‹ Madame LambelleChapitre 3 sur 51 · ENCORE L'ŒIL-DE-BŒUF · texte numérisé non relu

ENCORE L'ŒIL-DE-BŒUF

Les fourneaux sont éteints, les casseroles ternes ; il semble qu’une implacable buée couvre tous les ob]et3 et en face les luisants.

La cuisine, naturellement sombre par sa position au-dessous du niveau de la rue du Val, avec l’unique œil-de-bœuf qui l’éclaire, n’a jamais para plus noire que ce matin-là, par cette belle journée de mai. La vaisselle est en tas dans un coin ; les assiettes non lavées s'empilent sur l’évier avec les plats ; les couverts jetés pêle-mêle dans une terrine disparaissent sous une eau grasse, souillée de débris de nourriture. Partout règne un désordre inaccoutumé, tout à fait en désaccord avec la renommée de propreté de la cuisinière de Mme Lambelle.

Ployée en deux sur sa chaise, comme assommée, Claudine se tient la tête à deux mains.

Les larmes coulent intarissables entre ses doigts rouges, déformés par le travail ; des sanglots puissants soulèvent par moments tout son corps et font trembler ses larges épaules.

Une terrible douleur l’a jetée là, sans force, sans courage. De ses lèvres, dans un balbutiement désespéré, ne s’échappent que les mêmes paroles monotones :

« Oh ! quel malheur ! quel malheur ! »

On sent que ce doit être affreux, qu'il y a dans ce cri tout le déchirement d’un cœur aimant, tout le débordement d’une vieille affection.

Vainement Jean Faucheux l'interroge par la lucarne ronde qui semble avoir été placée là pour encadrer sa figure ; il n’en peut tirer que ces syllabes répétées à satiété :

«"Oh ! "quel malheur ! quel malheur ! »

Ses yeux bleus, d’une pâleur de faïence, s’ouvrent avec un étonnement croissant ; tous les traits de sa face brûlée expriment une inquiétude progressive :

« Mam’selle Claudine ! qu’est-ce que vous avez à vous désoler ainsi ? »

Certainement, le bonhomme est anxieux, sa voix prend une intonation navrée.

Seuls, de nouveaux sanglots lui répondent; chaque fois que, relevant vers lui un visage baigné de pleurs, la pauvre fille veut essayer de parler, une recrudescence de désespoir la rejette, les deux coudes sur les genoux, la tête dans les mains, suffoquée par les convulsions de sa poitrine.

Le dos voûté du fossoyeur se voûte davantage ; ses longs bras traînent devant lui. Le brave paysan a une physionomie lugubre, une tournure effrayante, tandis qu’il se penche de plus en plus, emboîtant sa tête et son cou dans l’œil-de-bœuf, et que ses mains cherchent machinalement leur point d’appui habituel, le manche de la pioche ou de la pelle, comme au cimetière.

Ceux qui passent dans la rue, le voyant ainsi campé, peuvent croire qu’il commence à creuser une fosse.

« Mam’selle Claudine, vous me faites bien de la peine, allez! Vous toujours si gaie, si heureuse ! »

Elle domine un moment sa douleur, renfonce ses sanglots et d’un accent brisé, coupé de violents hoquets :

« Vous ne me verrez plus jamais ni gaie, ni heureuse, père Jean !

— Qu’y a-t-il donc ?

— Ce qu’il y a? (Ses larmes redoublent.) Oh ! mon pauvre cher maître ! mon pauvre maître ! »

1 Cette fois, le fossoyeur pâlit, autant que le lui permet la couche de hâle étendue sur ses joues et sur son front :

« M. Lambelle est malade ?

— Il se meurt !

— Bon Dieu ! Que me dites-vous là ?

— Hélas! il est perdu, on attend d’heure en heure.

— Ce n’est pas possible! Je l’ai encore vu avant-hier; il m’a serré la main. C’est un vrai brave homme, et pas fier !

— Il ne vous la serrera plus. C’est fini, je vous dis. Madame est comme folle : Monsieur ne la reconnaît même pas.

MADAME LAMBELLL

— Mam’selle, vous ne m’en voulez pas d’être venu troubler votre douleur, de la partager ? J’ignorais... Personne ne sait encore à L’Hay...

— Lui, si bon, si dévoué, il s’en va !

— Quelle désolation !

— Ah ! ça n’a pas été long ! Mais les méchants restent ! Il y a des gens, vrai ! si on les tenait... »

Sans achever sa pensée, Claudine fait le geste brutal de serrer le cou à quelqu’un, et, comme cette colère lui a redonné des forces, que son chagrin a été un moment détourné, elle se met à raconter l’histoire de ce grand malheur :

« Après s’être absenté pour aller, là où il n’aurait jamais dû mettre les pieds, il est rentré, l’air comme d’habitude pour tous les autres. Moi, qui le connais, je l’avais trouvé un peu plus sombre ; il avait dû avoir des histoires avec quelqu’un ! »

En prononçant ce dernier mot, la cuisinière serre nerveusement le poing ; elle sait bien de qui elle veut parler ; son nez en a deux rides de colère : c’est plus fort que sa volonté.

« Enfin, pendant quarante-huit heures, tout va bien ; Monsieur retourne à ses travaux, se remet peu à peu à sa besogne. Je me dis : « C’est passé, je mo suis trompée. » Croyez-le, je recommençais à chanter, quand, hier soir, en se mettant à table, tout à coup, Monsieur devient pâle comme un mort et se met à claquer des dents.

« Madame jette un cri que j’en accours du fond de la cuisine, le cœur malade. Il sourit, domptant le frisson qui le secoue; mais je n’ai que le temps de le soutenir : il tombait. A peine couché, il reste seul avec Madame, et presque aussitôt j’entends le bruit de la chute d’un grand corps ; le plancher en tremblait. J’entre... Madame était par terre évanouie.

« Dans le lit, le docteur se fourrait sous les couvertures, blême à faire peur, les dents serrées, tremblant de tous ses membres. Il trouve encore la force et la présence d’esprit de me dire : « Ah ! « ma brave Claudine, prends bien soin de ta maîtresse ! Il faut « nous dire adieu : je suis perdu. J’ai gagné la maladie de l’enfant « que je soignais : c’est le croup, et ça ne pardonne pas ! »

« Tout mon sang n’a fait qu’un tour. Pensez donc !

« Mais il me fallait m’occuper de madame, courir à l’enfant, qui pleurait dans la pièce voisine, veiller à tout, prendre les derniers

ordres de Monsieur. Ah ! quel homme ! quel courage ! Froidement, après avoir envisagé sa position, il a fait ses préparatifs, écrit à un médecin de ses amis, embrassé sa femme et son fils ; puis il s’est renversé sur l’oreiller.

« Quand son ami est arrivé dans la nuit, monsieur ne l’a même pas reconnu : Je sais que tout espoir est perdu. D’heure en heure nous attendons la catastrophe. Quel malheur ! quel malheur ! »

Cette fois, Jean Faucheux joint ses lamentations à celles de la cuisinière ; ses grosses mains, cessant de se balancer à la hauteur de ses genoux, écrasant sur sa joue une larme qui glisse lentement, énorme, et mouille sa face de vieux cuir.

Peu à peu Claudine, trouvant un aliment à sa douleur en la déroulant tout entière, raconte comment les choses sont arrivées, depuis le moment où un domestique galonné est venu chercher Charles Lambelle pour l’emmener à Paris auprès de sa nièce, qui se mourait.

Elle ne peut se contenir, et son indignation déborde sur ces parents qui détestaient le médecin, et qui ont pensé à lui seulement dans le danger, sans se préoccuper des suites que pourraient avoir son intervention et son dévouement. Elle sanglote :

« Il n’aurait pas dû y aller ! Mais il était trop bon ! Son cœur va toujours emporté ! Il aurait risqué sa vie pour sauver un ennemi)'.

Après cet instant de vigueur et d’exaltation, Claudine retombe de nouveau, noyée de larmes, écrasée. Les paroles s’arrêtent dans sa gorge; de la main, elle fait signe qu’elle ne peut plus, qu’elle ne peut plus...

Jean Faucheux est tout troublé. Saluant, sans trop savoir pourquoi, avec sa casquette, il s’éloigne dans le grand ensoleillement de la rue ; son ombre vacille sur le fond poudreux et blanc : ses jambes ne sont pas solides, comme s’il venait de recevoir quelque formidable choc.

Il passe deux ou trois fois le dos de sa main sur son visage, autant pour essuyer une larme qui le chatouille au coin du nez que pour débrouiller ses idées. La pensée de ce brave docteur qui s’en va l’a tout étourdi, et il se souvient tout à coup que ce soir-là, le soir du malheur, le soir où on est venu quérir le médecin, il se sentait si heureux qu’il eût voulu en garder la date.

Puis, son cerveau s’embrouille, et une réflexion grandit lentement, s’étend dans tout son individu : dans quelques jours, quelques

heures peut-être, c’est lui qui-.-’Automatiquement ses bras, rompus au même métier, ont un mouvement vers le sol, comme pour le fouiller.

Sous l’ardeur du soleil, un frisson le pénètre jusqu’aux moelles. Jusqu’alors, son métier lui avait paru tout naturel.

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