LA NOUVELLE OUVRIÈRE
Tout en passant sur ses yeux brûlés par l’insomnie une serviette trempée d’eau fraîche, Jeanne retrouvait dans chacun de ses traits la trace des angoisses de la nuit ; elle conservait encore un peu de la pâleur amenée par l’affreuse vision de sa belle-sœur morte, et, bien qu’elle se répétât qu’il ne fallait attacher aucune importance aux rêves, une certaine oppression à la gorge et une vague appréhension lui restaient de ce funèbre cauchemar.
Plusieurs fois elle dut renouveler l’eau de sa cuvette, ne la trouvant jamais assez froide pour calmer la fièvre cuisante de ses paupières.
Le soleil, entrant à flots par la fenêtre de sa chambre, située au levant, venait la caresser au fond du cabinet de toilette, l’enveloppant d’un gai rayon presque chaud, bien qu’on ne fût encore qu’aux premiers jours d’avril. Un coup sonna à la pendule placée sur la cheminée : toute à ses soins de propreté, Mme Lambelle n’entendit même pas la vibration métallique ; elle avait les deux mains plongées dans l’eau savonneuse qui lui arrivait presque aux coudes, et elle prolongeait cette ablution dont la sensation glacée lui faisait du bien.
« Mais Madame, il est neuf heures et demie ! dit brusquement derrière elle la bonne, qui venait d’entrer avec sa familiarité de domestique gâtée, à qui tout est permis.
— Oui, oui, je sais bien, répondit Jeanne sans se retourner ; le soleil me le reproche assez.
— Toutes ces demoiselles sont arrivées, et, comme Madame n’est pas là, le travail s’en ressent.
— Dans un instant je serai prête. »
Maintenant, devant son miroir, Mme Lambelle tordait ses che-
veux blancs, leur donnant le tour habituel qui encadrait de bandeaux corrects son front coupé de rides : une à une elle enfonçait les longues épingles noires destinées à retenir son chignon.
Derrière elle le pas de la veille bonne se rapprocha.
« Qu’ avez- vous ? grand Dieu ! s’écria tout à coup celle-ci, apercevant pour la première fois dans la glace la figure de sa maîtresse.
— Rien, Claudine, je t’assure ! reprit Jeanne embarrassée.
— Madame est toute pâle, à faire peur, et ses yeux sont violets jusqu’au milieu des joues ! insista la Savoyarde, qui avançait la tête pour mieux la regarder.
— J’ai dormi trop longtemps.
— Vous ne voulez rien me dire, je le vois bien, gronda affectueusement Claudine.
— Allons ! allons ! ne te fâche pas. J’ai fait des rêves atroces et n’ai pu sommeiller un peu que ce matin : voilà tout.
— Enfin, puisque vous le dites, il faut bien vous croire ; mais, là, vrai ! je vous aurais crue malade ou contrariée, insinua la servante.
— Malade ! après ma bonne journée d’hier ? est-ce que cela serait possible ? »
Cette fois, les yeux, la voix, avaient un tel accent de vérité que Claudine fut rassurée.
« Alors, Madame pourra recevoir ce matin ?
— Recevoir ?
— Oui. Il y a quelqu’un qui vous demande.
— A cette heure ? quelqu’un ? »
Mme Lambelle agrafait le corsage de sa robe ; elle s’arrêta, comme si cette nouvelle l’eût surprise ou inquiétée.
— Ne vous tournez donc pas les sangs, Madame, reprit la vieille bonne, remarquant le saisissement involontaire de Jeanne. Il n’y a vraiment pas de quoi.
— Mais je suis calme, tu te trompes.
— C’est une jeune fille, sans doute pour demander de l’ouvrage. »
Et, sans en demander la permission, elle ajouta :
« Moi, je lui en donnerais tout de suite. Ah! dame, elle a un air si modeste, les yeux baissés quand on lui parle, la voix douce comme miel, et avec cela pâle, misérablement vêtue. Elle n’a pas dû manger tous les jours à sa faim.
— Pauvre fille ! murmura Mme Lambelle. »
Claudine continua :
« Je l’ai fait asseoir dans le petit salon.
— Tu as eu raison.
— Je le pensais, et même... Elle hésita, ne sachant si elle devait avouer cela.
— Parle donc!
— Eh bien ! je me suis permis de lui offrir une tasse de bouillon ; j’en avais justement d’excellent dans la cuisine, un restant du dîner d’hier que j’avais mis de côté, bien dégraissé, d’une belle couleur d’or. J’ai cru que la pauvre petite en avait besoin.
— Ah ! et elle a accepté ?
— Pas tout à fait. Elle m’a remerciée avec un sourire si triste que j’en ai le cœur malade ; mais je suis restée toute bête devant elle, mon bol à la main. Je suis sûre que ce n’est pas une fille ordinaire ; elle m’a intimidée. »
Jeanne arrachée à ses réflexions, eut un sourire en songeant à la timidité de cette grande et grosse gaillarde de cinquante-cinq ans, dont les traits lourds se crispaient sous la tension d’une émotion extraordinaire.
Claudine reprit :
« Cela lui aurait pourtant fait du bien, un si bon bouillon !
— C’est bien, j’y vais. »
Quand Mme Lambelle entra dans la petite pièce où elle recevait ses visites, une jeune fille, modestement assise près de la porte sur une chaise, se leva avec déférence ; son regard franc alla chercher sans hésitation comme sans effronterie les yeux de la veuve.
On eût dit qu’elle avait mis toute son âme dans ce regard, pour savoir d’avance si elle devait demander un emploi ou se retirer sans faire de démarche inutile. Une légère rougeur courut sous la pâleur de marbre de son visage, et un sourire contenu accentua le dessin de ses lèvres ; la première impression était bonne. Elle espéra.
A peu près de la même taille que Jeanne, vêtue d’une robe noire d’où sortaient un col et des manchettes de crêpe, la jeune fille conservait cependant sous ses vêtements usés une distinction qui ne pouvait échapper aux investigations de Mme Lambelle.
Certainement la misère seule forçait cette enfant à quelque sollicitation pénible, à une demande de place ou de secours. Avant même qu’elle eût ouvert la bouche, Jeanne se sentait disposée à
lui accorder tout ce qu’elle voudrait, àla prendre parmises ouvrières, à soulager une pauvreté qui pâlissait les joues maigres de la jeune fille, agrandissait ses yeux brillant d’un éclat presque fiévreux, et augmentait peut-être, en émaciant toutes les lignes de ce doux visage, le caractère fin de sa beauté.
Sous la couronne de cheveux noirs gracieusement tressée autour de son front pur, l’inconnue offrait le plus ravissant ovale qu’il fût possible de rêver, et, avec des traits réguliers, une physionomie des plus sympathiques et des plus ouvertes.
Jamais une mauvaise pensée n’avait dû traverser ce front de neige, dont les veines jetaient des ombres bleues aux tempes ; jamais une méchante parole n’avait pu effleurer cette bouche aux contours corrects, dont la pourpre ressortait au milieu de la pâleur uniforme du teint. Une nuance mélancolique exagérait la douceur du regard sous le voile soyeux des cils délicatement retroussés.
Jeanne, allant à elle, la fit asseoir à ses côtés sur le canapé, et, lui tenant la main :
« Comment vous nommez-vous, Mademoiselle ?
— Madeleine.
— Vous désirez entrer chez moi ?
— En effet, Madame, telle est la pensée qui m’amenait ici. N’est-ce pas trop demander quand on est inconnue, seule et sans recommandations ? »
La voix d’une mélodie remarquable, eut en terminant une intonation plaintive qui alla droit au cœur de Mme Lambelle.
« Ne craignez pas de parler. Ma maison ne ressemble pas aux autres ; je me fie avant tout à mon jugement, à mon impression personnelle. Que savez- vous faire ?
— Un peu de tout ; j’ai appris bien des choses inutiles. Ah î si l’on pouvait prévoir, si l’on savait, on nous donnerait une autre éducation ! Mais personne ne veut croire au malheur. Du reste, mettez-moi à l’épreuve. Si je ne vous plais pas, si je travaille mal, eh bien ! vous me laisserez partir.
— Vous me plaisez déjà, car j’aime les visages francs. Quant à travailler mal, cela n’est pas possible chez moi, du moment que l’on montre du courage et de la bonne volonté.
— Oh ! Madame ! Madame ! quelles bonnes paroles ! »
Il sembla qu’elle eût comme une tentation sourde de se jeter au cou de Mme Lambelle, de lui ouvrir son cœur pour mieux la
remercier ; mais elle se retint, les yeux humides, la poitrine gonflée de reconnaissance et de joie.
De plus en plus séduite par cette gracieuse enfant, dont le langage honnête et les accents émus la touchaient, Jeanne lui enferma les deux mains dans les siennes, plongeant ses veux dan^ les grandes prunelles de la jeune fille :
« Ayez bon espoir, Mademoiselle ; nous finirons par nous entendre à merveille, et, quand je serai contente de vous, vous le saurez à l’instant : je vous appellerai par votre prénom, ce sera un lien de plus entre nous ; vous ne serez plus pour moi une ouvrière, vous serez Madeleine.
— Si je le mérite ? Ah ! Madame, je le mériterai ! répondit-elle avec une charmante effusion.
— Mais, avant, vous me permettrez de vous faire quelques questions. Vous ne m’en voudrez pas de ce petit interrogatoire : j’aime à savoir en qui je place ma confiance et à qui je donne mon affection.
— C’est trop naturel. Interrogez-moi : mon histoire est toute simple, toute triste. 1
— Vous êtes en grand deuil ? »
Madeleine baissa la tête ; son front se couvrit d’une pâleur plus grande, et elle porta les mains à ses yeux :
« De ma mère !
— Pauvre petite ! » fit Jeanne à mi-voix.
Puis, le rêve de la nuit lui revenant soudain à l’esprit avec la violence d’un pressentiment, elle eut une sueur légère aux tempes, et, presque inquiète, demanda :
« Vous avez un autre nom que celui de Madeleine ? Comment se nommait votre mère ?
— Je m’appelle Madeleine Vernaux. »
Jeanne fit un mouvement involontaire et respira fortement : elle attendait autre chose. Décidément le cauchemar continuait à la tourmenter jusqu’en plein jour ; elle y rapportait tout ce qui lui arrivait : cela devenait ridicule.
Cependant, comme s’il y eût eu là une coïncidence secrète, quelque chose lui commandait de secourir cette malheureuse, au nom de l’émotion éprouvée, en souvenir de cette autre infortunée qu’elle voulait secourir, sauver malgré elle. Certainement Madeleine allait
bénéficier du souvenir de Berthe Demoissec, de sa misère et de ses
malheurs.
« Quel âge avez- vous ? reprit-elle.
— Bientôt vingt et un ans.
— Avez- vous encore votre père, des parents ? »
Jeanne hésitait encore, n'osant aller au fond de cette misère, se reprochant la cruauté de ces questions nécessaires.
« Je vous ai dit que j'étais seule, oh ! complètement, Madame ! Je suis orpheline, sans famille. »
Mme Lambelle se rapprocha par un geste tout maternel et instinctif, faisant le mouvement d’envelopper la jeune fille de ses bras pour la protéger.
« Pauvre, pauvre enfant ! »
Madeleine, tout à fait gagnée par cette affection subite et inattendue, raconta alors tout ce quelle savait des siens et d’ ellemême.
A ses manières, à ses paroles, à son élégance native mal dissimulée sous les vêtements pauvres, Jeanne avait déjà pu deviner que celle qui venait lui demander de l’ouvrage appartenait à quelque bonne famille, que son éducation était au-dessus de sa condition présente, et qu’il fallait une longue suite de désastres et d’infortunes pour l’amener à vivre du travail de ses mains.
Sans entrer dans des détails fastidieux ou inutiles, Madeleine apprit succinctement à Mme Lambelle que, son père étant mort subitement, cette perte inattendue les avait, elle et sa mère, laissées dans une position fort critique. Malheureusement pour elles, sa pauvre mère, habituée au luxe, à la vie facile, ne se préoccupant jamais de l’avenir, ne prit pas immédiatement soin de chercher un moyen d’existence en rapport avec sa nouvelle position ; elle eut confiance en ses amis d’autrefois, vendit ses bijoux, ses meubles. Mais peu à peu les amis, les anciens familiers de la maison riche, les abandonnèrent. Ce fut un terrible désespoir pour la malheureuse femme. Elle songea à tirer parti de l’éducation brillante donnée à sa fille : brillante en effet, mais peu solide ; et, sans s’expliquer autrement, sans s’étendre davantage, Madeleine apprit à son interlocutrice qu’après une tentative malheureuse, qui la rendit elle-même malade près d’un an, les deux femmes, abandonnées de tous, étaient tombées dans la plus affreuse des misères, celle où l’on n’a pas le pain du lendemain, celle où il faut vivre
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d'expédients, supplier les créanciers, subir les injures et implorer un gîte.
En évoquant ces souvenirs si récents, la jeune fille avait le visage inondé de larmes.
Puis il fallut arriver à la fin, au dénouement de cette lamentable histoire. Sa mère, cette femme riche, adulée autrefois, était morte de misère et d'épuisement sur un grabat, n'ayant auprès d’elle que sa fille.
La veuve en écoutant cet effroyable récit, croyait relire les lettres de sa belle-sœur et voir repasser devant ses yeux le cauchemar de la nuit ; mais elle se dit que, dans une ville comme Paris il faut compter par centaines les misères de ce genre ; seulement cela lui attacha davantage la jeune fille, car elle reconnaissait la vérité de ses paroles, quand même elle n’eût pas eu pour preuves la franchise du visage de Madeleine et la sincérité de sa voix. Certainement cette enfant avait supporté les malheurs qu’elle racontait avec une éloquence si émue, une si profonde douleur.
Quand elle eut fini, Jeanne avait aussi des larmes plein les yeux.
« Où demeurez-vous» demanda- t-el le.
— J’habitais la chambre où ma mère est morte il y a un mois, dans un garni du faubourg Saint-Jacques. Comme je n’avais plus d’argent, le logeur m’a mise à la porte.
Vous habiterez une chambre dans la maison, comme mes principales ouvrières.
— Oh 1 Madame, comment reconnaître tant de bonté ?
— En travaillant, mon enfant, en vous montrant docile et honnête. »
A partir de ce jour Madeleine Vernaux fut installée avec les autres ouvrières de Mme LambeUe et mise au courant de ce qu’elle aurait à faire.
Indépendamment d’une véritable intelligence, elle cousait comme une fée, selon l’expression de Claudine, qui s’était prise de passion pour la jeune fille depuis l’incident du bol de bouillon.
Souvent, lorsque Madeleine était seule , en train de coudre ou d’étudier quelque patron, la grosse cuisinière s’arrêtait devant elle, son plumeau sous le bras, un chiffon à la main, sous prétexte de regarder son ouvrage ; mais si, par hasard, la jeune fille levait les yeux, elle était sûre de trouver ceux de la servante fixés sur sa figure, sur ses cheveux, sur ses mains avec une expression de
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bonheur et d’admiration à laquelle il était impossible de se méprendre.
« Claudine, disait gaiement Madeleine, vous allez vous faire gronder.
— Par Lamheîle ? Ah î elle est bien trop bonne pour cela ? »
Une conversation interminable s’engageait immédiatement sur les vertus de Jeanne. Tout en tirant régulièrement son aiguille, dont la lueur d’acier entrait dans la soie épaisse ou criait en trouant le velours, la jeune fille écoutait le récit familier de cette vie pure et dévouéç, de ces années courageuses, de ces malheurs d’autrefois. Elle apprenait à connaître sa bienfaitrice et à l’aimer davantage.
D’habitude Claudine terminait son bavardage par cette phrase sentencieuse :
«Si j’ai un conseil a vous donner, mam’selle Madeleine, c’est de prendre modèle sur cette femme-là : vous serez sûre et certaine d’ailer tout droit au paradis et de l’y retrouver. »
Madeleine s’efforçait de mériter les éloges de sa patronne, de lui être utile, s’ingéniant pour lui venir en aide. Comme elle savait peindre et dessiner, Jeanne put l’associer à ses travaux les plus minutieux, lui apprendre peu à peu à laver une aquarelle, à reproduire les plis d’une robe, à draper une tunique ou à ajuster un corsage. Très habile, l’élève faisait des progrès surprenants. Véritablement les jolis doigts blancs semblaient animés d'un pouvoir surnaturel, tellement ils comprenaient bien, tellement ils savaient obéir à la parole et à la pensée de Mme Lamheîle.
Parfois, retirée dans sa chambre, la veuve se demandait si sa bonne action ne devenait pas une bonne affaire pour l’avenir. Des horizons nouveaux étendaient sous ses yeux des perspectives inattendues. Plus tard, si Madeleine continuait, elle pourrait certainement diriger à son tour la maison de son ancienne patronne, et peut-être lui succéder lorsque, trop âgée, J eanne serait forcée de se retirer, de se reposer ; et, même sans abandonner complètement sa maison à laquelle de longues années avaient fini par l’attacher étroitement, vivant avec son fils, revenu de Rome, elle consacrerait plus de temps à Gaston, laissant à la jeune fille la surveillance et ^a gérance de son établissement,
A mesure que les mois s’écoulaient, cette idée s'ancrait plus soli-
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dement dans le cerveau de Jeanne : chaque jour elle lui découvrait des avantages nouveaux, des raisons mieux assises.
Dans les commencements, une certaine jalousie avait accueilli la protégée de Mme Lambelle, comme on F appela dès la première heure en remarquant la facilité avec laquelle la patronne prenait Madeleine, dont la toilette misérable et usée faisait tache au milieu de celles plus élégantes de ses compagnes. Ensuite, Madame n'avait de prévenances que pour elle, un véritable engouement, et sa beauté effaçait les minois plus ou moins chiffonnés qui sont le charme de l’ouvrière parisienne. Puis la jeune fille vivait à l’écart ; jamais on ne l’avait vue partager les flâneries de midi, alors que couturières et modistes allaient de boutique en boutique à travers les galeries du Palais-Royal, riant comme des folles, polissonnant dans le jardin ou poussant une pointe jusqu’à l’église Saint-Roch pour assister à quelque beau mariage à quelque enterrement luxueux.
Mais Madeleine se montra si complaisante, si serviable, que cette jalousie disparut peu à peu. Toutes ces filles d’ouvriers, de boutiquiers ou de petits bourgeois durent tacitement reconnaître la supériorité de leur nouvelle camarade. Sans se vanter, sans jamais les blesser, elle laissa cependant percer çà et là, soit dans le courant d’une conversation d’atelier, soit à propos de questions plus sérieuses, ses connaissances variées, son instruction particulière : musique, peinture, belles-lettres ; elle pouvait causer de tout, sans pédanterie, mais sans peine.
Désormais on l’accepta pour ce qu’elle était, une excellente fille, incapable de la plus légère méchanceté, prête à rendre tous les services, mais une demoiselle dans la réelle acception du mot, sans doute de quelque riche famille.
Ses compagnes, par un sentiment délicat, ne l’interrogèrent jamais sur sa famillle, voyant qu’elle n’en parlait pas. On lui sut gré d’avoir refusé un emploi supérieur que Mme Lambelle voulut un jour lui confier, au détriment d’une très bonne ouvrière, plus ancienne qu'elle dans la maison, quoique beaucoup moins intelligente. Ce soin de Madeleine à ne froisser personne, à s’effacer au contraire chaque fois que l’occasion s’en présentait, lui fut plus favorable encore que tout le reste. Décidément, elle avait toutes les qualités et aucune morgue : aussi chacune s’étudia à ne jamais faire rougir ni blesser par un propos trop grossier la pauvre enfant,
que des revers de fortune avaient seuls pu faire descendre ainsi de son rang et déclasser.
Pendant deux ans, la conduite irréprochable de Madeleine ne se démentit pas, et la jeune fille sut chaque jour se rendre plus utile à sa patronne. Celle-ci en était arrivée à ne plus pouvoir se passer d’elle : même dans certains cas, Jeanne lui demandait son avis pour la coupe d’une robe, pour lancer un nouveau costume.
Il semblait que la nouvelle venue eût toujours fait partie de la maison, tellement elle s’identifiait avec les goûts de chacun, s’assimilant l’air du logis et revivifiant tout de sa jeunesse, de son entrain et de sa pureté.
Mme Lambelle, ravie, ne pouvait s’empêcher de la louer auprès de ses fidèles amis Pierre Chavreux et Fougerin, et ceux-ci charmés, partageaient entièrement la manière de voir de Jeanne. Certainement elle avait eu la main heureuse, et elle était largement récompensée de la bienfaisance qui lui fit recueillir, consoler et sauver cette désespérée, abandonnée de tout, de tous, et qui eût pu se perdre sans l’accueil hospitalier de la mère de Gaston.
Naturellement, dans ses lettres, Jeanne avait raconté tout au long au jeune architecte cet épisode, qui rompait un peu la monotonie de son existence. Elle avait fait un portrait enthousiaste de sa protégée, ne cachant même pas les avantages futurs qu’elle pouvait espérer tirer de l’intelligence et du goût de la jeune fille, pour l’époque où sa maison devenue chaque jour plus lourde à mesure que ses affaires prospéraient, serait une trop grande fatigue pour ses seules forces.
Bien que Gaston fut extrêmement occupé par des fouilles entreprises, après son départ de Venise, dans une des îles de l’archipel grec, il engagea fortement sa mère à écouter ce conseil de son cœur et de sa raison, qui rendrait à l’intéressante enfant un peu de l’aisance originelle.
Ainsi, tout le monde voulait le bonheur de Madeleine, tandis qu’elle faisait des efforts pour mériter cette bienveillance de tous.
Quelquefois, lorsque autour d’elle bniissait le babillage futile des ouvrières, Madeleine s’arrêtait rêveuse, l’aiguille immobile au bout des doigts, oubliant de continuer la couture commencée ; ses yeux, plus grands paraissaient chercher quelque lointaine vision ; sa bouche s’ entr’ ouvrait doucement, souriante. A qui souriait-elle ainsi ? à moi pensait-elle ? Nul n’aurait pu le dire. C'est à peine si
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ses compagnes remarquaient ces rares distractions : on croyait qu'elle revoyait alors quelque Joie de son enfance passée, quelque ravissement de sa jeunesse insouciante, et on la laissait à son extase, sans même sembler y prendre garde.
Claudine, entrant un matin dans la pièce où la jeune fille était en train de terminer une robe qu'on devait venir chercher avant midi, la surprit dans une deses contemplations intérieures. Madeleine avait l’air si radieux, un bonheur tellement vif se lisait dans ses yeux, que la vieille bonne n'osa d'abord pas l’arracher à sa rêverie ; puis, comme cela se prolongeait, elle ne put résister au désir de savoir ce qui charmait la protégée de Mme Lambeile.
« Vous avez l’air d’être bien contente, ce matin, mam’selle Madeleine ! »
Brusquement rappelée à la réalité, celle-ci laissa tomber de sah sissernent l’étoffe qu'elle tenait.
e Claudine, c’est vous ? *
En disant cela elle baissait la tête, faisant semblant de chercher son fil et son aiguille ; mais une rougeur s’étendait sur tout son front et s’épandait jusque sous les frisons de la nuque, glissant sa pourpre sous les blancheurs nacrées de la peau.
La Savoyarde n'était pas perspicace ) elle mit ce trouble subit sur le compte du saisissement, et ce fut avec un large rire qu’elle reprit :
« Hein ! je vous ai fait peur, n’est-ce pas ?
— Mais non, je vous assure, ma bonne Claudine.
— Si, si ; vous en êtes encore toute rouge. À quoi pensiez-vous donc là, avec une figure comme si vous étiez dans le paradis.
Madeleine eut une petite toux qui l’obligea à se cacher le visage dans son mouchoir. Sa rougeur, au lieu de diminuer, semblait augmenter ; mais la domestique, toute à son idée ne remarquait rien.
« Ah bon ! vous vous enrhumez maintenant î
La toux redoublait.
a C’est moi, avec mes portes ouvertes et mes courants d'air ! » continua-t-elle en allant fermer une fenêtre.
Dorénavant, la Jeune fille se promit de ne plus se laisser surprendre. Claudine n’avait pas questionné beaucoup, ses camarades ne paraissaient pas se préoccuper de ses extases ; mais peutêtre Mme Lambeile eût-elle voulu en connaître la raison ?
Qu’eût répondu Madeleine ? Savait-elle bien elle-même ce qui se glissait ainsi à travers ses souvenirs, ce qui était assez puissant pour chasser toute mélancolie de sa physionomie, pour amener le sourire sur ses lèvres, pour doubler les battements de son cœur ?
Tic tac ! tic tac 1 tic tac ! Comme il battait fort, tandis que Claudine, continuant de rire, regagnait sa cuisine ! Et l’aiguille courait plus vivement à travers l’épaisse étoffe, comme pour rattrapper le temps perdu. La jeune fille se penchait sur son ouvrage, essayant de s’absorber dans le mouvement machinal de ses doigts, chassant le trouble passager qui l’avait envahie.
Désormais elle ne rêverait plus que lorsqu’elle serait toute seule là- haut, dans sa petite chambre du sixième, libre de rire ou de pleurer sans que personne pût le remarquer. Ah ! par exemple, là elle se dédommagerait de sa contrainte.
Comme elle terminait le dernier point de sa couture, cassant le fil avec ses dents, Jeanne entra.
« Bonjour, Madeleine ; comment allez- vous ce matin ? » S’inclinant sur la travailleuse matinale, Mme Lambelle l’embrassa au front.
C’était la première fois que la veuve donnait à la jeune fille une aussi vive marque de son affection.
Celle-ci, tout émue, murmura doucement :
« Oh ! Madame, que vous êtes bonne ! »
Cette tendresse simple la touchait profondément. Un moment elle leva sur sa bienfaitrice son lumineux regard, le cœur palpitant, comme prête à verser toute son âme dans cette âme sœur de la sienne ; puis la flamme attendrie s’éteignit dans ses yeux, ses lèvres se refermèrent sans qu’elle eût parlé.
Est-ce qu’on peut avouer un rêve ?
Et ce n’était pas seulement cela qui fermait la bouche de Madeleine, car on eût pu lire dans sa pensée les mots :
« Suis- je digne d’elle ? »