COMMENT, DE NOS JOURS, ON TUE LE VEAU GRAS
« Ma mère chérie !
— Àh ! mon enfant, mon cher enfant, mon fils bien-aimé ! »
Elle ne put dire un mot de plus et s’abattit dans les bras de ce grand garçon brun, barbu, mâle et souriant avec une tendresse violente et passionnée.
Depuis quatre ans elle rêvait à ce moment, dont la réalité l’écrasait ; depuis quatre ans cette mère n’avait pas embrassé son enfant, pas vu ce visage affectueux, et ses yeux ne pouvaient se rassasier de sa contemplation, ses lèvres ne pouvaient satisfaire leur soif de longs baisers.
Ses mains s’appuyaient aux épaules du voyageur robuste, ses doigts caressaient la barbe soyeuse avec d’admiratives hésitations, comme si elle eût voulu reprendre possession de son fils ; celui-ci, l’enlaçant de ses bras, la soutenait la portait presque pour la rapprocher de son cœur, pour faire oublier par la chaleur de son étreinte *es années d’absence. Ii répétait :
« Ma mère ! ma mère ! »
Commesavoix grave avait une belle sonorité! Il avait mûri là-bas» sous le chaud soleil d'Italie et d’Orient, grandi et enforci à son avantage.
Après l’avoir regardé presque avec étonnement, Mme Lambelle le contempla avec fierté, orgueilleuse de ce fils beau et fort, à l’œil franc et assuré, au visage ouvert et riant. Ils allaient vivre si heureux si unis maintenant : jamais plus ils ne se sépareraient. Elle éprouvait un doux plaisir à lui apprendre commbien elle s’était enrichie pendant son absence : la fortune lui venait, la récompensant de ses années de travail obstiné ; elle pouvait presque fixer l’époque où elle vivait sans chaîne, libre de ses pas et de ses démarches.
Gaston l'embrassait sur le front, sur les’yeux, ne la trouvant pas changée :
« Le bonheur te va bien, mère.,
— Il me rajeunit, c'est vrai ! »
Tout chantait dans son âme, son cœur battait joyeusement et cette ivresse se prolongeait, lui faisant oublier l’heure.
« Madame est servie ! clama la voix radieuse de Claudine,
— C'est vrai, mon pauvre enfant, j'oubliais, dans mon bonheur égoïste, que tu dois mourir de faim î
— Bah ! j’ai divinement déjeuné au buffet de Dijon î
— Une fière table î appuya le docteur Fougerin faisant son entrée avec Chavreux.
— A table î allons, à table : vous vous embrasserez au dessert ! » s'écria Pierre, qui coupa court aux épanchements, craignant de les voir se prolonger d’une façon trop fatigante pour les nerfs de la pauvre mère. Il mêlait ainsi sa note gaie à ces larmes émues.
Ils se mirent à table. Gaston en face de sa mère, entre son tuteur et son oncle. Un sourire épanouissait tous les visages, se reflétant de l'un à l’autre sous la lueur de la lampe suspendue au milieu de la pièce.
Jeanne, selon son habitude, commença à servir le docteur, puis le peintre ; mais Pierre résista passant son assiette à son neveu ;
« Non, non, je ne veux pas : ce garçon-là doit goûter avant tous le potage de la maison. Ce n'est pas en Italie que tu as dû trouver de semblable bouillon, hein !
— Certes cela vaut mieux que la cuisine de la villa Médicis ou celle des osteries romaines ! » fit le jeune homme en riant.
Il huma avec délices les vapeurs succulentes échappées de la soupière ; puis, après les premières cuillerées.
« C’est Claudine que je dois remercier. Brave Claudine I Je me suis souvent souvenu d’elle en essayant de déchirer à belles dents le veau sous toutes les formes qu'on nous servait en lui donnant les noms les plus étranges. *
La vieille bonne, les yeux rouges, debout derrière sa maîtresse s'attardait, regardant son jeune maître, si brave, si beau, et qui l’avait embrassée sur les deux joues en arrivant.
« Hein 1 Claudine, tu ne dis rien ? Peut-être es-tu fâchée de me
revoir. »
Un laree rire fendait sa bouche ; elle secouait la tête sans parler
heureuse de voir Gaston manger, ne répondant rien, elle si bavarde d’ordinaire. Comme elle le disait le matin à Madeleine, la joie l'étranglait.
Quant à Jeanne, à chaque instant elle reposait sa cailler dans son assiette, sans même la porter jusqu'à ses lèvres, suspendue aux moindres paroles de son fils, qui répondait à tous, avalait son potage bouillant et riait même tout seul, satisfait de se sentir revenu au milieu des siens, avec l’entourage de sa famille comme au temps passé* Il avait besoin de le dire :
« On jurerait que nous ne nom sommes jamais quittés, que J'étais là Mer comme aujourd'hui* *
Claudine revenait de la cuisine soutenant une longue planche enveloppée d'une serviette damassée ; avant de la poser, elle se pencha à l'oreille de l'architecte :
« Un plat que vous aimez, monsieur Gaston 5 c'est moi qui l'ai conseillé à Madame, s
Etalée sur un lit de persil et d'herbage, la barbue faisait miroiter sous la lumière l’ argent de ses écailles, gonflant son ventre souple, cuite à point.
& Ah ! ah 1 Claudine, tu me crois donc toujours gourmand î s
Pierre indiqua le poisson du bout de son couteau :
« En as “ t u pêché comme celle-là dans le Tibre ? $
Son neveu souriait, secouant la tête en regardant le peintre, et comme il commençait à manger, sa mère lui cria :
« Prends garde aux arêtes, tu sais i
Elle reprenait avec une satisfaction qui illuminait ses traits son rôle maternel, plein de prévenances, d'attentions, de précautions de tout instant.
Legrand garçon, ému, la regardait tendrement à travers la table, comprenant la pensée qui faisait parler Mme Lam belle, se prêtant à ses fantaisies, se rajeunissant pour elle, laissant à cette chère créature la joie de reconquérir peu à peu son enfant, de montrer qu'il lui appartenait surtout à elle, même au milieu des autres affections empressées autour de lui. Elle était si fière de lui, si enivrée de le tenir là sous son toit, à sa table, après ce long exil, ces voyages, ces traversées qui la faisaient trembler.
Le docteur Fougerin lui-même, dont la santé chancelante ins pirait des craintes à ceux qui l'aimaient, semblait prendre des forces nouvelles au contact de non pupille g bûu visage avait quitté l’ex-
pression mélancolique et grave qui lui était habituelle depuis quelque temps pour redevenir gai et reposé. Lui aussi lançait sa plaisanterie, afin de ne pas laiser Ckavreux accaparer la conversation.
On causait des femmes de Rome, de ces sculpturales porteuses d'eau qui viennent du Transtévère.
« De mon temps elles étaient bien belles, les Chauchardes! fit-il avec un sourire malin.
— Les petites-filles sont dignes de leurs grand’ mères, cher docteur ! » répartit Gaston, s’abandonnant au courant enjoué dont on l’enveloppait.
Et tous de rire avec cette expression sonore que donne le bonheur sain, la confiance en l’avenir, la joie d’un retour longtemps désiré, le plaisir de se trouver réunis.
À chaque plat nouveau apporté par elle, la vieille bonne faisait remarquer au jeune homme que l’on s’était souvenu de ses goûts, que le dîner avait été entièrement composé de mets choisis. Gaston la remerciait, se trouvant ainsi immédiatement reporté à quatre ans en arrière.
Rien ne lui semblait changé : il mangeait les mêmes choses, dans les mêmes assiettes, avec les mêmes visages auprès de lui. Même il goûtait ce plaisir calme bien mieux qu’à cette époque, avec la satisfaction intime du voyageur qui a parfois pâti, du travailleur souvent trop seul dans les contrées lointaines. Tout lui paraissait meilleur.
Puis, quand la grosse faim fut apaisée, que les assiettes furent vides, et que l’on commença à grignoter le dessert, la conversation s'accentua, aidée par le bien-être général du corps.
Les premières questions précipitées se régularisèrent. Il fallut que Gaston, entre deux bouchées de fromage, rassemblât ses souvenirs, raconta ses quatre années avec un grand luxe de détails. Rien n’est indifférent à une mère, à des parents affectueux, et les lettres, si explicites qu’elles soient, n’ont jamais la couleur ni le brio de la parole.
Le jeune homme essaya donc de compléter ses lettres, de combler les lacunes de ses renseignements adressés par la poste. Pendans les quatre années employées à par courir F Italie, la Grèce, l’Asie Mineure, en poussant même une pointe jusqu’au Caire et à Tunis, il avait recueilli mille anecdotes particulières oubizarreries de mœurs, très curieuses.
Claudine, quittant à chaque instant la cuisine sous un prétexte ou sous un autre, restait là à écouter, les bras ballants, la bouche béante, les yeux ronds sous ses paupières lourdes. En savait-il assez, son Gaston ! était-il savant ! Et comme il racontait bien ! Oubliée des autres, elle recueillait des bribes d’aventures, s’extasiant toute seule, et, lorsqu’elle sortait de la salle à manger, les oreilles lui bourdonnaient : elle n’aurait jamais cru qu’on pût voir tant de choses et qu’elle fût si ignorante de ce qui existait en dehors du cercle étroit où elle vivait.
Mais, après les descriptions pittoresques, les récits de voyage, les traversées dangereuses ou comiques, le voyageur revenait toujours à Rome et rentrait à la villa Mêdicis sur le monte Pincio, où le ramenaient les questions précises de son oncle.
Pierre était resté curieux de ce qui se passait à l’Académie de Rome; il lui fallait des détails. Il s’informait avec une sollicitude de vieux Romain , comme s’appellent entre eux les anciens prix de Rome, de l’état du parc, le fameux bosco aux arbres séculaires ; il demandait si on le respectait comme autrefois, et voulait connaître les noms des jeunes gens occupant tel ou tel atelier.
De ses vieux souvenirs, semblables à des légendes, il aidait les jeunes souvenirs de Gaston ; certain atelier, comme celui du pavillon au fond du jardin, avait son histoire particulière, sa succession de noms célèbres, de locataires connus. Qui ne connaissait San Gaetano ? Puis il citait les membres de l'Institut dont les caricatures illustrent l’étonnant album de l’Académie, un monument de fantaisie artistique et de raillerie gauloise, destiné à traverser les siècles comme les graffites de Pompéi.
S’animant au contact de cette jovialité encourageante, Gaston parlait des déjeuners et des dîners des pensionnaires : quelles tablées ! quel rire ! En l’espace de quatre ans on avait changé six fois le cuisinier : les empoisonneurs se succédaient dans les cuisines de la villa, remuant sur leurs fourneaux des aliments innommables. L’architecte citait un bifteck trop avancé que, dans un moment de mauvaise humeur, il avait envoyé à toute volée se plaquer contre l’un des murs de la salle à manger : un mois après, cette pièce à conviction figurait encore collée à la même place.
« Ah ! Claudine, quel succès tu aurais eu là-bas ! disait-il en terminant. Les sculpteurs t’auraient élevé une statue en marbre au milieu du jardin ; les peintres t’auraient revêtue de leurs plus
solides couleurs, les architectes t'eussent placée sur un socle merveilleux où les graveurs auraient incrusté tes vertus, tandis que les musiciens, chantant tes louanges, transmettraient ton nom d’âge en âge ! »
Le café pris et les convives réunis dans le salon, Gaston apporta une de ses malles. Il en tira les souvenirs et les curiosités qu’il rapportait ; des lampes de cuivre, des tapis turcs, des bronzes, se mêlaient aux albums pleins de croquis, à d’énormes liasses de photographies et à des cartons d’aquarelles.
Le docteur et Pierre Chavreux étalaient toutes ces richesses sur la table, s’extasiant, rajeunissant leur passé, retrouvant tout ce qu’ils avaient vu et admiré autrefois ; pendant que Jeanne, ne jetant qu’un coup d’œil distrait à ce qu’on lui montrait, ne voyait que son fils, ne regardait que lui : toute son âme semblait avoir passé dans ses yeux.
Enfin elle l’avait, donc de nouveau à elle, cet enfant qui l’avait consolée de tant de chagrins, qui l’avait aidée à supporter plus que la douleur, la vie, à l’heure où elle eut souvent le désir de mourir pour aller rejoindre son mari. Comme elle se trouvait largement récompensée de ses peines et de ses fatigues au moment présent ! Ce nom, qu’elle avait gardé si religieusement, revivait de nouveau, glorieux, brillant d’un nouveau lustre, et ce que le père n’avait pu faire, le fils l’accomplirait : elle pouvait maintenant se féliciter d’avoir vénéré la chère mémoire, d’avoir respecté la tombe où dormait cette victime stoïque du devoir !
Les photographies s’entassaient sur les chaises, les albums couvraient les canapés et les fauteuils ; on ne savait plus où poser le pied ni la main, quand Jeanne, se levant, vint se joindre aux trois hommes plongés dans leur contemplation.
« Savez- vous l’heure qu’il est ? Minuit ! » dit-elle de sa voix rieuse.
Ce fut un concert de oh ! de ah !
« Mon concierge va me gronder et me donner mon congé ! murmura en riant le vieux docteur. Je déshonore la maison î
— Et toi, mon garçon, tu dois tomber de sommeil ? As-tu dormi la nuit dernière ? ajouta Chavreux qn aidant Fougerin à endosser le pardessus qu’il mettait par tous les temps et le foulard dont il s’enveloppait le cou.
— Pas beaucoup ; mais j’ai le temps de me rattraper. »
Dans la cuisine, se mêlant an brait de la vaisselle heurtée, au milieu des jaillissements de Feau et du cliquetis des couverts, on entendait le murmure d'une chanson,
« C’est Claudine î dit à mi-voix Mme L&mbelle. J’en suis jalouse : elle est aussi contente que moi. »
Sur l’escalier on s’embrassa une dernière fois, Gaston éclairant à l aide de la lampe son tuteur et son oncle, qui descendaient en tenant la rampe.
« Prenez garde de tomber, docteur ; les marches sont glissantes.
— Bonsoir ! »
Ils étaient seuls.
Jeanne se jeta éperduement dans les bras de son fils, qui la conduisit doucement, réglant son pas sur le sien, jusqu’au canapé du salon.
Assis auprès d’elle, un bras autour de sa taille, il la soutenait pendant qu’elle appuyait sa tête lourde de bonheur sur l’épaule de son enfant. Les douces larmes ! connue elles coulaient naturellement, glissant ie long des joues! Elle était si heureuse, son cœur débordait d’une telle félicité, que tout cela se confondait en cette explosion, sorte de détente nerveuse.
« Tu pleures, mère bien-aimée ?
— Oh ! de joie, mon enfant ! »
Elle cacha sa figure dans la poitrine du jeune homme, qui i’ernbrassait au front, respectueusement, avec une affection pro tonde. Il ne pouvait pas y avoir de paroles échangées pour rendre une telle ivresse : tous deux se taisaient, abîmés dans leur béatitude.