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A TRAVERS LES LETTRES

Le timbre résonnait encore dans l'antichambre quand Jeanne en ouvrit précipitamment la porte, criant :

« Vite ! vite ! Claudine ! on sonne. C’est une lettre !

— Hé ! Madame, comment le savez- vous ? bougonna la vieille servante en tramant ses pantouffles et se dirigeant vers le palier.

— Plus vite ! Si je n’étais pas en robe de chambre, je ne t’aurai pas attendue.

— Alors vous avez deviné que c’était une lettre ?

— Tu oublies donc les jours de semaines ?

— J’oublie ! j’oublie ! Enfin nous verrons bien qui se trompe, de Madame ou de moi.

— Mais je l’ai vue : j’étais à la fenêtre quand le facteur est entré dans la maison ! Il y avait un timbre rouge, un timbre italien ! »

Claudine grimaça un sourire, sans pouvoir continuer à rester de mauvaise humeur ; tous ses traits se détendirent et ses lèvres épaisses tremblèrent :

« Un timbre rouge ! »

Elle tirait le verrou, tournait la clef dans la serrure.

Le concierge tendit une lettre que Mme Lambelle arracha des mains de la bonne, couvrant l’enveloppe de baisers avant même de l’ouvrir. Elle ne s’occupait plus de la domestique, qui, radieuse

io

ses gros poings appuyés aux hanches dans son geste accoutumé, disait :

« Vous aviez tout de même raison, madame : c’est de lui. Ah ! dame ! que voulez- vous ? Je me fais vieille, moi ; j’ai cinq ans de plus que vous à cette heure, et la mémoire s’en va comme les jambes. Je n’en convenais pas tout à l’heure, mais j’avais oublié que nous étions au jeudi. C’est la règle, il y a toujours une lettre d’Italie, ces matins-là. »

Et elle continuait de jacasser, suivant de loin, aussi vite que sa corpulence extraordinaire et ses rhumatismes le lui permettaient, sa maîtresse, qui traversait les ateliers pour lire sa lettre sans sa chambre, loin de tout bruit.

Déjà accoudée sur la table à ouvrage, Jeanne dévorait des yeux les premiers feuillets, s’arrêtant par moments pour les savourer, pour relire une phrase, tandis que Claudine, assise en face d’elle, la regardait lire, essayant de comprendre, par l’expression du visage de la veuve, le contenu de l’envoi de Gaston. A mesure que la figure de sa maîtresse s’illuminait de plaisir et de bonheur, la sienne reflétait cette joie : elle revivait à ce contact.

Puis, quand les dernières lignes arrivèrent, une anxiété soudaine courut sur la grosse face bouffie de la Savoyarde, comme une envie de pleurer ; elle bégaya toute inquiète :

« Il n’y a rien pour moi, madame ?

— Si, rassure-toi, répondit Jeanne ; écoute ce qu’il m’écrit.

— Oh ! j’écoute Madame ! murmurait-elle.

- — Tiens : N'oublie pas ma vieille Claudine , que je ne puis plus faire enrager. Cela me manque bien ici, je t'assure ; mais je me rattraperai à mon retour. Quels cris d'horreur elle pousserait en voyant ma chambre romaine ! Le balai lui en tomberait des mains. Dis- lui que je pense à elle toutes les fois que j'écris mon nom avec le doigt dans la poussière qui couvre le dessus de mes meubles , ou quand je mange mélancoliquement l'affreuse cuisine qu'on appelle ici de la cuisine française !

— Tout cela pour moi ! »

Elle joignit les mains dans une extase attendrie.

« Tout, Claudine. Il n’a oublié personne, le cher enfant !

— Et, sans indiscrétion, à quel endroit du papier y a-t-il cela ? ajouta- t-elle en désignant la lettre.

Jeanne lui montra quelques lignes écrites en travers dans les

marges, les relisant à sa bonne, qui n'y voyait plus, aveuglée par les larmes.

Généralement, pendant toute la journée, Claudine restait sous le coup de ce souvenir affectueux que Gaston renouvelait dans chacune de ses lettres. Elle croyait voir le jeune homme là-bas au milieu de son intérieur italien. Alors, dans sa cuisine, entre la confection d'un ragoût et la préparation de quelque légume, on pouvait l’entendre parler toute seule, faisant les demandes et les réponses, se disputant... Elle causait avec l’absent.

Toujours, après le départ de Claudine, Jeanne s’enfermait à clef, puis relisait pour elle seule, en la dégustant longuement, la lettre venue d’Italie. Sans se lasser, elle la couvrait de caresses la retournait sous toutes les faces, en examinait les plis, les taches, essayant de se reporter par la pensée à l’heure où elle avait été écrite, de reconstituer les conditions dans lesquelles elle avait été pensée.

La plupart du temps, après la date, l’heure se trouvait indiquée, par un raffinement de détails auquel Gaston savait que sa mère serait sensible. Presque toutes les fois elle était datée du soir, faite dans le calme de la première moitié de la nuit, dix heures, onze heures, et, après la signature, l’heure se retrouvait, minuit, une heure du matin. Dans sa réponse, Mme Lambelle grondait son enfant de veiller si tard, de s’abîmer la vue, lui disant d’écrire des lettres plus courtes, puis, immédiatement après, oubliant cette recommandation hygiénique pour réclamer des huit et douze pages.

Tout l’intéressait venant de son fils ; elle voulait savoir comment il vivait là-bas, ce qu’il mangeait, le caractère de ses camarades. A force de descriptions et de détails donnés par l’architecte, elle finit par connaître les amis de Gaston, de manière à ne plus être étonnée en les voyant, à les aimer comme il les aimait lui-même. Son cœur et son cerveau se concentraient dans cet échange de tendresses continues que les choses les plus futiles entretenaient.

La lettre reçue était pour elle un peu de son fils qu’elle tenait entre ses mains, pressait sur son cœur, qu’elle choyait et embrassait.,

Dans ses réponses, qui formaient de véritables cahiers, elle enfermait toujours des souvenirs, une fleur, un rien, qui faisaient de cette lettre maternelle une lettre d’amoureuse. Cela lui occupait chaque jour une heure, après ses travaux de la journée : sa vie y

était racontée jour par jour, minutieusement, de telle sorte qu’à Rome Gaston se trouvait tout à fait au courant de ce qui se passait à Paris chez ceux qu’il aimait.

Souvent, pour se reposer de quelque journée plus fatigante, pour oublier sa solitude, quand tout le monde dormait dans la maison, quand la rue Saint-Honoré n’était plus troublée par le passage des voitures et le tapage des passants, Jeanne relisait les lettres de son fils, regardait les portraits faits d’après lui, la dernière photographie envoyée de Rome.

Tout cela sortait d’un tiroir spécial à son secrétaire, tiroir entièrement consacré à Gaston. Elle avait pris l’habitude d’y enfermer précieusement tout ce qui venait de cet enfant adoré, son bonheur et sa gloire. C’étaient les reliques de toute une existence, des babioles, des choses charmantes mêlées aux papiers sérieux, aux pièces graves.

En écartant les lettres, on apercevait successivement un petit bonnet de dentelle, les premières dents du baby, de vraies perles d’un orient parfait ; une boucle blonde de nouveau-né, qui brillait comme de l’or et ne se retrouverait plus sur la tête brune de l’homme; des récompenses de collège, un diplôme de bachelier avec son timbre étoilé ; puis des médailles de l’Ecole des beaux-arts et enfin la belle médaille d’or décernée au grand prix de Rome.

Mais ce qui dominait, c’étaient les lettres.

Il y en avait de toutes les couleurs, écrites avec toutes les encres et venant des principales villes d’Italie, Turin, Milan, Parme, Florence, Naples, Bologne, Padoue, Venise, Rome. Elle se plaisait à les ranger par villes, par ordre de dates, cela formait des petits paquets irréguliers avec des timbres de différentes couleurs, placés les uns à côté des autres dans la largeur du tiroir profond.

Prenant tantôt une liasse, tantôt une autre, Mme Lambelle s’amusait à remonter à travers les mois écoulés depuis le départ de son fils : ces lectures passionnées diminuaient son isolement et servaient à remplir son cœur assoiffé d’affection, réclamant tous les jours l’enfant absent. Supprimant ainsi les distances en se rapprochant de son fils, elle espérait abréger la durée de cet exil artistique. Elle se redonnait de la patience et du courage.

Cependant la laborieuse femme n’avait pas perdu son temps.

Pour se faire illusion sur le vide laissé par le départ de Gaston, elle redoubla, s’il était possible, d’activité, étendant encore ses

travaux en même temps quelle louait un petit appartement contigu pour y installer de nouvelles ouvrières et y ouvrir d'autres salons de couture et d'essayage.

Ses affaires augmentaient, son nom commençait à prendre un rang important dans le commerce parisien. Beaucoup d’élégantes adoptaient maintenant Jeanne pour leur couturière en titre ; toutes celles qui ne voulaient pas suivre les exigences du couturier à la mode, trouvant plus convenable et plus juste de s'en remettre au bon goût d’une femme qu’aux rêves excentriques d’un homme. Certes, la modeste veuve n’eût jamais songé à se poser ainsi en opposante; ce furent seulement ses clientes qui eurent l’initiative de cette opposition mondaine : les bénéfices n’en furent pas moins pour la maison Lambelle, ainsi que le constatait parfois malicieusement Pierre Chavreux, qui se plaisait à railler la fortune de sa belle-sœur avec sa rondeur et sa bonhomie habituelles.

Absorbée par ses occupations quotidiennes, ayant à diriger un personnel plus nombreux, Jeanne vit bientôt toutes ses heures prises, toutes ses journées remplies : il ne lui était plus permis de penser à autre chose qu’à ses affaires.

Ce fut à partir de ce moment qu’elle conserva quelques-unes de ses soirées pour vivre un peu intimement avec son fils, seule avec lui, avec son souvenir et ses lettres.

Le jeudi était jour de fête complète. Le matin, à la première heure, la lettre attendue arrivait régulièrement, et cela depuis deux années déjà, sans une seule inexactitude, sans un jour de retard, au grand éloge de Gaston.

Jeanne avait du bonheur pour toute sa journée ; Claudine faisait son ouvrage en fredonnant, acceptait en riant toutes les plaisanteries des jeunes ouvrières qui la taquinaient, et se sentait comme rajeunie.

Puis le soir, après dîner, le docteur Fougerin et Pierre Chavreux venaient tenir compagnie à J eanne. On lisait en commun la fameuse lettre : c’étaient des grandes exclamations, des oh ! et des ah ! Le peintre racontait ses souvenirs de jeunesse, parlait de la villa Médicis, de M. Ingres qui jouait du violon et estimait davantage son beau talent sur cet instrument que celui que nul ne lui contestait sur la toile ou le papier, du père Schnetz,des uns et des autres avec une verve de jeune homme. Fougerin, dont les soixantequatorze ans étaient extraordinaires, lançait son mot, combattait

une opinion, démontait un paradoxe où narrait ce qu’il savait de Rome et de l’Italie ; ses anecdotes semblaient les ancêtres de celles de Chavreux.

A dix heures Claudine paraissait, apportant sur un plateau de laque chinoise la théière, les gâteaux secs et les tasses de pâte tendre. On causait encore jusqu’à onze heures, quelquefois plus tard ; puis tout à coup le docteur se levait :

« Onze heures et demie ! »

Le peintre, avec un sérieux comique de rapin, touchait du doigt les aiguilles pour s’assurer que ce n’était pas une illusion, et les deux amis faisaient leurs adieux à Mme Lambelle.

« A jeudi prochain, n’est-ce pas ? » disait-elle de sa voix affectueuse.

Elle leur serrait une dernière fois la main sur le pas de la porte, présentait sa bougie au bout de cigare du vieux docteur, qui avait la douce manie de ne fumer que des cigares coupés en deux, et rentrait dans la tiédeur du salon, pleine d’un bien-être intérieur et extérieur qui lui faisait penser :

« Je suis heureuse. »

Elle méritait bien ces petites joies, la chère femme, car il n’était pas possible de trouver une créature plus simple, plus dévouée et plus modestement excellente.

Dans le cercle restreint de sa vie bourgeoise, Jeanne Lambelle se montrait la femme de tous les dévouements et de toutes les charités. Toujours on la trouvait prête à assister de ses soins, de sa bours ou de son temps, ceux, même inconnus, qui s’adressaient à elle en lui présentant des titres suffisants pour éveiller sa sympathie ou son émotion. Toute cérémonie funèbre, bien que ce fût là surtout un sacrifice cruel, rouvrant dans son cœur la plaie non cicatrisée faite par la mort de son mari, était assurée de sa présence, de sa consolation, de ses larmes sincères. Toute agonie, parmi ses connaissances et ses amis, la voyait à son chevet, adçucissant les derniers moments, soulageant, priant.

Il n’y avait qu’une voix pour faire son éloge, qu’un cri pour l’admirer, et tous ceux qui avaient le bonheur de la connaître répétaient, en parlant d’elle, le mot de Pierre Chavreux à Gaston Lambelle :

« C’est une sainte ! »

Aussi Claudine avait-elle pour sa maîtresse plus que de l’affection, une véritable adoration.

N’ayant plus en Savoie que des parents éloignés qu’elle con nissait à peine, n’ayant jamais cherché d’amies parmi ses pareilles par suite d’une certaine sauvagerie de caractère, la brave fille s’était chaque année attachée davantage à la famille qu’elle servait depuis si longtemps. Il semblait même qu’elle en fit partie, tellement ses intérêts, ses affections, sa vie, s’y liaient d’une manière indissoluble. Jeanne avait dû la contraindre, à certaines époques, à recevoir ses gages, qu’elle ne voulait pas toucher, voyant la gêne et les embarras d’argent de sa maîtresse. Ceux qui savaient ces détails comprenaient alors que Mme Lambelle fermât les yeux sur les défauts de Claudine, que l’âge avait rendue plus pesante et moins commode, qui faisait retomber un peu sur tous sa mauvaise humeur quand quelque rhumatisme la taquinait, mais qui était d’un dévouement à se faire tuer pour cette famille, la sienne, comme elle le disait quelquefois avec un orgueil convaincu.

Il y avait déjà deux ans que Gaston était parti pour l’Italie. Cette fois il écrivait de Venise, où il était allé passer un mois avec des camarades, un peintre et un sculpteur.

Il parlait de la merveilleuse cité, non pas en architecte, mais en artiste, en amoureux de la couleur et de la lumière. Les monuments pouvaient ne pas être d’équerre, les styles confondus, les règles antiques violées, le jeune homme dans la ville de l’art ne voyait que les Véronèse, les Titien, les Tintoret, et toutes ses phrases se ressentaient de cet enthousiasme.

Selon son habitude quand elle avait reçu le matin une lettre de son fils, Jeanne conserva pendant toute la journée le précieux papier dans la poche de sa robe, jouissant le plus longtemps possible de son contact, le regardant à chaque instant au milieu de ses occupations, interrompant même son ouvrage commencé pour lire une fois de plus quelque page émue, pour se pénétrer du feu et de la jeunesse de ces lignes convaincues.

Elle prenait plaisir à écouter le froissement des angles de l’enveloppe dans la soie de la doublure de son vêtement, à la toucher du bout des doigts avec un frémissement de joie qui lui donnait une ardeur nouvelle.

On aurait pu l’entendre se répéter de temps en temps comme un encouragement :

« Plus que deux ans de séparation ! »

Ah ! si cela n’eût dépendu que d’elle, si son commerce lui eût seulement laissé trois semaines de liberté, comme elle aurait été retrouver en Italie ce fils qui manquait tant à ses baisers du matin et du soir ! Mais il fallait se faire une raison ; elle avait reconnu l’impossibilité de réaliser ce rêve, elle se contentait donc de le caresser parfois comme on flatte une chimère, de s’en donner l’illusion.

Alors, pour vaincre de pareilles tentations, pour se lier complètement à son entreprise, elle résolut de devenir riche, de telle sorte qu’au retour de Gaston elle pût lui appartenir tout entière et se débarrasser des soucis de son commerce. La fortune acquise, elle liquiderait, vendrait son fonds et s’installerait auprès de son enfant pour terminer paisiblement sa vie à ses côtés. Voilà comme elle envisageait l’avenir.

Le soir, après le départ de Chavreux et du docteur Fougerin, qui avaient longuement causé de Venise et de ses maîtres, Mme Lambelle serra la nouvelle lettre de son fils dans le tiroir qui contenait les autres.

Machinalement, en rangeant quelques papiers épars dans le secrétaire, elle mit la main sur d’autres lettres, classées à part, et dont la vue lui causa une douloureuse impression, la faisant tressaillir.

Elles ne formaient qu’une mince liasse, attachée par un cordon vert ; on les reconnaissait parmi toutes les autres paperasses à leurs enveloppes maculées, tachées par les doigts sales, à leur papier mince.

Sous l’influence d’une pensée triste, qui se glissa tout à coup à travers son bonheur, Jeanne dénoua le cordon : cinq ou six lettres s’éparpillèrent devant elle.

Dans le bougeoir de cuivre, posé sur le marbre de la commode, la flamme de la bougie tremblait doucement, se courbant par moments sous un souffle invisible ; des lueurs passaient ondoyantes sur les pauvres lettres, comme si on les eût secrètement remuées, comme si les sanglots et les prières dont elles étaient pleines les eussent gonflées jusqu’à les faire éclater.

Attirée, la veuve en ouvrit une, au hasard :

Ma chère belle-sœur,

Je viens encore -vous demander secours et assistance . Ah ! croyez bien que la honte rougit mon front quand je vous écris ; mais le mal -

heur m'écrase , tout se tourne contre moi. Je travaille tant , moi qui pendant des années , jusqu'à l'âge de quarante-sept anst ai vécu dans le luxe sans rien faire , que je puis prévoir le moment où mes pauvres yeux usés me refuseront tout service ; mes doigts tremblent , et cependant il faut manger , il faut aller jusqu'au bout.

Les cinquante francs que j'implore de votre bon cœur me sauveront pour quelque temps la vie.

Berthe Demoissec.

20 février 1874.

Il n’y avait certainement là-dedans niphrases inutiles, ni comédie : tout cela devait être rigoureusement vrai.

La veuve se sentait pâlir en relisant cette lugubre plainte de la femme autrefois si hautaine, si riche, d’une opulence si écrasante. Etait-il possible qu’elle en fût arrivée à ce degré de misère, à la mendicité, elle qui, heureuse, osait traiter de mendiante la femme de son frère ? Quel revirement dans leurs deux positions ! quel châtiment d’une existence mal conduite, d’une fortune mal employée !

Les unes après les autres, Mme Lambelle soulevait ces demandes de secours, se ressemblant toutes, devenant plus intenses, plus désespérées, jusqu’à celle qu’elle venait de parcourir et qui lui faisait l’effet d’un cri d’affamée, d’un appel sinistre lancé du fond de quelque farouche solitude.

Pendant près d’une année, après la première lettre de la veuve du banquier, cette demande de deux cents francs pour se procurer un extérieur convenable, Jeanne n’avait plus entendu parler d’elle : rien, pas un mot, pas une ligne. Elle en était même arrivée à se demander si son envoi était bien parvenu à la malheureuse. Si cette hypothèse était juste, probablement elle avait trouvé quelque place l’aidant à vivre, et elle oubliait le bienfait et la bienfaitrice. Puis, vers la fin 1873, arriva une seconde lettre désolée, criant la misère et la faim. De deux mois en deux mois elles se succédèrent, faisant un tableau épouvantable de l’état dans lequel se trouvait Mme Demoissec, des mansardes et des taudis qu’elle était forcée d’habiter. Le cœur de Jeanne en avait été déchiré ; chaque fois, sans même demander conseil au docteur Fougerin, sans en parler à personne, pudique et modeste dans sa charité, elle envoya à la poste restante le secours réclamé, tantôt cent francs, tantôt cin~

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