‹ Madame LambelleChapitre 21 sur 51 · IÔ · texte numérisé non relu

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quante. Elle eût voulu compléter son œuvre en allant trouver l’infortunée, en lui tendant la main, sans ressentiment du passé ; mais celle-ci évitait avec un soin de pauvre honteux de donner son adresse. D’après ses lettres, on voyait qu’elle changeait du reste souvent de domicile, s’éloignait de plus en plus du centre de Paris, roulant vers les faubourgs les plus misérables, les quartiers perdus. Dans une de ses réponses, Jeanne offrit même à Berthe une place honorable dans ses ateliers de couture : la proposition ne fut pas acceptée.

La dernière lettre était la plus lamentable.

Mme Lambelle frissonna en retrouvant cette courte page, oubliée au milieu de ses préoccupations et de ses affaires :

Ma chère belle-sœur ,

A force de coudre des sacs nuit et jour pour arriver à gagner dixhuit ou vingt sous par jour, à peine de quoi manger et dormir , je sens que je deviens tout à fait aveugle. Bientôt il ne me restera plus d'autre ressource que de me coucher sur la paille de mon taudis pour y attendre la fin de cette épouvantable existence.

Vos derniers cinquante francs ont payé mes dettes chez le boulanger et chez le loueur de mon garni ; mais on me refuse tout nouveau crédit . Je vous remercie de toutes les bontés par lesquelles vous avez répondu à mes cruautés et à mes injustices d'autrefois , et je vous tends la main , ayant oublié , à force de souffrance et d' infortune, ce que c'était que la honte. J'ai trop froid pour penser à autre chose.

Je ne réclamerai de vous qu'un dernier service, mais plus tard, quand je ne serai plus, persuadée que vous accomplirez le vœu d'une mourante.

Berthe Demoissec.

Jeanne, remuée jusqu’au fond des entrailles par cette lamentation qui datait de novembre 1874, avait envoyé cinq cents francs.

Depuis, plus de nouvelles, rien. Qu’était devenue la malheureuse ? Que signifiait le dernier paragraphe de sa lettre ? Sans doute Jeanne ne le saurait jamais. Elle avait dû disparaître subitement, n’ayant autour d’elle que des indifférents, des gens qui ne la connaissaient pas.

Les mois succédèrent aux mois sans amener d’autre lettre. Avril 1875 commençait, et ce même silence continua, funèbre,

profond.

Jamais la veuve n’y avait songé comme ce soir-là, après la grande joie causée par les bonnes nouvelles reçues de Venise.

Jeanne rattacha le cordon qui nouait les pauvres lettres et acheva de ranger ses tiroirs ; puis elle embrassa la lettre de son fils et se coucha.

Mais jusque dans son sommeil, malgré tous ses efforts pour ne point songer, le souvenir de Berthe la poursuivit. Des cauchemars la lui montraient étendue sur un grabat, raidie, toute seule, sans secours, personne pour veiller sur sa dépouille. Deux fois elle se réveilla, la gorge sèche, étouffée par un sanglot, les yeux pleins de larmes.

Vers le matin seulement elle put s’endormir, lassée, toute remuée par l’insistance de ce souvenir qui s’attachait si longtemps à elle.

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