‹ Madame LambelleChapitre 14 sur 51 · TI · texte numérisé non relu

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Deux lampes baignaient d’une lumière jaune, très calme, un grand bureau d’acajou, dont les tiroirs étaient à moitié tij és, les casiers vidés ; des liasses de papiers réunis par une pince de métal, un cercle de caoutchouc ou un cordon, s’étalaient à droite, à gauche, au hasard, tandis qu’un visage pâle se penchait, additionnant les colonnes de chiffres alignées sur les doubles folios d’un registre à fermoir d’acier.

Dans le cercle lumineux projeté et tracé par les abat-jour opaques, de longs favoris blonds, broussailleux et légers glissaient de chaque côté de cette figure blême, ménageant une transition entre la lividité de l’épiderme et le noir mat de la redingote, qui dessinait aux entournures deux plis faisant valoir la finesse du drap. Le front se couvrait de gouttes de sueur, les yeux d’un bleu terne avaient le regard éteint d’un oeil de poisson mort, impénétrable, sans profondeur, sans la moindre étincelle vivante : ils descendaient l’un après l’autre les lignes de chiffres, additionnant, recommençant de bas en haut après avoir fait le trajet de haut en bas.

Au total les chiffres marqués ne changeaient pas, immuables malgré toutes les tortures infligées au cerveau du calculateur, malgré le soin minutieux mis dans cette monotone opération.

Une main blanche, à laquelle brillait un anneau d’or enchâssant un diamant, venait crisper sur les tempes moites des doigts fébriles.

Tout le reste de la pièce disparaissait dans une ombre indécise, où s’ébauchait vaguement la silhouette d’un grand coffre-fort dont la porte aux serrures compliquées bâillait, laissant apercevoir des rayons vides. Dans un coin, un petit paquet de billets de banque attachés avec une épingle tranchait par sa pâleur bleutée sur le gris d’acier de l’intérieur du coffre.

Aux murs, des cartes pendaient, avec les montagnes bien indiquées et les lignes de chemin de fer tracées en rouge. Sur la cheminée devant un bloc de marbre noir surmonté d’un bronze banal, des morceaux de quartz, des pépites, des échantillons de houille et de minerai, tenaient toute la planchette. Un divan de cuir vert s’écrasait contre le tapis, et ses larges coussins invitaient au repos.

« Quatorze, vingt, trente, quarante-deux ! Toujours quarantedeux : c’est une fatalité ! »

Il répétait les chiffres à voix plus haute, cherchant à découvrir une erreur, à se prouver qu’il se trompait, lui le calculateur infail-

libls, le vieux praticien. Il allait d’une liasse à une autre, recomptant les bordereaux, refaisant les soldes, maniant avec des doigts rompus au métier ces papiers rayés de rouge, salis de chiffres noirs. En tête, entre les deux termes Doit , Avoir , moulés en grosse bâtarde, courait dans toute la largeur de la page l’indication : M. X... son compte de liquidation du 15 au 30 juin ou bien du Ier au 15 juillet 1870, puis les acheté , vendu , et au-dessous du timbre sec imprimé dans le grain du papier : M. Z***, agent de change , telle rue, tel numéro.

Une bande plus imposante circulait sans doute sur le boulevard.

On entendit des cris, des hurlements, et toujours, dominant le tapage, le refrain convenu : « A Berlin ! à Berlin ! » Des lueurs de torches miroitèrent dans les carreaux, glissant à. travers les lames des persiennes.

L’homme se leva, exaspéré, les lèvres pâles, tout crispé par une rage subite ; il menaça du poing la partie des boulevards d’où venait le tumulte :

« Les imbéciles ! les imbéciles ! »

Puis il retomba sur son fauteuil regardant d’un œil inconscient les papiers jetés pêle-mêle sur la tablette de son bureau :

« Allons ! Il n’y a pas moyen : je suis perdu ! »

Dehors la clameur reprit plus furieuse, enflée de voix nouvelles»

Alors il ferma complètement la fenêtre, assujettit les rideaux et se rassit, les poings dans les oreilles :

« Ah ! c’est atroce ! c’est la ruine ! »

La sueur ruissela sur ses tempes; la chambre ainsi close devenait inhabitable, on y étouffait. De petites flammes roses coururent sous la pâleur mate de sa peau et des taches marbrèrent ses pommettes, ses joues au-dessus des places bleuies par le rasoir.

« C’est fini ! »

D’un geste il repoussa le registre, dont la ferrure sonna avec le claquement d’un ressort qui se brise, jeta dans un tiroir les bordereaux d’agent de change et se renversa dans son fauteuil, réfléchissant, agitant de la main gauche le paquet de breloques suspendu à sa chaîne de montre.

Deux rides, partant de la racine du nez, creusèrent peu à peu son front entre les sourcils, s’accentuant progressivement ; ses yeux, qui erraient devant lui, eurent soudain un regard fixe.

Quelque choses les attirait d’une manière fatale, avec une inexo-

rable puissance. Un tiroir entr’ ouvert paraissait vide comme les autres, mais les lampes y jetaient une clarté furtive glissant sur une surface polie.

Un frisson remua le banquier de la tête aux pieds. Il y avait songé bien souvent ; mais quelle fin affreuse ! Du sang, des tapis salis, pouah ! un homme si propre, si coquet de son linge, de ses vêtements ! Il eut un geste de répugnance, puis il se laissa séduire de nouveau par la froide lueur, par ce reflet d’acier.

D’ailleurs, qu’eût-il pu faire ? Depuis plusieurs mois déjà sa situation devenait difficile ; il s’était lancé dans des opérations hasardeuses, la déveine ne le quitta pas, de tous côtés elle s’accrochait à lui comme à une proie assurée. Croyant se rattraper d’un seul coup par une manœuvre hardie, il avait joué à la hausse.

La guerre achevait sa ruine : il avait un million à payer, et pour faire face à cette énorme dette, rien, — rien !

Depuis la fin de la Bourse il était enfermé dans son bureau, compulsant ses papiers, vérifiant les chiffres, cherchant parmi les débri de sa fortune une somme suffisante pour satisfaire les premières exigences. La fin du mois s’ouvrait devant lui comme un gouffre : il ne lui restait pas de quoi payer le moindre de ses créanciers.

C’était bien fini.

Allongeant le bras, il ouvrit tout grand le tiroir tentateur : un revolver à crosse d’ivoire y reposait à même à côté d’une boîte de cartouches. Il n’osa d’abord y toucher, encore tout frissonnant, baigné d’une sueur qui se glaçait à la nuque et derrière les oreilles. Ce canon d’acier, où les lampes reflétaient leur lumière, le fascinait douloureusement.

Il recula brusquement son fauteuil, appuyant les deux poings contre le bureau comme pour s’arracher au vertige ; mais alors, comme il tournait la tête pour éviter la vue de l’arme, ses regards tombèrent sur les rayons vides du coffre-fort.

Il se leva, ouvrit tout à fait la lourde porte de fer et chercha : rien, plus un titre, plus une valeur ! Si, dans un coin, une petite liasse de billets de banque. Il la prit, froissa les papiers fins, riant amèrement :

« Un ! deux ! trois ! quatre !... » Il lui restait vingt mille francs.

Une décision subite parut germer dans son cerveau fatigué, blasé peu à peu par ces émotions.

Emportant les billets, il se remit à son bureau, fourra le tout sous enveloppe, écrivit sur une demi-feuille de papier anglais : Pour solde ! scella de cinq cachets à son chiffre et posa la lettre chargée sur un coin de la cheminée, bien en vue, avec l’adresse tracée d’une écriture longue.

Il était une heure du matin. La rumeur sourde du boulevard pénétrant plus difficilement à travers les volets, les fenêtres et les rideaux grondait toujours, infatigable, avec des périodes de décroissance et de recrudescence soudaines.

Le banquier changea les cartouches du revolver, caressa un instant de la main la crosse d’ivoire, où son chifre était gravé, et vint se placer devant la cheminée, cherchant le meilleur endroit dans le visage livide que lui renvoyait la glace.

Les lèvres minces avaient un tremblement nerveux, continu, et les paupières lourdes battaient sur la prunelle d’un bleu terne, dont les sclérotiques semblaient plus blanches, grandies par une invincible terreur.

Vainement les dents se serraient, luttant, retenant la volonté près de s’échapper, les traits se décomposaient comme si le revolver eût été tenu par une autre main, comme si cette menace n’eût pas été volontaire.

Non, certes, elle ne l’était pas : la honte, la ruine, la peur du lendemain conduisaient, malgré 1( )anquier, ce bras qui se levait lentement, rapprochant l'arme du front.

Trois fois la tentative se renouvela ; trois fois la main retomba avant d’arriver à la hauteur nécessaire.

Le misérable avait peur : ce suicide le terrifiait, malgré la nécessité, malgré tout.

Un instant sa main gauche se dirigea machinalement vers l'en veloppe cachetée.

Vingt mille francs ! peut-être pourrait-il vivre à l’étranger, recommencer ses opérations de Bourse, avoir plus de chance ! Puis, dans un lointain vague, deux silhouettes se découpèrent devant ses yeux sur les profondeurs glauques de la mer, sur une plage de sable, deux femmes rieuses et contentes, deux des plus belles et des plus courues de Trouville.

Cette lettre était pour l’une d'elles, pour la plus coupable, et comme adieu ce ricanement du financier glacé : Pour solde !

Heureusement pour lui, quand il songea à tout cela, un mouve-

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ment de colère lui rendit une seconde d’énergie. Cela suffit : le canon d’acier toucha la tempe humide de sueur.

La détonation s’éteignit, assourdie par l’épaisseur des tentures et des tapis, tandis qu’une clameur remuait de nouveau les badauds du boulevard.

Il y eut même une brusque poussée jusque dans la rue Drouot; mais personne ne pouvait plus rien entendre dans le grand appartement aux volets clos.

Une tache rouge s’élargissait sur le tapis, agrandissant lesrosaces, souillant les favoris blonds qui traînaient en nageoires sur les épaules. Les yeux pâles, déjà si incolores, avaient eu peu de transformation à subir pour devenir complètement ternes : une poussière grise les voilait, tandis qu’une étroite plaie ronde s’enfonçait dans la tempe droite, un peu au-dessus du sourcil.

A la même heure on dansait au Casino de Trouville : les deux femmes dont le visage riant avait traversé la pensée du banquier au moment suprême ne rentreraient sans doute pas avant le jour dans leur luxueuse villa, s’enivrant de plaisir et d’adoration ; le soir, à leur réveil, on leur remettrait la lettre chargée.

CE QUON peut lire dans une manche

Debout devant une grande table posée sur des tréteaux, J eanne, armée de longs ciseaux, taillait un patron dans une feuille de papier gris : c’était un nouveau corsage qu’elle voulait lancer, et pour lequel elle avait dessiné, la veille, plusieurs croquis, cherchant un tour élégant et gracieux. Le patron allait lui servir à compléter et à perfectionner son idée.

Par les deux largei fenêtres éclairant la pièce où elle se tenait, la lumière pure entrait à flots, baignant les bandeaux lisses et correctement séparés, semblables à de l’argent filé, frisant les joues et passant à travers les sourcils et la soie des cils avant de s’étaler sur la table de bois brun.

J eanne ne songeait même pas à relever la tête pour sourire à cette belle matinée, pour saluer ce soleil magnifique et ce ciel bleu; toute à son œuvre, elle suivait d’un coup de ciseau net et adroit la ligne d’abord tracée par son crayon.

A mesure qu’elle avait fini de tailler une des pièces du corsage, elle la plaçait de côté, se réservant de réunir ces différents morceaux avec des épingles et de les ajuster sur le buste du mannequin destiné à cet usage.

Déjà les deux devants et le dos se trouvaient terminés avec leurs échancrures régulières, la courbe de l’encolure, les entournures des manches ; il ne restait plus un morceau de papier, et Mme Lambelle avait encore les manches à tailler ainsi que les basques du corsage. Mais elle chercha vainement dans l’atelier, sur les tables où se tenaient les ouvrières, dans les tiroirs, dans les rayons; nulle part elle ne put trouver une rognure suffisante pour l’usage qu’elle en voulait faire.

« Claudine ! Claudine ! » cria-t-elle tout affairée et venant jus-

qu’à la porte de l’antichambre, ses ciseaux à la main, son tablier à la ceinture.

La bonne faisait la chambre de Gaston. Du fond de l’appartement on l’entendit répondre :

« Voilà, Madame ! Que désirez- vous ?

— Apporte-moi du papier, un journal, n’importe quoi, pour terminer mon patron. »

La Savoyarde prit dans la chambre le premier journal qu’elle trouva sous sa main et le porta à sa maîtresse.

« Merci ! C’est bien suffisant : cela fera parfaitement mon affaire. »

Elle se remit à l’ouvrage, sans même faire attention au journal qu’elle tenait, se hâtant d’adapter au corsage la manche taillée rapidement.

Machinalement, tandis que ses doigts tournaient et froissaient le fragment de papier, ses yeux coururent à travers quelques lignes imprimées.

« Bon ! murmura-t-elle, Claudine n’en fait jamais d’autres : c’est un journal d’hier. Gaston ne sera pas content. »

En effet, en tête, la date s’étalait en grosses lettres :

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