‹ Madame LambelleChapitre 9 sur 51 · RUE SAINT-HONORÉ, I · texte numérisé non relu

RUE SAINT-HONORÉ, I

Quand ils furent assis, le docteur dans un fauteuil, la veuve sur une chaise auprès de la table, ce fut elle qui renoua la conversation interrompue.

« Vous paraissez bien grave, docteur. »

Il se décida sans chercher davantage ses paroles et sans alambiquer ses explications :

« Ma chère enfant, serez-vous courageuse ? »

Jeanne eut froid au cœur ? elle devint pâle, le sourire s’éteignit subitement sur ses lèvres qui se crispèrent, et une exclamation lui échappa :

« Quoi encore !

— Il s’agit de votre enfant.

— De Gaston ? parlez vite.

— Que fait-il en ce moment ? où est-il ?

— A sa pension, vous le savez bien. »

Une inquiétude la prit ; elle se dressa à moitié :

« Lui serait-il arrivé quelque chose ? »

La physionomie du docteur eut une expression douce et paternelle :

« Non. Rassurez- vous. Causons de son avenir.

— Vous m’avez fait peur. »

Elle se rassit ; les couleurs revenaient à ses joues, mais un pli accentué creusa son front. La veuve appuya son coude sur la table,

posant sa tête dans sa main comme si ce mot d’avenir l’eût tout à coup accablée.

« Vous n’avez pas l’intention de le laisser éternellement dans cette pension où il n’apprend rien, où son temps se passeàaller jouer aux Tuileries pendant une partie de la journée ? »

Elle hésita, prise au dépourvu.

« Non, certainement... enfin, il est bien jeune.

— A son âge j’étais au collège.

— Vous voulez me l’enlever !

— Montrez- vous calme, raisonnable ! Soyez une mère sérieuse, songez à votre fils, à ce qu’il doit être. »

Les yeux de Jeanne se mouillaient peu à peu.

Tout cela, elle se l’était dit cent fois, à chaque instant, tous les jours. Elle s’accusait parfois d’être égoïste en gardant son enfant près d’elle ; mais cela lui semblait trop dur de ne plus le sentir à ses côtés.

Cependant cette fois une voix autorisée se faisait entendre ; les atermoiements n’étaient plus possibles : il fallait une décision immédiate. Elle se raffermit, baissa un instant la tête comme pour réunir toutes ses forces, puis la releva :

« Je ferai ce que vous voudrez.

— Je me suis occupé de Gaston.

— Déjà ! »

Ce cri avait été impossible à retenir. Avec un sourire contraint, elle serra la main de son ami.

« Pardonnez à la mère. Je me plains quand je devrais vous remercier : vous êtes si bon ! »

Fougerin s’attendait à ces plaintes ; il craignait même d’avoir un combat plus rude à soutenir, et sa réponse eut une affectueuse inflexion :

a Ne suis- je pas le tuteur de votre fils, son guide, son soutien, son exemple ? Il faut que je lutte contre vous, que je blesse votre cœur, même au détriment de notre commune amitié, même au risque de vous causer un grand chagrin. Mais je vous assure, et vous le savez bien, chère enfant, que je n’ai qu’un but, qu’un désir : vous être utile, vous aplanir les durs commencements de la route que vous allez suivre, écartant les obstacles devant vos pas, et, en même temps, faire de mon pupille un homme. Le reste m’importe peu : est-ce que je puis, est-ce que je voudrais m’occuper de moi, ayant

deux intérêts si chers et si précieux ? Croyez-le donc, je n’agis que dans votre intérêt. Vous me trouvez sévère aujourd’hui, vous me remercierez plus tard. »

Tandis qu’il parlait ainsi, Jeanne le regardait, vaincue, prête à tout, écoutant avec respect cet homme qui pouvait servir d’exemple, ce savant modeste dont la vie n’était qu’une longue suite de dévouements obscurs, de bienfaits, de charités.

Certes, dans la rue, un observateur inexpérimenté, un passant banal, eût trouvé ridicule le vêtement mince et râpé du docteur, son chapeau rougi, son pantalon noir luisant aux genoux, garni d’un galon de laine dans le bas, sans se douter du savoir et de la bonté cachés sous ce costume négligé.

Mais il fallait être obtus pour ne pas distinguer parmi les autres visages cette tête étrange, illuminée par des yeux noirs, scintillants, d’une puissante vivacité.

La figure rasée soigneusement, de façon que la barbe ne cachât aucune des lignes, montrant un menton ferme, volontaire, des lèvres narquoises bien dessinées, un front haut curieusement bombé, un nez long, pensif, absorbé, donnant à Fougerin le masque si caractérisé, si saillant, des personnages placés par Mantegna dans ses tableaux.

Sous le chapeau les cheveux retombaient en longues boucles d’un noir brillant, sans le moindre fil d’argent, malgré les soixante et un ans du docteur.

Ce que les autres ne pouvaient deviner en se trouvant en présence du médecin, ce que Fougerin avait vu et retenu, Mme Lambelle le savait. Elle connaissait tous les voyages de l’éminent naturaliste au Mexique et au Brésil, tous les incidents de sa vie accidentée et curieuse, ses travaux, ses chagrins.

Successivement, dans les circonstances les plus pénibles, le docteur avait vu mourir sa femme, puis un fils âgé de vingt ans, qui put faire croire un instant qu’il serait une des gloires de la France. Ces deuils avaient jeté dans ses traits une austérité presque monacale.

N’ayant plus les siens à chérir et à aider, il s’était mis au service des autres ; sa science leur appartenait, son temps et sa peine étaient à eux. Il s’offrait sans cesse avec une complète modestie, une abnégation abolue, s’oubliant pour ne penser qu’à ceux qui devenaient ses obligés.

Toute la vie de cet homme dévoué, se déroulant ainsi sous les yeux de Jeanne, achevait de la convaincre, de la persuader. Aussi ce fut comme une explosion qui jaillit du cœur de la veuve pendant que de ses lèvres s'échappait cette exclamation reconnaissante :

« Que vous êtes bon ! »

— J'ai obtenu pour votre fils une bourse au collège Sainte- Barbe. »

Elle ne trouva pas de paroles pour le remercier ; mais ses larmes n'étaient plus douloureuses, elle s’attendrissait :

« Ce sera bientôt ?

— Lundi prochain, je viendrai vous prendre de bon matin : nous irons ensemble à Fontenay-aux- Roses. Vous savez que le petit collège Sainte-Barbe-des-Champs s’y trouve ; votre Gaston sera là dans un air excellent. »

On était au jeudi de la semaine ; Jeanne fut obligée de compter sur ses doigts :

« Vendredi, samedi, dimanche : trois jours !

— C’est convenu, n’est-ce pas ? Je pourrai venir vous chercher?

Elle lui serra de nouveau les mains, trop émue pour pouvoir

répondre.

L’enfant fut immédiatement retiré de pension ; la veuve voulait jouir pleinement de son fils pendant le peu de temps qui leur appartenait.

Le lundi, par une merveilleuse journée du mois d’avril 1856, le docteur Kougerin, Lambelle et Gaston montaient dans un de ces omnibus jaunes appelés Monlrougiennes , faisant le trajet de Paris à Fontenay par Montrouge et Châtillon.

L’enfant ne pensait qu’au plaisir d’aller à la campagne. Tout le long du chemin, il se tint à l’une des fenêtres, montrant du doigt les grandes roues qui servaient à extraire la pierre des carrières de Montrouge, s’extasiant devant le paysage, les maisons, tandis que sa mère et le docteur causaient du collège, de lui.

La route filait poudreuse entre deux rangées d’arbres. Au grand Montrouge, après les fortifications, on fit boire les chevaux. La plaine commençait, puis une côte rapide ralentit l’élan de la voiture; on entendait la voix enrouée du conducteur encourager ses bêtes à gravir la montée de Châtillon. Après cela, le terrain redevenait plat, la Montrougienne roula avec fracas sur les pierres

de la grande route de Fontenay-aux- Roses, descendant jusqu’à l’autre extrémité du village.

Une grande grille se dressait, portant au front : « Petit Collège de Sainte-Barbe-des-Champs. » On était arrivé.

Un brouhaha de voix, des rires, des cris, indiquaient l’heure de la récréation.

Quand Gaston vit le préau sablé de jaune avec son entourage de pelouses et de grands arbres, les enfants mêlés et jouant, les dortoirs, le parc imposant, un effroi le prit et le jeta dans les jupes de sa mère, pleurant, terrifié par cet établissement qui lui parut immense. Il sanglotait :

« Je veux m’en aller ! Je veux m’en aller ! »

Le docteur dut intervenir, s’adresser au cœur de l’enfant et lui reprocher de faire de la peine à sa mère.

En effet, lorsqu’il la vit pleurer, lorsque Jeanne, le serrant dans ses bras, le couvrit de baisers en le suppliant de ne pas lui enlever son courage, d’être un brave petit homme, Gaston se sentit tout troublé. On lui parla de son avenir, du devoir, toutes choses inconnues qui l’étonnèrent sans qu’il pût les comprendre et firent diversion à son chagrin. Le plus dur était fait.

Le soir il s’endormait dans un de ces longs dortoirs qui lui faisaient si peur.

Jeanne revint à Paris avec le tuteur de son enfant.

Certes, les premiers jours de cette séparation furent cruels. Cette mère, si promptement restée seule dans la vie, son fils sur les bras, comme les madones que l’on voit en Italie pressant un bambino sur leur sein, eût désiré prolonger l’enfance de Gaston pour être moins isolée.

Elle eût voulu le gâter, le choyer, se réchauffer au contact journalier de cette affection câline et caressante. Mais il fallait voir plus loin, songer à l’avenir. Conseiller sévère, le docteur Fougerin lui avait montré son devoir. Jeanne arriva à s’y conformer, refoulant ses larmes, cachant ses défaillances, pleine de cette force des mères les plus tendres pour l’être auquel elles ont donné le jour. Il y eut des luttes solitaires dans ce cœur ouvert une première fois à la souffrance par un coup si brutal, et plus facile qu’un autre à faire saigner, mais elle garda pour elle ses amertumes et cacha soigneusement ses moments de faiblesse. De retour à Paris, ainsi loin de son fils après l’avoir eu pendant sept années près d’elle, elle pleura

longuement. La pauvre veuve comprenant bien que jamais plus elle ne le posséderait comme auparavant; les années allaient rapidement transformer le cher petit être. Après les études qui feraient de l’enfant un collégien, une carrière quelconque le lui enlèverait de nouveau pour en faire un homme. La véritable enfance était terminée.

De graves occupations arrachèrent presque immédiatement Mrae Lambelle à la douceur amère de ces larmes versées sur son fils : la mère devait s’oublier, se donner toute au travail et compléter ainsi le sacrifice qu’elle venait d’accomplir.

Bien que des années eussent effacé beaucoup de détails dans ses souvenirs, elle se rappelait encore la manière dont Claudine était venue la déranger sans façon dans la chambre où elle se recueillait, livrée au chagrin de cette séparation.

« Madame, je ne sais plus où me fourrer. Voilà les peintres qui encombrent ma cuisine avec leurs seaux de peinture et leurs échelles je ne viendrai jamais à bout de mon dîner. »

C’est vrai ; elle n’avait pas le droit d’abandonner sa maison, pas le temps de pleurer. Il fallait surveiller les ouvriers, arranger les les pièces de l’appartement et les mettre en état de servir le plus rapidement possible ; elle avait hâte de travailler, de débuter dans ce métier nouveau.

Les tracas de son installation la saisirent de tous les côtés à la fois, l’étourdissant, la forçant à ne plus penser. Ce fut en même temps fatigant et salutaire.

Huit jours après le départ de Gaston, tout était approprié, aménagé, terminé. Sous les fenêtres, l’écriteau noir aux lettres d’or flambait au soleil, annonçant à tous les voisins et aux passants la présence d’une nouvelle couturière.

La pièce la plus grande, un ancien salon, devait servir d’atelier. Mrae Lambelle eut bientôt trois ouvrières et ses premières pratiques furent des gens de la maison, des amies, des connaissances. Il ne s’agissait que de se lancer peu à peu, de se faire connaître et surtout de contenter les clientes.

Mais, après un début qui lui fit bien augurer de l’avenir et l’encouragea, la veuve eut à supporter des déboires, des ennuis même ; pendant plusieurs mois elle désespéra d’arriver à ses fins, toute découragée de son insuccès.

N’ayant pas l’habitude du commerce, elle se montrait trop arran-

géante avec certaines pratiques, auxquelles elle n'osait plus réclamer l’argent qui lui était dû ; elle subit même quelques petites

pertes.

Claudine, se chargeant alors d'avoir du courage pour sa maîtresse, allaprésenter elle-même les notes non payées depuis trop longtemps; les débitrices, hautaines devant la douceur et la politesse de Mme Lambelle, n’élevèrent pas la voix devant la servante, grosse gaillarde dont les quarante ans avaient doublé les traits et épaissi la carrure. Celle-là n’était pas commode : pour sa maîtresse rien ne pouvait l’arrêter.

Elle sortait rarement de chez la cliente oublieuse sans remporter le prix de la robe due, du manteau impayé ; mais aussi elle n’y allait pas par quatre chemins, menaçant du papier timbré, de l’huissier et, au besoin, quand l’occasion se présentait, s’emparant de l’objet en litige, prête à l’emporter si on ne payait pas. Elle devint peu à peu la terreur des mauvaises clientes.

Puis, hardie, adorant Jeanne, elle ne manquait jamais une occasion de vanter sa patronne, de parler d’elle comme d’une couturière hors ligne, encore inconnue, mais dont l’heure et le jour viendraient. Il fallait l’entendre traiter de haut les grands noms de la rue de la Paix, des boulevards ! Mme Lambelle, à l’en croire, enfonçait toutes ces gâcheuses d’étoffes.

Aux Halles, au marché, chez la fruitière, le boulanger et l’épicier, on ne connut bientôt plus d’autre nom que celui de la couturière de la rue Saint-Honoré. Ces dames voulurent en essayer et se montrèrent ravies de la bonne grâce des robes taillées par Jeanne.

Ce fut le commencement d’une petite vogue qui, insensiblement, avec les années, finit par lui assurer une existence modeste et régulière ; elle n’avait plus à se préoccuper du lendemain, de son terme, de ses échéances commerciales, sa grande terreur dans les premiers temps.

C’est qu’en réalité Jeanne Lambelle n’était pas la première venue. De sa vocation artistique, de sa jeunesse, il lui restait un goût prononcé pour le dessin, une science qui lui servit à composer sur le papier les toilettes que lui demandaient ses clientes.

Grâce à cette double faculté de créer une robe ou un vêtement, de les présenter sous toutes leurs faces, à l’aide du crayon et du pinceau, avant de les compléter sur la personne, elle se fit une petite

MADAME LAMBELLB

réputation que tout pouvait accroître d'un moment à l’autre, l’attention aidant.

Elle peignait de véritables modes à faire envie aux journaux spéciaux, où les figures, tracées la plupart du temps par des hommes n’ont ni la finesse de tournure, ni la distinction, ni le cachet que sait trouver une femme, surtout une Parisienne. Le directeur de l’un de ces journaux illustrés, flairant une affaire, vint proposer à J eanne un engagement ; mais il fallait renoncer à sa maison, le commerce ne pouvait marcher de front avec le journal.

A ce moment les affaires prenaient une bonne tournure : la veuve refusa.

Personne ne chiffonnait l’étoffe comme elle ; avec des riens, des soies à bon marché, de la toile même, elle édifiait des chefs-d’œuvre. Tout ce qui passait par ses mains en sortait revêtu d’une élégance parfaite. A force de travail elle avait fini par vaincre la mauvaise chance ; le présent était satisfaisant et elle pouvait augurer mieux de l’avenir.

Cette existence calme et laborieuse se serait déroulée ainsi sans secousse, sans un incident arrivé tout dernièrement, deux mois auparavant.

Vers la fin de février de l’année courante, 1861, Mme Lambelle avait reçu une visite tout à fait imprévue. Une dame qu’elle n’avait jamais vue, mais qui se recommanda de sa belle-sœur, lui fit demander quelques instants d’entretien.

Jeanne croyant d’abord qu’il s’agissait de quelque tentative de rapprochement faite par Mme Demoissec, invita cette dame à parler, déjà troublée, ne pouvant oublier que son mari avait puisé chez le banquier les germes de la maladie qui l’avait empoité. En outre, jusqu’à ce jour, ni Berthe ni son mari ne s’étaient préoccupés de la veuve.

Au premier mot elle comprit son erreur : cette dame venait lui proposer un mariage avec un employé du banquier.

Jeanne se leva immédiatement avec un cri douloureux, blessée au plus intime de son être :

— Me remarier, moi !

Elle eut un sourire navré, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes :

« Ah ! Madame, vous ne m’auriez pas fait une telle proposition si vous m’aviez connue. »

L’autre, sans s’émouvoir, s’entêta, l’écrasant de compliments sur sa beauté, sur sa jeunesse, attaquant tout à tour différentes cordes, parlant d’avenir, de fortune avec une souplesse et une habileté de marieuse émérite. Stupéfaite, Mme Lambelle n’avait pu placer un mot de protestation, accentuer son refus, lorsque lui fut lancé cet argument, comme décisif :

« Mais vous le connaissez ! »

Cette fois Jeanne eut un frisson ; inquiète, désorientée, elle cherchait dans ses souvenirs, machinalement, ne trouvant pas.

« Il vous aime ! »

La voix se faisait onctueuse.

« Ah ! Madame ! » fit-elle avec un geste énergique.

Une autre se serait retirée, l’importune visiteuse était plus tenace, plus impudente :

« C’est Monsieur Robert Jamy. »

La veuve ne paraissait pas se rappeler ; puis, subitement, la figure pouparde et satisfaite d’un petit cousin de son mari lui apparut. Coupant court à son indignation, elle ne put retenir un sourire :

« Lui ! je ne l’ai pas vu deux fois, je le connais à peine.

— Il vous aime et m’a chargé de solliciter votre main.

— Allons, adieu, Madame. »

Devant un congé aussi formel, l’inconnue ne pouvait rester davantage. Elle se retira, les lèvres pincées, murmurant quelque chose que Jeanne n’entendit pais. Peut-être eût-elle lancé une insolence, sans l’arrivée de Claudine, mise en émoi par cette visite suspecte.

Robert Jamy! qui eût pu le penser? Même en cherchant bien dans sa mémoire elle ne se souvenait plus des occasions où elle avait dû le voir ; elle ne se rappelait ce nom que pour avoir parfois entendu son mari parler de la sottise et de la nullité de son arrièrecousin. Elle ignorait de plus que ce parent fût employé chez son beau-frère le banquier Demoissec ; mais la pensée de ce garçon joufflu, un peu ridicule, ne la fâcha pas autant que la demande en mariage.

Lorsqu’elle raconta cette aventure au docteur Fougerin et à Chavreux, une grande indignation la reprit.

Elle ! changer de nom ! renier ce mari mort courageusement en faisant son devoir ! Comment avait-on même pu supposer cela ?

Il fallait bien peu la connaître : certes, jamais ! jamais ! Elle ferait comme lui, se dévouant à son fils sans autre pensée que cet enfant, se faisant mère et oubliant qu’elle était encore belle et attrayante. C’était l’outrager que d’avoir seulement eu cette idée de mariage. Gaston seul devait emplir sa vie ; elle lui apprendrait à honorer ce nom de Lambelle inscrit au martyrologe des dévoués ignorés et modestes. Elle ne lui infligerait pas la douleur cruelle de lui voir porter un autre nom que le sien, de lui donner un autre père que celui qui dormait là-bas dans la petite tombe de L’Hay, où elle allait chaque année s’agenouiller, pleurant comme au premier jour l’époux toujours regretté. Elle transmettrait pur et intact à son fils ce nom, qui lui semblait une véritable couronne civique, et la protégeait contre les duretés, les difficultés de la vie !

Elle parlait là à des cœurs simples et généreux qui la comprenaient ; iis s’abstinrent donc de la féliciter d’une décision qu’ils trouvaient toute naturelle.

Eux non plus n’avaient pas conservé de relations avec Robert Jamy. Ce jeune homme ne comptait pas dans leur vie et sa position chez le banquier devait toujours le tenir éloigné de Mroe Lambelle et de ses amis. Il fallait qu’il eût cédé à quelque lubie folle pour se permettre de faire faire une pareille proposition à J eanne.

Chavreux, très indigné, proposa même d’aller tirer les oreilles à l’entreprenant cousin, qu’il ne pouvait souffrir ; mais le docteur conseilla un méprisant silence :

« Ne lui faisons pas croire qu’on puisse s’occuper de son insignifiante personne, ce serait trop d’honneur. »

Debout devant la glace et se regardant, Jeanne Lambelle revoyait glisser devant ses yeux, comme le mirage d’une chose évanouie, ces six années.

Tout cela était loin déjà, emporté par le tourbillon des événements; le préau du collège, l’installation de la rue Saint-Honoré, la proposition de Robert Jamy.

Maintenant le commerce marchait tout à fait bien ; les affaires prospéraient ; Gaston, au collège, s’habituait à sa position, remportant de nouveaux succès chaque année. Ce jour-là même, il faisait sa première communion.

Jeanne s’oubliait dans cette rêverie rétrospective, prenant plaisir à se souvenir du temps où elle avait été plus triste, plus malheureuse, parfois désespérée. L’avenir devenait plus sûr, plus heureux.

Une exclamation la fit retourner :

« Tiens! où allez- vous donc de si grand matin, ma chère Jeanne?

Chavreux l’embrassa au front.

« A Fontenay-aux-Roses.

— Dans la semaine ? Est-ce que Gaston est souffrant ?

— J’ai donc l’air bien triste !

— - Vous souriez : ce n’est pas cela ; il a congé.

— Oublieux ! Aujourd’hui 3 mai a lieu la première communion de mon fils.

— Pardon ! j’ai une tête sans cervelle, une vraie mémoire d’artiste, pour les objets seulement, jamais pour les dates.

— C’est une cérémonie qui intéresse principalement les mères.

— Voulez- vous un compagnon ?

— Ne m’en veuillez pas, mon ami : j’ai besoin d’être seule. »

Le peintre respectait ce petit secret : mais Claudine lui lança

un coup d’œil explicatif, en murmurant à son oreille :

« C’est l’anniversaire, vous savez bien : elle ira ensuite à L’Hay.

— Vous me permettrez alors de vous mettre en voiture.

— De grand cœur. Allons, Claudine, vite mon chapeau ! l’heure s’avance. »

Mais, lorsque la Savoyarde avait une idée en tête, elle ne l’abandonnait pas facilement. Tout en aidant Mme Lambelle à fixer son chapeau à l’aide de longues épingles, elle bavardait :

« Ah ! c’est ce jour-là qui est beau dans mon pays.

— Nous n’en doutons pas, dit Chavreux en riant.

— Tout le monde a ses vêtements neufs, ses robes de soie, ses habits de drap fin. Et les enfants, des amours ! Pauvre Monsieur Gaston, pourvu que cela ne l’attriste pas de voir Madame tout en noir !

— Claudine ! Claudine ! Je croyais que c’était fini.

— Ah ! Madame, cela me saute du cœur.

— Pourvu qu’il voie sa mère, certainement il ne s’occupera pas de sa toilette, appuya Pierre.

— Enfin ! »

Et la servante éteignit toute révolte sous cette exclamation résignée.

Quand ils se trouvèrent dans la rue, le peintre, serrant amicalement la main gantée posée sur son bras, changea de ton :

« Ma chère Jeanne, j’avais commis l’indiscrétion de monter de

si bonne heure chez vous pour vous apprendre une nouvelle agréable.

— Je savais bien que vôtis aviez à me parler : vous avez un air très mystérieux ce matin.

— Oui, mais Claudine m’intimide. »

Mme Lambelle sourit :

« C’est mon gardien.

— Un vrai gendarme.

— Dame ! il ne faut pas broncher devant elle.

— Oh ! je craignais seulement son opinion, ses oh ! et ses ah ! sans fin.

— Qu’est-ce donc ?

— Il s’agit de votre adorateur malheureux, Robert Jamy. »

La veuve secoua doucement la tête :

« Pourquoi m’en parler, aujourd’hui surtout que je suis si complètement heureuse ?

— Pour vous dire que vous en êtes débarrassée pour toujours. »

Elle respira, les yeux gais, un peu étonnée.

« J’ai appris aujourd’hui même qu’il s’était expatrié : il a quitté la France pour l’Amérique.

— Merci pour votre bonne nouvelle.

— Je savais vous faire plaisir : aussi n’ai-je pas attendu pour vous prévenir. »

En effet, il lui semblait qu’on lui enlevait un poids de dessus la poitrine. La rencontre possible.de cet homme la faisait trembler. Cette fois elle était libre, seule avec son fils.

« La belle journée fit-elle involontairement.

— Voici votre omnibus, reprit Chavreux. Embrassez bien Gaston pour moi.

— Au revoir. »

Tout lui paraissait en fête; elle agita la main par la portière, adressant cet adieu au peintre, resté debout sur le trottoir de la rue de l’Ancienne-Comédie.

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