PREMIER GRAND PRIX
M. GASTON LAMBELLE Ne à Paris le 15 mars 184g
A trois heures, la salle Melpomène était pleine, malgré le caractère exclusif d’une exposition ne pouvant s’adresser qu’à des spécialistes.
Mais, beaucoup d'oisifs, après avoir visité au rez-de-chaussée donnant sur le quai Malaquais le concours de sculpture, et au premier étage l'œuvre des peintres et des graveurs, venaient parcourir en flânant la pièce où se trouvaient les projets d'architec ture, ne s'arrêtant pas longtemps devant ces plans incompréhensibles pour eux. Iis s'amusaient à regarder défiler les visiteurs, cherchant à reconnaître les personnalités marquantes, les membres de l’Institut, les hommes de lettres, les artistes en renom, tous ceux que l’on rencontre toujours dans ces petites fêtes de l'art et de l’intelligence.
Deux personnes montaient les quelques marches conduisant du rez-de-chaussée à cette belle salle.
Au bras d’un jeune homme portant à la boutonnière le ruban jaune à liseré vert de la médaille militaire, nne femme, simplement mise en noir, s’appuyait hâtée, fiévreuse. Sous les cheveux blancs modestement séparés en bandeaux, ses yeux encore vifs brillaient de bonheur ; le sourire courant sur ses lèvres se reflétait dans tous ses traits, communiquant à sa physionomie une expression de joie intense, une pure et puissante émotion.
MADAME LAMRELLE
À peine cette dame faisait-elle le premier pas, encore éblouie par la lumière brillante traversant le toit de verre, qu'un personnage décoré d’une rosette rouge, quittant les amis avec lesquels il causait, vint s’incliner respectueusement devant elle :
« Madame Lambelle, pennettez-moi de vous féliciter : votre fils nous a donné l’œuvre la plus remarquable que nous ayons eue à juger depuis longtemps. C’est un magnifique succès dont vous serez justement fière. »
Après l’avoir salué de nouveau et serré la main de Gaston, l’académicien s’éloigna, laissant cette mère presque honteuse de cette marque publique d’estime.
Elle levait un regard enivré sur le fils qui lui valait un pareil honneur.
« Hein : vous voilà heureuse, enfin ! s’écria Pierre Chavreux, se détachant d’un groupe pour saluer sa belle-sœur et son neveu.
— Plus que je ne saurais le dire. »
En effet, il semblait que les paroles lui manquassent pour exprimer l’ivresse qu’elle ressentait : c’était le contentement d’une existence entière, la satisfaction des efforts de toute une vie de soins, de travaux, de patience et de dévouement. Cette heure la payait largement des souffrances endurées, des amertumes et des désespoirs secrets, des regrets étouffés . Son fils, en qui elle avait mis toute sa confiance et son espoir, n’avait trompé ni ses rêves ni ses désirs : en le récompensant on la comblait.
Rayonnante, elle s’abandonnait, oubliant même l’endroit où elle se trouvait, avec un frisson de se sentir au bras de ce grand garçon, inconnu la veille, mêlé à la foule, maintenant proclamé partout comme un vainqueur, loué dans les journaux par les premiers critiques d’art, félicité par les maîtres.
Une émotion douce l’empêchait de voir les autres et de détacher ses yeux des traits de Gaston; elle le contemplait comme si elle ne l’avait jamais si bien vu que ce jour-là.
Cependant il lui avait déjà fourni l’occasion d’être fière, à une époque de deuil, lorsque, à la fin de la guerre, le jeune homme reçut la récompense de sa belle conduite pendant cette triste période. Il s’en était tiré sans blessures, plus heureux que plusieurs de ses camarades, et il était venu reprendre ses travaux à l’Ecole des Beaux- Arts, aussi modeste, aussi simple qu’ auparavant. La patrie n’ayant plus besoin de son sang, il comprenait qu’il devait, se remettant
à l'œuvre, contribuer, s'il le pouvait à sa gloire, en augmentant le nombre de ses artistes et de ses travailleurs, g - Pour lui comme pour tous les patriotes qui ont fait leur devoir simplement, mais jusqu'au bout , la France avait pu être vaincue par la force, écrasée par le nombre et le chiffre, elle n'en devait pas moins, sanglante, mutilée, souillée, se relever, se rachetant par le travail. L'industrie, le commerce, Fart, la vengeraient noblement.
C'est ainsi, plutôt encore que par les armes, que Gaston Lambelle comprenait la revanche et pourtant on n'accusera ni de lâcheté ni de défaillance le soldat de L'Hay, le défenseur convaincu de Paris, qui avait risqué sa vie et sa liberté sur plusieurs champs de bataille.
Il voulait que chacun, dans la mesure de ses forces, suivant l’étendue de ses moyens, jetât ce cri douloureux, protestation de l'intelligence contre la brutalité, du courage individuel contre la force mathématique de la foule : Gloria viclis l si puissamment figuré par un de ses camarades de FÉcole des Beaux-Arts, auquel l'indignation et la douleur ont donné le souffle du génie.
Lui aussi, Gaston, voulait arriver à faire répéter, même par des ennemis, ce : Gloire aux vaincus ! à force de belles œuvres. Ce seraitlà une preuve de la vitalité puissante de la malheureuse nation que la fatalité sembla, à un moment, vouloir rayer du monde civilisé, comme un vainqueur grossier la rayait de la carte étendue sous sa tente de soldat.
Pierre Chavreux avait pris la main droite de Jeanne et l'attirait doucement, traversant les groupes :
a Allons ! venez voir l'œuvre de votre cher enfant, bien que peutêtre vous n’y puissiez pas comprendre grand'chose.
— C'est de mon fils ! » dit-elle en serrant plus fortement le bras du jeune homme.
Dans cette réponse elle mettait sa foi complète et aveugle en Gaston : c’était de lui, donc ce devait être bien et beau.
Elle se fit expliquer la signification de chacun des plans et arriva à comprendre aussi bien que le peintre, tout éconné de cette intelligence déployée soudainement, éveillée par le cœur et par l'amour maternel.
Du reste, certains lavis de l'architecte donnaient l'illusion de l’aquarelle la mieux troussée: il y avait certains détails d'ornementation, de projets de décoration pour la salle de spéciale, pour les
différents foyers et même pour l'extérieur des loges, qui sortaient tout à fait de l'ordinaire et dépassaient le côté abstrait du métier.
Entouré, félicité, serrant la main à ses amis, Gaston se refusait aux éloges exagérés. Quand on le poussait à bout, il se retournait alors, montrait Mw* Lambelle, rouge de plaisir et d'orgueil, et répétait :
« C'est elle, elle seule que vous devez féliciter, s
Quand ils sortirent de FÊcoîe des Beaux-Arts et qu’ils se trouvèrent sur le quai, le soleil baissait déjà dans la direction de Neuilly, encore très chaud.
Le docteur Fcmgerin entrait. Sans une parole, trop ému. pour exprimer son bonheur, il vint serrer la main de la mère et du fils, le cœur débordant,
A sa vue une larme mouilla les yeux de la veuve. Dans le regard qu’ils avaient échangé, Mm# Lambelle et lui s'étaient compris, unis par une même pensée : tous deux songeaient au bonheur, à la fierté du père d'un pareil fils, s’il avait pu le voir maintenant.
Le vieux docteur ne voulut pas la laisser s’appesantir sur ce . souvenir, et, vivement, * il reprit :
s Vous voyez, je me dépêche : on va fermer, et je tiens à voir le théâtre de Gaston sur le plan avant de le contempler plus tard exécuté en marbre et en granit. *
Il riait doucement, montant les marches, tandis qu'une quinte de toux secouait son corps si frêle en apparence, si nerveux et si résistant en réalité.
Mais Mmô Lambelle l’avait deviné. S'éloignant, après avoir dit tout haut :
« Ce bon docteur ! a elle pensait à l'absent qui dormait là-bas sous la pierre devant laquelle elle s’était si souvent agenouillée depuis dix-huit années, pleurant, priant, redoutant l’avenir.
Au moment où elle rentrait chez elle, me Saint-Honoré, ie concierge sortit de sa loge :
« Une lettre pour Madame, »
Il tendait une enveloppe sale,, sans timbre, sur laquelle on lisait écrits en encre pâle, les mots : Madame LambelU. Pas d’adresse î
« Qui vous a remis cela ? demanda-t-elle étonnée, je ne connais pas l'écriture.
— - Un commissionnaire. »
Une fois de»» se cbài&bee, elük h&ta Couvrir la lettre et lut ;
« Ma chère belle-sœur...
Le papier lui tomba des mains.
« Qu'y a-t-il 9 demanda Gaston, inquiet de la pâleur et du trouble de sa mère.
Celle-ci murmurait :
« Que peut-elle me vouloir ? »
Elle examinait ce papier gras, cette enveloppe, toutes ces marques extérieures d'un état misérable, toutes ces révélations d'une pauvreté sordide.
Le jeune homme distingua les premières lignes et interrogea :
« Une demande de secours ? »
Mme Lambelle inclina la tête :
« Oui, de ta tante Demoissec.
— La sœur de mon père ! *
Lui aussi se sentit troublé; puis il vint embrasser sa mère au front :
« Elle est pauvre, et nous sommes heureux : nous devons oublier le passé.
— Cher enfant, je craignais de te voir plus sévère que moi pour cette malheureuse que tu ne connais pas î »
Elle reprit la lettre
Ma chère belle-sœur ,
Vous savez que je suis seule au monde. Vous avez peut-être appris dans quelles douloureuses circonstances , au moment de la guerre, j’ai perdu mon pauvre mari ; depuis , le malheur n’a pas cessé de s’abattre sur moi , de me poursuivre , de me traquer, j’ai tout essayé; je me suis adressée à d’anciens amis de mon mari : tous ont repoussé cette main tendue qu’ils étaient autrefois si fiers de couvrir de baisers quand je les recevais dans un des premiers salons de Paris . Alors, j’ai pensé à vous , connaissant votre cœur , espérant que , plus pitoyable que mes amies, vous sauriez oublier et pardonner <
Une occasion se présente pour moi de sortir de la misère; mais je ne pourrai en profiter que si vous voulez bien me venir en aide . Il me faut une toilette convenable, une tenue qui ne fasse ni honte ni pitié : en un mot , j’ai besoin de deux cents francs. Si je ne les trouve pas , je suis perdue ,
Bektbb La hb élus, vmve Demoissec,
Et plus bas, en post-scriptum :
Si vous pouvez me secourir , envoyez celte somme poste restante . C est là que firai la chercher.
Paris , le 5 août 1872.
« Serait-elle seule maintenant ? aurait-elle perdu son enfant ? Elle n’en parle pas, » se dit Jeanne.
« Vous savez que je suis seule au monde ! »
Jeanne, rêveuse, attendrie, déjà touchée, était plus près de la plaindre, croyant l’enfant qui avait causé la mort de son mari morte également, comme si cette victime expiatoire eût diminué la faute de sa belle-sœur et apaisé la douleur de la perte.
Sa belle-sœur lui sembla plus pitoyable. C’était là un sentiment très humain. Certes Mme Lambelle n’eût rien fait pour voir disparaître l’innocente qui l’avait rendue veuve sans le savoir ; mais, comme on n’avait jamais parlé à Jeanne de sa nièce, de peur de raviver la blessure ancienne ; que personne dans la famille ni parmi ses amis n’était sans doute mieux renseigné qu’elle à ce sujet, elle acceptait, de ne plus sentir entre sa belle-sœur et elle ce cruel souvenir.
Quel revirement dans ces deux existences si différentes ! l’une partie d’en haut pour aller rouler au fond de l’abîme ; l’autre modeste, laborieuse, ignorée, arrivant, à force de courage et de labeur, à une fortune relative.
La veuve était tombée assise dans un fauteuil, sans songer même à dénouer les brides de son chapeau ni à ôter ses gants : les souvenirs touibillonnaient dans sa tête, non pas confus, mais nombreux, pressés, se succédant rapidement.
Quelle noble et belle vengeance pour Mme Lambelle que de voir à la discrétion de sa charité, obligée de lui tendre la main, cette belle-sœur hautaine, méprisante, qui l’écrasait autrefois de son luxe, de sa beauté, de sa position dans le monde !
C’était elle, l’humble ouvrière, s’usant les yeux à la lumière de la lampe, amassant peu à peu de quoi vivre pour faire élever son fils et lui donner son éducation, qui allait secourir catte autre veuve, la femme du riche banquier Demoissec !
Réfléchissant à ce qu’avait été cette malheureuse et à ce qu’elle devait être maintenant, Jeanne s’expliquait parfaitement la
teneur de cette lettre, dont les dehors seuls suffisaient pour lui révéler ce que Berthe voulait sans doute cacher à sa belle-sœur par un reste de pudeur orgueilleuse, de honte de la femme tombée.
Elle comprenait que Berthe ne vint pas la trouver, qu’elle se servît d’intermédiaires et de moyens détournés : sans doute la position des deux femmes, subitement placées en présence l’une de l’autre après ce bouleversement social, eût été extrêmement pénible pour la veuve ruinée, fort gênante pour Mme Lambelle.
La lettre valait mieux : la poste restante, supprimant l’adresse, enlevait jusqu’à la tentation d’aller voir la malheureuse qui, mal logée dans quelque quartier inavouable, mal habillée, aurait rougi de se montrer ainsi à celle qu’elle regardait autrefois du haut de ses équipages.
Cela devenait de plus en plus lucide pour Jeanne, à mesure que son cerveau jugeait plus librement son ancienne ennemie.
Du reste, elle retrouvait Berthe tout entière dans certaines phrases de sa lettre; même sous l’allure humble de cette demande de secours, l’ancien orgueil perçait par places : ainsi lorsqu’elle parlait de ses oublieux adorateurs, de son salon, « l’un des premiers de Paris. » Son mari lui avait, dans les premières années de leur mariage, tant parlé de cette sœur qu’il eût chérie si elle l’avait voulu, qu’elle la connaissait très bien. Il fallait une terrible série de malheurs et un dénûment bien grand pour qu’elle eût consenti à s’adresser à la femme de son frère, pliant sa fierté à cet aveu de sa position, de ses torts passés.
Jeanne était trop contente, ce jour-là, pour ne pas avoir le cœur plein d’indulgence et de pardon. Elle ne répondit qu’une ligne à Berthe Demoissec :
Ma chère sœur ,
J’ai tout oublié du passé ; je ne me souviens que d’une chose , c’est que nous portons le même nom .
Jeanne Lambelle.
A ce petit mot étaient joints les deux cents francs demandés.
vu