier éleva,
Et que l'amour d'une main plus adroite
Pour un monarque entre deux draps plaça.
Sa vive allure est un vrai port de Reine,
Ses yeux fripons s'arment de majesté,
Sa voix a pris le ton de souveraine
Et sur son rang son esprit est monté (4)
Ces vers spirituels et charmants au reste, étaient dictés par la plus noire ingratitude : cette grisette dont parlait Voltaire, était la femme jeune et spi^ rituelle, qui lui avait tendu la main dans la disgrâce; la maman avisée et discrète avait été la protectrice du poëte dans les salons de M. Lenor-
(1 j Ces vers ne sont que dans quelques éditions de la Pucette*
maiid d'Étiolés, qui avait fait la fortune financière de Voltaire de concert avec les frères Paris. M. Lenormand lui-même n'échappait pas aux sarcasmes de Tauteur de la Pucelle. Voltaire le désignait sous le nom du fermier au lit duquel madame de Pompadour avait été élevée. A Berlin, toute la coterie des réfugiés put s'en donner à Taise contre la patrie et le Roi : dans les soupers de Sans-Souci fut inventée et façonnée l'épithète de Cotillon deux, donnée à madame de Pompadour, etTaccusation que Talliance de la France et de TAutriche était due aux gracieuses lettres que Marie-Thérèse écrivait à celle qu'elle appelait sa cousine la marquise de Pompadour (1), fut répandue dans les pamphlets.
Telle n'était pas la sérieuse réalité des affaires; Talliance entre TAutriche et la France fut provoquée par les résultats considérables d'une politique étudiée ; elle ne fut accomplie qu'après les hostilités des Anglais commencées contre nos flottes et DOS colonies, le traité d'alliance et de subsides de Frédéric avec les wighs. Il faut suivre les faits pour juger avec quelle précaution, avec quelle habileté procédaient les deux cabinets de Vienne et de Versailles afin de parer aux éventualités
(1) Le prince de Kautnitz fat ambassadeur à Paris ;, de 1750 à 1756.
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d'une situation que TAngleterre et la Prusse avaient violemment amenée par une guerre injuste et commencée sans déclaration préalable. Voici la série des conventions diplomatiques signées entre la France et TAutriche avant la résolution de laguerre:
1^ Le 1er niai 1756, il fut conclu un simple traité de neutralité en ces termes : « La tranquillité de l'Europe étant troublée par les diiïérends qui divisent la France et TAngleterre, Tlmpératrice- Reine déclare qu'elle ne prendra ni directement ni indirectement part aux susdits différends, mais qu'elle observera une parfaite et exacte neutralité pendant tout le temps que durera la guerre (1). » Tel est le premier traité.
2° Le même jour (lermai 1756), il fut signé une convention secrète en ces termes : « Cependant, si à l'occasion de ladite guerre, d'autres puissances que l'Angleterre viennent à attaquer, même sous prétexte d'auxiliaires, aucune des provinces que Sa Majesté très-chrétienne possède en Europe, Sa Majesté Impératrice et Reine s'engage à les garantir et à les défendre, et réciproquement, si les Etats de Sa Majesté Impératrice et Reine étaient attaqués sur le continent. Sa Ma-
(1) Le traité est signé par le comte Starhenberg, M. le comte de Rouillé et Tabbé de Bernis. Il est inséré dans Wenck, C» Jur. Gent. Amster., tome III, page 139.
jeslé très-chrélienne s'oblige aussi à les défendre et à les protéger (1). »
C'était donc sur le pied d'une parfaite égalité que la France et rAutriche traitaient entre elles. Exactement informées parleurs anibassadeurs, les deux cours avaient eu la communication du traité d'alliance et de subsides que venaient de conclure l'Angleterre et la Prusse (13 janvier 1756). « Sa Majesté Britannique promet et s'engage de payer tous les ans, tant que la présente guerre durera, un million de livres à Sa Majesté Prussienne, pour la mettre à même d'agir efficacement contre ses ennemis... Déplus promet Sa Majesté Britannique d'envoyer dans la Baltique une escadre de quatre vaisseaux de ligne et plusieurs frégates. Elle s'engage en outre d'inquiéter la France sur ses côtes et dans les Pavs-Bas aiin de faire une diversion en faveur de Sa Majesté Prussienne (2). » Les traités entre la France et l'Autriche répondaient ainsi à cette alliance anglo-prussienne.
Par la connaissance de ces documents diplomatiques, tout change de face dans l'histoire sérieuse sur l'origine de la guerre de sept ans. L'initiative
(1) De Kock et le comte de Garden, Histoire des Traités , t. IV, p. d 9. Édition Amyot.
(-2) Frédéric avait envahi le 29 avril 1756 réleclorat de Saxe.
n'était point prise par la France et l'Autriche. Les hostilités commencèrent de la part des Anglais et des Prussiens. Les deux cahinets de Vienne et de Versailles ne se rapprochèrent et ne s'unirent si intimement que parce que l'Angleterre et la Prusse troublaient la paix du monde.
On vit bientôt celle alliance s'étendre et se développer avec une incontestable habileté. Dès que Frédéric pour remplir les engagements du traité de subsides signé avec TAngleterre, eut envahi la Silésie, une convention de quadruple alliance fut signée à Pétersbourg, au nom de la France par le marquis de Châteauneuf ; au nom de l'Autriche par le comte Esterhazy; au nom de la Suède par le baron de Posso, et au nom de la Russie par le comte Voronsow (1). Ce fut donc un admirable triomphe de la diplomatie française, au moment où l'Angleterre commençait les hostilités contre elle, que d'attirer à son alliance les trois grandes puissances militaires du continent, la Russie, l'Autriche et la Suède. Ce traité d'une rédaction très-élevée, considérant le roi de Prusse comme le perturbateur du repos du monde^ stipulait l'obligation pour chacune des quatre puissances de pousser la guerre avec vigueur et péril j De Kock, Notes et documents V, et le comte de Garden, t. IV, p. 36.
sévérance jusqu'à ce qu'on eût réduit le roi Frédéric, à ce point de n'êlre plus une cause d'agitations et de troubles pour les autres cabinets.
Ce traité, les philosophes et les écrivains vendus au roi de Prusse, l'ont dénoncé comme inique et injuste; et plusieurs fois néanmoins il s'était produit dans l'histoire, et devait se produire encore, comme un acte de haute police européenne contre les princes qui tentaient de briser le vieil échiquier des souverainetés. En même temps la France et l'Autriche signaient à part une série de conventions militaires suivies d'indemnités territoriales : « Sa Majesté très-chrétienne, était-il dit, prend à sa solde un corps de 4,000 Bavarois, 3,000 Wurtembergeois, 7,000 Saxons, et paiera de plus à l'Autriche un subside annuel de 12 millons, pour Tentretien d'une armée de 100,000 hommes toujours disponibles; moyennant quoi , dès que Sa Majesté l'Impératrice et Reine aura repris la possession de la Silésie et du comté de Glatz, elle s'engage à céder à la France la souveraineté de Chimay (1) , Beaumont, les villes et ports d'Ostende, de Isiewport, les villes d'Ypres, de Furnes, de Mons, le fort de
Ci) Les Pays-Bas tHaieut alors uue posses&iou autrichieuue.
Knope cl une lieue de territoire à Tentour des dites villes : et de plus, elle cédera tout le restant du territoire des Pays-Bas à Tinfant don Philippe de Bourbon, prince de Parme, ne se réservant que la voix à la séance de la Diète, la collation de la Toison d'Or, les armoiries et les titres de la maison de Bourgogne [1). » Un autre traité assurait la réversibilité des Pavs-Bas à la France, après la mort de don Philippe de Bourbon, duc de Parme, qui prendrait le titre de grand-duc des Pays-Bas. C'étaient à peu près les termes du traité qui avait assuré la Lorraine à la France. Le roi Louis XV y ajoutait la Belgique.
La connaissance de ces traités donne ainsi un but très-sérieux , très-élevé à cette alliance de 1756 qui fut négociée par les hommes d'État de la plus haute intelligence. Ces traités à l'honneur éternel de madame de Pompadour, si, comme on ledit, elle les avait inspirés, assuraient : l^ le concours de l'Autriche quand la France se voyait inopinément attaquée par la Grande-Bretagne ; 2o la prépondérance diplomatique du cabinet de Versailles sur le corps germanique, spécialement sur la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg; 3** la cession faite par l'Autriche à la France, d'une
(1) Le texte se trouve dans les pièces et documents publiés par M. de Garden, t. IV.
nouvelle frontière sur les Pays-Bas, qui s^étendait u port d'Ostende jusqu'à la souveraineté de Chimay; li'' la réversibilité de la Belgique tout entière à la mort de l'infant, duc de Parme; 5° l'éventualité d'une réunion à la France de la rive gauche du Rhin promise par les cercles.
Ce n'était donc pas sans but utile, et sans stipuler des avantages matériels, que le cabinet de Versailles prenait à sa solde les contingents des cercles, de la Bavière, de la Saxe, du Wurtemberg (1) ; il était convenu : « que si par les éventualités de la présente guerre , les puissances allemandes trouvaient de suffisantes indemnités sur le territoire de la Prusse, agrandie depuis 1715, lesdites puissances s'engageaient à céder à la France les territoires qu'elles possèdent sur la rive gauche du Rhin en réservant les droits des évêques, des abbayes, seigneuries médiatrices (2) . » C'était, je le répète , le même système politique qui avait assuré la possession et la réversibilité
Cl) Celle politique fut suivie par l'empereur Napoléon, C'est celle c^u'adopta M. de Talleyrand pour organiser la confédération du Rhin. Les gentilshommes qui plaisantaient beaucoup sur cette armée des cercles, appelaient du nom de tonnelier le corps français du prince de Soubise^ destiné à les soutenir.
(2) De Kock et les Traités de paix du comte de Garden, tome IV,