‹ Madame LambelleChapitre 15 sur 51 · LA PREMIÈRE VICTIME · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE VICTIME

Sa pensée se reporta vers les événements actuels, la guerre ! Sans s’en rendre compte, elle lut, ne comprenant pas ce que voulaient dire ces mots. — L’article n’avait que quelques lignes :

Ce matin , on a trouvé , renversé sur le tapis de son cabinet , le banquier A. D ., un de nos plus audacieux spéculateurs. Sa main tenait encore un revolver dont un seul coup était déchargé. La balle avait pénétré dans la cervelle par la tempe droite. La mort a dû être instantanée.

On dit que M. A. D. perdait près d'un million par suite de la baisse survenue à la nouvelle de la communication du gouvernement au Sénat et à la Chambre.

Pas un coup de canon n* a encore été tiré, et la guerre peut cependant considérer le malheureux haussier comme sa première victime.

Qu’importait à Mme Lambelle ce sinistre entrefilet ? Un suicidé qu’elle ne connaissait pas, un monde qu’elle ignorait.

D'habitude, elle ne lisait jamais les journaux ; il avait fallu ce hasard pour retenir un instant son attention sur ce passage des échos mondains, qui se trouvait justement à la hauteur du coude, à peu près au centre de la manche.

Son travail l’absorba de nouveau ; mais deux ou trois fois ses yeux rencontrèrent l’histoire du suicide, et, tout à coup, au moment où elle songeait le moins, une lumière se fit dans son esprit, les initiales A. D. s’y gravèrent, et elle se demanda si ce mort ne l’intéressait pas particulièrement, si ces deux lettres ne cachaient pas la personnalité de son beau-frère, Albert Demoissec.

« Serait-ce lui ! »

Ses ciseaux tombèrent sur le plancher ; soigneusement elle enleva la manche sur laquelle se trouvait le funèbre fait-divers et le relut attentivement. Rien, aucun détail, pas une indication; les habitués de la Bourse pouvaient seuls reconnaître le mort .

Demoissec était-il toujours banquier ? habitait-il Paris ? Elle l’ignorait absolument, n’ayant plus entendu parler de lui depuis la mort de son mari : en quinze ans bien des événements avaient pu se produire.

Vers 1861 seulement, lorsque Robert Jamyessaya d’obtenir sa main, elle avait su vaguement que Demoissec était très riche; mais cet écho fut le dernier, jamais depuis ce nom n'avait été prononcé devant elle. Tous ceux qu’elle voyait, ses amis mêmes, semblaient ne pas se souvenir qu’il lui restait un parent de ce nom, qu’il existât une sœur du docteur Lambelle, et Gaston en avait si peu entendu parler qu’il pouvait même ne pas se rappeler ce nom de Demoissec.

Pourquoi ces pensées venaient-elles la relancer juste au moment où cette nouvelle tragique tombait sous ses yeux ? Y avait-il là un pressentiment, quelque corrélation inexplicable ?

Jeanne à qui cet homme était plus qu’indifférent, à qui même ce nom restait odieux et pénible, car, avant de mourir, son mari lui avait raconté la scène passée chez son beau-frère, se sentit troublée malgré elle.

MADAME LAMRELLE

Après tout, cette femme, si mauvaise qu’elle eût été pour elle, n’en restait pas moins la sœur de son mari, son unique famille de ce côté-là : si la nouvelle se confirmait, elle allait se trouver terriblement éprouvée. Sans doute veuve et ruinée, ne sachant tirer aucun parti de ses mains inhabituées au travail, elle souffrirait de la misère, tombant bien bas après avoir été si brillante et si hautaine.

Toutes ces pensées tourbillonnèrent pendant quelques instants dans le cerveau enfiévré de l’excellente femme. Mais ces suppositions ne se basaient sur rien de bien stable : il fallait savoir, s’assurer.

Serrant le fragment de journal, elle appela Claudine pour se faire donner ses gants et son chapeau.

Une seule personne pouvait lui fournir des renseignements, lui apprendre la vérité, le docteur Fougerin.

Quelques instants plus tard elle sonnait à la porte du tuteur de Gaston.

« Toujours au travail ! dit-elle en entrant. Ah ! docteur, vous êtes encore notre exemple à tous, plus jeune, plus courageux que nous, malgré vos soixante-dix ans ! »

En effet, François Fougerin, assis dans un fauteuil de cuir, les lunettes sur le nez, compulsait un vieux livre grec en prenant des notes sur de petits carrés de papier qu’il entassait à côté de lui.

Il ferma son Aristote en reconnaissant Mme Lambelle, et, tournant son siège de manière à présenter le dos à son travail, tendit les mains à la veuvre avant même de se lever :

« Ah ! vous voilà, chère enfant : qu’y a-t-il pour votre service ? »

Il avait tellement l’habitude de faire le bien et d’obliger que c’étaient toujours ses premiers mots : immédiatement il s’offrait, prêt à sacrifier son temps, son plaisir, à oublier ses importants travaux scientifiques et son âge, pour se mettre en route par tous les temps, à toute heure, dans le seul but de rendre service.

« Ne vous levez pas, je vous en prie !» s’écria Jeanne, s’empressant d’entrer et lui tendant sont front encadré de bandeaux blancs ; puis elle prit une chaise et s’assit en face du docteur.

Fougerin avait alors soixante-dix ans. Presque toujours malade, il résistait pourtant victorieusement, combattant avec énergie la faiblesse de ses poumons usés ; il résistait par les nerfs, par la puissance d’une volonté impossible à briser, entêté de vivre pour le plus grand bien de ceux qu’il aimait.

Le front, plus dégarni qu’autrefois, prenait une place plus importante, s'étendant net et lisse à travers les cheveux éclaircis, qui conservaient toujours leur couleur primitive ; c'est à peine si çà et là, au milieu de ses longues boucles frisées, se glissait un cheveu blanc. Sous les lunettes brillantes le regard gardait sa vivacité mêlée de bonté et d'une pointe de fine raillerie que l'on retrouvait voltigeant sur les lèvres, tapie dans les coins de la bouche au dessin net.

Les épaules s'étaient légèrement voûtées par suite du travail assidu du bureau, des notes entassées depuis de longues années, de l'habitude de pencher ce front intelligent sur les livres jaunis pour y puiser la science, pour y rechercher la vérité.

Depuis le plafond jusqu'au parquet, les murs disparaissaient sous les rayons lourds des livres, presque tous ouvrages de science et d’histoire naturelle : Lacépède, Buffon, Linné, la flore de tous les pays, les découvertes anciennes et modernes, les comptes rendus de l’Académie des Sciences.

Le savant se trouvait là dans son centre intellectuel, avec tous ses documents sous la main, dans sa plénitude d’homme laborieux, dont le cerveau devenu un monde, contenait les sciences les plus diverses dans leur classement et dans leur variété infinie.

Après une large prise de tabac longuement humée, faisant tourner d’un mouvement machinal sa tabatière entre le pouce et l'index, il reprit :

« Est-ce pour Gaston ? »

Sans doute il supposait que cette mère tremblait pour son fils, que les bruits de guerre la jetaient ainsi chez lui à cette heure matinale, toute troublée, un peu pâle ; mais il fut tout surpirs quand elle lui tendit le fragment de journal en lui disant :

« Lisez ».

Pendant qu’il parcourait rapidement le fait-divers, elle ajoutait, comme pour l’expliquer :

« Cela vient d’un journal d’hier au soir. »

Elle l’examinait, cherchant à pénétrer ses pensées.

Aucune impression ne se voyait dans les plis de son visage, dans la lueur de ses yeux. Il releva paisiblement son regard, un peu plus mélancolique, sur Mme Lambelle et hocha doucement la tête, en homme qui en a bien vu d’autres, que rien ne peut plus étonner :

« Cela devait être. »

Jeanne frémissait de tout son corps, suspendue aux lèvres du

vieillard ; ce calme cette réponse brève et naturelle, ne firent que redoubler son émotion :

* Alors, c'est bien lui ; vous penser qu'il n'y a pas d'équivoque possible, pas d’autre banquier auquel puissent s’appliquer ces deux initiales ?

— Votre beau-frère s'est brûlé la cervelle : il devait finir ainsi. » Elle sentit un grand froid lui couler par tous les membres, comme

si elle eût vu le banquier étendu sur le tapis en face d’elle :

« Vous en êtes sûr ?

— Tous les jours je m'attendais à trouver ce suicide dans quelque coin de journal.

— - Ah î malheureuse Berthe, que va-t-elle devenir ? s Fougerin eut un sourire attendri ; tous ses traits s'animèrent d'un rayonnement affectueux, presque admiratif :

« J eanne, vous êtes une brave femme, tenez 1 s Se penchant vers elle, il l'embrassa au front.

« Moi ! mais non ! Seulement je pense à cette infortunée, à cet épouvantable malheur qui la ruine peut-être.

— Oh î complètement

— C'est affreux î

— Et elle a bien aidé son mari à se ruiner : il n'y a pas de folles dépenses, de prétextes insensés, dont elle n'ait abusé pour engloutir les sommes que la spéculation faisait rouler dans les caisses de Demoissec.

— Mais où se trouve-t-elle ?

— Vous voulez aller la voir ?

Jeanne eut un mouvement de répulsion involontaire et ses lèvres se crispèrent :

« Docteur, je ne suis pas une sainte. Je ne saurais serrer sa main, entrer dans cet appartement !... »

Elle n'osa continuer, ayant de nouveau la vision rapide de son mari pour' ainsi dire chassé de cette demeure, presque insulté par sa sœur et son beau-frère.

a Non ; personne ne le ferait. Mais déjà vous songez à la secourir, à l’aider.

— S’il le faut seulement et si elle le mérite. »

Fougerin laissa voir une moue significative •

« Pendant que son mari se tuait, je crois bien qu’elle dansait au Casino de Trouvilie

— Elle ignorait, reprit Mme Lambelle.

— Elle ignorait en effet ; mais elle savait que son mari avait fait de mauvaises spéculations, qu'il se lançait follement en avant et qu'elle pouvait se trouver d’un jour à l’autre ruinée, perdue î Cela ne l’a pas arrêtée une seconde; cela n’a pas diminué son train de maison d’un centime. Au contraire, elle semble, en vérité, avoir voulu s’étourdir et tomber en millionnaire. Enfin elle n’ignorait pas que son mari, ruiné, se tuerait,

— Elle était folle !

— Peut-être. En tout cas, ma chère Jeanne, vous vous vengez noblement, et, je vous le répète, en dépit de toute votre modestie, vous êtes une femme que je respecte, une femme devant laquelle j’incline la tête, non pas étonné, je vous connais trop, mais ravi de vous avoir si bien devinée et fier de dire partout que vous êtes un exemple de devoir et de dévouement, la digne veuve de ce pauvre regretté Charles \ b

Et le vieillard, tremblant, les larmes aux yeux, courbait effectivement son front sur les mains de Jeanne dont les pleurs inondaient le visage,

« Docteur ! docteur ! » balbutiait-elle toute honteuse.

Une porte s’ouvrait derrière eux.

« Je vous en prie, taisez- vous ; voici du monde. »

Gaston Lambelle entrait, le sourire aux lèvres ; il venait causer avec son tuteur des derniers événements. Celui-ci ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche :

« Mon cher Gaston, embrasse ta mère, c’est un ange.

— Je le savais bien, » murmura le jeune homme pressant contre son cœur la digne femme qui se cachait la figure dans les bras de son fils.

« Docteur, vous me tiendrez au courant des faits et gestes de la personne dont je vous ai parlé.

— Je ferai mon possible, c’est entendu. »

Jeanne s’éloigna, l’âme troublée par cette nouvelle sanglante qu’elle venait de voir confirmer.

COMMENT GASTON RENTRA DANS LA MAISON DE l’HAY

a Halte ! »

Le commandement transmis à voix basse par les chefs de section, les sous-officiers et les caporaux, courut de rang en rang : en quelques instants toute la colonne s’immobilisa, l’arme au pied, gardant le silence le plus profond.

Çà et là, un soldat bouclait plus solidement son ceinturon, un autre rattachait un cordon de soulier dénoué pendant la marche, un lieutenant assurait son revolver dans la ceinture de laine bleue tordue autour de ses reins, ét le fourrier liait à la baguette de son fusil le guidon jaune de la compagnie.

Tout cela avait lieu sans bruit, sans paroles inutiles. Les bidons recouverts de drap ne heurtaient pas le fourreau du sabre baïonnette, enveloppé pour plus de précaution, dans un coin de la capote relevé en pointe. On avait ordonné de laisser au campement les sacs et les charges inutiles ; les hommes n’emportaient que leurs munitions, la cartouchière, la giberne et la musette de toile pleine de cartouches.

Un vent glacé soufflait, venant des hauteurs, tandis que d’en bas, du creux profond où coulait invisible la Bièvre, une humidité pénétrante montait lentement, emplissant la vallée d’un brouillard opaque, impénétrable, qui formait une muraille jaunâtre, où l’œil ne pouvait trouver de solution de continuité.

La nuit durait encore, déjà moins mystérieuse ; à mille indices légers on sentait qu’elle allait finir, que le réveil se préparait.

Dans la route, encaissée d’un côté par les champs haussés sur un talus de deux mètres, surmonté d’une haie d’épines, on devinait l’entassement de formes immobiles composant les premiers rangs de la compagnie. Au-dessus, au delà des terres cultivées, des maisons commençaient à sortir des ténèbres, découpant la ligne nette d’un toit, la crête en biseau d’un mur, le prolongement d’un corps de bâtiment.

Une buée éloignait les objets, glissant entre les masses sombres Quelques mètres plus loin, le chemin formait un coude, et, grâce

au^brouiiiard du bas, on aurait pu se croire à l’extrême bord de quelque précipice.

Un ordre fut donné.

Immédiatement l’un des clairons, le fusifen arrêt, le képi rejeté en arrière pour mieux voir, rampa le long du talus, courbé en deux, se ramassant pour présenter moins de surface, avançant à petits pas, de manière à ne pas faire rouler un caillou.

Parvenu à l’endroit où la route tournait, il allongea la tête, sondant un instant les profondeurs, écoutant les bruits vagues de la nuit, puis, se repliant, vint rendre compte de sa mission. Il était impossible de voir au delà de deux mètres : la nuit restait complète dans la cavité sans doute plus creusée dans les terres.

Tout au loin, derrière les coteaux situés à gauche, l’aube pâlissait, envahissant peu à peu le pays du côté de Choisy-le-Roy, de Vitry.

Un coup de canon tonna, déchirant les dernières brumes, trouant l’obscurité prête à s’évanouir sous les teintes grises du petit jour. L’obus éclata au milieu des maisons de L’Hay, comme l’écho de cette première détonation. Puis les volées meurtrières se succédèrent régulièrement ; tantôt le fort de Montrouge, tantôt le fort de Bicêtre tirait, quelquefois tous les deux ensemble, mêlant leur grondement continu à celui des batteries avancées de la redoute des Hautes-Bruyères.

Le général Vinoy venait de donner le signal de l’attaque : avec le jour, la lutte s’engageait, marquant d’une tache sanglante la date du 29 novembre 1870.

Le capitaine, mince, fluet, la moustache rouge hérissée, les yeux clairs dans un visage cuit par le soleil d’Afrique, tira sa montre pour regarder l’heure,

« Ça va chauffer ! » dit un sergent à ses voisins.

Au même moment l’officier appela :

« Sergent Caffin, prenez deux escouades et déployez-les dans le champ au-dessus de nous, que nous sachions un peu à quoi nous en tenir ! »

Les vingt hommes se hissèrent le long du talus en pente, puis firent une pause, abrités derrière la haie, se retenant d’une main aux branchages. Caffin se retourna pour demander s’il fallait avancer ; la moustache rouge eut une secousse brève :

« Allez ! »

Alors, le sergent, un grand maigre, chevronné, le képi rouge

assujetti à l'aide d’un mouchoir à cai^eaux noué sous le menton* posa son fusil bien à plat dans le creux de sa main gauche, le canon appuyé sur F avant- bras, relevant les pans de sa capote et enjamba tranquillement la haie.

Au bout du champ, a trois cents mètres environ, un mur de jardin traçait une barricade crayeuse, dans laquelle s’ouvraient, de distance en distance, à mi-hauteur d’homme, des meurtrières ; et, plus loin, après les arbres du jardin, dont les branchages grêles dépouillés par l’hiver détachaient des silhouettes foncées dans la brume, une maison dressait ses deux étages et ses mansardes, volets clos, muette, comme abandonnée.

Au moment où Caffin, se baissait pour offrir moins de prise aux Prussiens, les meurtrières s’illuminèrent ; dix coups de feu retentirent, masquant de fumée fout un coin de mur.

Le sergent se releva comme mû par un ressort, puis sa haute taille se brisa en deux, ses bras battirent le vide, il tomba à la renverse, écrasant la haie d’épines. Un ruisseau de sang coula du plastron de son uniforme par deux déchirures ; il resta là, les jambes prises dans le buisson, la tête pendant, les doigts cripés sur le tonnerre de son chassepot.|

Ses camarades, sans riposter à cette attaque, n’avaient, fait qu’un bond du champ dans le chemin en contre-bas, chacun se tâtant pour savoir s’il n’avait pas été touché.

L’ennemi veillait de ce côté, l’assaut serait rude.

Le capitaine eut un jurement étouffé. Après une courte conversation avec ses officiers, il échelonna sa compagnie dans la route, de manière à l’opposer au mur crénelé.

Au centre, faisant face à la maison dont le mutisme l’inquiétait, il disposa sous les ordres du lieutenant un peloton de tireurs choisis, chargés d'ouvrir le feu, contre les fenêtres, les mansardes et toutes les ouvertures au moindre signe de l'ennemi, et de ne cesser que lorsque le mur serait enlevé. Abrités derrière le remblai, ils pourraient ainsi inquiéter les Prussiens, tirant sans se découvrir, pendant que les tirailleurs, protégés par leur feu, marcheraient en avant.

Cette fois il ne s’agissait plus d’avancer, masqués par un pli de terrain et sous la protection des forts ; il fallait escalader la butte sous un tir plongeant des plus dangereux, traverser au pas de course un espace de près de trois cents mètres, exposés à la grêle de balles pleuvant de toutes les ouvertures.

Le sous-lieutenant se plaça â la gauche des tirailleurs, le revolver au poing, attendant le signal. Le capitaine examina d’un coup d’œil sa ligne de bataille : tous étaient à leur poste, prêts à mourir. Tirant son épée, qui lança un éclair en sortant du fourreau et indiquant de la pointe les terrains bruns montant vers le village :

« En avant l cria-t-il ; en avant, pour la patrie l #

A peine les premiers hommes dépassaient-ils la haie que les meurtrières s’embrasaient de nouveau. Le bris sec des branches coupées par les projectiles claquait dans l’air ; des mottes de terre s’éparpillaient brusquement ; mais du chemin creux les pantalons rouges montaient toujours, se succédant, se remplaçant.

Le clairon sonna :

Commencez le feu!

Les balles commencèrent à riposter, s’écrasant sur le mur bas du jardin, derrière lequel par instants on apercevait une capote foncée, un béret de laine ou la pointe de cuivre d’un casque.

Les Français s’étaient couchés, avançant lentement d’un sillon à un autre quand le capitaine criait : « En avant! » Le peloton du chemin s’acquittant consciencieusement de sa besogne, un feu roulant répondait à celui des Prussiens. Une fumée blanche s’élevait, masquant l’intérieur du jardin tout rayé de flammes brusques, et il fallait tirer au jugé contre la maison.

Derrière eux, sur la gauche, une canonnade furieuse tonne sans s’arrêter, de Montrouge, de Bicêtre, des Hautes- Bruyères ; les batteries grondent toutes à la fois : c’est un sifflement continuel, une musique terriblement grandiose, au milieu de laquelle se perdent les détails du combat. L’air gémit comme sous de monstrueux coups de fouet ; des volées de projectiles s’abattent sur les maisons avec un horrible fracas qui domine tout. L’ouragan de fer et de fonte souffle sans interruption par-dessus la tête des soldats français, pour tomber dans les endroits occupés par l’ennemi; les forts crachent d’effroyables bordées.

Quand ce vacarme s’apaise, le pétillement de la fusillade se distingue sec, nerveux ; les balles ont un sifflement doux qui chante en divisant les ondes atmosphériques. De temps en temps un son mat apprend que le lingot de plomb arrive à son adresse et touche un homme.

Sur le terrain en pente, les morts et les blessés s’entassent rapidement. Sans abri, k plat ventre, ceux qui survivent continuent

le feu ; mais le tir des Prussiens a une précision terrible, qui augmente à mesure que le grand jour arrive : quelques instants encore et pas un de ces hommes couchés ne pourra se relever, pas un d’intact, pas un de vivant ! La position n’est plus tenable. Le souslieutenant vient d’être tué, ses hommes sont décimés.

Le capitaine se relève d’un bond et, malgré une balle qui lui broie le bras droit, il lève le poing à gauche, indiquant le mur crénelé. Une seconde balle mieux dirigée lui troue la gorge : retombe dans le sillon qui l’abritait, vomissant un flot de sang et dans sa gorge s’éteint le mot : « En avant ! » qu’il allait prononcer.

Une folie s’empare des soldats. Malgré le feu épouvantable craché par les moindres ouvertures de la redoute improvisée, ils se redressent, mettent la baïonnette au canon et se lancent au pas de course à travers le champ, pendant que les clairons sonnent la charge. En tête, bondissant de sillon en sillon, sans tirer un coup de fusil, un jeune caporal semble défier les balles ; de temps en temps sa voix ardente retentit :

« En avant, amis ! vengeons le capitaine S »

Deux tambours, intrépides, debout, près de la haie, battent également la charge, accompagnant les clairons, dont le cuivre lance des notes désespérées. Un frisson guerrier fait vibrer les nerfs des plus apathiques : personne n’a peur.

Derrière le caporal ses camarades arrivent comme une trombe; une moitié reste en route, les autres touchent le but.

Le premier, le brigadier plante sa baïonnette dans l’un des créneaux du mur et abat de son coup de feu celui qui se cachait der rière. Les Prussiens lâchent pied, se sauvent à travers le jardin et vont se barricader dans la maison. Le mur appartient aux Français : à leur tour, ils se servent des meurtrières contre ceux qui les ont faites. Mais, du toit, de chaque fenêtre, les balles recommencent à pleuvoir sur les intrépides assaillants.

Ceux qui se trouvent derrière les moellons épais sont abrités, bien que la crête de maçonnerie s’émiette peu à peu, creusée par les projectiles : seuls les hommes conduits par le lieutenant s’offrent aux coups de l’ennemi invisible, dans la maison.

Le caporal escalade le faîte dangereux et, sautant dans le jardin, court se placer près d’un arbre: quelques autres suivent son exemple et la réserve peut venir à son tour prendre position sous la protection du mur : de cet endroit, elle ouvre un feu incessant contre

les fenêtres. Pas à pas, les Français avancent, glissant par les allées, profitant des moindres abris, de ia margelle de pierre d'un bassin, d’un renflement de terrain, du socle d’une statue. En tête, l’audacieux caporal jette son cri : « En avant! » électrisant ses voisins, paraissant chez lui, tellement il est habile à trouver les bonnes places, où les Prussiens ne peuvent l’atteindre. Bientôt il touche l’angle de la maison, se dérobant au feu des fenêtres :

« Par ici, vite, une hache ! Je connais la maison ! »

Les coups de fusil s’espacent ; les fenêtres semblent se dégarnir de défenseurs, les soldats aux capotes bleues se ruent sur les pas du caporal qui vient d’enfoncer une petite porte.

Rien ne résiste.

Du haut de l’escalier une dernière salve accueille les arrivants, en étendant trois sur les dalles de l’antichambre. Les Prussiens se sont sauvés par les fenêtres donnant sur la rue du Val. Sur les marches deux cadavres sont raidis dans une flaque de sang qui coule en dehors, entre les barreaux de la rampe. Dans les chambres du premier étage tout est haché par les projectiles, les glaces brisées, les meubles déchiquetés : un officier râle près d’une croisée.

Le caporal, aidé de ses hommes, enlève les matelas entassés contre la fenêtre de l’une des mansardes et l’ouvre toute grande. De là le regard plonge par-dessus le mur au milieu du cimetière : des Prussiens y sont encore, embusqués derrière les tombes, tirant contre un ennemi qu’on ne voit pas.

Du grenier, les Français commencent un feu plongeant qui en abat une dizaine avant qu’ils aient pu se reconnaître et comprendre d'où leur vient la mort. Quand ils aperçoivent les lignards occupant la maison, ils s’enfuient éperdus, sans que leurs officiers puissent les retenir.

La place est nettoyée en quelques instants.

« Quel est celui qui est entré le premier dans cette maison ? » demande le lieutenant, le seul officier survivant de la compagnie.

Les hommes s’écartent, s’appuyant sur leurs chassepots encore fumants, pour livrer passage au caporal dont les mains noires de poudre et l’uniforme en lambeaux témoignent de l’ardeur qu’il a mise à la lutte.

« Caporal Lambelle, je vous proposerai pour les galons de sergent et vous serez porté à l’ordre du jour pour votre belle conduite. »

Gaston s’incline, fier et ému :

« Mon lieutenant, j’ai vécu dans cette maison, et mon père y est mort»

— Que tous fassent leur devoir comme vous, et la patrie est sauvée ! a

Pendant que la ire compagnie du 110e de ligne enlevait ainsi d’assaut la maison qui avait autrefois appartenu au docteur Lambelle, les autres compagnies du noe, le 1096 et les 2e et 4e bataillons de la garde nationale mobile du Finistère attaquaient en même temps avec un succès égal le village de L’Hay. Mais l’avantage remporté par la ire compagnie fut d'un grand secours aux troupes de la brigade de la division Maudhuy.

De cette place on dominait tout le village, qui s’étendait en descendant vers la Bièvre, et jusqu'aux retranchements en terre élevés par les Prussiens sur la gauche de L’Hay, entre cette commune et celle de Chevilly. Ce n’était que le commencement. De distance en distance, des barricades élevées à la hâte coupaient la rue du Val, se succédant, combinant leur tir avec celui des maisons auxquelles elles s’appuyaient. Une à une, il fallut les enlever à la baïonnette, après un feu de mousqueterie des plus meurtriers.

Le lieutenant-colonel du 110e, puis le commandant, tombèrent mortellement frappés ; une blessure grave renversa le chef de bataillon conduisant le 4e bataillon des mobiles. Derrière eux les vainqueurs semaient les morts et les mourants, Enfin, après plusieurs heures de lutte terrible et acharnée, les troupes françaises arrivèrent à la place de l’Eglise ; les Prussiens se retiraient sur Frênes et sur Rungis, abandonnant leurs blessés. Le village était conquis.

Des maisons, crevées par les obus, écrasées par les bombes, une fumée épaisse montait, mêlant les horreurs de l’incendie aux âcres senteurs de la poudre. Le clocher, percé à jour, montrait des trous de cinquante centimètres ; certaines constructions ne tenaient plus que par un miracle d’éqmlibre. Partout des flaques de sang, des cadavres tordus par l’agonie, des armes brisées.

„ Sur la place, au milieu de débris de toute sorte, le colonel conférait avec les principaux officiers survivants. Tout à coup sa voix s’éleva, vibrante :

« Amenez le prisonnier. »

Un groupe de soldats, la baïonnette au fusil, poussa devant le colonel un paysan de haute taille, dont les cheveux grisonnants

tombaient en désordre dans le cou ; sa veste de drap noir était déchirée et ses sabots le faisaient trébucher,

En ce moment, Gaston Lambeile, sur Tordre de son lieutenant, arrivait près de Tégiise ; de loin il lui sembla reconnaître la tournure du prisonnier, ce dos rond, ces longs bras pendants, cette taille courbée, cassée plutôt.

On Tinterrogeait.

a Mon colonel, je suis un honnête homme et un bon Français ! »

La voix émue avait un accent de sincérité qui fit bonne impression.

« Allons ! ne vous troublez pas ; répondez à nos questions.

— Je n’ai rien à cacher.

— Pourquoi êtes- vous resté ici quand la plupart des habitants cherchaient un asile dans Paris ?

— Par devoir, pour ne pas quitter mon poste.

— Quel poste ?

— Le cimetière, dont je suis le gardien ; pour le faire respecter par les Prussiens.

— - Hum i Hum ! un noble motif, sans doute ; mais ce n’est pas une raison suffisante : ceux qui sont morts n’ont pas besoin d’être défendus.

— De plus, ma femme était trop malade pour être transportée quand Paris a ouvert ses portes aux villages du département.

— Votre femme î Mais vous étiez seul ici. »

Le paysan baissa la tête ; ses yeux se mouillèrent.

« Elle est morte ! La présence de l’ennemi, la grossièreté des soldats allemands, que sais- je, enfin ? Tout cela Ta tuée. Vous voyez bien que je ne puis aimer les Prussiens, que je suis un bon Français. Je suis tout seul ici, mais mon fils, engagé volontaire, se bat peut-être en ce moment : je n’ai même pas de nouvelles de lui ! »

Au milieu du cercle laissé vide autour du colonel, Gaston s’avançait.

Le prisonnier tourna la tête et soudain ses yeux eurent un éclair joyeux :

« Ah ! tenez, mon colonel, voici quelqu’un qui pourra vous renseigner sur mon compte.

— Comment, c’est vous, Jean Faucheux ! cria le caporal en voyant le fossoyeur.

— Vous connaissez cet homme, caporal ?

— Mon colonel, c’est le plus honnête des habitants de L’Hay; je puis vous répondre de lui sur ma tête. »

MADAME LAMBELLB

Le lieutenant parla à l'oreille de l'officier supérieur, dont un sourire égaya les traits rudes.

« On me dit que c'est vous qui êtes entré le premier dans le village : vous serez récompensé.

« Mon colonel, j'ai fait mon devoir, comme Jean Faucheux pensait faire le sien ici en veillant sur la tombe de mon père. »

Cette réponse, corroborant l'affirmation du paysan, il n'y avait plus de raison de le maintenir en état d'arrestation. Le colonel fit un signe aux soldats qui entouraient le villageois. Celui-ci se fraya un passage à travers les groupes, triste et calme.

Quelques instants plus tard, Gaston Lambelle et Jean Faucheux se retrouvaient dans le cimetière.

Le mur regardant Paris s'était écroulé, criblé d'obus ; presque toutes les tombes portaient des traces de l’épouvantable lutte qui avait eu lieu dans cet asile du repos et de l’étemel sommeil : les cyprès décapités, les grilles faussées par les projectiles, les tumulus piétinés, sans respect, formaient un témoignage saisissant de ce qui s'y était passé. Derrière chaque touffe d’herbes, entre les monuments, des cadavres gisaient, vautrés dans leur sang.

Gaston arriva à la tombe de son père. Elle se dressait intacte avec ses balustrades peintes, sa pierre toujours blanche, ses couronnes de perles pieusement fixées aux bras de la croix et aux angles de la grille. Épargnée par les hasards du combat, elle se montrait telle que l'entretenait le fossoyeur.

Le jeune caporal, ôtant son képi, resta là, immobile, appuyé sur son fusil, souillé de poudre et de sang, rêvant au passé, songeant à sa mère, qui passait les jours et les nuits à trembler pour son fils, elle qui, Française courageuse, avait refusé de se soustraire aux privations et aux périls du siège, malgré les prières de Gaston.

Tandis qu’au loin, du côté de Choisy-le-Roi, le canon tonnait sans arrêter, que les forts continuaient de lancer des obus sur l'ennemi, le poursuivant dans les arrière-lignes, le jeune homme se rappelait les événements écoulés depuis le jour où son oncle lui avait annoncé que la guerre était déclarée.

Désastres sur désastres, envahissement du territoire, et enfin Paris assiégé !

Il n'avait pas attendu ce moment pour s'engager, pour supplier sa mère d'avoir ce dévouement, de le laisser défendre la patrie, puisqu'il s'agissait de défense, non plus de victoire ! La sainte

femme fut fidèle à sa promesse, et Gaston endossa la capote bleue d’un régiment de ligne, prenant part à la plus grande partie des combats et des reconnaissances engagés autour des murs de la capitale.

Briserait-on jamais le cercle ennemi ? serait-on délivré ?

Une sonnerie aiguë de clairon l’arracha brusquement à ses pensées.^

Dans la rue du Val on entendait le commandement des officiers le bruit des pas pressés des soldats : c’était la retraite.

Le caporal eut un soupir douloureux et salua une dernière fois la tombe de son père.

« Au revoir, monsieur Lambelle ! dit une voix près de lui.

— Comment ! père Jean vous restez ? Mais les Prussiens vont revenir ! ils vous tueront !

— Bah ! je ne suis bon à rien ; s’ils me tuent, je viendrai mourir là. »

r ^Du doigt il montrait la pierre blanche sous laquelle dormait le médecin.

Gaston serra la main du fossoyeur touché de ce dévouement modeste et obscur.

« Au revoir, père Jean. Quand tout sera fini, nous nous retrouverons, je l’espère. »

Plaintives, les dernières notes du clairon traînaienLdans le chemin creux, et déjà, dans le lointain, des rumeurs présageaient le retour offensif des masses prussiennes ; un murmure confus montait incessant, grandissant à mesure que le crépuscule croissait ; on sentait qu’une armée compacte revenait, à marches forcées, doublée de troupes fraîches, pour reprendre les positions perdues et écraser sous le nombre les vainqueurs d’un moment.

Jean Faucheux, appuyé à la croix de pierre, après un coup d’œil réconfortant aux mots « Devoir — Dévouement », creusés dans le granit poli, suivit d’un long regard les troupes françaises disparaissant peu à peu dans les brumes violettes de la vallée de la Bièvre.

Il ne s’occupait même pas de ce qui pourrait lui arriver quand il serait seul.

Au loin, Paris flambait dans la poussière d’or rouge du soleil couchant, arrondissant ses coupoles et dressant haut ses édifices. En présence de ce spectacle, le fossoyeur, en extase, n’entendait pas la clameur sauvage grondant derrière lui.

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