TRÉTEAUX D’AMATEURS
Le gardénia tachant de sa blancheur de porcelaine ia bouton nière gauche de son habit noir, le gilet ouvert en cœur encadrant un devant de chemise tendu par la saillie des pectoraux, le pantalon demi-collant pinçant le genou et venant s’échancrer correctement sur la bottine de chevreau à talon élevé, il sauta deux marches à la fois pour montrer son agilité, retomba d’aplomb sur le plancher sonore de l’estrade et se campa devant le piano, dans une pose gracieuse qui exagérait ses avantages.
Sa moustache pâle, d'une couleur malade, aiguisait deux pointes cirées au-dessus des lèvres trop rouges relevées des coins par un sourire qui montrait les dents ; les yeux se plissaient, rieurs, surmontés de sourcils en accent circonflexe. Tout le visage était rasé, à l’exception de courts favoris du même blond chlorotique, coupés carrément au milieu des joues ; une grosse touffe de cheveux bouclés au fer retombait sur le front, rejoignant presque les sourcils.
Le pianiste préluda, faisant courir ses doigts sur le clavier, et tout à coup, après un accord plus large plaqué sur l’instrument et grossi par la pédale, le chanteur, se penchant d’un air mystérieux vers le public, ouvrit ia bouche, les yeux, planta ses deux pouces dans les entournures de son gilet et commença une chansonnette grivoise tirée du répertoire des cafés-concerts.
« La déplaisante figure ! dit Gaston Lambelie à l’oreille de Farm qui l’avait amené à ce concert. Comment le nommez-vous ?
— C’est un amateur, reprit celui-ci. Et il tendit le programme à son compagnon.
En tête de la petite feuille de vélin azuré, il n’y avait qu’un prénom :
si X..., Chamonmm œmiqm , par M. Robert. »
MADAME &AMBB&&B 243
Encouragé par quelques applaudissements Garnis, le «hauteur continuait., se grisant de son succès, enflant les notes canailles de sa voix pour souligner certain» passages* remuant les bras et les jambes comme un pantin accroché à quelque Scelle invisible.
s Je reviendrai quand il aura fini î s s'écria Gaston écœuré.
ïî alla fumer une cigarette dans le jardin, après avoir endossé son pardessus, car le vent soufflait du nord, balayant l'avenue du Bois-de- Boulogne dans toute sa largeur.
Le jeune homme se promena à petits pas, respirant cet au vif que décembre lançait sur la grande ville après plusieurs journées de brouillard et de pluie. De F endroit où il prenait le frais il voyait l’extérieur de la salle où se dormait le concert.
C'était une grande cage vitrée, sorte de serre dépendante du manège, et louée par le propriétaire à la recommandation de plusieurs de ses clients. Il s'agissait d'une grosse infortune à soulager, d’une misère anonyme que d’anciens amis voulaient diminuer par cette sorte de bénéfice, donné en même temps, par plusieurs artistes nécessiteux. Après le concert, on devait partager le produit entre les intéressés, et de cette manière le nom du pauvre honteux ne serait pas mis en évidence.
Gaston, ayant pris un billet sur la demande d’un de ses camarades au courant de cette bonne œuvre, assistait par curiosité à la petite fête de bienfaisance, dont il se trouvait l'un des auxiliaires.
Pourtant il fallait un véritable dévouement ou une rage de mélomane pour venir à cette extrémité déserte de Paris, presque à l'entrée du bois, au bout de l'avenue partant de l’Arc de triomphe.
S’il eût fait clair, on aurait aperçu les fortifications, dont le talus gazonné s’effaçait dans les profondeurs de la nuit, et on entendait distinctement, entre chaque morceau, le sifflet du chemin de fer de ceinture montant des profondeurs où courait la voie ferrée dans la direction de Passy et dans celle de la gare Saint- Lazare.
Sablée de jaune, cette espèce de serre, qui servait de manège particulier pour les dames et les jeunes filles, avait été fort bien aménagée et décorée pour la circonstance.
Une estrade, à laquelle on parvenait par trn petit escalier de quatre degrés, avait été placée à l’une des extrémités et encadrée de caisses, de plantes k large feuillage, d’arbustes exotiques se
prêtant parfaitement à la décoration ainsi qu'au Jeu des lumières.
Deux grands candélabres à six branches, posés sur le piano, se joignaient aux becs de gaz allumés tout autour de la salle pour jeter sur ce côté une plus forte masse de clarté, remplaçant ainsi la rampe des scènes de théâtre et s’appropriant mieux à cette soirée d’amateurs.
Des jardinières de fleurs formaient tout autour de la pièce une bordure embaumée du plus charmant effet, tandis que le treillage peint en vert qui masquait le mur adossé au grand manège complétait l'aspect, à la fois champêtre et théâtral de la salle de concert.
Les chaises, au milieu desquelles on avait ménagé deux larges passages, se rangeaient par files régulières, et, peu de temps après l’arrivée de Gaston, presque toutes les places étaient occupées par une foule choisie et sympathique.
Le décor d’opéra-comique au milieu duquel on se trouvait tout à coup transporté était peut-être aussi pour quelque chose dans cette aménité ; une douceur de bergerie Pompadour flottait, pénétrant les invités. Du reste, ces sortes de réunions sont généralement faciles à l’enthousiasme et fort indulgentes ; les plus féroces deviennent débonnaires. On ne saurait montrer de mauvaise humeur ni] rester sévère dans un concert donné à bénéfice.
C'est pour cela que Gaston, les nerfs agacés par la fatuité du chanteur comique, avait préféré sortir un instant.
Quand il rentra, la salle lui parut plus chaude, plus brillante et plus gaie, par l’effet du contraste avec les ténèbres et le froid du dehors. Sa chaise étant prise, il dut aller s’asseoir à proximité de l’estrade, presque en face du petit salon où les chanteurs et les chanteuses attendaient leur tour de paraître en scène.
Des « Chut ! » énergiques coururent à travers les rangs des spectateurs. Une jeune fille montait les degrés de l’estrade, un rouleau de musique à la main.
Toute tremblante, tour à tour rougissante ou pâle, elle s’avança timidement. D’unanimes applaudissements l’accueillirent, tandis qu’elle essayait de cacher son trouble en redressant les plis de sa robe blanche, dont la traîne s’évasait, laissant dépasser la dentelle des jupons.
Peu à peu rassurée par cette ovation faite à sa beauté, à sa Jeu-
nesse et à sa distinction, elle se remit et acheva de se donner une contenance en tournant la première page de sa partition.
De taille moyenne, très bien faite, elle semblait enveloppée par la soie blanche de sa jupe comme quelque heur précieuse ; une branche de lilas blanc, passée dans la dernière boutomiière de son corsage décolleté, se détachait sur les tons nacrés de sa poitrine et se trouvait rappelée par le bouquet fixé dans ses cheveux noirs. Ceux-ci, naturellement ondulés, étaient pleins de frisons rebelles qui s’échappaient tout autour du cou et sur les tempes, comme pour rendre plus légère encore la couronne formée par la chevelure.
Des gants blancs, boutonnés très haut, moulaient sa main, son poignet et la moitié du bras0
C’était tout : pas un bijou ne déparait cette candeur, pas un cercle d’or ne serrait cette chair satinée, où courait sous le feu des candélabres un reflet moiré. Le lobe rose des oreilles ne montra ni boutons de diamants, ni perles; un simple ruban blanc uni, noué derrière le cou, faisait flotter ses bouts mêlés aux boucles de cheveux.
Gaston, à cette apparition, ne fit plus un mouvement. Ravi en extase, il ne détachait plus ses yeux de cette merveilleuse créature, se disant qu’il n’avait jamais rien vu de plus parfait ni de plus séduisant.
Lorsqu’elle commença Y Air des Bijoux , sa voix tremblait un peu ; une immense inquiétude et une peur nerveuse serrant par moments sa gorge, les notes s’en échappaient perlées, mais hésitantes ; puis l’artiste se réveillant, à mesure que la flamme de la musique la brûlait davantage, la timidité de la débutante diminua, disparut tout à fait. Elle chanta à pleine voix, roulant les cascades du rire :
Âh I je ris de me voir
Si belle en ce miroir I,..
oubliant l’endroit où elle se trouvait, ne se souvenant plus que trois cents personnes l’écoutaient. Elle était la Marguerite essayant la fatale parure, se regardant au miroir avec de délicieux étonnements, de naïves interrogations :
Est-ce toi, Marguerite?
Réponds- moi, réponds vite I —
Non, non! — ce n’est plus toi.
MADAME Sk&MBBÎ&B
60 a'est plus ton visage!
C’est la l&üô d’nn roi Qn‘oa salue an passage I
Une superbe expression de grandeur, d’autorité, l'embellissait encore, toute rayonnante de passion musicale, emportée par la puissance de F harmonie,
Gaston croyait rêver. Haletant, suspendu aux lèvres de la chanteuse, ü avait la tête en leu.
Les vitres de la salle tremblèrent sous F unanime grondement des applaudissements 5 on criait : * Bravo 1 « on s'extasiait franchement, non plus par complaisance, comme pour ia chansonnette comique ; l'auditoire entier vibrait.
Le jeune architecte, debout, délirant, battait des mains plus fort que les autres, pendant que l'artiste, rouge de plaisir, allait cacher sa joie et son triomphe dans le petit salon attenant à la salle. Quand elle ne fut plus là, ü songea à consulter son programme :
2° L'Air des Bijoux- Gounod, Far Mlle Magdàlenâ.
Ce ne pouvait être qu’un pseudonyme, la chanteuse n'ayant nullement l'accent italien (Gaston ne connaissait aucune cantatrice de ce nom) : c'était une débutante, une inconnue.
À partir de ce morceau, de peur de perdre une occasion de la voir et de l'applaudir, Lambelle ne quitta plus sa chaise, les yeux fixés sur la porte du salon qui lui cachait la merveilleuse enfant. Chaque fois que le vantail s'ouvrait, son cœur battait plus vite, et un trouble inexprimable l'agitait de la tête aux pieds. Elle devait encore chan ter un .duo, puis dans le quatuor de Rïgoleüo. Gaston se sentait devenir fou, ne pouvant tenir en place. Il eût donné beaucoup pour avoir le droit d entrer dans le salon réservé, pour complimenter Magdalena ; mais rien n’autorisait une pareille démarche de sa part, et il ne trouvait plus son camarade qui peut-être eût pu le présenter.
Le concert finissait : les derniers spectateurs quittaient un à un la salle, s'enveloppant de leurs fourrures, roulant autour de leur cou les cache-nez et les foulards épais pour se protéger contre la nuit glaciale du dehors.
Gaston attendait toujours, espérant apercevoir une dernière fois
la chanteuse qui l'avait tenu sous une tel charme pendant toute la soirée : une fièvre brûlait son cerveau.
Brusquement la porte af ouvrit 9 Magdaîena sortit précipitamment. pâlie par la colère, des larmes plein les yeux, murmurant d’une voix étranglée par les sanglots ;
* Ali î le misérable l le misérable ! »
Un manteau sombre dissimulait sa taille, et sa tète était à moitié cachée sous un voile noir ; mais le jeune homme reconnut son timbre mélodieux. Elle donnait le bras à une femme âgée qui, le visage enfoui dans un capuchon ouaté, lui disait . s Allons î viens vite ! ne t’occupe pas de ses insultes, a Toutes deux, tremblantes de colère et de peur, passèrent rapidement devant l’architecte stupéfait.
Mais, derrière elles, un homme s’avançait le sourire aux lèvres, le chapeau enfoncé sur la tête, provocant, les mains tendues : c’était lui l’insulteur, ce chanteur qui avait tant déplu à Gaston Lam belle. La salie était vide, personne ne se trouvait là pour secourir ces deux femmes, pas un parent, pas un ami.
Tout au fond monté sur une échelle, un palefrenier soufflait les bougies et tournait la clef des becs de gaz, noyant d’ombre la grande pièce vitrée. La solitude, jT occasion, protégeaient le comique, dont l’œil roulait, dont le sourire s' accentuait comme lorsqu’il sous-entendait une grivoiserie un peu plus forte.
Avant que Lambelle fût revenu de son étonnement, il écarta vivement les chaises qui se trouvaient devant lui, et, ricanant tout haut, poursuivit les deux femmes. Celles-ci s’engageaient dans l’allée sablée conduisant à l'avenue.
En deux bonds, Gaston, suffoqué de colère, les rejoignit, écarta rudement le grossier personnage et courut offrir le bras à la plus âgée des deux femmes. Une voiture stationnait devant la. grille : il les y fit monter ; mais, avant qu’il eût demandé une adresse pour la crier au cocher, Magdaiena lui dit :
a Merci, monsieur, pour ma mère et pour moi ! »
Puis elle se pencha vers le conducteur du fiacre, qui, fatigué d’une longue station sous cette bise glacée, enveloppa son cheval d’un vigoureux coup de fouet.
« Ah ça l monsieur le chevalier errant, m ' expliquerez- vous les raisons de votre brutalité ? a gronda une voix aigre derrière lui.
La voiture disparaissait dans la direction des Champs-Elysées,
filant le long des massifs d'arbres verts qui épaississaient encore les ombres de la nuit. À peine un réverbère, dont la flamme dansait sous de furieuses rafales, tachait-il d'une lueur échevelée, de distance en distance, les profondeurs de l'avenue. Personne ne passait. La salle vitrée où venait d'avoir lieu le concert ne flambait plus au milieu des ténèbres, la dernière bougie étant soufflée.
Gaston se retourna, prêt à repousser une attaque.
A deux pas de lui, les bras croisés par-dessus son paletot fermé, le chapeau un peu incliné sur l'oreille gauche, M. Robert se tenait immobile.
« Ah ! c’est vous î reprit le jeune homme, je vous oubliais.
— De quel droit défendez- vous cette jeune personne ? Êtes- vous son parent ? La connaissez- vous seulement ?
— Si je voulais prendre la peine de discuter avec vous, j'essayerais de vous rappeler au sentiment de respect que...
— Bah ! bah ! fit l’autre, lui coupant ironiquement la parole ; du respect ! Je ne le prodigue pas , et je pourrais répondre que cette personne... »
Gaston eut un frisson subit à la pensée d' un nouvel outrage, d’une calomnie à l’adresse de Magdalena :
« Taisez- vous. Je me tiendrai à votre disposition où et quand vous voudrez. »
Et il tendit sa carte au chanteur. Celui-ci lui remit la sienne :
« Fixez vous-même le rendez-vous.
— Demain, à dix heures, car je pars dans deux jours pour l’Italie ; vos témoins trouveront les miens chez moi, » termina l’architecte, qui tourna le dos à son adversaire et s’éloigna rapidement.
Grommelant sourdement, M. Robert s’était rapproché d’un réverbère pour connaître le nom du défenseur improvisé de la chanteuse :
« Gaston Lambelle ! Ah ! diable ! j'ai été un peu vif. Tant pis pour moi. Non ftossumus ! »