‹ Madame la marquise de PompadourChapitre 9 sur 22 · MO · texte numérisé non relu

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fet s'étendait sur la Seine, Saint-Cloud, Versailles et jusqu^au delà de Saint-Germain : sur celte hauteur en véritable improvisatrice Italienne, madame de Pompadour traça le plan artistique d'un château élégant, avec des jardins qui des hauteurs s'étendraient jusque vers le Seine. A un jour indiqué, elle convoqua architectes, peintres , décorateurs et jardiniers; la marquise placée sur un trône de gazon et de cailloutage comme la Pomone antique, discuta le plan de la nouvelle résidence avec l'architecte Landureau , l'inimitable jardinier, Delisle et les grands artistes, Pigale, Boucher, Vanloo, qui la saluant comme la souveraine de l'art, devaient servir de décorateurs au château (1).

Les travaux commencèrent immédiatement , avec une précision , une ardeur incomparable ; le Roi souvent faisait apporter son déjeuner au milieu des ouvriers pour suivre ces travaux ; deux ans à peine écoulés, le château de Bellevue était achevé (2), et le Roi put y souper avec ses gentilshommes et la marquise. Le plan nous reste encore de Bellevue avec ses ornementations ravissantes et ses jardins bien dessinés.

Deux pavillons s'ouvraient sur une première

(i) Les travaux commencèrent le 30 juin 17/i8. (2J Le 24 novembre 1750,.

cour destinée aux écuries et à la salle de spectacle. Puis venait une seconde cour environnée de bâtiments des trois côtés, tandis que sur le quatrième au midi se déployaient le parc et la terrasse avec une vaste échappée de vue sur la Seine, le bois de Boulogne , les villages si riants et si beaux, les îles si vertes. Du château une rampe de verdure, d'orangers en fleurs, de citronniers et toute gazonnée, descendait vers la Seine, sous des berceaux et de belles ombrées. Au milieu du jardin et comme sous un temple, on voyait un buste du Roi, œuvre de Pigale, et plus bas celui de la marquise^ comme si une sujette devait être toujours aux pieds du roi I A l'extrémité de la rampe, était un petit bâtiment que la marquise avait appelé Brimborion, élégant caprice jeté presque aux bords de la Seine.

L'intérieur du château était merveilleux par ses marbres, tableaux et statues, la salle à manger, les bains, la galerie de musique. Le château achevé, le Roi occupa le bel appartement qui lui était destiné : ce soir, il gelait à glace, et après un souper tout plein de spirituels paris, la marquise conduisit Louis XV dans une serre magnifique, éclairée à mille bougies et où les fleurs répandaient un parfum enivrant. Les couleurs des roses, des œillets étaient vives, les lilas et les re-

noncules avaient leur plus belle robe ; le Roi parut s'étonner que selon son usage, la marquise ne lui olfrît pas un bouquet. Il porta donc la main avec spontanéité sur ces mille calices de fleurs et il s'aperçut qu'elles étaient froides et inflexibles. C'était de la porcelaine^ nouveau biscuit de Sèvres; et dans chacune de ces fleurs étaient des essences, des parfums qui embaumaient l'air. La marquise aimait ces féeries empruntées au palais d'Armide.

Bellevueplut tellement au Roi qu'il vint souvent y fixer sa résidence (1). Louis XV aimait les grands aspects, les vastes paysages ; il y travaillait même quelquefois avec ses ministres : c'est à Bellevue que fut signé l'édit qui fondait l'Ecole militaire, une des créations les plus brillantes du règne de Louis XV. Il y signa également l'édit si libéral qui attachait la noblesse au service militaire (2), ramenant ainsi l'esprit gentilhomme à son origine première : les armes. La promenade aimée, favorite de madame de Pompadour fut toujours la charmante allée de tilleuls qui de Bellevue menait à Meudon, et cette rampe descendant en escaliers des hauteurs couronnées de bois jus-

tl) Louis XV acheta Bellevue en 1757.

qifau petit Brimborion, fantaisie d'artiste, bonbonnière de marbre et de porcelaine.

De toutes ces créations féeriques, que reste-t-il encore à Bellevue? Noble château, il a eu la destinée de Marlv, brisé, morcelé dans un de ces ravages de l'esprit destructeur enfanté par la Révolution française. J'écris ces lignes à quelques pas de Brimborion, entouré de ces petites maisons proprettes, étriquées, qui ont remplacé le riche manoir de madame de Pompadour et de Mesdames de France. Qu'êtes-vous devenues, œuvres de Goustou, de Boucher, de Fragonard, de Pigale, de Falconet et d'Adam? Bellevue acheté par quelques spéculateurs d'assignats, a été dépouillé de ses ornements, sans même épargner la pauvre retraite des capucins que madame de Pompadour avait placée derrière son château, comme pour se rappeler le repentir et la mort.

De cette terre, à chacun son morceau : treilles d'échalas, jardinets d'oignons ou de carottes, belvéder à girouette de tôle ; chacun a fait sa fantaisie, à ce point que le chenil de madame de Pompadour est devenu une des belles habitations du lieu : pourquoi s'en étonner? Le château de Meudon ne fut-il pas transformé en poudrière? et la plus verdoyante des îles de la Seine, celle qui se déploie au pied du coteau de Meudon, comme

un beau lézard au soleil, fut concédée à un fournisseur de cuirs pour y tanner et sécher ses peaux de bœufs.

Il ne suffisait pas de créer une École militaire, il fallait encore lui donner un palais digne d'elle ; si la rédaclion de l'édit de 1750 était l'œuvre du maréchal de Belle-Isle, les dessins de TÉcole militaire furent concertés entre la marquise de Pompadour et l'architecte Gabriel, esprit considérable de cette dynastie d'artistes, tous si remarquables (1). Le maréchal de Belle-Isle sortait d'une famille financière, petit-fils du surintendant Fouquet; les frères Paris qui secondèrent si noblement le projet de fonder l'École militaire étaient également financiers, les amis de Lenormand d'Étiolés et de madame de Pompadour. Il y avait dans les financiers d'alors des idées d'art et d'élégance : l'esprit Genevois et Juif ne dominait point encore; ils pensaient que l'École militaire placée tout à côté des Invalides, ne devait pas être audessous du vieil hôtel élevé par Louis XIV, avec plus de jeunesse dans l'art et une admirable distribution d'appartements,

(i) Le premier des Gabriel mourut architecte du roi, en 4686. Jacques lui succéda et mourut, 17/12, chevalier de Tordre de Saint-Michel; il eut pour fils Jacques-Auge, qui est mort en 1732, Tels étaient la grandeur et l'esprit de famille sous l'ancien régime.

La marquise de Pompadour suivit avec une attention particulière la construction de l'Ecole militaire, qui lui fit tant d'honneur. Elle présida surtout aux ornements. Tous ces trophées d'armes, tous les écussons aux fleurs de lis soutenus par des génies furent dessinés par la marquise avec ce faire inimitable qu'elle devait à Boucher. C'était le travail qu'elle soumettait le plus volontiers au Roi, que celui des bâtiments, secondée qu'elle était par son jeune frère, le marquis de Marigny, qui venait de succéder dans l'intendance des menus à M. de Turneheim, son oncle. Tandis que Gabriel dessinait la place que la marquise voulait consacrer à Louis XV, le marquis de Marigny faisait planter les vastes terrains, qui séparaient la porte Saint-Honorédu Cours-la-Reine. Madame de Pompadour venait alors d'acquérir l'hôtel d'Évreux, qu'elle ornait de beaux jardins, et autour de cet hôtel, une multitude d'autres bâtiments s'élevaient à peu près sur les mêmes dessins et formaient ce qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré (1 ) ; magnifiques hôtels avec large cour, belles écuries, jardins vastes, avec grille sur

(i) Rien de plus parfait que ces hôtels, qui s'étendaient depuis la rue des Champs-Elysées jusqu'au palais; on a respecté le nom de carré Marigny. On vient de rendre justice à Gabriel en donnant son nom à une avenue. Pourquoi le souvenir de madame de Pompadour est-il proscrit ?

les nouveaux Cliamps-Élysées (ear c*est ainsi que dans ses idées mythologiques la marquise de Pompadour nommait la nouvelle plantation). Le nom de Marigny est resté à un vaste carré des Champs- Elysées, en souvenir du surintendant des bâtiments, qui Tavait préparé et accompli. La place Louis XV, les Champs-Elysées furent Toeuvre de prédilection de madame de Pompadour et de ses loisirs. La marquise avait les idées les plus exac-tes, les plus élevées de ce qu'on peut appeler Télégance; elle n'inventa pas le beau éternel, mais le gracieux qui plaît tant aux regards. Elle ne fit pas de Tart une chose compassée, elle chercha seulement à le varier, à Tembellir.

On peut déclamer au nom des lignes droites si sérieuses contre Tart Pompadour, il n'en est pas moins parmi nous ravissant : meubles de salon, causeuses, fauteuils, paravents, chaises à porteurs, cages, volières aux filigranes d'or, désordre de rubans, fouillis de dentelles, d'étoftes de soie, de velours, mélange de poudre, de mouches et de rouge; en un mot, cette toilette Pompadour qui dut son nom à la marquise vivra autant que le caractère français. Remarquons que cette élégance, ce brillant de détails, ce raffinement de la vie n'enlevaient rien au courage de ces gentilshommes qui savaient mourir pour la France !

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