JE VEUX ÊTRE ARTISTE
Commençant au plafond pour venir jusqu'à un mètre du plancher, la fenêtre tient presque tout un côté de l’atelier ; c’est une immense baie vitrée regardant le nord. Un ingénieux système de poulies et de cordes sert à fermer à volonté les rideaux verts destinés à modérer la lumière, à la graduer selon les besoins du peintre et les effets qu’il veut obtenir.
Sous cette fenêtre s’étend un large divan de drap rouge aux coussins rembourrés de crin. Chaque fois qu’il désire étudier le jeu des ombres et des demi-teintes sur une toile commencée, chaque fois qu’il cherche à se rendre compte d’un ensemble, Pierre Chavreux vient s’y asseoir, tournant le dos au grand jour qui passe pardessus sa tête avant d'aller baigner de clarté les objets et les personnages.
Clignant les yeux, se servant de sa main fermée comme d’une lorgnette, il isole le tableau ou le modèle qu’il examine, s’absorbant dans cette étude, suivant le long d’un muscle la dégradation de la lumière, rectifiant une fausse position.
De vieilles tapisseries récoltées un peu partout, à l’hôtel des ventes, en province, en Italie, étalent sur les murs leurs couleurs violentes fondues par le temps et rendues harmonieuses par l’usure. Elles servent à faire ressortir un trophée d’armes sauvages, plusieurs belles épées de la Renaissance à coquille, à garde ouvragée,des plats de cuivre allemandset une collection de beaux plâtres.
Une massive armoire de Hollande fait pendant à une crédmce achetée à Bruges, patrie des meubles travaillés comme des dentelles.
Les sièges sont des escabeaux de chêne plein, des fauteuils Louis XIII et Henri II et une chaise gothique à dossier très élevé, sorte de trône seigneurial.
Çà et là, des vases de la Chine, des potiches japonaises, deux braseros de cuivre, un broc curieux, digne de figurer dans quelque scène des Niebelungen, une table turque en marqueterie et une aiguière découverte dans le Ghetto de Venise, complètent cet intérieur d’atelier, auquel ne manque pas non plus la série d’esquisses exécutées en Italie, en Hollande et en Espagne, d’après les maîtres. Elles sont disposées autour de la pièce sur deux rangs à hauteur d’homme, de façon à pouvoir être décrochées à toute heure et facilement consultées.
Dans un des angles près de la porte d’entrée, un étroit escalier en vis, conduisant à l’appartement attenant à l’atelier, sert de prétexte à un étalage de draperies et de tapis d’Orient d’une curieuse recherche comme dessin et couleur.
Enfin, derrière le paravent aux feuilles déployées, ronfle le poêle de fonte, dont le tuyau serpente le long du mur et traverse une moitié du plafond avant de se perdre dans le toit. Il emplit ainsi d’une chaleur égale la vaste pièce, qui, sans cette combinaison, serait glaciale par cette matinée de décembre.
Dehors il gèle.
Les ruisseaux sont couverts d’une mince couche de glace ; sur le boulevard des Batignolles les passants marchent vite, le nez fourré dans le collet de leur pardessus, les mains gantées ou bleuies par le froid. Les femmes disparaissent sous les fourrures, le visage bridé par d’épaisses voilettes, le manchon serré contre la poitrine, trottinant d’un pas alerte.
Bien qu’il soit plus de neuf heures, le ciel reste gris, pesant de neige, étouffant le soleil sous de triples épaisseurs de nuages cotonneux.
Tandis que le modèle, qui pose depuis huit heures du matin, court se fourrer près du poêle, se frottant les mains pour rendre un peu de ressort à ses muscles raidis et remuant les jambes pour dissiper l’engourdissement des articulations, Chavreux. à genoux sur le divan, essuie la buée ternissant les carreaux, heureux de se sentir au chaud en voyant tout le monde grelotter sous la bise d’hiver.
Puis, au bout d’un quart d’heure, rejetant le bout de cigarette
qui lui roussit les ongles, le peintre revient se placer devant le carton tendu de papier gris sur lequel il a commencé une figure plus grande que nature ; mais il faut plusieurs appels avant que le modèle se décide à s’arracher au voisinage du poêle, dont la fonte est presque rouge :
« Allons, allons, Angelo, au travail ! »
Angelo se redresse, paresseux, tramant la jambe : derrière lui, la draperie de laine de son costume glisse par terre. Il monte avec lenteur sur la table à modèle, qui l’exhausse à un pied du sol.
« Diable d’ Angelo ! il a démoli tout mon ouvrage ! » murmure le peintre, essayant de retrouver les plis de la toge drapée sur l’ Italien.
Angelo bâille, se laissant faire, complètement inerte.
« Tu deviens fainéant, mon gaillard. Ah! l’Exposition t’a gâté!
— Si encore je pouvais fumer une pipe ! » grommelle le modèle, tâtant le terrain.
— Un Romain ! un consul ! fumer la pipe !
— Pourquoi pas, monsieur Chavreux ? Je l’ai fumée en doge vénitien, en seigneur Charles IX. Allez, je suis soigneux, je ne gâte pas les vêtements.
— Mais la couleur locale ? »
Cette fois l’homme reste la bouche béante, indécis, fouillant de ses onges sales sa chevelure courte. Chavreux a pitié de lui :
« Eh bien, fume, mais pose comme autrefois. »
L’Italien tire alors de la poche de son pantalon, relevé et dissimulé sous le vêtement romain, une courte pipe de bruyère qu’il emplit de tabac, enfonçant le pouce dans le fourneau ; puis il allume et déguste gravement, tout en conservant sa pose de consul, la main levée dans l’attitude du commandement, la toge repliée sous le coude droit.
L’artiste, armée d’un appuie-main auquel il a adapté un portecrayon, trace de loin les principales lignes de son personnage ; le fusain friable s’écrase sur le grain du papier : les ombres sont indiquées par de larges hachures régulières.
De temps en temps, avec un morceau de mie de pain rassis, Chavreux efface un trait défectueux. Il recommence et de nouveau le crayon noir grincé avec son bruit spécial, se brisant parfois en deux sous un mouvement trop brusque.
Impassible, Angelo s’enveloppe d’un nuage de fumée.
« Tu as été content de l’Exposition, toi ? Tu te souviendras agréablement de l’année 1867?
— C'était une bonne place que celle de gardien au Champ-de- Mars : rien à faire et bien payé. Malheureusement, çà ne dure pas, répond l’Italien du coin des lèvres, sans lâcher sa précieuse pipe soudée entre deux dents.
— Tu as conservé un peu trop de ce farniente ! riposte l’artiste en riant.
— Pas assez ! » soupirait Angelo.
Un violent coup de sonnette l’arracha à ses regrets. En modèle bien appris, le fumeur, heureux de ce prétexte à flânerie, sauta à bas de la table et courut ouvrir dans l’antichambre, sa pipe d’une main, le pan de la toge relevé sur le bras.
Un grand jeune homme, d’élégante tournure, ivre de joie, fit irruption dans l’attelier, bousculant le consul, criant :
« Mon oncle, mon cher oncle, je suis reçu ! Embrasse un bachelier ès lettres ! Mes études sont terminées ! »
Gaston Lambelle se jetait dans les bras du peintre, subitement devenu aussi radieux que lui.
Pierre Chavreux avait alors cinquante-deux ans ; ses cheveux ras complètement gris, sa longue barbe poivre et sel, ses traits fatigués, ne lui donnaient pas plus. Solide, les membres vigoureux, plein d’entrain et d’ardeur, il brossait des tableaux de dix pieds, passait des journées debout sur un échafaudage à peindre des fresques dans les églises les moins chauffées, sans se douter de ce qu’étaient les douleurs et les rhumatismes.
Pendant des années, il avait habité le quartier du Luxembourg, se refusant toujours à quitter ses rues connues, ses voisins accoutumés, à rompre avec ses habitudes pour passer la Seine. Il fallut un événement pour lui faire abandonner sa chère rive gauche : en même temps, son atelier devint inhabitable pour cause de réparation des gros murs, et une commande importante lui fut donné pour une église du neuvième arrondissement.
Il déménagea donc, quoique à regret, fit ses adieux à la rue Notre- Dame-des-Champs, à la vieille colonie artistique, et alla se loger sur le boulevard des Batignolles, en plein cœur de la jeune école, des peintres nouveaux.
Sa peinture resta la même, se glaçant davantage avec les années, se figeant dans les anciens procédés. N’ayant aucun parti pris,
aucune haine pour le progrès, pour les manières neuves d’envisager l’art, il n’avait cependant point fait un pas, ne suivant nullement le mouvement en avant qui se faisait autour de lui. Le siècle marchait, le laissant à l’arrière-garde, ancré dans sa peinture austère.
Au fond, cet homme excellent, dévoué, plein de tendresses cachées, se préoccupait peu de n’être plus un moderne : il avait eu son temps, son rayon de gloire. Il se consolait de l’oubli de ses contemporains en adorant sa belle-sœur, son neveu, son vieil et respectable ami, le docteur Fougerin.
Que lui fallait-il de plus ?
Après avoir embrassé son neveu, il le fit asseoir sur le divan, près de lui :
« Et, maintenant, que vas-tu faire ? »
Il attendit avec une certaine anxiété la réponse de Gaston, qui n’avait jusqu’à ce jour manifesté aucun désir, aucune envie, trahi aucune vocation ; peut-être n’avait-il jamais songé à l’avenir.
Le jeune homme n’hésita pas; un rayon flamboya dans ses yeux:
« Je serai architecte. »
— Aligneur de moellons et de poutres !
— Mieux que cela.
— Quel ambitieux ! Tu veux faire autre chose que des maisons ?
— Certainement ; je tiens, avant tout, à être un artiste.
— Le grand mot !
— Je travaillerai.
— Hé ! je n’en doute pas ; tu n’es pas paresseux. Mais, artiste, artiste ! c’est bientôt dit. Pourquoi pas grand homme ?
— Oui, pourquoi pas ? » riposta crânement le nouveau bachelier.
Chavreux se recula de quelques pas pour le mieux contempler, croisant les bras, hochant la tête :
« Gamin ! Comme tu ressembles à ton pauvre père ! Lui aussi voulait être une des gloires de la France ; il avait de grands et nobles projets, de superbes idées. S’il avait vécu, il aurait certainement réussi. Tu réussiras, peut-être, toi, qui as la foi comme lui, comme tu as ses traits, son beau regard, son allure élégante et fière.»
Tout ému, le peintre prit Gaston par la tête et l’embrassa longuement :
« Il serait fier de toi !
— Pauvre père ! je l’ai si peu connu ! Parfois, j’en ai des remords,
je ne puis me graver sa figuie dans la mémoire qu’en regardant le portrait que tu en as fait, ce portrait funèbre, se détachant sur l’oreiller blanc. Que de fois je me suis absorbé en face de cette douloureuse silhouette profilant sa pâleur sur la pâleur du linge ! Que de fois je me suis senti ému, tout troublé, devant ce visage livide, ces yeux fermés, ces lèvres muettes ! Mon père ! »
Le jeune homme se retourna vers son oncle.
« Alors, vraiment, je lui ressemble ?
— Personne ne peut le dire mieux que moi. Ton père était mon camarade de collège. Bien qu’il eût deux ans de moins que moi, il devint mon meilleur, mon plus intime ami. Plus tard, des vocations différentes nous séparèrent momentanément. Quand nous nous sommes retrouvés, notre amitié s’est consolidée par des liens plus étroits : c’est chez moi que ton père connut ta mère, la sœur de ma pauvre femme. »
Le peintre eut un soupir profond.
Les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée, l’œil humide, il semblait remonter à travers un passé pénible.
Brusquement, il se jeta sur un escabeau, en face de son neveu, et le contemplant de son regard affectueux :
« Ah ! j’ai souffert, moi aussi ! Mais j’ai trouvé dans ma bellesœur le plus puissant des appuis, la meilleure des consolations. Tu ne peux te rappeler ta tante, la sœur aînée de Jeanne : il y a si longtemps que je l’ai perdue ! »
Il passa la main sur son front, l’air assombri !
« Comme le temps passe ! Tu avais trois ans ; j’étais marié depuis sept ans ! Elle est morte quand tout me souriait, et mon mariage, l’union la plus charmante, fut brisé comme devait l’être plus tard celui de ta mère. La chère femme ! la belle âme ! Sans elle, vois-tu, je ne sais vraiment pas ce que je serais devenu. Ce fut elle qui vint adoucir cette agonie terrible, calmer ces souffrances !... Sans ta mère; je serais fou : je lui dois la raison, la vie... Ah ! ce fut rude ! Les années ont pu s’écouler, éloigner ce souvenir, cette douleur atroce, elles n’ont pu le tuer dans mon cœur. Depuis, ta mère est restée pour moi une créature au-dessus des autres ; je lui ai voué un culte. Quant à toi, Gaston, ton père n’étant plus, il me semble que tu es devenu mien, à moi qui n’ai pas d’enfant à chérir, plus de femme, nulle famille en dehors de vous deux. »
Puis, sentant qu’il s’attendrissait, voulant réagir contre cette
faiblesse passagère, Pierre Chavreux repoussa l’escabeau et fit quelques pas en long et en large pour donner à son émotion le temps de se dissiper.
Touché de cette affection sincère et simple, Gaston le suivait d’un œil voilé par l’émotion.
Le peintre se retourna, le visage déjà souriant :
« Me permets- tu de causer en travaillant ? J’ai cette grande machine à terminer. »
Il indiquait du doigt son carton commencé ; puis il interpella l’Italien, accroupi dans les cendres du poêle :
« Angelo ! allons, mon garçon, voilà une jolie pause. Tu as eu le temps de reprendre des forces. »
Le modèle, bourrant une nouvelle pipe, remonta sur la table, et le peintre se remit au travail, tout en continuant de bavarder avec son neveu, resté derrière lui sur le divan.
« Ainsi, monsieur mon neveu, vous voulez être architecte, c'est bien entendu ?
— Oui, mon oncle.
— Diable ! diable ! Il faut du temps pour arriver ! Ah ! à moins de remporter de bonne heure le grand prix de Rome, ce qui assure la vie pendant quelques années.
— Je le remporterai.
— Celui qui compte, pas le second !
— Le premier.
— Quelle assurance, mon gaillard! Moi aussi, je m’étais dit cela; j’ai concouru cinq fois de suite, et je n’ai obtenu que le deuxième prix, lequel ne mène pas du tout à Rome.
— Je t’assure que j’ai la vocation.
— Enfin, j’aime encore mieux te voir choisir l’architecture que la peinture. Je ne me fais pas d’illusion, va ; je sais bien que je ne suis pas actuel ; les nouveaux venus ne se gênent pas pour dire qu’on a oublié de m’enterrer ! J’ai oublié ou négligé de suivre le courant ; peut-être ne pouvais-je pas ! En somme, mes conseils en peinture ne te mèneraient pas à la fortune. Architecte, c’est autre chose. D’abord, la rage de construire augmente en proportion de la folie de démolir : l’avenir appartient aux architectes ! Je te présenterai à l’un de mes amis, un vieux camarade qui a eu le bon esprit de remporter le premier prix : il dirige l’un des ateliers de
F Ecole des Beaux-Arts. Il te fera travailler, car c'est un piocheur, celui-là.
— Ne crains rien, mon cher oncle ; je veux que ma mère soit fière de son fils comme elle l’était de son mari. »
Chavreux lui lança un sourire heureux. :
« Tu as raison, mon enfant : aime-la bien, rends-la fière, cicatrise toutes ses blessures et adoucis ses douleurs.
— Vous me poussez donc dans cette voie ?
— Certes, et de grand cœur ! Tu viendras ici dessiner et peindre tous les jours pendant une heure ou deux : à cette seule condition, tu seras un artiste. Un architecte doit connaître le dessin et pouvoir, au besoin, brosser une toile, sans quoi il n'est pas complet !
— Je veux être artiste.
— Tu es un brave enfant. Quant à ta mère, je lui dois de faire de son fils un artiste. »
Emporté par son propre enthousiasme, le peintre laissa de nouveau son carton en train et son modèle au repos : il s'était rapproché de son neveu et lui avait pris les mains :
« Ta mère, vois- tu, c'est une sainte ? C'est la vertu personnifiée, dans la créature la plus noble, la plus pure, la plus parfaite ! Ta mère, Gaston, c'est le devoir, l'abnégation, et tout cela sans phrases, sans vanterie, sans étalage ; au contraire : elle fait le bien en se cachant, en s’excusant presque ; elle s’est sacrifiée et se sacrifiera toujours à tout et à tous sans chercher le moindre bénéfice de cet obscur et entier dévouement. — Elle était née artiste, elle s’est faite commerçante. Elle aurait dû mourir de douleur après la mort de ton père, si elle s’était abandonnée ; elle a vécu pour toi. — Luttant pendant des années avec la vie, avec la nécessité, elle a refusé de se remarier, jeune et belle, pour conserver ce nom si sacré pour vous deux.
« Pas uae faute, pas une défaillance, pas une tache ne dépare cette belle existence. Je ne connais pas de plus noble femme !
« Enfin, elle a su faire de toi un homme, au prix de quels sacrifices, de quelles tortures, peu le savent ! — s’arrachant le cœur le jour où elle te mit au collège et restant seule avec son chagrin et ses luttes I
« Sois toujours un bon fils, adore ta mère. Elle est la sainteté même ; ses cheveux gris valent toutes les auréoles dorées que je
peins autour de la tête de mes personnages dans les tableaux
d’église ! »
Le jeune homme, ne sachant que répondre à ces brûlantes paroles qui lui disaient de Jeanne tout ce qu’il en avait toujours pensé, serrait les mains du peintre qui continuait, content de graver dans le cœur du fils cet éloge naïf et convaincu de la mère :
« Certainement, Mrae Lambelle n’a pas fait des choses extraordinaires : personne n’a parlé d’elle, personne ne la connaît : c’est une humble bourgeoise. Toute son existence s’est passée, se passe encore et se passera toujours, crois-le bien, entre les deux mots que tu as pu lire sur la tombe de ton père : Devoir — Dévouement. Mais pas une infortune ne l’invoque en vain, pas une misère ne l’implore inutilement, et, de plus, on ne pourrait trouver dans sa vie non seulement rien de mauvais, mais je dirai même de douteux, d'hésitant.
« Elle vit au grand jour, sans ostentation et sans mystère, calme, pure, sainte ! Je répète ce mot, ne l’ayant jamais vu mieux appliqué : tous ceux qui ont le grand bonheur de l’approcher pensent comme moi.
« Pauvre femme ! Elle a été si éprouvée, si meurtrie, qu’elle est bien digne de toutes les joies que seul tu peux encore lui donner! Successivement, sans que l’impitoyable marteau de la douleur se soit lassé de battre ce cœur déjà si écrasé, elle a perdu son père, sa sœur, son mari, tous ceux qu'elle aimait et qui étaient sa vie! Elle reste sur toutes ces tombes closes comme un ange consolateur, ayant fermé de ses baisers ces paupières lourdes, diminué l’angoisse de toutes ces agonies, risqué sa vie pour sauver ces chères et précieuses existences. »
Cha vieux cessa de parler, absorbé dans ce qu’il venait de dire, les larmes aux yeux, au souvenir de tout ce qu’il rappelait ; mais ses traits s’étaient illuminés tandis qu*il faisait cet éloge mérité de la modeste veuve de son beau-frère, un rayon de cette glorieuse auréole semblant se refléter en lui.
Ce fut le jeune homme qui rompit le premier le silence en se levant pour prendre congé du peintre :
« Mon cher oncle, je t’ai annoncé la bonne nouvelle, tu es satisfait ; permets-moi d’aller maintenant faire un autre heureux.
— Fougerin ?
— En sortant d’ici, Je cours chez lui.
— Tiens, embrasse-le aussi pour moi. Je ne sais pas ce que j’ai ce matin, mais mon cœur déborde.
— Le plaisir de me savoir bachelier ès lettres ? exclama avec une emphase comique Gaston Lambelle.
— La joie de te savoir homme !
— Au revoir, mon oncle.
— A bientôt, gamin ! » reprit en terminant le peintre, peut-être afin de pallier par cette salutation familière l’aveu qu’il venait de faire, et pour interdire ainsi toute velléité d’orgueil à son neveu.
Gaston n’avait pas encore refermé la porte que Chavreux recommençait l’étude des plis de la toge drapée sur Angelo. Celui-ci fuma sa pipe avec la même impassibilité, engourdi dans la béatitude du narcotique.
Un mois plus tard, Gaston Lambelle travaillait à l’Ecole des Beaux-Arts dans un des trois ateliers d’architecture, et venait, tous les matins ou dans l’après-midi, selon la latitude que lui laissaient ses occupations, peindre et dessiner chez son oncle.
Le jeune homme faisait de rapides progrès. Sa bonne volonté, son courage, son humeur égale, ne se démentirent jamais. Parfois Pierre Chavreux, enthousiasmé, se frottait les mains en regardant quelque figure peinte par son neveu, une esquisse hardie, une aquarelle habilement lavée. Il se murmurait à lui-même :
« Cet architecte-là aurait fait un joli peintre, et plus fort que pas mal de barbouilleurs de ma connaissance ! Décidément, le fils sera digne du père, où je me trompe diablement : c’est la même nature énergique et fière. »
Pendant trois années, Gaston se donna tout entier à ses travaux, faisant déjà connaître son nom dans les différents concours de l’Ecole, remportant médaille sur médaille ; parfois il passait la nuit dans le grand atelier désert, une lampe près de sa planche à dessin, le tire-ligne et l’équerre en main. Il voulait à tout prix arriver, se rendant compte des efforts faits par sa mère pour lui permettre de continuer ses études.
En effet, Jeanne s’imposait de nouveaux sacrifices, travaillait de meilleure heure le matin, plus tard dans la nuit, pour arriver à équilibrer son budget.
Heureusement pour elle, les commandes ne lui manquaient pas ; de tous côtés elles arrivaient plus nombreuses, plus variées, de
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sorte que la veuve avait dû louer un local plus grand, et par conséquent plus cher.
L’appartement du premier étage étant devenu vacant, elle y transporta ses ateliers de couture et de modes, ainsi que son logement particulier. Elle avait maintenant six ouvrières attachées à la maison, sans compter une ou deux auxiliaires pour les jours de presse.
Claudine, lorsqu’elle parlait de l’établissement de sa maîtresse, ne trouvait plus d’épithètes assez ronflantes, d’expressions assez fortes, pour exprimer son admiration. A l’entendre, rien n’égalait en beauté et en étendue l’appartement du premier.
Mais il fallut que Mme Lambelle menât une existence presque double, se tuant de travail pour arriver à payer les termes de ce loyer plus élevé, afin de pouvoir toujours être en état de régler, sans jamais les faire attendre, les notes présentées à dates fixes par les fournisseurs, qui auraient cessé tout crédit le jour où une de leurs factures fût restée en souffrance.
Jeanne, à force de coudre ou de dessiner le soir, à la lueur de la lampe, quelquefois jusqu’à une heure du matin, finit par se fatiguer et usa lentement ses yeux, autrefois si beaux, déjà affaiblis par les larmes.
Gaston souffrait de voir sa mère ménager aussi peu sa santé ; il la suppliait de se conserver pour ceux qui l'aimaient. Malheureusement, malgré tout son désir, il ne pouvait encore lui venir en aide. Il redoublait seulement d’ardeur, ne se donnant aucun plaisir, se reposant dans la compagnie de sa mère ; il travaillait auprès d’elle sur la table où elle coupait quelque étoffe ou dessinait quelque patron composé par elle.
Le dimanche restait leur vrai jour de repos ; quant aux vacances, tous deux les ignoraient, Mme Lambelle n’ayant pas le loisir de s’absenter sans faire de tort à son commerce, et son fils refusant de la laisser seule à Paris, tandis que lui-même fût allé passer un mois ou deux chez un ami, comme il y avait été souvent invité.
Régulièrement, chaque année, le 3 mai, jour anniversaire de la mort de Charles Lambelle, Jeanne et Gaston partaient de grand matin pour L’Hay,et allaient prier ou se souvenir sur la tombe du médecin. Ce devoir pieux une fois accompli, ils venaient se renfermer dans Paris et se remettaient au travail courageusement, avec acharnement.
Les mois, les années s’écoulaient, monotones, mais préparant un avenir moins rude. Déjà même, ils pouvaient envisager un résultat prochain.
Toutes les semaines, le jeudi, après dîner, Jeanne avait pris l’habitude de recevoir ses amis, le Dr Fougerin et Pierre Chavreux. On causait de choses et d’autres. Claudine servait du thé en hiver, des boissons fraîches en été.
Cela arrachait un peu la veuve à l’absorption sourde de son commerce, à cette existence bourgeoise, toute autre que celle qu’elle avait pu espérer d’après ses débuts, ses rêves de jeune fille, ses premières années de mariage.
Là, au moins, elle entendait parler d’art, discuter sur des questions intéressantes.
Chavreux défendait les vieux systèmes, lançait en avant des noms écrasants, se retranchait derrière les génies grecs ou latins ; le docteur prenait parti pour les maîtres ardents, Michel-Ange contre Raphaël, Véronèse, le Titien, avant d’arriver aux contemporains, aux classiques, et aux romantiques.
Gaston, suspendu à leurs lèvres, prenait des leçons de beau, d’esthétique, de science, s’apprenant à juger et à discerner. Secrètement il préférait les doctrines de Fougerin, un passionné de la couleur, aux enthousiasmes de Pierre, un exaltateur de la ligne.
Puis, à d’autres moments, le naturaliste se révélait savant, fin, narrateur amusant.
De son passé, des années vécues en Amérique, il tirait tout à coup quelque récit curieux, brillant et bizarre comme toute la végétation, toute la flore des forêts brésiliennes.
Tantôt c'était l’histoire d’une course à travers la forêt vierge ; la route frayée à coups de hache et de sabre au milieu des lianes, les animaux dangereux rencontrés, la faim et la soif. A dix, ils n’avaient qu’un fusil sans munitions, sans quoi ils eussent pu tuer quelque fauve ; les grosses pièces de gibier leur partaient dans les jambes, et, du haut des arbres, les singes leur faisaient la nique ; ils avaient dû vivre d’hsrbes et de racines, mâcher des feuilles; enfin, en désespoir de cause, ils firent bouillir leurs chaussures, leurs ceintures, la bretelle du fusil ; et avalèrent cette effroyable pâte pour ne pas mourir de faim.
Une autre fois, c’était le récit d’une aventure étrange, dans une sorte de souterrain au centre duquel coulait un ruisseau. S'aven-
turant, courbé en deux, sous ces grottes basses, il fut soudainement arrêté par un beuglement de taureau et l’apparition de prunelles verdâtres au milieu de masses informes, qui lui semblèrent de la grosseur d’un dindon. Plus tard, seulement, le naturaliste apprit qu’il avait été mis en fuite par des grenouilles géantes.
Jeanne, continuant un travail d’aiguille, tirait longuement ses points, heureuse de se sentir au milieu de ses amis, auprès de son fils, et vivait d’une existence plus intelligente, oubliant un peu l’ennui pesant du métier que la nécessité l’avait, contrainte de choisir.
Tous les ans, elle avait à la fois une grande joie et un grand chagrin : c’était la réouverture du Salon annuel.
Son cœur se serrait quand elle songeait qu’autrefois son nom figurait dans le catalogue, que ses œuvres se trouvaient parmi celles des autres artistes, et que les récompenses auraient pu lui être décernées comme à ceux de ses anciens confrères dont elle suivait les progrès,
Puis, peu à peu, cette première impression pénible se dissipait tandis qu’elle parcourait les salles du Palais de l’Industrie, séduite par quelque tableau puissant, charmée par un sujet bien traité. Elle sortait de l’Exposition revivifiée, le cerveau rafraîchi, la pensée plus large et plus libre.
Elle se sentait alors très forte pour se replonger dans le courant de son existence amoindrie, pour se contenter de sa personnalité supprimée. Il lui semblait avoir pris un véritable bain d’intelligence et s’être retrempée au contact de ces diverses manifestations de l’art ; le collier de misère et de médiocrité de son métier lui devenait plus léger.
Gaston souffrait, plus encore peut-être que sa mère, de la voir ainsi inconnue, elle dont il savait les mérites et les talents.
Mais les années, s’écoulant toujours semblables, la rivaient davantage à sa tâche; l’art s’écartait d’elle à jamais. Son dévouement devait aller jusqu’au bout; son sacrifice être complet. Il y a souvent plus de courage à sacrifier son nom, à repousser la gloire, qu’à donner sa vie.
«... MATRIBUS DETESTATA ! *
Comme il faisait encore suffisamment clair pour dîner sans lumière, Claudine n’avait pas allumé la lampe.
Le soleil couchant jetait dans la cour carrée sur laquelle donnait la fenêtre de la salle à manger une grande lueur de brasier qui illuminait la petite pièce, un peu sombre d’habitude.
Des miroitements couraient dans le poli du marbre recouvrant le buffet d’acajou aux veines noircies par l’âge, se répétaient dans les glaces de deux tableaux pendus près du poêle de faïence, traversaient d’une flamme irisée le cristal de la carafe pleine d’eau. Un point rouge brillait au dos des cuillers d’argent, s’allongeait dans la lame des couteaux, égayant pour un moment la table ronde, voilée de sa nappe blanche, avec son couvert correct.
Jeanne, assise en face de son fils, lui servait une assiettée de soupe plongeant d’un geste accoutumé la louche dans le potage gras dont le fumet succulent emplissait la pièce. Une buée de bien-être se glissait par tout cet intérieur tranquille.
Des cheveux complètement blancs donnaient à la veuve une gravité de grand’mère, démentie par le visage, resté plus jeune, malgré les rides creusées par les soucis, les meurtrissures martelées autour des yeux par les travaux du soir et les larmes trop souvent répandues.
Mais depuis quelques années, le malheur s'étant sans doute lassé de toujours frapper cette même victime et de la retrouver si courageuse, si forte contre chaque attaque, une tranquillité douce baignait cette famille éprouvée.
Quand elle pouvait oublier le passé et s’engourdir dans les petites joies du présent, Jeanne arrivait même à se trouver heureuse, à se féliciter de l'existence qu’elle avait choisie. Les succès de son fils la consolaient de ne rien être elle-même et d’avoir pour toujours
abandonné les arts. Au moins Gaston ne laisserait pas retomber dans l’oubli le nom, trop rapidement effacé, qui avait failli disparaître avec Charles Lambelle.
Dans ses traits fatigués une quiétude douce semblait avoir coulé peu à peu, leur donnant l’expression tendre et mélancolique, grave et adorablement bonne, qui faisait aimer Mme Lambelle à première vue, sans qu’on pût résister à ce charme inné de toute sa personne, et qui donnait au moindre de ses gestes, à ses paroles, à tout ce qu’elle disait ou faisait une irrésistible grâce.
Aussi son fils l’adorait-il sans réserve, passionnément, ne sachant comment reconnaître ce dévouement de chaque minute, oubliant toute préoccupation quand il se trouvait en présence de cet exemple vivant du devoir.
Tandis que Jeanne le servait, il la contemplait immobile, le sourire aux lèvres, heureux de la revoir après leur journée de travail. A un moment elle s’aperçut de cette contemplation :
« Pourquoi me regardes-tu, Gaston ? Suis-je changée ?
— Non, mère ; tu es toujours la même, pour moi surtout, et c’est là ce que je remarquais : tu ne vieillis pas.
— Tu ne vois donc pas mes cheveux blancs, tout à fait blancs ? Moi qui en étais si coquette étant jeune fille !
— Tes cheveux ! Ah bah ! je regarde seulement ton visage, ta physionomie, ton bon sourire.
— Grand enfant, je suis ta mère, et tu ne peux me voir telle que je suis.
— Mais si ; je t’assure que depuis quelque temps tes traits se remplissent. Tiens, tu ne veux pas l’avouer, je suis sûr que tu engraisses. »
Tous deux se mirent à rire; puis Jeanne reprit, plus sérieuse :
— Peut-être bien.
— Tu l’avoues ?
— J’avoue que je suis heureuse, que j’ai un bon fils et d’excellents amis dont l’affection éloigne de moi les ennuis et me facilite la vie. »
Et, comme si cette heure qui les réunissait quotidiennement fût celle des épanchements plus doux, comme si l’ombre entrant peu à peu dans la salle à manger à mesure que la lueur d’incendie du soleil s’éteignait, eût facilité les confidences, la mère et le fils cau-
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saient à cœur ouvert, s’attardant en mangeant, faisant durer ces instants qui terminaient le labeur journalier.
Gaston, ce jour-là, n’avait pas été à l’Ecole, ayant un lavis en train et travaillant mieux dans sa chambre qu’au milieu de ses camarades d’atelier, souvent bruyants et tapageurs !
Ne mettant pas le pied dehors, absolument isolé il abattit plus de besogne.
Jeanne non plus n’était pas sortie, absorbée par les détails minutieux d’une importante commande, et tenue durant toute la journée par ses ouvrières. Ils n’avaient pas eu une minute pour se voir depuis le déjeuner : aussi se rattrapaient-ils au dîner.
La cour sur laquelle donnait la salle à manger étant toujours calme, aucun bruit ne venait troubler le repas du soir. On n’entendait que le heurt de la vaisselle maniée par Claudine préparant les différents plats du dîner et s’agitant autour de ses fourneaux.
« Comme nous sommes tranquilles ! » dit Gaston à un moment en reposant sa fourchette sur son assiette vide,
« Tu ne manges pas ?
— Merci, je n’ai plus faim.
— - En effet, ce silence est bien profond.
— Je crois que nous arriverons à être tout à fait neureux, » fit remarquer le jeune homme.
J eanne eut un léger soupir immédiatement réprimé ; elle souriait même déjà quand elle répondit :
« Les affaires vont à merveille. Je n’ai jamais eu plus d’ouvrage et tous les jours de nouvelles clientes viennent me trouver.
— Et moi, je travaille pour le grand but.
— Le prix de Rome.
— Cela seul peut nous séparer, chère mère. Ah ! il te faudra du courage, beaucoup de courage, si je réussis !
— J’en aurai, rassure-toi, Gaston. J’en ai toujours pour ton avenir, mon cher enfant. Je suis et je veux être une vraie mère, pas une égoïste comme celles qui gênent la vie et entravent la carrière de leurs enfants sous prétexte de les aimer et de ne pouvoir s’en séparer. Certainement ce sera dur pour tous deux ; mais je songerai tous les jours à ton retour. »
Son sourire éclaira ses trabs*
« Mère! que tu es bonne! Je ne saurais me lasser de le dire. »
Claudine apportait le dessert, des fruits, une pyramide de cerises,
venant d’être passées sous le robinet de la fontaine et conservant encore mille goutelettes d’eau sur leur pulpe brillante.
D’habitude, à la fin du repas, la vieille bonne s’informait si ses plats avaient été trouvés bons, si elle avait réussi ses sauces : c’était une innocente manie à laquelle Jeanne et son fils se prêtaient, pleins de douceur et de bonté pour cette fidèle et courageuse fille qui liait si étroitement sa vie à celle de ses maîtres.
Ce soir-là Claudine ne disait rien. Ses sourcils noirs et épais se fronçaient ; une préoccupation grave emplissait d’ombre les creux de son visage, ordinairement épanoui en un large sourire satisfait. Sous les ruches du bonnet les cheveux rudes, tout grisonnants, étaient pleins de mèches rebelles, dont quelques-unes s’envolaient par-dessus la mousseline empesée : toute la figure avait un aspect inaccoutumé, un air bouleversé.
Jeanne finit par remarquer ce mutisme, auquel la Savoyarde ne les avait pas habitués :
«Hé! qu’as-tu donc, ma brave Claudine? Tu parais tout à l’envers.
— Hum ! hum ! ajouta Gaston en riant, je parie que Claudine va se marier. »
Elle se retourna indignée, presque fâchée :
« Vous riez toujours ! gronda- t-elle.
— Là ! là ! je n’ai point voulu te faire de la peine. »
Alors elle se décida à parler.
« Pour sûr, dehors il se passe quelque chose.
— Dehors ! quoi donc ?
— Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de m’informer : mon dîner était sur le feu, je n’ai fait qu’un saut de ma cuisine à la rue pour acheter du persil, qui me manquait ; mais, voyez- vous, on s’arrache les journaux. ToutV.e quartier remue ; il y en a qui discutent à haute voix ; les marchands de vin sont pleins : ce n’est pas bon signe cela !
— Claudine, tu fais de la politique !
— Politique ou non, monsieur Gaston, je n’aime pas à voir ainsi tous les passants le nez dans un journal ; et ils s’exclament, ils font des gestes !
— Après ie dîner, j’irai acheter un journal du soir : es- tu satisfaite ? dit l'architecte, pliant sa serviette.
— Que nous importe la politique ! murmura Jeanne.
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— Oh ! mère, simple curiosité ! Tu sais que je ne me mêle de rien : mon art suffit à m’absorber entièrement.
— Après tout, cela ne peut nous atteindre ; nous vivons loin de ces brûlantes questions, loin de ces soucis renaissants. »
Mais, en disant ces derniers mots, Mme Lambelle sentait une vague inquiétude sourdre peu à peu en elle. Elle se rappela que le jour où on vint lui arracher son mari, ils dînaient ainsi, calmes, confiants dans l’avenir, tout à fait heureux alors. Est-ce que quelchose pouvait encore les menacer ?
Elle secoua la tête, essayant de rire, tandis que Gaston, qui la voyait s’absorber dans une pensée grave, se levait de table pour venir l’embrasser au front :
« Allons mère, n’écoute pas cette vieille bavarde de Claudine ! Tu la connais bien cependant, le moindre accident suffit pour la mettre hors d’elle-même : elle déteste tant Paris que tout l'épouvante. Passons au salon ; la lampe doit être allumée. »
Appuyée au bras de son fils, la veuve reprenait confiance, heureuse de cet appui solide, de ce baiser mis à son front.
Au moment où elle poussait la porte du salon, un coup de sonnette la fit tressauter.
« Ah ! mon Dieu ! fit-elle, devenant toute pâle.
— Eh bien ! chère mère, que te prend -il ? Ce doit être mon oncle : j’ai reconnu sa manière de sonner. Entrons vite pendant que Claudine lui ouvre. Nous avons dîné tard aujourd’hui. »
Le sourire s’était subitement éteint sur les lèvres de la pauvre femme, son cœur battait avec force, et son fils la regardait, inquiet de sa pâleur, se doutant que quelque souvenir douloureux, évoqué par une similitude de faits, venait, à de longues années d’intervalle, frapper cette âme éprouvée :
« Qu’as-tu mère ? Je t’en prie, remets-toi. »
Elle eut le courage de sourire encore, bien que ses lèvres fussent livides, et elle tomba dans un fauteuil, glacée subitement malgré la chaleur de cette soirée de juillet.
C’était en effet, Pierre Chavreux : on l’entendait causer avec Claudine dans l’antichambre.
Gaston essaya de faire rire sa mère :
« Allons ! bon ! voilà Claudine qui accapare mon oncle pour avoir des nouvelles ; je suis sûr qu’il ne peut plus s’en dépêtrer. Courage, mon oncle ! voilà du renfort : je viens à ton secours ! »
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Il fit deux pas, riant très haut. Chevreux entra.
Il était tout pâle, lui qui, dès le seuil de la porte, saluait toujours de quelque plaisanterie sa belle-sœur et son neveu ; une émotion violente faisait trembler sa moustache. Gaston recula, atterré, se demandant ce qui pouvait transformer ainsi la physionomie de son oncle.
Jeanne n'avait pu se lever de son fauteuil. Elle redressa seulement la tête, les mains à moitié jointes, dirigeant vers le nouvel arrivant des yeux suppliants, et balbutia :
« Qu’y a-t-il ? »
Son anxiété devenait terrible.
Chavreux serra les poings, sombre, triste :
« Il y a que nous avons la guerre i
— La guerre ! »
Ce cri fut jeté par la mère et le fils avec deux expressions différentes : l’une épouvantée, l’autre plutôt étonnée, vibrante comme un clairon.
Un grand frisson secouait brutalement cet intérieur calme, semblable à la rafale inattendue qui, tombant sur un lac toujours dormant, soulève des vagues énormes et bouleverse de fond en comble sa tranquillité.
« La guerre ! » reprit Jeanne, courbée sous ce mot terrible, que nulle mère ne peut entendre sans frémir ; puis son visage se rasséréna presque aussitôt :
« Gaston n’est pas soldat, heureusement ! les fils de veuve sont exemptés !
— Oui, si nous sommes vainqueurs ! » répondit Chavreux, qui venait de s’asseoir, écrasé par la grave nouvelle qu’il apportait. Il tira de sa poche un paquet de journaux et les éparpilla d’un geste lent sur la table :
« La France peut ne pas être la plus forte, le territoire se trouver envahi. »
Ses traits s’assombrirent davantage, comme s’il eût redouté cet avenir, comme s’il en eût eu le pressentiment.
Le jeune homme, debout entre sa mère et son oncle, serra virilement la main de celui-ci et adressa à Jeanne un regard suppliant :
« Alors, je ne serais plus considéré comme soutien de famille, n’est-ce pas ? »
Et sa voix eut une intonation déchirante :
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« Mère, tu ne le voudrais pas. »
La veuve semblait faire un effort ; une lueur passa dans ses yeux déjà voilés par les larmes. Ce fut avec une fermeté superbe qu’elle répondit à Pierre Chavreux :
« Dans ce cas il fera comme nous tous : il défendra son pays.
— Ne sera-ce pas défendre ma mère ? »
Il s’était agenouillé devant la veuve, qui l’embrassait au front lui tenant la tête à deux mains, et murmurait :
« Nous n’en sommes pas là. Les Français ont l’habitude de la victoire. »
Chavreux, parcourant du regard quelques journaux, secouait la tête :
« La Bourse est affreuse; la rente a baissé de près de 4 francs sur le premier cours d’hier. Mauvais symptômes ! »
Il paraissait très affecté et hachait ses syllabes :
« La victoire ! la victoire ! Ah 1 comme l’a dit ce sénateur, « la parole est au canon 1 »
Ils passèrent la soirée à parcourir les comptes rendus de la séance du Sénat et celle du Corps législatif.
Jeanne se serrait près de son fils, écoutant avec inquiétude ces paroles violentes, ces défis, ces interruptions, tandis que le peintre lisait à haute voix. Mais tout cela se brouillait dans sa tête, et par moments, refrain sinistre, un seul mot revenait sur ses lèvres :
« La guerre ! »
Il lui semblait qu’un souffle sauvage tourbillonnait autour d’elle et que des clameurs montaient de tous côtés.
Quand elle fut restée seule avec son fils, tous deux vinrent un instant s’appuyer au balcon d’une des fenêtres donnant sur la rue Saint-Honoré pour respirer l’air plus frais de la nuit. Il était plus de minuit.
Subitement, une rumeur s’éleva d’un carrefour éloigné ; les cris devinrent plus distincts, et ils purent comprendre les mots, répétés à satiété :
« A Berlin ! à Berlin ! »
Jeanne se retira vivement de la fenêtre, se demandant si là-bas, en Prusse, quelque mère, le cœur serré, n’entendait pas chanter aussi :
« A Paris ! à Paris ! »
C’était la guerre, détestée des mères !