LES LOISIRS DE CHOISY-LE-ROL — LA. COMÉDIE. — LES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Le caractère charmant de Tesprit gentilhomme au xviiie siècle, entraînait toujours la distraction à côté du devoir, et dans les quartiers d'hiver de la guerre comme dans les loisirs de la paix, on s'amusait, on riait, on faisait des vers, on jouait la comédie. Le château de Choisy devint le séjour ravissant de tous les plaisirs. La marquise de Pompadour savait bien qu'il fallait distraire le Roi, et que le plus noble délassement pour un prince, c'était l'esprit^ les arts , les joyeux éclats d'une parole brillante, au milieu d'un salon étincelant de bougies, au cliquetis dès verres doucement heurtés à la gloire et à l'amour. En vain elle avait voulu atténuer chez le Roi la passion de la chasse. Louis XV Taimait par habitude et par nécessité d'exercice ; puis la chasse permettait
rincognilo, les visites impromptues, « le Roi est en chasse, » et sous ce prétexte, il entrait dans le château du simple gentilhomme qu'il voulait honorer de sa visite sans conséquence. C'est ainsi qu'il allait à Crécy chez madame de Pompadour, et qu'il y restait quelquefois toute une semaine. La marquise avait voulu mettre à la mode la chasse au faucon ; mais les officiers de la fauconnerie royale eux-mêmes en avaient perdu les traditions : un petit nombre auraient pu distinguer la haute volerie (le faucon^ le gerfaut, l'émérillon, le hobereau, le sacre, qui allaient contre le vent et dans leur plus haute région) de la basse volerie, l'autour, Tépervier et le grand-duc qui, ballottés par le vent, ne s'élevaient qu'à une petite hauteur (1).
Toute jeune fille dans la société de M. Lenormand de Turneheim, madame de Pompadour avait joué la comédie et le petit opéra avec un si grand talent, que sa renommée avait partout retenti. Elle faisait les délices du très-beau théâtre que M. de Villemur avait éievé dans le splendide château de Chantemerle. Madame d'Étiolés disait ses rôles avec esprit, avec tenue et décence; elle excellait dans le travesti de paysanne ingénue que
(i) Vàvi de la fauconnerie fut perdu presqu'au commenceuieat du règne de Louis XIV,
madame Favart avait mis à la mode. Dès qu'elle fui la petite reine de Clioisy, la marquise résolut d y élever un théâtre et d y jouer la comédie devant le Roi, qui aimait à la retrouver dans des rôles toujours nouveaux. Elle indiqua dans les appartements une portion du cabinet des médailles le plus riche du monde ; elle dessina elle-même la forme de la scène. L'architecte Gabriel construisit le théâtre, Boucher peignit les décors avec cette facilité qui distinguait son délicieux talent. Parmi les curiosités que l'esprit de recherche a mises dans mes mains, il en est une fort rare, c'est un programme sur beau papier de soie (1), tout orné d'arabesques charmants, ainsi que savait les faire le xviii® siècle ; il fut distribué à une représentation de VEnfant prodigue de Voltaire, à Choisy : le nom des artistes offre plus d'intérêt que la pièce elle-même, caries voici : le maréchal Maurice de Saxe jouait Euphémon , père bon et bourru à la fois ; M. de Nivernais, Euphémon fils ; le duc de Dura?, Fierrenfat (le président) ; le duc d'Ayen, Royon, bourgeois de Cognac; et le duc de Coigny, Jasmin, valet d'Euphémon. Madame de Marchais avait pris le rôle de^Lise, la fille
(1) Les costumes étaient ajustés par mesdemoiselles Gaussin et d'Angeville; de la Comédie Française^ qui avaient le titre de femmes de chambre des petits appartements.
d Euphémon ; la marquise de Pompadour jouait la pétulante soubrette Marthe; madame de Brancas, si amusante dans le prétentieux, jouait celui de la baronne de Croupillac. La pièce eut un plein succès, et, plusieurs fois, le Roi applaudit lui-même aux grâces des artistes.
Le choix qu'avait fait la marquise d'une pièce de Voltaire, pour la représentation de Choisy, tenait moins encore au charme des situations et du style qu'à ce désir obligeant qu'elle avait toujours d'être utile aux poètes, aux gens de lettres, aux philosophes et à Voltaire surtout, que le Roi n'aimait pas à cause de ses impiétés. Elle le voulait pousser, selon le désir du poëte, dans le département des affaires étrangères, sous le marquis d'Argenson. Voltaire, qui savait le bon désir de la marquise, lui écrivait dans sa reconnaissance, des lettres pleines d'enthousiasme : Arouet mettait tout son théâtre, sa poésie, son talent aux pieds de sa prolectrice : lui-même^ comme gentilhomme de la chambre, dirigeait les répétitions. La cour plaisait à Voltaire, qui ne savait donner des éloges qu'aux grands seigneurs et aux belles marquises. C'est à la suite de la représentation de VEnfant prodigue à Choisy, que Voltaire fit de jolis vers sur la marquise : a qui embellissait la cour, le Parnasse et Cvthère; charme de tous
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les yeux, trésor cVun seul mortel. » Le Roi trouva CCS vers un peu trop familiers; mais la marquise y était si gracieusement louée! Comment les blâmer et en proscrire Tauteur I
Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient, indépendamment de mesdames de Marchais, de Brancas, mesdames d'Estrades, Courtenvaux , Maillebois ; à côté du maréchal de Saxe, jouaient MM. de Richelieu, de Nivernais, de Coigny, d'Entragues, Duras et une foule de gentilshommes. Le directeur de ce théâtre improvisé était le duc de La Vallière; Tabbé de Lagarde en était le souffleur; Crébillon et Gresset présidaient aux répétitions avec leur précieuse intelligence de la scène. On vivait alors de théâtre ; les artistes en renommée avaient les hommages de tous, sans en excepter les danseuses ; et les plus jolis vers de Voltaire sont adressés à mesdemoiselles Lecouvreur , Gaussin, Camargo, Salle qui occupaient la renommée aux mille voix des chroniques scandaleuses de Paris et de Versailles.
Après V Enfant prodigue deYohdiiYe, onrepré-* senta le Méchant de Gresset. Le duc de Nivernais joua le rôle de Valère avec un talent si remarquable qu'il fut préféré à son maître Ricali de la Comédie-Française. Le duc de Nivernais pour consoler Tartiste d'une préférence qui le blessait, lui
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envoya 200 louis. Madame de Pompadour iïil ravissante; à sa voix d'une douceur extrême, elle j(»ignait une certaine minauderie des gestes admirable. Dans une comédie mêlée de chanl qui fut nommée Zélie, musique deFerraud, la marquise remplit le rôle principal avec un goût remarquable et chanta le couplet dans la perfection. On voulut y ajouter un ballet, et les premiers sujets de la danse furent le marquis de Courtenvaux , le comte de Langeron et le duc de Melfort. On se plaignit un peu du corps de ballet et des chœurs pour le chant; le Roi aimait à dire qu'ils chantaient plus mal que lui, et c'était communément la plus grosse injure qu'on pouvait jeter à un chœur d'Opéra, car le Roi avait la voix la plus fausse de tout son rovaume.
La pièce dans laquelle madame de Pompadour eut le plus grand succès sur le théâtre de Choisy, ce fut le Devin de Village^ de Jean-Jacques Rousseau, représenté pour la première fois au théâtre de Fontainebleau dans un voyage de la cour; Louis XV y avait pris un grand goût. Quoique Rousseau se fût conduit comme un homme mal appris lors delà première représentation (1) en présence du Roi, Sa Majesté ne s'en était pas
(1) Voyez les Confessions de J^-J, Rousseau^ 5.
moins éprise de sa pièce charmante et toute la journée le Roi fredonnait le joli couplet : « J'ai perdu mon serviteur. » Madame de Pompadour ne manqua pas d'étudier avec esprit le rôle de Colette. Elle disait à ravir;
Si des galants de la ville J'eusse écouté les discours, Oh! qu'il m'eût été facile De former d'autres amours.
Le marquis de Courtenvaux qui faisait Colin était d'un talent remarquable dans sa tendre douleur :
Non, Colette n'est point trompeuse, Elle m'a promis sa foi ; Peut-elle être amoureuse D'un autre berger que moi?
Tous deux chaulaient d'une façon ravissante le duo si plein de sentiment :
Ah ! l'amour ne sait guère
Ce qu'il permet, ce qu'il défend.
C'est un enfant, c'est un enfant!
C^étaientbien là les sentiments, lamusîque qui plaisaient à celte société du xviii^ siècle, semblable en tout à un pastel de Latour. Voltaire fut d'une extrême jalousie de la faveur qu'obtenaient l'œuvre de Rousseau et les tragédies de Crébillon. Voltaire ne pardonnait pas le succès des pièces
qui n'claient pas les siennes. Très-irrité contre la cour, il jeta quelques épigrammes contre la marquise, mais avec précaution. En représailles, il passa dans Tesprit de madame de Pompadour de faire représenter sur le théâtre de Fontainebleau, en présence du Roi, et pour le distraire, une parodie de la Sémiramis de Voltaire. Les chefsd'œuvre ont leur parodie par la même raison que le sublime est près du ridicule. Un esprit moins susceptible que le poëte, aurait accepté la plaisanterie, avec une gaieté, une expansion de bon goût. Loin de subir cette conséquence de tout travail considérable. Voltaire s'en irrita à ce point d'en devenir colère et plat. Ne pouvant pas recourir directement à madame de Pompadour, il s'adressa à la reine Marie Leczinska. Sa lettre reste encore comme un monument de ridicule abaissement de Pamour-propre : a Songez, Madame, dit-il, que je suis le domestique de Sa Majesté et par conséquent le vôtre : un mot de bonté à M. le duc de Fleury suffira pour empêcher un scandale dont les suites me perdraient. J'espère de votre humanité qu'elle sera touchée et qu'après avoir peint la vertu je serai aussi protégé par elle (1). »
La Reine intervint en effet, et la parodie de
{}) Correspondance générale, 1752.
Sémiramis ne fut pas représentée. La reine Marie Leczinska enfant, avait connu Voltaire à la cour de Slanislas, plus dissipée, plus incrédule qu'on ne Ta écrit. A Nancy madame du Clmtelet avait sa cour plénière; madame deBoufflers, Saint* Lambert et le roi Stanislas secondaient fort bien ce mélange de philosophie et de plaisirs sensualistes que chantait Voltaire. Le roi Stanislas le pro^ tégeait spécialement, et c'est tout gros de dépit et de jalousie que Voltaire prêta l'oreille aux propositions pleines de flatteries que le roi de Prusse lui adressait pour l'attirer à Berlin. A cette époque Voltaire commence à médire de madame de Pompadour, à la calomnier comme une femme de petite naissance, une grisette , lui pourtant qui devait tout à la famille d'Étiolés !
Au château de Choisy , charmante maison de retraite et de campagne, les fêtes se continuaient avec bon goût et distinction. Après la comédie venait le souper, l'heure de joie et de repos : le Roi désignait douze à seize personnes au plus pour sa table ; on entrait dans un délicieux salon meublé avec une rare élégance, entouré de charmantes peintures de Latour, Watteau, Boucher, représentant un rendez-vous de chasse, des convives buvant fort et mangeant de grand appétit, au son du cor qui annonce la curée des chiens et des limiers,
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Rien ne paraissait comme apprêts du repas dans ce salon, si ce n'est qu'on voyait sur le parquet une belle rosace en bois des îles entourée d'arabesques d'ivoire.
Quand le Roi était entré dans ce salon, deux pages de la petite écurie s'avançaient et faisant un salut profond et respectueux demandaient les ordres de Sa Majesté pour le souper. A peine le Pioi avait-il répondu qu'on pouvait servir, qu'aussitôt la rosace du milieu s'élevait au moven d'une tour en ivoire, et Ton voyait apparaître comme dans le palais d'Armide, une table couverte de flacons, de centaines de bougies, de plats tout d'argent, de vases en porcelaine et de cristaux. Les pages de la petite écurie servaient le souper avec une rapidité extrême; fort aimés du Roi et presque tous de grande famille, ces pages à quinze ans sortaient avec des lieulenances et servaient avec distinction dans les troupes du Roi. Ces soupers n'étaient point des orgies immondes, comme on l'a écrit. On se jetait des défis de vins d'Aï et de Tokai sans ivresse ; tous ces gentilshommes venaient à la vie avec un esprit brillant d'un naturel inimitable. Les mots charmants sortaient de leur bouche comme la fleur de son calice; quelquefois à la fin de ces soupers, on causait affaires sérieuses quand une question agitait les esprits.
La marquise de Pompadour possédait un sens droil, une aptitude merveilleuse non-seulement pour les questions de finance, ce qui pouvait s'expliquer par son éducation première dans les salons d'Étiolés, mais encore pour toutes les affaires d'administration publique, de prérogative royale, et même de politique extérieure. Sur ces dernières questions, la marquise avait un sentiment de fierté et de dignité nationale qui correspondait à Tesprit gentilhomme : ainsi elle n'avait pas approuvé en son entier les négociations d'Aix-la- Chapelle, et bien que le traité, en définitive, eût été fort glorieux pour la France, la marquise eût désiré que le côlé chevaleresque de la royauté eût été mieux défendu, plus noblement protégé. Pour madame de Ponipadour, les avantages matériels du traité n'étaient rien à côté de ce délaissement du prince Edouard et de cette cause humiliante stipulée au nom des wighs : « que le prétendant serait obligé de quitter la France, et s'il ne le voulait pas, on le contraindrait par la force (1). » Cette clause, hélas ! avait été tristement exéculée sur les notes pressantes de l'ambassade d'Angleterre. La marquise en avait gémi : on ne pouvait s'étonner qu'une femme comprît mieux qu'un cabinet les questions de sentiment.
(\) Article 4 7. Convention secrète.
De là ses premières anlipalhies pour le marquis (l\\rgenson fort aimé du Roi, et très-dévoué à la sévère exécution du traité d'Aix-la-Chapelle; la marquise ne trouvait pas chez M. d'Argenson le sentiment exalté des questions chevaleresques, et à ses yeux le traité d'Aix-la-Chapelle était plus prussien que français. Les idées matérialistes des vsWhs andais v avaient trop prévalu, et M. d'Argenson avait exécuté sans ménagement et sans délicatesse cette clause rigoureuse qui imposait l'expulsion du prince Edouard ; madame de Pompadour avait rougi pour le roi de France de la triste scène de l'Opéra : un prince que Louis XV avait appelé mon frère, arrêté, menotte comme un criminel, et cela pour remplir les conditions secrètes d'Aix-la-Chapelle. Dans la pensée de madame de Pompadour, mieux valait s'exposer à la guerre, que d'employer de telles violences. L'esprit positif prévalait chez M. d'Argenson; il n'avait pas osé dire à l'ambassadeur d'Angleterre: <.< Jamais mon maître n'emploiera la violence pour contraindre le prince Edouard à quitter un royaume hospitalier : plutôt la guerre, et la France aura pour elle tout ce qui porte un noble cœur (1). » Ce fut
(l) Je trouve pourtant une uote secrète de police, qui pourra un peu excuser le cabinet de Louis XV, de cette violence contre le prince Edouard. 11 parait que les wighs avaient résolu
un des beaux côtes de la marquise de Pompadour que cel intérêt qu'elle accorda au prince Edouard. Elle Tavait vu plusieurs fois avant sa malheureuse expédition; c'est elle qui avait engagé Voltaire à rédiger le manifeste pour annoncer la part que la France allait prendre à la cause des Stuarts. Elle avait suivi chacun de ses succès, elle aimait à les dire au Roi avec enthousiasme ; elle avait versé des larmes au récit de ses malheurs, elle ne comprenait rien à cette froide politique qui Tabandonnait parce qu'il n'avait pas été heureux ! La marquise de Pompadour, légère et artiste par les formes extérieures , avait des pensées pleines d'élévation et de sentiment. Les aventures du noble prince l'avaient touchée , comme la lecture d'un roman de chevalerie, comme une de ces merveilleuses légendes du moyen-âge qui parlent au cœur des femn.es. Ce malheureux prince, on l'abandonnait ! La marquise n'accusait pas le cœur noble et si élevé de Louis XV, mais les froides réflexions du secrétaire d'État des affaires étrangères; ce ministre avait les idées nouvelles sur la perfection du gouvernement anglais ou
de se débarrasser du prince Edouard à tout prix^ et que s'il n'avait pas quitté la France, il aurait été enlevé par une troupe de gens sans aveu, soldés; et c'est pour éviter ce grand malheur, que le cabinet français se vit forcé de contraindre violemment Edouard à quitter la France.
rcxcllcnco (Je hi rcvolulion de 1088, ctsurtoulsur Texéculion froide et exacte du traité conclu à Aixla- Chapelle. Dès ce moment la retraite de M. d'Argenson fut résolue.
Il faut ajouter d'autres considérations : le traité d'Aix-la-Chapelle était favorable à h Prusse, et le roi Louis XV n'aimait pas Frédéric, ce caractère personnel, maussade, athée, lui était antipathique. Dans les idées de Louis XV, si la Prusse pouvait être l'auxiliaire de la France, jamais la maison de Brandebourg ne pourrait entraîner derrière elle la France comme auxiliaire, et tel était le rôle auquel aspirait Frédéric II, au moyen de son union avec les philosophes, les poëtes et les faiseurs de pamphlets, la peste des Etats, protégés par M. d'Argenson (1). Deux circonstances rendaient fort difficile la continuation de l'alliance intime avec la Prusse : 1° Le mariage du Dauphin , fils de Louis XV, avec une princesse Saxonne, grand obstacle à l'ambition de Frédéric II, qui convoitait la Saxe comme il avait réalisé la conquête de la Silésie ! ^^ Le rapprochement avec l'Angleterre , que la Prusse avait naguère combattu; on était informé à Versailles que les wighs offraient des subsides à Frédé-
(1) Voir mon Louis XV.
Univers
B'BLfOTHfCA
rie II (1), sur un pied plus élevé que le cardinal de Richelieu en avait autrefois payé aux Électeurs de Brandebourg.
La marquise de Pompadour s'aperçut bien qu'en changeant de politique, il fallait préparer Tavènement d'un nouveau conseil; elle jeta les yeux sur Tabbé deBernisetsur lecomtede Stainville. L'abbé de Bernis n'était pas seulement ce charmant abbé spirituel, joufflu, auquel Voltaire adressait ces vers :
Votre muse vive et coquette.
Cher abbé, me paraît plus faite, Pour un souper avec l'amour Que pour un souper de poëte.
Venez demain chez Luxembourg, Venez la tête couronnée De laurier, de myrthe et de fleurs ; Et que ma muse un peu fanée Se ranime par la couleur Dont votre jeunesse est parée.
C'était aussi un esprit studieux, capable, nourri de fortes études, avec un sens très-droit; l'abbé de Bernis tout en conservant un charme inexprimable de conversation et d'à-propos, savait le droit public de l'Europe, avec cette perspicacité qui saisit les sens de chaque chose ; et plusieurs fois consulté par le Roi , sur la direction du cabi-
(i; Dès Tannée 4 751.
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net, il avait répondu avec une force de logique, une finesse d'aperçus et une connaissance des faits et des hommes, qui avaient frappé Sa Majesté. Madame de Pompadour le désigna au Roi pour l'ambassade de Venise (1), la ville des informations où venaient aboutir la plupart des secrets de l'Europe. Le choix fut fait sans M. d'Argenson. L'abbé partit au mois d'octobre avec les instructions particulières du Roi qui toujours avait beaucoup tenu à sa correspondance personnelle avec les ambassadeurs. L'abbé deBernis comprit le caractère de sa mission : « plus d'informations que de négociations^ )) et sa correspondance spirituelle et piquante est un recueil d'anecdotes d'une grande curiosité. A travers les petites coquetteries de langage on aperçoit des informations très-graves, et par exemple la première nouvelle du rapprochement de Frédéric II avec l'Angleterre et la signature des préliminaires d'un traité de subsides signé par la Prusse avec les wighs. C'est par l'envoyé de Saxe à Yenise que l'abbé de Bernis fut informé de cette grave nouvelle, jetée au milieu d'une foule d'anecdotes amusantes sur les plaisirs du carnaval destinées à distraire le Roi et madame de Pompadour T'abbé de Bernis savait
(l) C'était 1^ troisième en rang, après les ambassades de famille^
(juc la gravilc iresL pas la science réelle des allaires cl ({u'on peut niarchcr à un bul fort essentiel tout en gardant les formes légères d'un esprit gai et amusant (1).
A Venise l'abbé de Bcrnis conquit une haute importance auprès du corps diplomatique ; chargé de décider comme arbitre par les deux parties en cause , sur les différends qui s'étaient élevés entre la République de Venise et le Souverain Pontife, Tabbé de Bernis apporta une si grande discrétion et une habileté si consommée au milieu de prétentions si diverses et également absolues, que le jugement de l'arbitre fut accepté. Le Saint- Père et la sérénissime République en écrivirent au roi de France pour le remercier. Dès ce moment Tabbé de Bernis dans la pensée de madame de Pompadourfut destiné à un poste plus important, le département des affaires étrangères que M. d'Argenson ne pouvait plus remplir, car ses tendances pour Talliance prussienne étaient vieillies, et ne pouvaient plus correspondre aux intérêts nouveaux. C'est à Venise, en effet, que les premières ouvertures d'un rapprochement avec l'Autriche avaient été faites par le prince de Raunifz à l'abbé de Bernis (2),
(j) Correspondance de Bernis, 175?b (-2) En 1753.
Dans CCS mêmes idées d'une alliance avec l'Au- Iriche se dessinait le jeune ambassadeur de France à Rome, le comte de Stainville (1), depuis duc de Choiseul. Par son origine il appartenait à la Lorraine, province très-dovouée au souvenir de ses anciens souverains. Ensuite le duc de Choiseul, comme Tabbé de Bernis, avait un haut dédain pour la Prusse et une véritable répugnance pour les Anglais. Le duc de Choiseul avait l'esprit entier et traditionnel des rivalités; comme tout gentilhomme il avait commencé sa carrière par le service militaire; colonel à Fontenoy, maréchal de camp après la campagne de 1745, il s'était fait remarquer indépendamment de ses qualités militaires par un esprit charmant et un travail facile, ce qui plaisait singulièrement à Louis XV. Désigné pour l'ambassade de Rome, le comte de Stainville y resta deux ans avec un bonheur particulier, à cette époque très-difficile des querelles jansénistes, et quoique Tambassadeur de France fût tout empreint des doctrines philosophiques, il plut au Pape et au sacré collège par la franchise et le dévouement de son caractère. Sa correspondance avec le roi Louis XV
(1) Il était né en 1716. Le jeune comte était laid, d'une figure un peu repoussante, et pourtant pleine de dignité. Son portrait est aux galeries de Versailles,
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et madame de Pompadour, comme celle de Tabbé deBernis, était spirituelle, anecdolique, et son travail si facile, qu'il semblait se jouer avec toutes les questions. Le duc de Clioiseul vit le prince de Kaunitz à Rome, il était entré pleinement dans les idées d'un rapprochement avec le cabinet de Vienne.
La mission actuelle du comte de Stainville avait pour but principal de faire résoudre par le Saint-Siège les difficultés sérieuses que soulevait la bulle Unigenilus parmi le clergé français. Il se produisait spécialement à Paris une étrange lutte : aujourd'hui que les esprits sont calmes, un peu indifférents, qui voudrait disputer à l'évêque, au métropolitain le droit de fixer les conditions des sacrements? N'est-ce pas une question tout entière de juridiction et de dogme? Tout ce qui tient à la confession, à l'absolution, à Teucharistie, est une difficulté purement religieuse qui ne peut toucher le pouvoir laïque ; et néanmoins à cette époque, les parlements prétendaient se mêler à celte question des sacrements et enjoignaient aux curés et aux prêtres : « d'avoir à les donner sans conditions, » car la première de ces conditions, il faut le dire, était la signature d'un formulaire rédigé par monseigneur de Beaumonf, archevêque de Paris, la vertu personnifiée , pro-
fondement soumis à Rome, comme doit l'être tout évêque qui ne veut pas se jeter dans le schisme.
Le parlement, dans cette circonstance, n'eut ni tenue, ni convenance religieuse; il enjoignit à Tarchevêque de révoquer le formulaire, sous peine de voir saisir son temporel, et sur son refus légitime, le parlement exécuta Tarrêt de saisie, de prise de corps aux applaudissements de tout le parti janséniste. Cet acte odieux et bizarre du parlement ne reçut pas la sanction royale; Louis XV brisa les puériles résistances des jansénistes; et comme le parlement protestait, il y eut des mesures de rigueur, des lettres de cachet méritées. Ces parlementaires la plupart, au reste, fort honorables dans leur vie privée, étaient insupportables quant aux opinions et aux résistances politiques, énervantes, insultantes pour l'autorité du Roi et pour la marche générale des affaires.
itS BEALX-ARTS SOLS i\lADA]\JE DE ru3JPADULU. 1751 — 1752.
La paix générale signée à Aix-la-Chapelle avait amené un temps de repos el de doux loisirs. La marquise de Pompadour redoublait d'efforts pour distraire le Roi de son inguérissable ennui. Louis XV, comme Louis XIV, aimait à fonder, à créer, à construire les bâtiments, les jardins, à ouvrir de nouvelles voies, à parquer les forêts, à embellir les résidences royales; et Ton peut reporter à cette époque de paix et de repos la fondalion delà manufacture de Sèvres, TÉcole militaire, la plantation des Champs-Elysées, la place Louis XV, la féerique création du château de Bellevue. Aujourd'hui que les vieux bâtiments de la manufacture de Sèvres tombent en ruines, on ne peut se faire une idée de leur splendeur sous Louis XV : les cours sont dévorées par les herbes parasites, les murs plein de crevasses ; nulle trace
de son ancienne élégance (I). Quelques fourneaux aux tubes allongés, annoncent que la vie industrielle, grossière et moderne a remplacé la fondation royale. C'est triste à voir que le delà* brement des murailles, le dépècement des jardins : tout jusqu'à la forêt a perdu de son caractère grandiose. Les lavandières de Sèvres suspendent leur linge à des échalas qui s'étendent jusqu'à Suresnes.
La marquise de Pompadour avait toujours eu un grand goût pour les fantaisies d'art qui constituent l'élégance. Elle aimait les poteries, les vases de porcelaine de Saxe, comme les glaces et les trumeaux de Venise, au delà de l'or. Admirable artiste, elle s'était aperçue de toute l'infériorité de la porcelaine française à l'égard des beaux produits de la Chine et du Japon : vases ciselés, tasses ou théières diaphanes. La cour depuis Louis XIII (2) avait même renoncé à ces belles poteries du xiv^ au xvi^ siècle, magnifiques produits de l'art céramique qui représentent les plus
(1) Les produits de la manufacture de Sèvres sont encore si brillants qu'ils font disparates avec les bàlimcnts. J'ai visité plusieurs fois la manufacture de Sèvres, avec ses longs couloirs, ses cellules en ruines pour les ouvriers-artistes. On dirait un hospice plutôt qu'une manufacture.
(2j L'histoire de Tart sous Louis XIII, serait un beau travail : les cotlYets, haliuts, sont d'un florentin exquis.
splendides travaux do la renaissance; TOlympe et ses dieux, ou bien l'IIistoire Sainte du vieux ou du nouveau Testament en couleurs brillantes, glauque comme les tritons, ou bleu céleste comme les Nymphes, ou de ce jaune inimitable comme les vitraux des cathédrales, couleur étrange et mystique (1). On n'avait pas même pu atteindre la dureté blanche et ferme de la pâte de Saxe.
Ainsi la Francequi avait déjà conquis par ses tapis ou ses tentures des Gobelins une supériorité sur l'Orient, et par ses glaces une puissance d'exécution comparable à celle de Venise, restait en arrière pour ses porcelaines. Les fermiers généraux qu'on trouvait à la tête de tous les progrès industriels avaient fait quelques essais à Luciennes, à Clianlilly. La marquise reprit leur idée et acheta le bâtiment que ceux-ci avaient naguère fait construire à celte effet, au-dessus du village de Sèvres, appuyé sur les bois de ]\reudon , autrefois la petile maison de Lully et de ses douze violons de la Chapelle. Ce bâtiment, la marquise le fit démolir pour en élever un autre dont elle dessina les ornementations. La marquise concéda un palais aux ouvriers de Sèvres, parce qu'elle les trai-
(1) Je parlerai, dans Diane de Poirîei^s, des belles poteries et des émaux de Bernard Palissi, et de la si remarquable coleciion d'émaux de M. A. Seillière, au château de Mello.
tait fraternellement : la manufacture eut ses beaux jardins, ses cascades, ses jets d'eau, ses riches bosquets^ ses bois épais, ses taillis, sa petite chasse pour les artistes, car, eux aussi, aimaient à courir le cerf et le sanglier dans la forêt (1).
Les produits de Sèvres firent bientôt Tadmiration du monde, et purent rivaliser avec ceux delà Chine, du Japon et de la Saxe. On dut à la marquise le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, admirable production de Tart céramique. Ellemême venait travailler au laboratoire, donnant ses idées sur les nuances, les couleurs, Tor^ le bleu céleste, le rose tendre sur porcelaine , la forme élégante des vases, plateaux, dessus de portes, et jusqu'à des voitures et des chaises à porteurs en porcelaine. La marquise dessinait les sujets avec une perfection infinie, car Tart était sa vocation et sa vie.
Dans une belle journée du mois de mai, en se rendant de Sèvres au château de Meudon, madame de Pompadour remarqua une hauteur agreste presque abandonnée aux bruyères, et avec une spontanéité qui tenait à son caractère d'artiste, elle s'écria : Oh ! la belle vue ! Cette vue en ef-
(i ) Les ouvriers-artistes de la manufacture de Sèvres, comme les verriers (nobles d'état), avaient le droit de chasse.