SILHOUETTE DE FANTOCHE
Le lendemain, de grand matin, Gaston Lambelle achevait sa toilette, y mettant un soin plus minutieux que de coutume, un peu par coquetterie native, beaucoup pour se présenter sous un jour favorable à son adversaire.
Peut-être, en y réfléchissant à tête reposée, regrettait-il sa précipitation à prendre la défense d'une inconnue que très probablement il n’eût jamais eu occasion de défendre si, comme les autres spectateurs, il était parti à la fin du concert. Il avait très légèrement, follement même, risqué son avenir pour une insulte dont il n’avait pas entendu une syllabe ; mais, en agissant ainsi, il cédait à un sentiment inavoué, à l’impression profonde que lui avait causée la vue de la chanteuse.
Le mal étant fait, il devait le réparer le plus convenablement possible. Du reste, il espérait que ce duel, le premier qu’il eût, se passerait bien, n’ayant, en somme, qu’un prétexte assez futile ; il pensait également faire bonne figure sur le terrain, grâce à ses cinq années de salle d’armes.
Comme il prenait son chapeau pour courir à la recherche de deux témoins, Claudine frappa à la porte de sa chambre :
« Une lettre pour vous, monsieur Gaston. »
On l’avait apportée dans la nuit, sans doute, ou dès l’aube, car elle ne portait pas le timbre de la poste.
« Voilà qui est singulier ! » se dit le jeune homme.
Décachetant l’étrange billet, il alla immédiatement à la signature :
« Robert Jamy ! Qui cela peut-il être ! Ah ! mais... »
Il se frappa le front et prit une carte posée sur sa table, très étonné :
* !/• -v hue nom , h même orthographe î C'est, ma foi î mon adversaire d'hier, le chanteur comique» Que me veut-il ? s
Monsieur,
Je ri ai ni à vous expliquer les u&Hfs de »; conduite ni à vous dire qui je suis. Croyez seulement qu'm faisant ce que je fais j’agis en homme d’honneur , regrettant un moment d’impardonnable égarement. C’est vous qui aviez raison hier : la personne que vous défendiez est digne de toute estime, et vous seul au monde, peut- être, aviez le droit de la Protéger .
Recevez donc,, monsieur, avec l’expression de mes regrets les plus sincères , l’assurance de toute ma sympathie pour U fils de Mme Lam belle,
Robert jamy.
Gaston se demanda un instant s'il rêvait, tournant et retournant dans se? doigts la bizarre et énigmatique missive. Que voulait dire cette lettre, qui semblait cacher un mystère ? Comment ce fantoche, cet individu grotesque et déplaisant, connaissait-il sa mère ?
Mme Lambelle était levée ; il l'entendait aller et venir dans la grande pièce où se tenaient ses ouvrières. Elle seule pouvait lui donner une explication.
Après l’avoir tendrement embrassée, il lui raconta en détail sa soirée de la veille, se laissant gronder affectueusement par la pauvre femme, un. peu émue au récit de cette aventure, qui aurait pu se terminer d’une façon plus tragique.
& Ces vilains garçons, quelles mauvaises têtes ! » s'écria-t-elle en pressant longuement son fils sur son cœur, . ^ •
Mais, quand il lui eut montré la carte et la lettre :
« Tiens î Robert Jamy ; mais je le croyais parti pour toujours en Amérique î
— Tu le connais donc?
— C’est un arrière-petit-cousin de ton père.
— Alors je m’explique ! a reprit Gaston. Fuis, subitement : « Eh bien ! non, je ne m’explique rien du tout. Il y a dans cette lettre une ligne qui m’intrigue beaucoup.
— Où donc ?
— Là : « Vous seul au monde, peut-être, aviez le droit delà protéger, »
MADAME LÂMBEXXB
Jeanne «fit me légère uv- elle, la phrase de Jamy pre-
nait nue signifiraH^n particulière: sarî.«? doute, Robert n'avait pas voulu se battre avec le fils de te femme qu'il eut un moment la prétention d’épouser :
* Oh ! il ne faut pas attacher d'importance à ce que peut dire ou écrire ce monsieur.
— Ah !
— Ouï ; ce n'est pas un méchant homme, mais je le considère comme un cerveau malade, un fou.
— Et un fat, un être absolument méprisable î ajouta Gaston, qui ne lui pardonnait pas encore, malgré ses excuses, la scène du concert ni ses poses de chanteur à succès.
— Je l'abandonne, ajouta Mra* Lam belle en riant, bien qu'il nous soit quelque peu parent.
— je renie absolument ce monsieur, et tu me permettras d’effacer de notre famille cette ridicule silhouette, »
L’incident fut vite oublié au milieu des mille préparatifs, des visites et des courses qui occupèrent toutes les heures du jeune architecte jusqu’au moment de son départ.
Certes, depuis longtemps la veuve se préparait à cette séparation ; mais plus l’instant approchait, plus elle avait de peine à cacher son trouble et ses larmes. C’était si loin, l’Italie ! Il fallait deux grands jours à une lettre pour aller de Rome à Paris, quelquefois trois, grâce aux lenteurs de la poste italienne. La pauvre mère s’efforçait de masquer son émotion sous un sourire ; mais, dès qu’elle se retrouvait seule, elle ne retenait plus ses pleurs : il lui semblait qu’une partie d’elle-même se détachait, que son cœur se divisait.
Elle était fière de ce grand honneur, de cette récompense si enviée, si demandée ; mais le sacrifice lui devenait dur, maintenant que deux jours à peine la séparaient du départ.
Elle essayait de se distraire, s’absorbant dans la confection des paquets, rangeant le trousseau dans la malle de Gaston. Par moments elle s’arrêtait, à genoux devant cette caisse béante, se plaisant à laisser ses mains errer au milieu des objets que son fils allait emporter et qui lui serviraient' journellement. Entre ses vêtements et son linge, elle cachait des surprises qu'il trouverait là-bas en défaisant sa malle, et qui lui mettraient plus violemment au cœur le souvenir de sa mère»
Cela les rapprocherait, supprimant les distances; et quand, dans
sa chambre de la villa Médias, il couvrirait de baisers le sachet brodé en secret par la chère femme, elle était persuadée que tout son être, à ce moment précis, tressaillirait de bonheur par une sorte de communication subite.
Enfin Theure arriva... Il fallut partir après un dernier baiser, après une étreinte folle, comme désespérée.
Pierre Chavreux, confiant Mme Lambelle aux soins de Claudine et du docteur Fougerin, emmena Gaston, dont les larmes se mêlaient à celles de sa mère.
Mais, en quittant la France, le jeune homme n’emportait pas seulement le sourire et les larmes de Jeanne : dans un coin mystérieux de sa mémoire restait gravée l’image de Magdalena. Là-bas, à Rome, à Venise, dans le cours de ses voyages, au milieu de ses travaux pendant quatre années, le ravissant visage de la chanteuse inconnue devait revenir le visiter de temps en temps. Il s’effacerait un peu, sans doute, à mesure que les années s’écouleraient, plus confus, ayant des lignes moins précises que durant les premiers jours ; mais l’impression avait été si vive, si profonde, que le jeune homme ne l’oublierait jamais tout à fait.
Quand il songerait à Paris, quand il rêverait de sa mère, presque toujours la gracieuse silhouette se profilerait dans son esprit, avec l’entourage brillant au milieu duquel il l’avait vue par une soirée d’hiver. Il ne pourrait oublier la pièce vitrée, étincelante de lumières, le piano, la robe blanche apparue tout à coup sur l’estrade pour charmer les spectateurs ; puis l’insulte, la nuit noire et deux ombres disparaissant pour ne plus revenir.
Il y avait dans cette fin mystérieuse, dans cet évanouissement, complet, sans retour, une séduction de plus qui rendait cette vision ineffaçable pour le cerveau du jeune homme.