CLAUDINE BAVARDE
« Mam’selle Madeleine ?
— Qu’y a-t-il, Claudine? Que voulez- vous? répondit la jeune fille du fond de l’atelier, où elle feuilletait un journal de modes.
— Si vous veniez me dire un petit bonjour dans ma cuisine, je vous apprendrais une grosse nouvelle.
— Vous savez bien que je ne suis pas curieuse. »
Cependant on entendit le bruit des jupons frôlant les lames cirées du parquet, tandis que la bonne ripostait :
« Pas tant que vos camarades, ça c’est bien vrai. Elles sont toutes sorties pour aller voir ce grand mariage qui a lieu, à midi, à Saint-Roch.
— Il faut les excuser : la robe de la mariée a été confectionnée par elles, et elles ont passé la nuit pour la terminer à temps.
— Oh ! oh ! vous les avez fameusement aidées ! et pourtant vous seule êtes restée à votre place, tranquille comme d’habitude, toujours au travail, sans la moindre envie de les suivre. Ah ! si vous les aviez entendues descendre l’escalier quatre à quatre !
— » Elles craignaient de manquer l’arrivée des voitures ! »
Madeleine, tenant encore son journal illustré, s’appuya au chambranle de la porte, avança un peu la tête et sourit à la vieille domestique.
« Ali ! vous voilà ! continua celle-ci, se détournant à peine en apercevant la jeune fille*
— Je sais vous faire plaisir.
— Dame, oui ! Je serais bien allée vous trouver ; mais, vous le voyez, je ne puis quitter une minute la queue de cette casserole : tout serait gâté. Or, il faut que je me distingue. »
Elle agitait régulièrement, sur un feu invisible enfoui sous les cendres, une grande casserole dont les vapeurs du charbon de bois bleuissaient le cuivre rouge.
« Vous paraissez affairée ce matin.
— C’est justement, là le secret, la grosse nouvelle! » ajouta la cuisinière. Son visage épanoui reflétait les braises incandescentes, et ses yeux allaient d’un objet à un autre, surveillant la confection et la préparation de différents plats.
Il y en avait qui bouillaient à découvert avec un tapage chantant ; d’autres cuisaient à l’étouffée, mystérieusement, ne se trahissant que par un sourd grondement.
Afin de ne pas être surprise par l’heure, la Savoyarde expérimentée se mettait en avance, disposant autour d’elle les différentes pièces de son dîner, même celles qui ne devaient cuire que plus tard. Tous les ustensiles de grand gala avaient été décrochés ou sortis des armoires.
La coquille à rôtir, pleine de charbon, attendait la rôtissoire, d’où sortaient les pattes d’une énorme dinde truffée, soigneusement enveloppée d’un épais papier beurré. Dans la turbotière en losange une magnifique barbue, reposait, le ventre en dessus, frottée de sel et de jus de citron, baignant dans un court-bouillon épicé, où nageaient huit ou dix oignons coupés en tranches, un bouquet de persil, du thym et deux feuilles de laurier.
Claudine avait employé sa matinée à apprêter le poisson et la volaille, voulant conserver sa liberté d’action pour perfectionner ses sauces, l’une aux câpres, l’autre aux truffes à la Périgueux, pour accompagner la dinde.
Tous les fourneaux étaient allumés, tout flambait dans la cuisine, et il n’était pas plus d’une heure de l’après-midi.
« Vous commencez de bonne heure : un grand dîner sans doute ?
— Non pas : un dîner de famille, tout simplement; mais...
La bonne vieille eut un rire muet qui gonfla ses joues rouges
MADAME LAMBELLB
fit disparaître ses yeux sous les replis de la chair bouffie et empourpra son front.
— Eh bien ?
— Aujourd’hui, on tue le veau gras ! »
Madeleine leva les sourcils, ne comprenant pas très bien la raison de cette citation biblique.
« Le veau gras ? »
Alors, Claudine, laissant de côté les réticences, les sous-entendus et les allusions, eut une subite expansion un débordement de confidences : son cœur s’ouvrit, confiant. On sentait que depuis trop longtemps elle se contenait ; son secret i’étouffait, et il lui fallait verser dans une oreille amie sa joie exubérante :
« Vous allez tout savoir, parce que c’est vous, Mam’selle. Certes, je ne le dirais pas à l’une de vos compagnes, de vraies pies; elles sont bien trop bavardes î Mais vous, je ne sais rien vous cacher. Il y a quatre ans que j’attends ce jour béni, que nous l’attendons, madame et moi !
— Je devine, » fit la jeune fille.
Claudine eut une moue :
— Non, ne devinez pas, je vous en prie; laissez-moi le mérite de mon indiscrétion. J’ai tant de bonheur à vous dire cela, à vous raconter mon bonheur ! M. Gaston arrive ce soir. Ce soir, il dînera ici, à table avec sa mère, son tuteur et son oncle, tous les quatre seulement. Vous voyez bien que j’avais raison de dire : un dîner de famille. Je suis sûre que Madame ne pourra pas manger... Le bonheur, ça étrangle, ça vous tient à la gorge, à l’estomac ; ça vous pique les yeux ! Pensez donc î voilà quatre ans qu’elle attend, qu’elle compte les mois, les jours, les heures, les minutes! Aujourd’hui elle compte les secondes. La dépêche est arrivée à neuf heures. D’abord je n’osais pas la laisser remettre à Madame : je me méfiais de ce coup. Le facteur était là dans l’antichambre; mais Mme Lambelle l’avait vu entrer : depuis huit jours elle le guettait.
— Pauvre femme !
— Vous comprenez que mes ménagements devenaient mutiles; elle a ouvert la dépêche et l’a lue d’un trait, tout haut :
« Mère bien- aimée, ce soir r à sept heures , tu embrasseras ton fils .
* Gaston JLam&ellj*.
« li a envoyé ceia à mi-chemiù, de Lyon, je crois, où il a dû coucher. Il sera à la gare à six heures, ici à sept. Madame s’est assise, blanche comme un linge, toute tremblante, pendant que de grosses larmes roulaient une à une de ses yeux sur ses joues. La joie! Mais elle sera plus forte ce soir, déjà habituée* préparée à ce moment. Quelle fête, raams’elle ! Et le facteur aussi était content. Ce doit être un brave homme, il riait d’apporter une si bonne nouvelle. On lui a donné cinq francs ; il en a souhaité beaucoup comme celle-là. »
Appuyée à la porte, la jeune fille écoutait Claudine qui continuait, bavardant comme une folle, allant d’une casserole à une autre, ravie, rajeunie, presque.
Insensiblement les mots n’arrivèrent plus à elle, les paroles frappant seulement ses oreilles sans signification. Cette joie de famille avait quelque chose de cruel pour elle, T orpheline, l’abandonnée. Sans être jalouse du bonheur des autres, elle ne peut s’empêcher de faire un triste retour sur elle-même. Ses yeux se mouillaient ; elle sentit ses lèvres se contracter.
Claudine riait toute seule, s’animant, tisonnant furieusement la braise, d’où jaillissaient des nuées d’étincelles, de vrais feux d’artifice, comme pour mieux célébrer son contentement. Une activité extraordinaire la jetait successivement de la marmite de tonte, dont le couvercle, soulevé par de gros bouillons écumeux, laissait échapper des fusées de fumée odorante, jusqu’au poêlon de terre vernissée, où mijotait une sauce foncée, confondant les truffes, les champignons, les ciboules et les épices dans un parfum de vin blanc et de poivre.
Sans remarquer la soudaine mélancolie de Madeleine, ni la pâleur qui éteignit durant quelques instants la fraîcheur de son teint, la cuisinière, après un coup d’œil savant donné à une mystérieuse casserole de cuivre, reposa le couvercle plat, qui sonna comme une fanfare, et lança à la jeune fillle, un brusque :
« Vous ne connaissez pas Gaston* vous ? » qui renfermait un monde d’idées avec une nuance de pitié.
Madeleine sourit, ramenée à elle par cet enthousiasme, et réprima un trouble léger en passant la main sur ses yeux.
Certes non, elle ne le connaissait pas. Comment l’eût-elle connu avant d’entrer comme ouvrière chez Lambelle ? Elle n’avait pas pu le rencontrer dans le monde où elle vivait.
« C’est pourtant vrai, vous n’étiez pas ici. Je suis tellement habituée à vous, qu’il me semble parfois vous avoir toujours connue, » répartit la Savoyarde.
En vérité, Madeleine n’avait jamais vu le fils de sa patronne, pas même son portrait, et on voyait à sa physionomie candide qu’elle disait vrai ; pourtant, sans qu’elle sût pourquoi, la question inattendue de Claudine l’avait émue durant mie seconde.
« Eh bien, je vais vous le décrire, moi, et fidèlement, je vous en réponds ! C’est comme s’il était devant mes yeux. Pensez que je l’ai vu naître, que je l’ai bercé, que je l’ai vu haut comme cela. »
Elle baissait la main à un mètre du sol.
« Maintenant il est plus grand que moi, ma parole ! il me dépasse, et cependant je suis d’une belle taille. »
Elle se redressa, élargissant les épaules, massive et carrée comme une tour romaine, assise sur de formidables hanches, encore épaisses par l’amas de jupons et les plis de la jupe.
La jeune fille avait retrouvé ce bon sourire franc qui charmait la domestique, avec un petit air de dire :
« Allez ! je vous écoute. »
Claudine n’avait pas besoin d’encouragements.
Dans l’atmosphère chaude de la cuisine, où des buées nourrissantes montaient, l’enveloppant d’une auréole de vapeur, elle occupait une place énorme, calée sur ses gros pieds chaussés de pantoufles, des mèches de cheveux gris voltigeaient au-dessus de la ruche tuyautée de son bonnet ; d’autres se plaquaient sur le front en moiteur. Elle semblait quelque prêtresse de la bonne chère et des joies larges.
« Figurez-vous, mams’elie, un grand bel homme, l’œil hardi et caressant sous des sourcils bruns, les cheveux bouclés sur un front de jeune fille, blanc et net, et au menton une jolie barbe noire à deux pointes ; la moustache, très fine, ne cache pas la bouche. Un beau garçon, je vous assure, et un cœur d’or. Il aime sa mère à la folie ! Et moi donc ! J’en suis fière comme s’il était à moi : il n’oublie jamais sa vieille Claudine dans ses lettres, et il ne se fâche pas lorsque je ne l’appelle pas Monsieur. Dame ! quand je pense que tout petit, je l’habillais, le débarbouillais : c’était déjà un amour d’enfanî I »
Sur ce chapitre, elle ne tarissait plus. Son bavardage, mêlé de mille choses, de trivialités, de poésie vulgaire, de fièvre affectueuse,
coulait comme de source, accompagnant le chant rythmé des casseroles sur le feu.
Elle allait sans fatigue, sans repos, passant de la première enfance de Gaston à sa jeunesse, racontant ses succès au collège.
« Il rapportait des livres tout dorés et de belles couronnes de lierre mélangées de marguerites rouges, violettes et blanches. Vous pourriez encore en voir une dans quelque tiroir de Mme Lambelle. »
Cela n’avait plus de fin, surtout quand elle entreprit de décrire les travaux du jeune homme à l’Ecole des beaux-arts. La brave Savoyarde n’y comprenait goutte ; elle savait seulement que son jeune maître était à la fois un savant et un artiste.
« Ah ! si vous voyiez ses dessins 1 Tenez, il ferait mon portrait si je le lui demandais. »
Elle se confina dans cette idée, roulant des yeux attendris sous son bonnet jeté de travers par une tape, parce qu’elle avait oublié de saler suffisamment le court-bouillon de la barbue.
Sur le fourneau, la marmite de fonte frémissait doucement envoyant par les ouvertures momentanées laissées par le couvercle des bouffées où dominaient l’odeur du clou de girofle et des parfums de volaille.
Depuis un bon moment déjà, Madeleine, indifférente à ces détails qui ne pouvaient avoir d'intérêt que pour Claudine ou pour Mme Lambelle, n’écoutait plus la bavarde.
Elle avait cessé d’entendre immédiatement après le portrait assez bien tracé par son interlocutrice.
Ce visage régulier et pâle, avantageusement encadré entre la barbe et les cheveux, cette bouche dessinée sous la moustache soyeuse, avaient comme trouvé leur reflet dans son esprit ; elle pouvait croire qu’un visage tout semblable remontait lentement du passé pour venir se placer sous ses yeux. Celui d’un inconnu qu’elle ne reverrait jamais sans doute, qu’elle avait entrevu l’espace de quelques secondes et qui s’était évanoui pour toujours au sein d’opaques ténèbres.
Claudine, abandonnée à elle-même, eut un ressouvenir mélancolique :
« Ah ! si son pauvre père était là, avec nous ! » qui arracha la jeune fille à sa vision, d’autant plus que la bonne s’adressait plus, directement à elle, comme pour mieux faire pénétrer ses paroles
MADAME LAMBBLLK
« Je l'ai vu mourir : v.n dévoué aussi, celui-là, comme Madame ! Et si tristement ? si affreusement ! Mais Je ne vous dirai pas tout : ce sont des affaires de famille qui ne vous intéresseraient pas. Chacun peut avoir de mauvais parents et en souffrir : le mari de Madame en est mort, lui ? »
Madeleine prêtait une singulière attention à ces paroles heurtées de la vieille domestique. Elle sembla sur le point de Tinterroger : ses joues pâlirent et ses yeux s’ouvrirent tout grands, comme pour deviner ce qui se cachait sous ces phrases sombres. On eût dit que maintenant elle eût voulu en savoir davantage, quand, quelques moments auparavant, d’autres détails la laissaient froide.
« Madeleine, vous avez eu tort de ne pas venir avec nous. »
Une grande fille blonde frappait sur l’épaule de la rêveuse, qui se retourna, surprise, presque fâchée de cette interruption.
Mais d’un autre côté, Claudine se précipitait vers le poêlon, qui bouillait trop fort, arrachée à son bavardage par une alerte.
Alors Madeleine quitta la cuisine pour rejoindre ses compagnes, répondant machinalement :
a Ah ! c’est vous, Armande : était-ce beau ?
— Superbe î
— Merveilleux S
— Ah î ma chère î
— Si vous aviez vu la mariée î
— Et le marié, un joli blond tout frisé.
— Oh ! moi, je préfère les bruns. »
Autour d’elle, toutes parlaient à la fois, s’extasiant, discutant, et une grande conversation s’engageait sur la couleur des cheveux.
« Affaire de goût î » dit Madeleine à une question plus directe.
Ces demoiselles étaient dans une agitation extraordinaire : la cérémonie pompeuse les avait littéralement affolées.
« Vous devriez vous marier, mademoiselle Madeleine, dit une petite de treize ans, qui paraissait plus agitée encore que les grandes de vingt ans et au delà.
— Moi ! pourquoi ?
— Vous seriez si jolie en mariée ?
— Vous êtes folle, Joséphine. A quoi allez- vous songer- là ?
— Tiens ! au mariage, comme toutes les demoiselles ! »
Mais Armande, la grande blonde, intervint :
* Les demoiselles, oui j pas les enfants ! »
MADAME T. AMBELLE 183
Joséphine réprima une violente envie de pleurer ; elle se préparait à répondre, quand la porte s'ouvrit.
« Taisez-vous : c’est Madame », murmura une des ouvrières.
Mme Lam belle paraissait, radieuse et comme rajeunie par une joie débordante.
a Mesdemoiselles, dit-elle avec un sourire caressant, je vous donne congé pour le restant de la journée ; vous aurez votre samedi et votre dimanche pour vous reposer. Je ferme mes ateliers jusqu’à lundi. »
Des exclamations joyeuses accueillirent cette nouvelle inattendue.
« Je suis si heureuse que je veux que tout le monde soit content : mon fils revient aujourd’hui. »
Les anciennes ouvrières entourèrent leur patronne, la félicitant, la remerciant, tandis que Madeleine, très émue, lui serrait silencieusement la main. »
a Vous aussi, ma mignonne, il faut vous reposer. »
La jeune fille fit un mouvement pour baiser la main de sa bienfaitrice ; mais Jeanne prévint ce geste en la pressant dans ses bras :
« J’ai besoin d’embrasser i Que c’est long î II me semble que ce moment n’arrivera jamais : encore cinq heures de patience ! »