‹ Madame LambelleChapitre 11 sur 51 · DEVOIR DÉVOUEMENT · texte numérisé non relu

DEVOIR DÉVOUEMENT

qui disaient brièvement la vie et la mort du jeune docteur.

Pendant longtemps la veuve s’abîma dans l’amer souvenir du passé, goûtant une sorte de douceur à laisser couler ses larmes sans les retenir.

Que de fois depuis six ans elle était venue ainsi se prosterner dans

ce petit cimetière, par tous les temps, en toute saison ! Intrépide, ne songeant qu’au devoir pieux à accomplir, elle bravait la pluie ou le froid ; rien ne l’arrêtait.

Un jour de neige même, en plein cœur de l'hiver, elle avait quitté Paris pour rendre visite à la pauvre tombe de campagne. Elle descendit, par le chemin de fer de Bourg-la- Reine ; dans la grande rue gelée, boueuse, des gamins avaient établi une glissade qu’elle dut traverser. Tout était noir, sale; mais, après les dernières maisons la plaine apparaissait blanche, immaculée, et au delà de la Bièvre, ligne sombre hérissée d’arbres dépouillées, le terrain continuait tout blanc. Elle se rappelait toujours les vapeurs rousses traînant dans les lointains brumeux, ce ciel bas, cotonneux, paraissant écraser le sol, pendant que des éclaircies dans le ciel laissaient par instants courir de grandes lueurs jaunes et roses sur les étendues neigeuses.

Elle avait trouvé le cimetière enseveli sous près d’un mètre de neige ; les cyprès roux et noirs se dressaient seuls, plus lugubres, en compagnie des croix noires. Tout disparaissait sous cet uniforme manteau ; c’est à peine si un bouquet de buis, une touffe de primevères ou quelques chrysanthèmes étaient parvenus à trouer le blanc linceul. Elle avait eu le courage de s’aventurer à travers ces steppes sibériens, de se frayer un chemin jusqu’à la sépulture de son mari et de balayer avec ses mains la pierre complètement disparue.

Autour d’elle, au-dessus d’elle, les nuages mous se posaient sur les collines pâles, où perçaient mille pointes noires, et, quand elle s’était levée pour partir, à moitié morte de froid, un soleil d’un rouge vif teignait du plus pur cinabre les grandes lames opaques des nuées qu’il trouait.

C’était la première année après son emménagement à Paris, et ce souvenir restait gravé en elle comme une des choses les plus saisissantes qu’elle eût jamais vues.

Au mois de mai, au milieu de cette renaissance embaumée, aucune douleur physique ne venait distraire son chagrin. Elle pleura abondamment.

Après ce violent accès de douleur, relevant sa tête alourdie, Jeanne tourna vers son fils ses yeux gonflés et rougis.

« Gaston, demanda-t-elle, te souviens-tu encore bien de ton père, ton pauvre père qui t’aimait tant ? »

L’enfant sentit les larmes piquer ses yeux ; mais déjà Jeanne

oubliait ce qu’elle venait de dire pour se perdre au milieu des pensées que ces mots lui ramenaient plus puissantes, presque vivantes.

Machinalement elle répétait :

« Comme il t’aimait ! Il t'embrassait de si bon cœur ! Il était si heureux de te voir à son retour de Paris, en revenant las, fatigué, parfois dégoûté ou rebuté. Tu étais sa joie, sa vie, son bonheui ! »

Elle se figurait assister à l’une de ces tendres scènes de famille, à cette explosion de tendresse paternelle.

L’heure marchait ; le soleil baissait dans la direction d’Antony, de Verrières : il fallait s’arracher à ce mort aimé, le quitter de nouveau pour rentrer dans l’activité de la vie.

Une grosse toux, à moitié contenue par la main posée sur la bouche, retentissait de l’autre côté du mur. Jean Faucheux le fossoyeur, avertissait ainsi officieusement Mme Lambelle qu’elle devait quitter le cimetière, que le soir venait et que la grille allait être fermée.

Alors, vite, elle se baissa sur la pierre comme pour l’étreindre une dernière fois entre ses bras, cueillit quelques brins d’herbe à la tête de cette tombe chérie et se retira lentement, à regret, emmenant Gaston tout troublé de cette visite faite à son père.

A la porte, Jean Faucheux se découvrit, courbant le front devant la veuve. Son œil bleu eut une expression attendrie, dévouée, lorsque Mme Lambelle lui tendit avec un geste cordial sa main gantée.

« Vous en avez bien soin, n’est-ce pas, père Jean ?

— Oh ! reprit le fossoyeur, Madame peut-elle me demander ça, à moi ! Tant que je vivrai, pas un autre ne touchera à cette tombe, croyez-le bien, et si les habitants quittaient le village, si L'Hay disparaissait, je resterai seul pour ne pas abandonner M. Lambelle. »

Il se frappa la poitrine pour mieux affirmer ce qu’il disait.

Chaque fois qu’une joie, qu’une douleur, qu’un événement quelconque s’appesantissait sur elle, Jeanne Lambelle, par n’importe quel temps, en toute saison, venait passer quelques moments solitaires à L’Hay en face de la tombe de son mari.

Il lui semblait ainsi demander encore conseil à celui qui avait été son seul conseil pendant la vie. Alors ses yeux se reposaient avec foi sur les deux mots : « Devoir — Dévouement. »

Découragée ou non en arrivant, elle regagnait Paris plus forte, plus courageuse, raffermie par ces simples mots, ayant retrempé ses

forces dans la contemplation de cette modeste sépulture, ayant fait provision de courage pour lutter victorieusement contre la vie.

Mme Lambelle disparut au tournant de la rue du Val, redescendant avec Gaston vers l’intérieur du village.

Le fossoyeur, plus voûté encore qu'autrefois, ferma avec soin la porte du cimetière. Le serrement de main delà veuve l’avait ému; un brouillard couvrait ses yeux et il fut obligé de passer la manche de sa blouse sur ses paupières avant de se mettre en route pour regagner sa maisonnette :

« Brave cœur, va ! Elle vaut son mari : on se ferait massacrer pour eux! »

Il hochait doucement la tête, content d’avoir satisfait par cette exclamation la joie qui lui gonflait le cœur. Certes, il eût presque désiré qu’on attaquât cette excellente dame, pour avoir le droit de la défendre ; qu’on voulût détruire la tombe du docteur, pour la couvrir de son corps.

Il répétait, en allant le long du mur du cimetière :

« Brave cœur l »

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