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les bosquets si remplis de guirlandes, de vases de porphyre, les palais imaginaires, ces contes arabes traduits en français, les meubles idéalisés, paravents, chaises b porteurs, tapisseries, glaces, trumeaux (1). Les petits riens devenaient les objets sérieux de Tart, sous ce pinceau trempé dans ressence de rose.
Si Boucher était le peintre de prédilection de madame de Pompadour, et à juste titre, ce goût n'était pas exclusif, et Yien, dont les études et le genre différaient si prodigieusement des études de Boucher, vivait aussi dans la familiarité artistique de la marquise. Yien si ardent admirateur de Tantique, avait pour ami et élève le marquis de Marigny, le petit frère de madame de Pompadour, le plus aimable et le plus savant des jeunes hommes (2). Lorsque la marquise avait été admise aux honneurs de Choisy, son frère à dix-huit ans fut créé marquis de Vandières (3) en même temps que M. Lenormand de Turneheim, Toncle de la marquise et syndic de la ferme-générale, le protecteur de Voltaire, le plus sérieux en même
(1) Boucher ne dédaigna pas de peindre les éventails, les paravents^ les dessus de portes; ces débris sont devenus trèsprécieux,
(2) Yien était né en 1716.
(3) Ce fut depuis le marquis de Marigny.
temps que le plusenlliousiasle amalcur desLeauxarts, était nommé à la surinlendance des bâtimenls. Cette place ou plutôt cette dignité était réservée au jeune marquis de Vandières, mais madame de Pompadour voulait que des études sérieuses et préliminaires élevassent son jeune frère jusqu'à la hauteur de ses fondions.
Dans ce but, elle demanda au Roi la permission de faire voyager le jeune marquis de Vandières en Italie, non point en désœuvré pour y chercher des distractions , mais en artiste plein de zèle; et la permission obtenue, la marquise choisit elle-même les compagnons de voyage de son frère : Cochin, l'inimitable graveur du Roi, Soufflet, Tarchitecte tout nourri de fortes études, enfin Tabbé Leblanc, un peu phraseur d'antiquité, mais très-versé dans le goût des arts et l'explication des médailles (1) : le marquis de Vandières demeura deux ans en Italie, à Rome, à Naples, il fit des fouilles sérieuses à Herculanum, à Pompéi, et à son retour le Roi qui avait un grand plaisir à récouter, lui confia la surintendance des bâtiments (2), et le créa marquis de Marigny, ce noble protecteur des arts, dont le nom s'est mêlé à mille
(i) Ils partirent en novembre 17/i9.
(2) Décembre 1751.
œuvres artistiques, Tami du premier des Vernet qui lui a dédié ses belles marines dessinées pour servir de dessus de portes à Choisy (1).
A celte époque du plus long séjour à Choisy, la distraction artistique de la marquise, ce fut le dessin et la gravure. La sollicitude des amateurs de Fart a conservé un volume (mince in-folio), intitulé V œuvre de la marquise de Pompadour ; etc^est avec une indicible émotion que j'examine, que je calque ces petites œuvres d'art d'une perfection achevée, au bas desquelles se trouve invariablement cette signature Pompadour fecit, comme si la marquise était fière et heureuse de s'associer à ses camarades d'atelier. Dans celte œuvre variée, la marquise grave les dessins signés indifféremment des noms de Boucher, deVien, de Leguay, sans plus de prédilection pour les uns que pour les autres : on y lit toujours Pompadour sculpsit.
Son goût pourtant, on le voit, est surtout pour les pierres gravées imitées de l'antique, avec une habileté surprenante par Leguay. Elle grave, elle sculpte elle-même Tonyx, la sardoine , l'émeraude, la cornaline et l'ivoire ; quelquefois la
(Ij Le marquis de Marigny fut créé depuis, marquis de Méuard.
marquise se conlenle de se servir du burin , pour reproduire les œuvres des maîtres. En lête de ce précieux recueil que je parcours avec enthousiasme, se trouve le portrait de la marquise de Pompadour peint par Boucher et gravé par elle-même avec un fini du burin des beaux jours de l'école flamande.
La première œuvre reproduit sur Tonyx un dessin fort travaillé de Vien qui représente en allégorie le triomphe de Louis XV à Fontenoy (1). Le Roi est sur un char antique, traîné par quatre chevaux comme les empereurs romains; la Victoire, déesse aux ailes déployées, place au front du Roi une couronne de lauriers. On dirait la copie d'une médaille de Trajan. Dans la même planche est un médaillon, qui représente Louis XV gravé sur la sardoine par Leguay, et que le burin de la marquise a reproduit avec une perfection merveilleuse. Mais Tœuvre inconiparable, c'est un sujet antique, gravé sur l'ivoire, composé de neuf figures principales : des Nymphes demi-nues jouent avec des Satyres et des enfants , sous les pampres d'une belle vigne entrelacée qui les couronne de ses grappes. La joie et l'ivresse dans le regard, ils s'étreignent et se pressent sous les ceps chargés de
(l) Première planche de L\euvre de Pompadour, (Biblioth. Impériale.)
l'iiisin : on croirail encore nnc copie dérobée aux bas-reliefs de la villa Borglièse (1).
Dans une autre œuvre gravée au burin, sonl trois enfants gras et gouiïlus et raccourcis à la manière de Boucher; Tun boit dans une petite écuelle, Taulre agite un petit roseau, tandis que le troisième prépare et jetle au vent des bulles de savon. Au-dessous on lit encore la signature accoutumée : Pompadour sculpsit ; et à côté une admirable tête gravée sur la sardoine et Tonyx, qui représente la Paix. Une autre encore de Vien représente Apollon couronnant le génie de la peinture et de la sculpture (2).
On trouve sur Tonyx une femme aux longs vêlements, enveloppée dans les plis de sa robe, comme une vestale qui oflfre un sacrifice aux dieux, pour le rétatblissement de monseigneur le Dauphin : Vien delineavit, Pompadour sculpsit, et sur cornaline Minerve, prolectrice delà gragravure; galante allusion de Vien au talent de la marquise, tandis que Boucher dessinait le génie de la poésie, avec une pensée de reconnaissance envers cette jeune artiste qui se mêlait aux tra-
(i) On trouve cette belle œuvre reproduite dans le rare catalogue des objets (Tart du marquis de Ménard, qui fut imprimé ^ors de la vente de son cabinet.
('2) Quatrième planche. ^ .^
vaux (le râtelier, sans morgue et sans protection hautaine. Madame de Pompadour sculpta sur Tagate TAmitié par Boucher, la divinité de son foyer ; c'est le sentiment qu'elle voudrait inspirer au Roi, sentiment stable et puissant, après Tamour ardent et passionné. Elle grava sur une belle topaze de riude le temple également de rAmitié, œuvre de Boucher, puis le cachet du Roi sur émeraude, et sur cornaline les portraits du Dauphin et de la Daupliine.
Avec cette signature Pompadour scxdpsit, on trouve encore une magnifique tête de Satyre, gravée sur Tonyx et la sardoine , d'après une œuvre de Tien, et l'enlèvement de Déjanire, copié sur le bas-relief de la villa Adriani (r. Quelquefois madame de Pompadour dessine et grave à la fois : Pompadour delineavit et sculpsit. Tel est le génie de la musique, sur agate, ei une figure grotesque et franchement militaire que Louis XV a remarquée dans ses revues de Satory. C'est Jacquoî, tambour au régiment du Roi, un des plus braves à Fonlenoy (2). Ce sont là des exceptions. Habituellement madame de Pompadour grave d'après Boucher et Tien : elle reproduit sur sardoine une admirable Léda, l'Amour et Tàme, TAmour
(1) Sixième planche.
(2) Septième planche.
cullivanlun myrte, et Bacchus, enfant, couronné (le pampre et jouant avec des ceps de vigne. Sur émeraude un prêtre égyptien de Boucher, et sur cornaline blanche, Tamour sacrifié à l'amitié, toujours allusion louchante et douce à sa situation avec le Roi.
On peut dès lors s'expliquer l'enthousiasme des artistes pour cette jeune femme , d'un goût si délicat, si distingué, qui vivait familièrement avec eux et s'accociait à leurs travaux dans la haute liberté du talent. Son jeune frère, le marquis de Marigny, élevé aux fonctions de surintendant des bâtiments du Roi, était alors un éminent artiste : les deux années qu'il avait passées en Italie lui avaient rendu facile la pratique de son talent ; il avaitdessiné la plupartdes antiques du Muséum de Rome et de Naples. Le roi Louis XV qui aimait les arts et les sciences retenait le jeune marquis de Marigny le soir à souper : c'était l'heure de la présentation des artistes qui peignaient et ornaient les petits et les grands appartements. Un salon, une chambre à coucher étaient à cette époque une œuvre d'art; les plafonds, les dessus de portes étaient quelquefois les chefs-d'œuvre de grands maîtres. Les fauteuils, les paravents , les chaises à porteurs encadraient les plus riches peintures. L'artiste acquérait une puissance égale
à celle des plus hauts courlisans. Jamais la marquise ne s'élail montrée dédaigneuse ou avare quand il s'agissait de Tart; et on put le voir dans une circonstance : l'acquisition d'une grande parlie du cabinet de Crozat.
Joseph-Antoine Crozat, l'hôte familier d'Étiolés, avait vu la marquise tout enfant; c'était le fils de ce financier si riche à la fin du règne de Louis XIV, le fondateur des colonies de la Loui-
siane, trésorier des Etats du Languedoc et de l'ordre du Saint-Esprit (1). Joseph-Antoine Crozat s'était consacré tout entier aux beaux-arts. Maître d'une fortune immense, il avait recueilli des chefs-d'œuvre de tous les grands maîtres, spécialement de l'école Flamande. Tel était le caractère large et libéral des financiers de celte époque (2). L'argent n'était pour eux qu'un moyen d'encouragement, d'élégance et de joie dans la vie si courte et si vile brisée. Non-seulement Crozat rêvait le plus beau cabinet du monde, mais encore il le fit graver à ses frais, comme un prince. Le riche ouvrage qui porte encore aujourd'hui le titre de Cabinet de Crozat est le guide suivi pour reconnaître les grands maîtres contestés (3) . Le se-
(1) Crozat acheta le marquisat du Châtel ; il mourut en 1738.
(2) Voir mopi livre, sur les Fcvmiers-géitè raiw, (3; Paris, 1759,111 f'\
cond volume fut public parMariellc sous les auspices (le madame de Pompadour, après la mort de Crozat (1). Marielte fut l'ami conslant, affectionné de la marquise; elle lui confia la garde de la collection des pierres gravées du cabinet du Roi (2). Crozat, Mariette ont conservé la trace de tons les chefs-d'œuvre receuillis à Naples, à Rome. La marquis retenait à Choisy même Basan, Thabile érudil, faiseur de catalogues d'objets d'art, le guide de fous ceux qui aiment la peinture, la sculpture, les antiquités; sainte passion qui ennoblit la richesse. L'amour de l'art justifie la grandeur et l'excès de la fortune.
(1) Crozat avait riHi ni plus de 19,000 dessins. Paris^ 17/i5, 2 vol. in-f". Le catalogue des tableaux fut donné en 175Zi,
(2) Mariette avait réuni 1,/iOO dessins et 1^500 gravures. Le catalogue a été publié en 1775, par Basan.
MADAME DE POMPaDOI H. — LES LETTRES DE CACHET. — LA BASTILLE ET LATLDE
En entourant le roi Louis XV de nobles distraclions : les beaux-arts et les lettres, la marquise de Pompadour avait un but utile pour son pouvoir; elle accoutumait le Roi à travailler avec ses ministres secrétaires d'État dans son salon, à écouter quelquefois ses conseils, comme Louis XIV avait souvent écouté les avis de madame de Maintenon, Au reste, la marquise avait Tesprit éminemment juste et surtout très-éclairé, avec trop de tendance pour la philosophie elle scepticisme. On ne s'explique même pas très-bien comment le roi Louis XV, d'une éducation si croyante et fidèle à ses devoirs au moins extérieurs de religion, put vivre en bonne harmonie avec un esprit d'une indifférence si marquée pour les idées et les croyances catholiques (1).
(1 j Quelquefois madame de Pompadour se laissait aller aux idées ascétiques : elle s'était affiliée au tiers ordre de Saint-
Il est incontestable néanmoins que la marquise (le Pompadour eut une influence sur les affaires de son temps, et les pamphlétaires l'accusèrent surtout de multiplier les lettres de cachet, souvent dans un égoïste intérêt. Une réflexion m'est souvent venue en étudiant Thistoire, comment arrive-t-il que les écrivains qui ont loué, exalté les femmes de la Révolution^ ces charmantes créatures qui mangeaient les entrailles de Suleau et portaient les têtes des gardes du corps, ont eu des paroles si inflexibles pour les femmes du xviii^ siècle ? et comment après avoir loué le comité de salut public pour avoir arrêté cent vingt mille suspects, ils viennent s'indigner de quelques lettres de cachet imposées par la politique contre des résistances séditieuses ! Madame de Pompadour d'ailleurs n'eut jamais le département des lettres de cachet confiées au secrétaire d'État de la maison du Roi. Ces lettres de cachet étaient délibérées en conseil et peu furent motivées par caprice ou par des intérêts frivoles: les pères demandaient des lettres de cachet pour leurs fils débauchés ou compromis; on châtiaitaussi le rapt, les duels, les complots, les vices honteux des grands, la désobéissance, les écrivains qui attaquaient la société,
François. Durant le jubilé de 1750, elle se fit donner une chambre au couvent de l'Assomption où était sa fille.
le pouvoir établi. Il n'y a plus d'auloriic en ce monde si la puissance publique n'a pas le droit de châlier ceux qui conspirent contre elle.
Le 15 mai 1750 madame de Pompadour recul un paquet de poudre blancbe que la lettre disait être un poison violent qui donnait une mort rapide. On V dénonçait en même temps dans des termes très-exprès un complot contre le Roi avec une liste de complices désignés parmi les plus hauts personnages de la cour (1). On était à une époque grave: on ne parlait que de conjurations et même d'assassinats. La marquise demanda qu'on fît une enquête sur les faits dénoncés. Le lieutenantgénéral de police fut chargé de rechercher Tauteur de la lettre et de fixer les détails de la dénonciation qui avait accompagné l'envoi de la poudre blanche. S'agissait-il d'un complot? Était-ce de ces fausses dénonciations, habiles calomnies qui font perdre la trace des véritables complots I
Nicolas-Réné Berrver, issu de la haute mapristrature, fils de procureur-général, conseiller au parlement lui-même, puis intendant de Poitou, esprit ferme et sûr, avait épousé mademoiselle de Fribois, d'une famille de finance fort liée auxd'Étioles, aux Turneheim, et par cette cause très-
(i) Cette lettre était venue par la poste.
civanl dans la confiance de madame de Pompadour. Le liculenant de police Berryer fit donc procéder à une infornialion sérieuse. La parfaite innocence de tous les noms dénoncés dans la lettre fut prouvée jusqu'à Tévidence; il ne restait plus de coupable que Tauteur de la calomnie : on dut le rechercher. N'était-ce pas la marche d'une procédure régulière ? Et de cette enquête il résulta que la lettre élait l'œuvre d'un petit gentilhomme gascon déjà connu par ses hâbleries, du nom de Henri Mazers de Latude (1), né à Montagnac dans le Languedoc. Destiné par sa famille au génie militaire, Mazers de Latude avait fait de fortes études en Hollande (2) auprès des réfugiés protestants, les ennemis de la patrie. Rentré en France et pour vivre il s'était adonné au jeu et aux tripots : c'est dans cette situation désespérée et pour se créer une ressource qu'il essaya la dénonciation et la calomnie. Un moment arrêté en vertu des lois qui punissaient les calomniateurs, il fut interrogé par le lieutenant-général de police, et répondit avec une certaine habileté en invoquant le besoin qu'il avait de mériter les grâces de la cour par des services mêmes imaginaires : comme officier on le punit disciplinairement par la réclusion au fort de Vin- Ci) Henri Mazers de Latude, né le 28 mai 1725. (2) A Bergopzoom.
cennes. Latude s'évada le second mois : nul ne peut lui faire reproche d'avoir secoué ce vêlenient de pierre et de fer : quel est riioinnie qui n'aspire pas à la liberté? Le lieutenant-général de police ne le fit pas même poursuivre. Latude eût été oublié s'il ne s'était pas mis encore à écrire, à dénoncer les hommes les plus fidèles, les plus innocents. La police dut le faire de nouveau arrêter dans l'hôtel garni où il demeurait paisiblement depuis six mois. Renfermé cette fois à la Bastille avec une note particulière pour le gouverneur sur la dextérité et l'habileté du prisonnier, on prit à l'égard de Latude certaines précautions qui se relâchèrent un peu après, et il eut un logement d'officier dans la citadelle (1). Là, il se lia avec un autre Gascon comme lui, du nom d'Alègre, et tous deux se sauvèrent avec une incontestable hardiesse : ils se réfugièrent encore en Hollande, s'affiliant aux conjurations des réfugiés protestants et jansénistes. Latude fut enlevé et réintégré à la Bastille; le gouverneur dut prendre à son égard certaines précautions de surveillance, comme cela se pratique envers les prisonniers qui une fois déjà se sont évadés : on lui laissa pourtant assez de liberté pour qu'il pût écrire des plans, despro-
(1) Sur la recommandation de madame do Pompadour ellc^ même. {Papiers de Bcrrycr. )
jets (le génie mililaire qu'il adressait au minisire. Esprit dedislinction, Lalude avait des idées jeunes et fécondes, et le ministre lui fit proposer sa liberté, s'il voulait donner sa parole de retourner à son lieu de naissance, Montagnac (1). Latude n'accepta pas cette condition de se tenir Iranquille. Du reste, il s'en suivit des lettres altières, presque insolentes: on dut continuer les rigueurs. Madame de Pompadour fut tout à fait étrangère à ces relations qui s'établirent exclusivement entre le ministre et Latude ; le lieutenant de police fut l'intermédiaire entre Latude et le gouverneur de la Bastille. Chargé de surveiller les complots au moment de la guerre, le lieutenant de police dut prendre d'extrêmes précautions à l'égard d'un homme qui s'était lié à toutes les intrigues des réfugiés. Mazers de Latude resta donc à la Bastille comme prisonnier d'État.
Il faut suivre cette vie jusqu'au bout, et devancer les temps pour en juger le caractère : si la captivité de Latude avait été une vengeance personnelle de madame de Pompadour, d'où vient que sa captivité se prolongea après la mort de la marquise? Echappé de prison à la faveur d'un brouillard (2), en 1765, comment se fit-il que
(1) Latude l'avoue dans ses Mémoires.
(2) Au mois de novembre,
M. de Sarline, ce minisire si hostile à madame de Pompadour, le fit arrêter de nouveau ? d'où vient que le libéral duc de Choiseul le fit enfermer à Bicêlre, et que M. de Malesherbes, visitant cet hôpital en 1775 (règne de Louis XVI), ne fit aucun droit à ses réclamations.
L'ordre de sa liberté ne fut signé qu'en 1 777 (1), et encore en exigeant de lui la même parole d'honneur que M. Berryer avait imposée, l'obligation d'une résidence à Montagnac; Mazers de Latude rompit de nouveau son ban, vint à Paris, intrigua toujours, et M. de Malesherbes lui-même donna l'ordre de le réintégrer à Bicêlre; il n'en sortit, quelque temps (2) après, que pour prendre (3) part à toutes les intrigues, à l'affaire du collier de la Reine avec M. de Rohan, aux agitations occasionnées parle compte-rendu àe^iL Necker. Partisan très-avancé des révolutionnaires, commensal de Mirabeau, son compagnon de la Bastille, Mazers de Latude présenta une pétition à l'Assemblée nationale, pleine décolère et de diffamations contre madame de Pompadour. L'époque était
(i) 7 juin 1777.
(2) En février 178/i.
(3) Ici commence le rôle d'une madame Legros, marchande à la halle, qui obtint le prix de vertu, docerné par l'Académie française (178^).
bien choisie pour les discours contre le despotisme et les royales courtisanes. Après un long exanjen, sur le rapport de Barnave, T Assemblée passa à Tordre du jour : car Mirabeau lui-même avait dit de Mazers de Latude : « C'est un intrigant qui cherche la liberté du bruit. ))
Il faut aller jusqu'au bout de ce mélodrame, célèbre au théâtre du boulevard : le 10 août 1793, en pleine terreur, une instance fut introduite par le citoyen Mazers de Latude contre les héritier de la citoyenne Pompadour^ courtisane de Capet XVe du nom : pour frapper plus vivement l'opinion publique, Latude avait fait précéder sa demande d'une exhibition de son échelle à la porte du Louvre, et de la corde qui lui avait servi à se sauver; lui-même se tenait à côté^ décoré d'une barbe touffue et secouant des chaînes. Latude porta l'affaire devant le juge de paix du 6^ arrondissement de Paris, concluant à 60 mille livres de dommages-intérêts contre les héritiers de la courtisane Pompadour; il lui fut accordé une indemnité de 6,000 livres, qui fut payée en assignats (1).
(ij 11 juin 1793. Tout ce qu'on a écrit sur Latude a été pris dans les Mémoires qu'a puljliés Tavocat Thierry, sous ce titre : « Le Despotisme dévoilé ou Mémoires de Latude ^ 1792-1793. »
Depuis le Consulal, Lalude fui coniplètcmcnt oublié. Un gouvernement fort et répressif laissa naturellement dansToubli ces parleurs intrigants qui troublent Tordre. Latude s^éteignit donc en 1805, sans faire le plus petit bruit, après avoir un moment occupé l'attention publique par la publication de ses Mémoires fabriqués, qui intéressèrent la foule comme ceux de l^abbé Bucquoy ou du baron de Trenck; car on aime à suivre tous les efforts surhumains de l'infortune hardie aux prises avec la chemise de force, et parvenant enfin à s'en délivrer. On voudrait voir tous les hommes heureux. Hélas! n'est-il pas de ces organisations impétueuses et turbulentes qui provoquent le châtiment ou commandent à la société des précautions particulières.
Assez sur Latude et ses prétentions au bruit* Est-ce madame de Pompadour qui l'avait persécuté ! Cet esprit ardent, inquiet, n'avait-il pas dénoncé des complots imaginaires et flétri plus de vingt personnes? Or, les codes des nations civilisées ne prononcent-ils pas des peines contre les calomniateurs ! Est-il une police au monde qui ne doive prendre des précautions particulières contre un prisonnier assez adroit ou assez hardi .pour se sauver quatre fois? Et même cette fuite extraordinaire ne signale-t-elle pas des précau-
lions bien douces et une surveillance bien négligée (1)?
Quel niolif aurait eu madame de Pompadour pour persécuter Mazers de Latude, pauvre inconnu, sans aboutissant? Étail-il un obslacle à son pouvoir? Sa liberté grandissail-elle ses inquiétudes sur Tamitié du Roi? Madame de Pompadour était trop artiste, trop occupée des choses douces et belles de la vie : la peinture, la sculpture, la musique, pour être vindicative et méchante; Latude était un trop pauvre diable pour qu'elle pût le redouter; elle en abandonna la surveillance à la police du lieutenant-général. Cette affaire n'occupa pas plus d'un mois l'esprit mobile et léger de la ma^rquise. Elle s'inquiéta des jours du Roi menacés par la dénonciation , et n'alla pas au delà.
S'il y eut des lettres de cachet considérables sous le règne de madame de Pompadour, c'est qu'une lutte politique s'engagea entre l'autorité royale et le parlement sur les questions financières ou religieuses; il fallut sévir, et ce fut l'ordre du conseil et non pas de la marquise. Ce conseil se composait d'hommes graves, pénétrés des nécessités du gouvernement. Il faut laisser au ro-
(1) On dit que l'échelle de corde n'était pas son ouvrage, mais celui de l'abbé Bucquoy.
man ou au théâtre les façons légères, quand ils parlent de la Bastille et des lettres de cachet. Ce fut toujours une alïaire sérieusement examinée, qu'une lettre de cachet. L'autorité peut avoir et suivre quelque caprice, mais, généralement, Tautorité n'agit que pour appuyer la justice ou seconder les projets d'une politique élevée et nécessaire.