‹ Madame LambelleChapitre 26 sur 51 · LA CHANSON DE DOMINGUE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE DOMINGUE

Lorsque le soleil baignait d'un large reflet printanier la partie nord de la rue Saint-Honoré, il n'y avait pas d’appartement plus lumineux, ni plus gai que celui de Jeanne. Sans avoir les rayons qni eussent été incommodes, on jouissait de leur chaleur et on les voyait danser et miroiter dans les fenêtres du côté sud, où s’étalaient des réjouissantes nappes de soleil.

Depuis plusieurs années déjà, et particulièrement durant l’absence de son fils, Jeanne avait été forcée, afin de satisfaire à toutes ses commandes et pour arriver à ne pas mécontenter ses clientes, d’augmenter progressivement le nombre de ses ouvrières. Maintenant, elle en avaient vingt : dix travaillaient dans le grand atelier de confection et cinq dans chacun des petits ateliers communiquant de chaque côté avec cette salle centrale.

Ces trois chambres, dont les fenêtres prenaient jour sur la rue Saint-Honoré et dont les portes ouvraient directement sur l’antichambre, restaient pour ainsi dire isolées au milieu de l'appartement, indépendantes des pièces intimes occupées par la mère et le fils : Gaston même, ayant une porte sur l’escalier, pouvait entrer et sortir sans déranger personne, sans rencontrer les clientes ou les modistes*

De i’antichambre; très vaste, on entrait aussi, sans passer par les ateliers, dans le salon, la salle à manger ou la cuisine, situés à l’autre extrémité.

Autrefois la veuve n’était pas logée si grandement ; mais, deux ans après le départ de Gaston, elle avait été dans la nécessité de s’adjoindre un petit appartement voisin qui, communiquant avec le sien, devint le côté réservé à son fils et à elle.

On comptait en tout neuf pièces : la cuisine et la salle â manger* donnant sur une petite cour miérimvt puis, sur la rua Saint-

Honoré, dix fenêtres de façade se succédant dans Tordre suivant : le salon, le petit atelier, le grand atelier, Fautre petit atelier et une moitié de chambre de Mrae Lambelle ; enfin en retour sur la rue de FOratoire, Fautre moitié de la chambre, un cabinet de travail et la chambre du jeune homme.

Les petits ateliers avaient chacun leur attribution spéciale. Madeleine se tenait dans celui qui touchait la chambre de Jeanne, avec quatre ouvrières choisies parmi les plus intelligentes et les plus capables d’initiative : on leur confiait les œuvres délicates, quelles exécutaient sous la direction de la Jeune fille, s’aidant de ses conseils et de son goût. Dans cette pièce s’élaboraient les nouveautés, les patrons.

De là, Fouvrage taillé et préparé passait dans la grande salle, où se faisaient les coutures, la confection ; on y montait les jupes ; on bâtissait et cousait toutes les parties importantes des vêtements, les ourlets, les volants.

Le dernier atelier, adossé au salon, recevait enfin les robes, les manteaux et les corsages pour leur donner la dernière main ; on finissait les ajustements, on posait les garnitures de jais, les broderies, les soutaches et autres ornements destinés à agrémenter et à enrichir l’habillement.

Entre les trois pièces, pour la facilité du service, les portes avaient été enlevées, laissant la communication constamment libre.

L’atelier le plus bruyant était celui du centre, où se trouvaient les plus grandes différences d’âge, depuis les petites filles jusqu’aux ouvrières mûres : le caquetage n’y chômait jamais. Généralement, les lundis se montraient plus animés que les autres jours, à cause du congé de la veille et des mille histoires qu’on avait à se raconter.

Les ouvrières se ressentaient-elles encore, ce matin-là, de la joie qui semblait répandue dans toute la maison ? subissaient-elles l’influence de cette délicieuse journée de mai, dont le ciel pur n’avait pas un nuage, ou bien, joyeuses d’avoir eu deux jours de suite de repos, continuaient-elles à fêter la bonne idée de la patronne ? Le fait est qu’elles se montraient rayonnantes et pleines d’entrain, le lundi qui suivit le retour de Gaston Lambelle.

Des rires, des chansons, de folles interpellations traversaient à tout moment la grande salle longue, trouvant un écho immédiat dans les pièces attenantes. Cependant, comme Fouvrage pressait,

une forte commande ayant été faite à F occasion d’un grand bal, on travaillait en causant, les coups de langue le disputant aux coups d’aiguille.

Trois ouvrières, autour d'une petite table supportant tous les objets dont elles pouvaient avoir besoin, s'attaquaient à la même jupe, dont la tarlatane légère les enveloppait d'un nuage, tandis que les bouillonnés se gonflaient à mesure sous leurs doigts habiles.

La petite Joséphine, la plus jeune de la maison, allait de Tune à l'autre, appelée à chaque instant par quelque voix impatiente :

« Joséphine, les épingles ! »

L'enfant courait chercher la pelote hérissée de boules noires et blanches.

a Joséphine, une aiguille ! la mienne vient de se casser. »

Elle allait à la recherche des étuis enfouis sous des rognures de toutes couleurs et de toutes grandeurs.

« Joséphine, je n’y vois plus ! enfile mon aiguille, tes yeux sont plus jeunes que les miens. »

Docile, la petite s’approchait d’une fenêtre, tenant à hauteur de ses prunelles brillantes la fine aiguille, et, les sourcils joints, les lèvres froncées en une moue attentive, elle faisait entrer le bout de soie dans l’étroite ouverture.

Mais la voix qui dominait toutes les autres était celle de Mlle Armande, la reine du grand atelier.

D’une jolie taille, blonde et potelée, avec sa figure chiffonnée très parisienne, son nez mutin, ses lèvres rouges et ses admirables dents, elle ne manquait pas d’une certaine puissance de séduction, qui agissait même sur ses compagnes, la rendant leur supérieure incontestable et incontestée.

Puis elle avait toujours quelque chose de nouveau à raconter ; ses exclamations ne tarissaient pas !

« Ah ! si vous saviez, Mesdemoiselles ! Oh ! ma chère ! Taisezvous donc, j’en sais une bien mieux que cela ! »

De fait, ses histoires écrasaient toutes les autres : elle savait si bien les présenter, si gentiment les tourner, qu’on l’écoutait toujours avec plaisir.

Enfin, elle chantait tout ce qu’on voulait, refrains comiques, flonflons, airs d’opéra, romances sentimentales : il lui suffisait d’entendre une seule fois un air pour le retenir, et elle ne se faisait jamais prier pour débiter son répertoire. Sa voix, un peu acide

par moments» avait c ependant quelque charme, de même qm ma genre de beauté. Quelque ouvrière malicieuse et mauvaise langue, ayant en peut-être à se plaindre de la belle blonde, disait d’Arraande que sa voix, comme son visage, avait du piquant.

Quoi qu'il en soit, elle plaisait ainsi à ses camarades, qui ne perdaient jamais F occasion d'une distraction, d'un plaisir, d’un arra* chement quelconque à leur monotone labeur.

A un instant où Ton n’ entendait plus que les craquements de l’étoffe déchirée, le claquement sec des ciseaux, l’irritant petit cri des aiguilles courant dans la soie, Armande, sûre de son auditoire, jeta un coup d’œil autour d’elle, Tout le monde travaillait.

Alors, tenant son aiguille immobile au bout du long fil qui la rattachait au corsage de satin blanc qu'elle cousait :

« Savez» vous ce que j’ai fait, moi, samedi soir ? »

Toutes levèrent le nez, attentives, B n’y eut que la petite Joséphine, qui, se mêlant toujours selon son habitude à la conversation. dit en riant :

« Moi, je me suis couchée de bonne heure et j’ai dormi, oh î mais dormi ! ■»

Cette interruption fut accueillie par des chut énergiques, tandis que la belle blonde haussait tranquillement ses belles épaules, a Gamine, va !

— Voyons, Armande : nous vous écoutons.

— - J’ai été au théâtre.

— Ah î

On s’attendait à autre chose sans doute et l’aventure ne paraissait pas bien extraordinaire, car plusieurs baissèrent la tête, reprenant leur ouvrage et murmurant :

« Si c’est pour cela qu’elle nous fait attendre ! Nous aussi nous avons été au théâtre. »

Elle eut un sourire muet et continua sans se décontenancer : « Voulez-vous que je vous raconte la pièce ? »

Les réponses furent unanimes, bien que peu enthousiastes : « Oui, oui l raconte. *

Ce fut Joséphine qui interrompit encore :

« Mais d’abord quelle pièce a t~elle vue ? â quel théâtre a-t-elle été ? »

Cette fois les autres approuvèrent la fillette :

* C'est vrai cela : elle n’a pas dit où elle avait été.

— Et vous, qu’avez- vous donc vu jouer ? » riposta la jeune

fille.

Les réponses se croisèrent :

« Le Voyage dans la lune /

— Un Drame au fond de la mer !

— Les Charbonniers y avec Judic et Dupuis i

— Les Cloches de Comeville l

— C’est tout ? demanda-t-elle dédaigneusement.

— Que vous faut-il Je plus ? reprit une audacieuse, Le Châtelet, le Théâtre-Historique, les Variétés, les Folies-Dramatiques, en voilà une collection ! »

Armande dédaigna de répondre, et, toujours imperturbable, heureuse même de l’orage soulevé, avec les cheveux légers qui lui battaient le front comme un fin duvet, elle reprit, donnant le plus d’effacement et de simplicité possible à sa voix :

« J’ai vu jouer Paul et Virginie / »

Il y eut autour d’elle un brouhaha d’exclamations joyeuses et de félicitations, d’envies.

« A-t-elle de la chance !

— Elle voit toujours ce que personne ne peut voir ! » gronda une jalouse.

La majorité cria :

« Bravo » i

On devinait qu’ Armande. en racontant la pièce, ne manquerait pas de chanter quelques morceaux, une romance, un couplet tout au moins, et déjà des bouches la suppliaient.

Elle fit la grande dame :

« Oh ! j’avais le choix.

— Comment cela ?

— Oui, on me proposait le Roi de Lahore à l’Opéra, ou Cinq- Mars à î’Opéra-Comique ; mais j’ai préféré la pièce de Victor Massé à celles de Gounod et de Massenet; le sujet me plaisait davantage.»

Sans quitter leur ouvrage, les ouvrières se rapprochèrent d’ Armande, qui, faisant encore quelques points à son corsage de satin, commença à raconter la pièce telle qu’elle a été arrangée, d’après Bernardin de Saint-Pierre, par Jules Barbier et Michel Carré, en trois actes et six tableaux.

Quand elle eut fait connaître à ses compagnes les malheurs de Paul et Virginie, si cruellement séparés, les férocités du planteur

de Sainte-Croix, le dévouement des esclaves Domingue et Méala, Armande, se recueillant un moment, chercha à se souvenir des airs qui l’avaient le plus particulièrement touchée, tandis que Joséphine, les yeux arrondis par ce qu’elle entendait, disait à mi-voix :

« Alors, Ma.: moiselle, vous avez vu Capoul ? »

Il y eut un 0rand éclat de rire à cette question de la bambine, dont la mine était encore bouleversée par le récit de l’affreuse fin de Virginie.

« Oui, Joséphine, j’ai vu Capoul, et Cécile Ritter, et Mme Engally, et Bouhy, de vrais chanteurs et de vraies chanteuses !

— Ah ! Il est blond, n’est-ce pas ?

La petite revenait sournoisement à son sujet, ce qui provoqua une nouvelle et plus forte explosion d’hilarité.

« Peut-être bien ! »

Mais on ne fit plus attention à elle, le silence s’établit, Armande commençait la ravissante plainte murmurée par Domingue à Virginie pour la faire rester :

L’oiseau s’envole Là-bas, là-bas!

L'oiseau s'envole Et ne revient pas 1 Ah! pauvre folle.

Reste à la maison !

Crois à ma chanson!

L'oiseau s'envole Là-bas... là-bas !

L'oiseau s’envole Et ne revient pas!..,

Une même émotion tenait toutes les haleines suspendues, tous les cœurs en arrêt : car la jeune fille, comme inspirée, avait détaillé ce couplet à mi-voix, d’une manière douce et caressante qui laissait à la musique du maître tout son charme pénétrant, toute sa séduction poignante.

Lorsque Armande avait annoncé qu’elle allait raconter la pièce jouée au Théâtre-Lyrique le samedi précédent, des deux ateliers contigus les ouvrières étaient venues se réunir à leurs compagnes pour jouir aussi de cette petite récréation. Seule, Madeleine occupée

à peindre, n'avait pas quitté sa besogne absorbée dans ce qu’elle faisait.

Par un sentiment étrange, au milieu de tout ce bruit de toute cette joie s’agitant autour d’elle, l’orpheline se sentait plus isolée plus triste que de coutume.

De temps en temps elle avait des retours assombris sur ellemême, de ces regards d’amertume jetés sur sa position, sur son avenir ; une douleur sourde la mordait au cœur, quand elle songeait à la place qu’elle avait autrefois occupée, à la vie lourde et désolée qui lui était maintenant faite. Il lui semblait qu’elle était une victime, dans l’acception farouche de l’Ecriture sainte, quand il est dit que les fautes des parents seront poursuivies et punies jusque dans leurs enfants. Qu’avait-elle fait pour souffrir ? Elle expiait sans doute l’orgueil de sa mère, l’ambition de son père. Parfois ainsi de grandes tristesses passaient comme des ombres à travers ses pensées ; un poids l’écrasait pendant des journées entières sur son ouvrage, sans qu’elle répondit aux plaisanteries de ses compagnes.

Ce jour-là, en dépit du soleil riant dans les vitrines claires, malgré la pureté du ciel bleu, dont elle pouvait voir une longue bande en se rapprochant de la fenêtre, elle avait la tête lourde, le cœur oppressé ; une douloureuse envie de pleurer lui piquait les yeux.

Peut-être trouvait-elle un contraste trop violent entre elle et ce jeune homme fêté par tous, revenant au milieu des siens. Sa mélancolie avait commencé à partir du moment où Claudine lui apprit le retour de son jeune maître, où elle vit sur le visage de Mme Lambelle e rayonnement de joie exubérante illuminant ses traits affectueux. Elle n’avait plus ni père, ni mère, ni parents d’aucune sorte, pour l’accueillir ainsi, pour l’envelopper de caresses, pour l'étreindre d’affection et d’amour.

Pendant toute la soirée du samedi, dans sa petite chambre, elle avait pleuré, embrassant les reliques qui lui venaient de sa mère, s’entourant de tous les débris qui lui rappelaient son passé heureux. Comme elle était seule, comme elle se voyait abandonnée, tandis qu’en bas on fêtait joyeusement le retour du fils ! De sa fenêtre elle apercevait un coin de la salle à manger, la hieur de la lampe, le cliquetis des verres et des assiettes montait jusqu’à elle, augmentant encore l’amertume de ses pensées, le désespoir de son isolement, Très tard elle écouta cet écho de fête et de bonheur : car lorsque

la salle à manger fut retombée dans l'obscurité, quand les convives eurent gagné le salon, dont la lumière ne s'éteignit pas avant minuit, elle continua d’entendre les chansons que le retour de Gaston arrachait à la vieille Claudine, affairée au milieu de la vaisselle à laver. Il était plus d’urr ure du matin, la vieille bonne chantait encore en remontant d - chambre. Quelle douleur profonde et solitaire’ Les larmes coule t sur ses joues sans qu’elle s’en aperçut, les coudes sur son lit, le visage cache dans ses mains, et le lendemain, elle n’avait pu éteindre qu'à force d’ablutions d’eau fraîche les traces de cet accès de désespoir.

Le lundi matin tout chantait, tout riait autour d’elle ; seule, elle ne partageait ni les rires ni les chants de ses camarades, se trouvant encore engourdie par le réveil de son chagrin.

Tout contribuait, du reste, à lui faire goûter davantage l’amertume de sa position ; Mm® Lambelle, si bienveillante, si pleine d’attentions délicates et de douces paroles pour elle, ne l’avait pas fait demander comme elle en avait l'habitude le dimanche, pour sortir avec elle ; elle ne l’avait pas même vue. La mère était encore trop absorbée par la présence de son fils ; mais Madeleine, tout en disant cela, sentait dans son cœur une douleur croissante. Elle comprenait que Jeanne avait reporté sur elle une partie de l’affection qu’elle ne pouvait donner à son fils absent : le jeune architecte étant revenu, sans doute son isolement allait s’accentuer.

Ces pensées, et mille autres tout aussi douloureuses traversaient son cerveau blessé, tandis qu’elle s’efforçait de ne plus s’absorber dans son travail.

Armande put raconter à son aise ce qu’elle avait vu sans éveiller la curiosité de Madeleine, qui travaillait toujours, ne remarquant même pas que ses compagnes étaient parties pour écouter la chanteuse.

Mais, lorsque la jeune fille commença à chanter, Madeleine, paraissant sortir de son rêve releva la tête, écoutant la plaintive chanson de Domingue.

La musique avait toujours sur elle une action très puissante, presque irrésistible. Jeanne qui à plusieurs reprises put en faire la remarque, demanda un jour à sa protégée si elle était musicienne ; mais celle-ci eut l'air secouée par quelquesouvenir pénible et répondit évasivement. Autrefois chez sa mère, elle avait appris le piano et le chant comme toutes les jeunes filles bien élevées. Mais on voyait

que cette question faisait remonter de son passé des choses douloureuses. Etait-ce regret, comparaison entre la position actuelle et celle d’autrefois? La veuve n’osa insister, craignant de blesser cette enfant, à laquelle une étrange sympathie l’attachait de plus en plus.

Ce qu’il y avait de certain, c’est que Madeleine ne pouvait entendre chanter ou même jouer d’un instrument sans éprouver une indéfinissable commotion ; ses yeux s’allumaient d’une flamme plus douce, ses lèvres s’entr’ouvaient comme dans l’extase.

Cette fois, une vibration puissante la remuait tout entière, attaquant ses fibres les plus intimes, touchant le cœur et le cerveau. Jamais elle n’avait subi de plus violente émotion; dès les premières notes, une transfiguration s’opéra en elle, illuminant ses yeux et ses traits.

Machinalement ses lèvres répétaient tout bas ce qu’Ârmande chantait * musique et paroles s’imprégnaient profondément en elle, à mesure que ia chanteuse, félicitée par ses compagnes et unanimement priée de bisser, puis de trisser le couplet, recommençait sans se faire prier, fière de son triomphe.

Mais, pendant que î’air venait flatter Foule de Madeleine, les paroles prenaient pour elle une signification toute particulière, sous l’impulsion d’un sentiment intime ; elle les redisait comme si elle se fut adressée à quelqu’un de cher. Elle aussi eût voulu retenir un fugitif, l’enveloppant de la caresse chaude de sa voix, cherchant à le séduire.

Reste à la maison !

Crois à ma chanson !

Puis navrée, presque sanglotante, sa voix se brisait mourante :

L’oiseau s’envole

Et ne revient pas!

Lentement elle s’était levée pour mieux entendre, se rapprochant du grand atelier, n’osant faire de bruit de peur de troubler la chanteuse et de rompre le charme qui la gagnait. Armande venait de terminer la chanson aux applaudissements de ses camarades, quand Madeleine se hasarda à entrer à son tour.

Comme sous l’influence d’une pensée plus forte qu’elle, elle pria la

jeune fille de recommencer, et Armande, flattée dans son orgueil, reprit :

Oiseau fidèle.

Que Dieu bénit.

Oiseau fidèle.

Reste en ton doux, nid !

Ferme ton aile;

Tu dormiras mieux Que sous d’autres cieux !

« Oh ! merci, Mademoiselle ; vous m’avez fait grand bien, » murmura Madeleine, les yeux pleins de larmes.

Comme toutes la regardaient étonnées, elle éclata en sanglots et s’enfuit, cachant son vigage dans son mouchoir.

« Qu’ avez- vous? demanda Armande stupéfaite de l’effet produit par sa chanson.

— Rien ! rien ! ne vous inquiétez pas répondit Madeleine qui s’était assise à sa place, essayant de maîtriser son trouble.

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

— Non, je vous en prie : qu’on ne s’occupe pas de moi ! C’est nerveux ! »

Elle essayait même de rire pour prouver ce qu’elle disait, mais un sanglot secouait encore par instants sa poitrine : la musique, les. paroles, la tristesse de l’air l’avaient violemment agitée.

Plusieurs fois, pendant le reste de la journée, remise de son émotion du matin, elle se surprit à fredonner l’air qu’elle venait d’entendre.

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