LES DERNIÈRES HEURES
Depuis plus d’un mois, en effet, Mme Lambelle ne vivait plus : la fièvre du bonheur s’était emparée d’elle tout entière, la dominant, l’exaltant, bouleversant son existence calme et ses journées régulières.
Cela avait commencé lorsque Gaston, adressant une lettre de Jérusalem, où il se trouvait alors en tournée, insinua dans un dernier paragraphe que son retour définitif en France pourrait bien ne pas être fort éloigné. En post-scriptum il ajoutait, à la vérité que rien n’était décidé, que tout dépendait d’un travail auquel il consacrait tout son temps pour le terminer plus rapidement. Cette possibilité suffit pour jeter sa mère dans un trouble inexprimable.
Le soir, on avait lu et commenté la fameuse lettre en famille. Le docteur Fougerin hocha la tête, disant qu’il connaissait les jeunes gens, qu’une pareille phrase n’engageait rien et que le jeune architecte pouvait se voir retenu plus longtemps qu’il ne le pensait : cela traînerait pendant deux grands mois au moins. Au fond il ne le croyait pas ; mais il lui sembla prudent de modérer la joie de Jeanne, de la préparer peu à peu à ce retour qui l’affolait. Pierre Chavreux, invité à dire son avis et averti par un coup d’œil du docteur, opina dans le même sens ; il se rappelait encore son retour de Rome, lui, et il était ferré sur ce chapitre. On croit toujours partir, et on ne part pas. Ayant fait sa malle au mois de janvier, il n’arriva à Paris que le Ier mai, pour l’ouverture du Salon ; il s’en souvenait parfaitement, c’était en 1839, 1840, ma foi ! la date exacte lui échappait.
Jeanne, le sourire aux lèvres, se contenant pour ne pas crier tout haut son ivresse, écoutait ses amis sans leur répondre, sans même paraître bien convaincue. Pierre Chavreux avait pu mettre,
cinq mois à faire la route de ;Rome à Paris, cela ne l'étonnait pas outre mesure : car, à cette époque, les moyens de communication, assez difficies, ne permettaient pas les retours par grande vitesse, la diligence tenant lieu de chemin de fer ; de plus , le peintre n'avait pas à Paris une mère l’attendant depuis quatre ans, et Gaston Lambelle n’était pas Pierre Chavreux.
Enfin le cerveau de Jeanne créait silencieusement toutes les bonnes raisons que peut forger l’imagination d’une mère pour se rendre heureuse à propos de son enfant.
Elle se mit, sans en rien dire à personne autre que Claudine, dans laquelle elle trouvait une alliée fidèle, à préparer la chambre de son fils, à la meubler, à l'embellir, espérant, à l’aide de cette distraction, faire passer plus rapidement les jours qui la séparaient encore du moment si attendu. Claudine garda le secret.
Gaston lui-même ignora ces préparatifs. Sa mère, s’informant habilement de ses goûts, les devinant avec sa double intuition de femme et d’artiste, lui composa une pièce qui était une merveille de goût et d’arrangement.
Elle y entassa les étoffes de Perse et d'Asie Mineure, décora les murs de bibelots précieux, assiettes rares, faïences d’art, tout en laissant assez de place pour les objets que le voyageur pourrait rapporter. Elle tenait à lui faire cette surprise, jouissant d’avance de son premier cri d’admiration, du baiser qu’elle recevrait en récompense, de la tendresse chaude qui allait l’envelopper.
Certainement Jeanne avait trouvé là le meilleur moyen de tromper son attente, en vivant au milieu des deux chambres que son enfant habiterait à son arrivée, un grand cabinet de travail et une chambre à coucher. Elle en négligeait un peu ses ouvrières, se reposant sur Madeleine, qui la suppléait fort intelligemment.
Il lui semblait vivre dans un rêve, entourée de nuages qui lui cachaient ce qui l’entourait et l’isolaient avec ses pensées : un peu plus elle eût adressé la parole à son fils, le croyant déjà là, essayant de se rappeler le timbre de sa voix, souriant toute seule au souvenir des expressions qu’il affectionnait, des gestes dont il avait l’habitude.
Puis elle passait la main sur son front, se traitant de folle. Sans doute quatre années de séparation auraient changé tout cela, modifié ses goûts, mûri peut-être jusqu’à ses accents. Et lentement, malgré tout ce qu’elle se disait, son esprit se reportait en arrière.
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la ramenant au passé, lui faisant revivre les aimées où Gaston était près d’elle.
Pendant ce temps les Jours passaient un à un ; les lettres se rapprochèrent, Il en arriva de Smyme, de Constantinople, d’Athènes. Déjà Jeanne sentait moins de lieues entre son fils et elle ; il n’y avait plus que deux mers, l’Adriatique et la Méditerrannée : sur une carte elle s’amusait à suivre la route prise par le jeune architecte.
Le jeudi, des interrogations inattendues venaient troubler la quiétude du docteur Fougerin ou les souvenirs scolaires de Pierre Chacreux. Quelle était la distance de Constantinople à Athènes ? comment se rendait-on de telle ville à telle autre ? Le peintre déclarait qu’il avait absolument oublié les plus simples notions de la géographie; Fougerin s’excusait, faisait remarquer que l’on ne voyageait plus de nos jours comme autrefois, ce qui était vrai. Brusquement Mme Lambeile leur apprenait le nom des paquebots faisant le trajet, l’heure des départs et des arrivées. Les deux amis riaient et poussaient encore la veuve dans cette voie, qui servait à préparer le retour de Gaston, à le faciliter même en supprimant les émotions brusques.
Quand elle reçut une lettre timbrée de Rome, elle poussa un cri de
joie.
Cette fois ce n’était plus par mois, ni par semaines qu’elle devait compter. Les noms de villes se suivirent; Gaston écrivait tous les jours, jetant une lettre à la poste de toutes les grandes villes où il s’arrêtait : Florence, Gênes, Nice !
Il arrivait en France. L’agitation de Jeanne augmenta, et on put Juger de ce qu’elle aurait été si le jeune homme n’avait pas eu l’affectueuse précaution de s’annoncer ainsi jour par jour. Elle allait et venait comme une folle, incapable de fixer son esprit ou ses mains, ne pouvant tenir en place, désœuvrée pour la première fois de sa vie. Mais elle ne voulut pas dire d’avance sa joie à d’autres qu’au docteur et au peintre.
Les ouvrières n’apprirent ainsi le retour de l’architecte qu’au moment où elle vint leur annoncer qu’elles avaient congé jusqu’au lundi suivant. Il avait fallu cette satisfaction à son bonheur, qu’elle ne pouvait plus cacher.
Elle passa les dernières heures qui la séparaient de son enfant dans le chambre qu’elle lui avait préparée.
Après six heures, le moindre roulement de voiture dans la rue
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la faisait pâlir ; puis ou entendit le bruit d'une portière claquant devant la maison.
Elle se précipita à la fenêtre : une voiture surmontée de malles stationnait.
Elle voulut courir à la porte, retomba assise avec une effroyable palpitation de cœur, étouffant, pleurant de joie. Claudine, auprès d’elle, s’effrayait de sa pâleur, de son tremblement convulsif ; mais brusquement tout cela cessa, la force lui revint; le timbre sonnait dans r antichambre.
ni