LA VOIE DOULOUREUSE
Descendant des hauteurs de Fontenay-aux-Roses, après le mur blanc qui enclôt la superbe propriété de Ledru-Rollin, un petit chemin, encaissé entre des pommiers et des noyers, tout bouleversé par de profondes ornières, passe sous le talus de la voix ferrée pour aller rejoindre la route de- Paris à Orléans, un peu avant les premières maisons de Bourg-la-Reine.
Il ne faut pas vingt minutes pour faire ce trajet, qui épargne les ennuis et les détours de la ligne de Sceaux.
Jeanne s’en était souvent servie, allant de Fontenay à L’Hay, pour ainsi dire sans être vue, sans être reconnue, évitant la curiosité oisive des habitants plantés devant leur porte, n’ayant rien à faire qu’à dévisager sans pitié les passants. Ses voiles de veuve l’eussent fait remarquer. En prenant cette route, elle n’avait qu’à traverser la grande rue, immédiatement elle se trouvait dans le petit chemin vicinal conduisant au centre de L’Hay.
La journée était magnifique. Jamais les premiers jours de mai n'avaient étalé plus de fleurs, fait jaillir plus de pousses nouvelles! un arôme printanier embaumait l’air.
Pas un nuage ne troublait l’azur profond du ciel étendu comme un voile immaculé au-dessus de la vallée de la Bièvre. Par moments une brise légère passait comme une immense caresse venue d’en haut ; la nature entière semblait frissonner à ce doux contact, les herbes se courbant, les bourgeons se gonflant, la sève courant sous l’écorce rude des arbres.
Aussitôt que l’on a dépassé le cimetière de Bourg-la-Reine, avec sa porte surmontée d’une croix dont la silhouette se plaque sur la blancheur de la chaussée, la campagne commence, la vallée se creuse davantage jusqu’à la Bièvre, qui glisse dans le fond du
MADAME LAMDElLE
paysage, protégée par un double rideau de saules. De chaque côté de la route s’étendent de grasses prairies, dont la verdure s’ émaillé de mille couleurs, boutons d’or, marguerites blanches, violettes, jacinthes bleues ; des clochettes diaphanes tremblent au-dessus des longues herbes. Des touffes de roseaux indiquent le cours d’un ruisselet qui arrose la prairie.
De tout cela monte une délicieuse fraîcheur qui vient tempérer les premières ardeurs du soleil, dont les rayons déjà chauds percent le feuillage frissonnant des peupliers régulièrement espacés le long du chemin.
Doucement, tenant serré contre son cœur le bras de son fils, la veuve s’acheminait vers L’Hay, dont le clocher pointu, dominant les arbres et les maisons du village se dressait directement en face d’elle, après le petit pont d’une seule arche enjambant la rivière...
Malgré ses beaux souliers, au vernis miroitant sous la poussière, malgré son pantalon et son gilet blancs, malgré sa veste neuve et son képi galonné d’or, Gaston, grisé par le grand air, étourdi par les parfums et la vue de ces beaux prés fleuris, avait des tentations folles de quitter la route grise et terne pour se perdre, derrière les peupliers, dans les hautes herbes, où il se fût roulé avec des cabrioles de chevreau.
La crainte de gâter son costume, surtout la crainte de déplaire à sa mère, dont il remarquait le visage grave et pâle, le retenaient penché vers elle, câlin, heureux de se trouver seul ainsi avec sa mère, loin du collège et des camarades turbulents, loin des classes et des professeurs. Puis une certaine dignité, une forte estime de lui-même, le gonflaient de son importance toute neuve de premier communiant. Il devait être sage comme il était pur. Cela pour lui se joignait à la pensée de ne pas tacher son pantalon : on lui avait dit que, sa conscience étant toute blanche, le moindre péché la souillerait.
Quatre heures sonnaient au clocher tandis qu’ils entraient dans l’ombre de la ruelle aux Vignes-Saint- Pierre débouchant au centre du village.
Quelques minutes plus tard, madame Lambelle poussait la grille du cimetière, dont les gonds rouillés criaient aigrement.
Une lumière intense, que rien n’arrêtait à cause de la position des terrains, s’éparpillait en taches brillantes sur les pierres cou-
MADAME X.AMBELLE
chées dans la funèbre enceinte. Une petite pyramide marquait le centre du champ du repos, juste en face de la porte ; tout autour les sépultures s’alignaient, concessions temporaires et concessions perpétuelles, les unes avec un simple revêtement de gazon, un humble entourage de bois, une croix peinte, les autres en pierre, en granit, en marbre, continuant au delà de la vie la séparation entre les riches et les pauvres.
Quelques-unes, objet de soins pieux, étaient soigneusement entretenues : des roses, des violettes, des pensées, s’épanouissaient, plongeant leurs racines dans l’humus fécondant, semant de couleurs gaies la grande tristesse du cimetière où pointaient çà et là des cyprès, des saules pleureurs, des sapins au feuillage sombre.
Certaines tombes disparaissaient complètement, noyées sous l’envahissement des ronces, des orties, des plantes grimpantes : l’herbe y poussait haute et drue, plus verte, plus épaisse encore que dans les prairies baignées par la Bièvre.
En passant près de ces oubliées, Jeanne ne pouvait retenir un soupir, toute attristée par la pensée de ceux qui dormaient ignorés sous cette impitoyable végétation, achevant de cacher et de rayer de la mémoire des survivants ces abandonnés.
Gaston essayait vainement de déchiffrer sur celles-là le nom gravé dans la pierre rongée par la mousse, dévorée par l’humidité et l’intempérie des saisons, ou les lettres peintes sur un bout de croix, montrant encore la trace de larmes blanches insensiblement effacées sous la double action du soleil et de la pluie.
Puis il y en avedt de toutes neuves, portant aux angles de leur grille en fer forgé de belles couronnes de perles noires et blanches, décorées de sujets sous un verre bombé, de petites figurines de plâtre jetées à genoux, les mains jointes, les ailes repliées derrière le dos, dans une pose de prière : c’étaient les défunts de l’année courante, les derniers morts.
Jeanne en lisant rapidement le nom retrouvait quelque connaissance d’autrefois, du temps qu’elle habitait L’Hay,du temps que tout lui souriait : alors son mari vivait.
Son mari ! Cette pensée hâtait sa marche à travers les sépultures, qui se pressaient sans même laisser l’intervalle d’un pied entre les pierres, serrées les unes contre les autres, dans une promiscuité étroite.
Elle se trouvait dans une petite allée, bordée des deux côtés par les concessions à perpétuité.
Celui-ci avait été maire de la commune ; plus loin, sous un granit semé de micas et de grains noirs, dormait le curé, regretté de tous ses paroissiens ! disait une courte épitaphe. Ensuite les propriétaires aisés, de riches paysans, des Parisiens en villégiature qui se reposaient, dans ce coin de campagne, de la vie tourbillonnante de Paris, et qui se trouvaient à jamais loin de tout bruit.
Enfin dans un angle, tout près du mur d’enceinte, une pierre modeste, surmontée d’une simple croix, s’entourait d’une grille peinte en noir. La veuve était arrivée.
Elle tombe à genoux, noyée de pleurs, les mains attachées aux barreaux de fer, affaissée dans l’écrasement de sa douleur des premiers jours, toute à celui qui avait été son mari.
Les sanglots montaient, soulevant sa poitrine, à mesure que les souvenirs envahissaient son cerveau avec plus de force et de précision; elle revivait de sa vie d’autrefois; elle souffrait de nouveau de toute la souffrance passée.
Gaston, debout près d’elle, son képi à la main, se penchait sur cette pierre grise avec un étonnement ému. Une étrange sensation d’inquiétude et de malaise se glissait en lui pendant qu’il relisait l’inscription, sous laquelle il cherchait à retrouver ce père qu’il avait trop peu connu et dont les traits fuyaient sans cesse, en dépit de sa bonne volonté, sa mémoire rebelle :